Wilderness

Lance Weller · Chapitre 12 sur 12 · partie 1/2

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Wilderness

11 Une forêt derrière, une autre devant

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

11

Une forêt derrière,

une autre devant

1899

 

DANS L’HUMIDITÉ grise du petit matin, ils avançaient sur le chemin entre les arbres noirs. Ils marchaient ensemble, progressant avec lenteur car la route boueuse aspirait bruyamment les semelles de leurs chaussures. Comme si la terre, ou quelque chose dans la terre, les voulait. Ils marchaient l’un derrière l’autre, l’Indien Haïda en tête, le fusil au creux de ses bras, les joues mouillées de brume. Et Willis suivait en traînant les pieds, son visage mutilé nu et trempé. Sa main détruite était enveloppée de chiffons crasseux et les mouches ne cessaient de le harceler, même à cette heure matinale, même dans cette fraîcheur humide.

Ils avaient déjà voyagé sans but pendant toute une décennie, ils pouvaient bien envisager une autre décennie d’errance s’il leur en prenait l’envie. Ils avaient travaillé à la construction d’une ligne de chemin de fer dans le désert glacé du Nord, enfonçant des pointes dans le sol gelé et vivant sous une tente de toile fine. Ils mangeaient du pain rassis, des oignons et du bouillon chaud. Un soir, ils étaient rentrés à leur abri pour constater qu’il avait disparu, emporté par le vent trop froid, comme s’il n’avait jamais été là, alors ils avaient abandonné ce travail et ils étaient partis vers le sud, vers des températures plus clémentes. Willis n’avait que les vêtements qu’il portait, un couteau à dépecer et un petit camée renfermant l’image floue et défraîchie d’une femme qui, à ce qu’il disait, avait été sa sœur.

Le Haïda avait le fusil.

Ils n’étaient pas parvenus jusqu’aux États-Unis. Un viol à Barkerville, en Colombie-Britannique. De menus larcins qui avaient mal tourné et tout l’équipage d’une diligence, sauf un homme, retrouvé mort à un carrefour forestier entre deux villages. Quand le Haïda trancha la gorge d’une jeune

fille à Soda Creek, ils s’enfuirent vers le nord jusqu’au Great Land (11) et se perdirent dans Juneau au milieu des hordes loqueteuses et avides de chercheurs d’or.

Ils travaillèrent pendant deux saisons à la Treadwell Mine, sur l’île Douglas, où ni l’un ni l’autre ne perdit de doigts, avant de poursuivre jusqu’à Nome, où ils creusèrent le sable près d’une rivière qui se jetait dans la mer. Une saison passée à pelleter du sable dans le tamis avant que le Haïda ne tombe sur une pépite. Ce n’était pas une merveille, mais elle était grosse comme l’ongle du pouce d’un homme bien bâti et grâce à elle ils restèrent au chaud avec de l’alcool et des femmes pendant tout l’hiver. Ils utilisèrent ce qui leur restait de leur pécule pour acheter un équipage de chiens. Ils avaient l’intention de faire du transport de courrier et de médicaments, mais le Haïda tua un homme la semaine où une prostituée de la ville accusa Willis de choses trop ignobles pour être rapportées, et ils reprirent la direction du sud.

Moins d’un mois plus tard, ils tuaient leurs chiens pour pouvoir manger et quand ils atteignirent Iditarod il ne leur restait plus qu’un gros mâle. Ils le firent combattre avec succès et ils sillonnèrent le pays, vivant de combats de chiens. Ils finirent par se retrouver sur les plages du nord de l’État de Washington, au sud du territoire Makah, avec un chien-loup qu’ils avaient acheté aux Indiens de la région.

Et maintenant, ils marchaient comme ils l’avaient fait pendant des jours et des années, et quand la matinée cessa de diffuser dans le paysage une lumière blafarde et des couleurs éteintes, le Haïda s’arrêta.

La respiration sifflante, Willis le rejoignit. Un vieux morceau de chiffon noué en écharpe soutenait sa main détruite ; il leva les yeux vers l’imposant Haïda comme s’il allait parler. L’Indien secoua la tête et empoigna son fusil. Calant la crosse dans le creux de son épaule, il tira à travers les arbres.

Un cerf six cors dégringola de l’enchevêtrement de verdure jusque sur la route, où il tomba, creusant de petits sillons dans la boue. Le Haïda hocha la tête et Willis alla s’accroupir près du cerf Ses doux yeux marron étaient grands ouverts et il n’était pas encore mort, ses sabots frappaient la boue alors qu’il tentait de se remettre debout, mais il retombait chaque fois. Le petit homme tendit le bras pour toucher ses bois et le cerf essaya de relever la tête, mais il n’y parvint pas.

Quand le Haïda arriva près de lui et lui toucha l’épaule, Willis se redressa. Tournant le dos au cerf qui haletait dans la boue, agonisant, ils poursuivirent leur route.

Tandis qu’il grimpait dans les montagnes, Abel suivait le cours de Little Sugar Creek qui descendait des sommets où les aulnes se penchaient au-dessus de l’eau vive en provoquant des tourbillons dans le courant. Les feuilles orange, rouge, jaune, marron et de toutes les autres couleurs qui passaient devant lui tournoyaient frénétiquement, formant des grappes et de longues chaînes, comme un étrange défilé aux teintes éclatantes. De temps en temps, il s’agenouillait pour plonger la main dans le torrent. L’eau était froide, rendue laiteuse par la farine glaciaire. Le chien buvait à ses côtés et ne le quitta pas pendant toute la traversée de la forêt. Une telle proximité n’était pas dans les habitudes de l’animal et Abel le grondait, mais le chien levait vers lui ses yeux marron fatigués et continuait à avancer lentement. Ils suivirent la rivière dans les collines qui s’élevaient, vertes et brunes, et que saupoudraient déjà les premiers flocons. De gros nuages gonflés de neige à venir remontaient et venaient buter contre les parois abruptes des montagnes, plus loin, avant de se disperser en silence.

Le jour qui suivit son départ de chez les Makers, il songea au long parcours en train qui l’attendait. Occupé à se représenter Port Angeles et à se demander quel travail il pourrait trouver en ville pour payer son trajet vers l’est, il ne pensait guère à la suite, au reste du voyage, et il ne s’imaginait même pas en train de l’effectuer. Il marcha toute la journée, remuant tranquillement toutes ces pensées dans sa tête, et quand il voulut prendre son havresac, il s’aperçut qu’il ne l’avait pas.

En jurant, il se retourna vers le chemin par où il était venu et se demanda s’il ne l’avait pas oublié quand il s’était arrêté pour déjeuner. C’était trop loin pour qu’il aille le récupérer et de toute façon le sac aurait été pillé par les bêtes, ainsi, ce soir-là et une bonne partie de la journée suivante, ni lui ni le chien ne prirent la moindre nourriture. Et quand le chien lui lança un regard de reproche, Abel le menaça du doigt et lui dit qu’il avait intérêt à se taire.

Quand, vers la fin de l’après-midi, le chien souleva un lièvre dans les broussailles près d’une mare couverte d’écume que formait le ruisseau, Abel leva son fusil et tira. Ce soir-là, il fit du feu sur l’étroite rive et sortit son couteau, coupa la tête du lièvre et le bout de ses longues pattes, puis il les enterra ; ensuite, il lui ouvrit le ventre, arracha les entrailles avec sa main et les lança au chien. Celui-ci les avala d’un trait et se lécha les babines, ce qui lui attira un froncement de sourcils de la part d’Abel.

— T’en as senti le goût, au moins ? lui demanda-t-il.

Le chien cligna des yeux d’un air las et observa le vieil homme qui enlevait la peau de la carcasse avant d’embrocher le lièvre sur une branche et de s’accroupir près du feu, la fumée de son souffle s’échappant dans le froid. Des gouttes de graisse minuscules faisaient des bulles, puis glissaient et crépitaient sur les braises, provoquant de petites flammes jaunes qui dansaient et frémissaient. Il regarda quelles étoiles étaient visibles à travers la voûte des arbres. Comme elles brillaient, là-haut, si froides, si lointaines ! Il mangea la viande piquée au bout de son couteau tandis que le chien suivait le moindre de ses gestes.

— La ferme, lui dit-il. T’as eu ta part.

Abel mâchait comme s’il en voulait personnellement à la viande, le regard perdu dans le feu. La viande était coriace et sèche, et au bout d’un moment, il se pencha au-dessus de la rivière pour boire. Le chien l’observa s’essuyer la bouche avec sa manche.

— Espèce de vieux grognon, marmonna Abel, et il lui jeta les restes de son repas avant de s’étendre.

Cette nuit-là, la tempête se déchaîna, faisant s’entrechoquer les arbres. À un moment donné, peu avant l’aube, le vent se calma et Abel, qui s’était réveillé, entendit le hurlement du loup descendre des collines. Le chien se mit debout, les pattes tendues, ses oreilles informes dressées.

— Fais pas attention à lui, dit Abel en tapotant le sol près de lui, et le chien s’approcha en boitillant, puis il s’installa en poussant de petits grognements, le menton posé sur la poitrine du vieil homme.

Le matin venu, Abel s’assit pour regarder la rivière dévaler la pente. Un peu nonchalant de son côté, mais pressé au milieu, comme impatient de voir la fin d’un voyage. Au bout d’un moment, Abel se leva et mit son fusil à l’épaule, il prit sa canne, poussa un profond soupir et s’écarta de la rivière suivant un sentier qui menait vers les hauteurs enneigées.

Le chien resta étendu encore quelque temps près des dernières braises. Les yeux ouverts, il ne redressa pas sa tête posée sur la terre, mais on voyait qu’il écoutait attentivement les bruits que faisait le vieil homme en marchant dans les bois. Quelques instants plus tard, il se mit sur ses pattes avec raideur et le suivit.

La nuit où Abel s’en alla, Glenn et Ellen Makers firent l’amour dans la chambre de leur petite maison tandis que, dehors, les arbres tremblaient, se balançaient et se heurtaient sous la caresse énergique du vent. Le lendemain matin, Glenn se leva tôt, comme à son habitude, et descendit la longue pente jusqu’à la route, là où l’arbre abattu bloquait le chemin. Quand il revint, Ellen dormait toujours, alors il prit la scie passe-partout, le pétrole, la hache et le merlin, puis, portant ces outils comme un joug, en travers de ses épaules, il redescendit le chemin.

Il commença par débiter l’arbre, sentant ses muscles fatigués et crispés se détendre à mesure qu’il s’activait, utilisant la scie passe-partout sur les plus grosses branches et tranchant les petites d’un simple coup de hache. Le temps était frais et humide, mais c’était une belle matinée, le travail le réchauffait et il avançait bien. Il passait du pétrole sur les dents de la scie quand la résine freinait le mouvement, et il fit une pause au bout d’une heure pour manger une pomme qu’il avait glissée dans sa poche. Tout en mâchant, il observait les écureuils faire des cabrioles dans les branches et quand il eut fini son petit déjeuner il jeta le trognon dans les fourrés pour qu’ils s’en délectent. Il venait de commencer à sectionner le tronc et il donnait à la vieille scie un mouvement de va-et-vient, regardant les projections de sciure pâle tomber en tourbillons dans la boue noire, lorsqu’ils émergèrent de la brume.

Il enleva ses gants. Essuyant la sueur de son visage avec un chiffon rouge tiré de sa poche arrière, il attendit, les regardant s’approcher lentement dans le brouillard qui noyait la route.

Dans cette brume grise, ils semblaient irréels, comme des fantômes fourbus et solitaires, et les arbres de chaque côté projetaient une grisaille nébuleuse qui s’écartait paresseusement devant eux et se refermait sur leur passage. Quand ils le virent, ils s’arrêtèrent et restèrent là à le dévisager un moment, puis le plus petit des deux lança, d’une voix humide et effroyable :

— Tiens, tiens, tiens, regarde-moi ça.

Glenn souffla et son haleine fit un nuage de fumée qui se sépara en deux, rabattu de chaque côté de ses épaules par une brise douce et fraîche qui agitait la brume mais ne la dispersait pas. Faisant un signe de la tête, il leur dit bonjour et le plus grand inclina le visage.

— T’as pas vu un vieux type passer par ici ? demanda l’Indien. Il y a quelques jours, peut-être ? Avec un chien, peut-être ?

Glenn renifla et se pinça les lèvres. Il jeta un coup d’œil à la hache qui était appuyée contre le tronc, puis son regard revint se poser sur eux.

— Non, répondit-il. Je n’ai vu personne passer par ici.

— T’es sûr ? Réfléchis bien. Ce type, on est à sa recherche. Glenn hocha la tête. Il faisait un pas en direction de la hache quand le petit homme dit :

— Dis, Joe, tu crois qu’il l’a gardée avec lui, cette brave petite mudshark ? Elle était bien mignonne. Glenn Makers cligna des yeux. Entre ce qu’il ressentit et ce qu’il fit, il y eut une lueur vive qui s’estompa en diverses nuances de rouge. Il bondit par-dessus les branches de l’arbre abattu.

Tout au bout du sentier, dans la petite maison, plus haut, le coup de feu réveilla Ellen Makers.

Ellen s’habilla rapidement dans la faible lumière couleur de meurtrissure, puis elle se précipita vers le placard à fusils. Elle avait les mains qui tremblaient, et quand elle eut enfin réussi à manœuvrer la fermeture, elle empoigna le fusil et fit basculer le canon. Respirant à peine, elle appuya le bout de son doigt dans la chambre vide, comme si elle refusait d’en croire ses yeux. De la poussière, de la graisse et les relents âcres de la poudre ancienne.

Seuls lui parvenaient de dehors le bruit du vent et celui des arbres qui craquaient ; il n’y avait aucun cri d’animal, aucun chant d’oiseau. Elle se retourna et posa le fusil sur la table qui portait encore les traînées blanches de farine qu’elle y avait laissées en faisant sa tarte. Incrustées dans le grain serré, elles formaient un contraste frappant avec le bois sombre. Les pommes restées dans la coupe sautèrent et s’entrechoquèrent, et l’une d’elles tomba de la table puis roula sur le plancher.

Éperdue, elle fit le tour de la pièce en ouvrant les placards et en renversant les tiroirs, à la recherche de la petite boîte en papier vert contenant les cartouches. Après avoir fouillé partout pendant quelques instants, elle s’immobilisa au centre de la pièce. La porte du placard à fusils était entrouverte et la boîte de cartouches était rangée sur l’étagère du haut. Elle ne comprenait pas comment elle avait pu ne pas la voir. Écartant les cheveux de son visage, elle s’avança, mais un bruit venant de l’extérieur attira son attention, elle alla à la fenêtre et les vit arriver dans la cour.

Elle savait qu’ils reviendraient un jour. Ils le lui avaient dit, cette nuit-là, alors que le petit s’occupait d’elle pendant que l’Indien regardait. Elle ferma les yeux très fort et, après avoir pris une profonde inspiration pour se calmer, elle les rouvrit. Elle avait la main sur les cartouches quand la porte d’entrée s’ouvrit et Willis entra.

Lorsqu’il la vit, il comprit ce qu’elle essayait de faire ; avec un ricanement, il la repoussa brutalement et fit voler d’un geste les cartouches qui s’éparpillèrent sur le plancher. Puis sa main se referma sur les cheveux d’Ellen et il la projeta contre l’âtre dont les pierres s’étaient refroidies et où il ne restait que quelques braises.

Ellen poussa un cri de douleur et laissa tomber le fusil. Willis l’écarta d’un coup de pied au moment où le Haïda apparut sur le seuil. Son imposante stature remplissait l’encadrement de la porte, empêchant la lumière d’entrer, comme s’il aspirait toute la clarté de l’air et que son corps, ou son cœur, ne renvoyait que du noir, et ses yeux étaient glacés. Willis s’accroupit, il empoigna les cheveux d’Ellen à nouveau et elle resta inerte sous lui tandis qu’il lui raclait le visage sur les pierres de la cheminée. Elle sentit une de ses incisives se casser au niveau de la gencive, tandis qu’une autre se descella et se mit de travers, comme un vieux balai aux poils hérissés.

Il l’attira contre lui puis la projeta une nouvelle fois en avant. Elle s’était ouvert le front, le sang lui piquait les yeux et tout un côté de son visage était engourdi. Willis lui renversa la tête en arrière et approcha sa bouche. Elle fut prise à la gorge par la puanteur de sa blessure mal soignée, de son corps sale, et elle le sentit contre sa cuisse où il s’appuyait.

Sur le seuil, le Haïda observait la scène.

— Où est parti ce vieil homme ? lui demanda-t-il. (C’était la première fois qu’elle l’entendait parler.) Ce vieux soldat ?

Willis lui tira les cheveux, elle poussa un cri et elle leur dit. Le Haïda regarda en direction des collines vertes qui s’élevaient vers la masse compacte des montagnes bleues. Et quand il le lui demanda, elle lui donna des renseignements sur l’itinéraire le plus facile et le plus rapide. Elle ne savait pas ce qui la poussait à faire cela, à part la peur, mais tandis que Willis ricanait à son oreille, qu’il la pinçait et la triturait de sa main valide, elle lui dit qu’Abel avait pris une ancienne piste et que le Haïda pouvait le rattraper en prenant un raccourci, s’il se dépêchait, s’il marchait toute la nuit, s’il partait tout de suite. L’Indien hocha la tête et regarda Willis.

— T’entends ça ? demanda-t-il.

Le petit homme passa sa langue sur ses horribles lèvres, puis il tendit le cou et enfouit son visage dans les cheveux d’Ellen, comme pour mieux en sentir le parfum.

— J’ai entendu, dit-il.

— Bon, dit l’Indien en sortant dans la cour. Tu finis ce que t’as à faire et tu tardes pas trop à me rattraper. Moi, je t’attendrai pas.

Tout près d’Ellen, Willis émit un son mouillé, un son de désir auquel s’ajoutait une délectation idiote. Ellen tourna la tête et ferma les yeux. Elle cracha un morceau de dent et sentit que l’autre, abîmée et ébréchée, cisaillait l’intérieur de sa lèvre. Il lui murmura quelque chose à l’oreille ; elle ne comprit pas les mots à cause de sa bouche mutilée mais elle comprit son intention. Il lui lâcha les cheveux pour tripoter sa ceinture et elle garda les yeux fermés tandis qu’il fouillait sous sa robe. Quand elle les rouvrit, son regard tomba sur le tisonnier posé en travers du chenet, où Glenn l’avait laissé la veille au soir. Elle pensa à son mari et la fureur s’empara d’elle.

Elle sentit l’air froid sur ses cuisses, l’haleine chaude de cet homme, écœurante et toute proche, tandis qu’il se pressait contre elle. Il se mit à respirer bruyamment et il se trémoussait en se démenant avec son pantalon. Elle prit une profonde inspiration et, poussant un cri, elle lança le bras vers le tisonnier, referma la main dessus, et avec un autre cri, elle frappa Willis d’un grand geste circulaire, lui fendant le visage de la tempe au menton avec la pointe.

Willis recula à quatre pattes en hurlant, sa bonne main couvrant son visage une fois de plus ensanglanté, et il se débattit, le pantalon baissé sur les genoux. Ellen se releva et ramassa le fusil. Elle prit une cartouche sur le sol, fit basculer le canon, le chargea et le referma. Pleurnichant de peur, Willis l’implora de sa voix qui gargouillait, mais elle resta de marbre. Elle posa le canon entre les cuisses du petit homme et appuya sur la détente.

Le corps de Willis fut pris de convulsions et de tremblements, il se débattit pendant un moment avant de se relâcher définitivement. Pendant ce temps, Ellen approcha une chaise, posa le fusil sur ses genoux et, tout en le rechargeant, elle regarda Willis mourir. Une puanteur écœurante emplit la pièce, comme du gras rance jeté dans les flammes. Au bout d’un moment, elle se leva et sortit dans la cour, où elle ne vit aucun signe du Haïda mais sentit sa présence ; il était là, quelque part, un peu plus haut sur la piste, en train de l’épier. Elle resta ainsi immobile un certain temps avant de se rendre à l’écurie pour atteler Emerson au chariot. Puis, le fusil posé près d’elle sur le siège, le canon en l’air, elle descendit le sentier pour aller chercher Glenn.

Quand elle atteignit l’arbre à moitié débité, qu’elle vit toute une partie de l’écorce grise et noueuse, ainsi que la boue tout autour, éclaboussée de sang, elle poussa un hurlement et s’approcha. Et quand elle découvrit Glenn étendu, le fusil glissa de ses mains inertes. Elle tomba à genoux, sa robe ballonna autour d’elle, ample, éclatante sur la terre sombre, et elle couvrit de ses mains son visage martyrisé.

C’est alors qu’elle l’entendit gémir ; un cri sortit de sa poitrine et elle se précipita sur lui.

Elle s’accroupit près de son mari, ses mains fines et blanches le palpèrent, voltigeant sur son corps comme deux colombes tandis qu’elle répétait son nom en criant, comme si elle voulait le faire revenir du royaume d’ombres vers lequel il s’acheminait. Il finit par ouvrir les yeux et son regard dit toute sa douleur.

— Tout va bien ? murmura-t-il, la voix pleine de souffrance.

Elle se mit à pleurer, il tendit la main pour lui caresser la joue, puis il la retira et ferma les yeux.

En fin de compte, Ellen mit pratiquement une heure pour le ramener à la maison. Là, elle lui ôta sa chemise ensanglantée et son pantalon dans lequel sa vessie s’était vidée. Quand il fut emmitouflé sous les couvertures, au repos, tout près du feu qu’elle avait rallumé, il prononça le nom de sa femme et se mit à pleurer, et ses sanglots silencieux de petit garçon brisèrent le cœur d’Ellen, mais ils ne s’accompagnaient d’aucune larme. Elle lui caressa le haut de la tête avec la paume de ses mains et lui dit de se calmer.

Elle resta à ses côtés un long moment, le touchant légèrement ici et là comme si elle voulait s’assurer de sa présence, du battement de son cœur toujours solide. Elle le regarda dormir. Elle regarda le feu dans la cheminée. Le jour toucha à sa fin. Elle remit du bois sur le feu et sortit sous le porche. Elle scruta les montagnes qui disparaissaient dans les nuages. Un vent froid dévalait les pentes, elle pensa à la neige, là-haut, sur les hauteurs, où elle tombait sans discontinuer. Elle pensa au Haïda sur la piste de Marmot Pass, à la petite cabane de trappeur juste avant le col. Ses mains étaient douloureuses sur le fusil. Le froid conserverait le corps de Willis, heureusement, car elle n’avait le temps ni de l’enterrer ni de le brûler.

Maudissant tout bas le nom d’Abel, elle rentra à l’intérieur où Glenn dormait paisiblement, puis elle alla dans leur chambre pour enlever sa robe et se changer.

Tandis qu’il marchait, Abel Truman se demandait s’il échapperait un jour au bruit de l’eau. Toute sa vie, ce bruit l’avait poursuivi – un tambourinement, un gargouillis, un crépitement – comme une malédiction chuchotée, un murmure de reproche. Pendant vingt ans, il avait vécu une vie misérable au bord de l’eau et quand il avait senti que cela suffisait, il était entré dans la mer mais la mer n’avait pas voulu de lui. Maintenant, Abel avait tourné le dos à l’océan et il s’enfonçait dans les collines.

Mais alors qu’il traversait la forêt, il se mit à pleuvoir. Il leva les yeux vers le ciel, fronçant les sourcils. La pluie tombait en grands rideaux gris qui semblaient parfois devoir cesser, pourtant quand il jetait un coup d’œil, il voyait que ça ne s’arrêtait jamais. Il pleuvait tellement qu’il faisait presque noir dans la forêt, et le vieil homme marchait en maugréant.

Vers le milieu de la journée, il trouva son chemin coupé par un talus d’éboulis avec des pierres éparpillées en un large éventail. Marmonnant quelques jurons entre ses dents, Abel s’accroupit à l’abri d’un rocher pour se reposer et envisager la situation. Dans les innombrables trous qui parsemaient l’amas rocheux, les pikas sifflaient nerveusement et le chien, une fois qu’il eut rejoint Abel, s’installa près de lui lentement et avec raideur, puis, ignorant les petits lièvres siffleurs, il ferma les yeux. Quelque temps plus tard, le vieil homme entreprit d’escalader avec précaution les pierres.

Le chien, quant à lui, se leva sans se presser et le suivit. Il n’alla pas loin car le chemin dans les rochers était difficile. Pendant un instant, il fit des allers-retours au bas de l’éboulement, poussant de petits cris plaintifs et se dandinant sur les pierres. Comme Abel ne se retournait pas, il se mit à aboyer furieusement et il ne s’arrêta et s’assit ensuite que lorsque le vieil homme eut fait demi-tour pour redescendre au milieu des rochers.

— Quoi ? demanda Abel. Qu’est-ce qui se passe ?

Le chien haletait tandis qu’Abel explorait ses flancs et ses pattes, et quand le vieil homme sentit sous ses doigts une petite masse dure logée profondément dans le bas-ventre de l’animal, il s’assit également. Il fit tourner ses lèvres dans tous les sens, regardant ailleurs. La pluie crépitait sur les pierres. Au bout d’un moment, Abel tendit le bras et prenant la tête du chien dans sa main, il appuya son front contre la tempe de l’animal. S’il dit quelque chose à cet instant, ses mots n’étaient destinés qu’au chien et à lui seul. Il finit par se relever en reniflant et en hochant la tête, et il regarda autour de lui à nouveau.

— Très bien, dit-il. C’est d’accord. On va passer la nuit ici dans les arbres, mais je jure devant Dieu, on grimpera demain matin, et si tu me suis pas, je t’abandonne là.

Toute la nuit, Abel fut malade, et quand il parvint à s’endormir, il fit des rêves de fuite éperdue. L’herbe sous ses talons était verte et odorante, courbée par le vent, et on entendait le bruissement du vent qui parcourait l’herbe, et on entendait les cris des officiers et le bruit de l’artillerie, les obus explosant quelque part sur la gauche, près de l’endroit où la ligne de défense était ancrée dans les bois, et puis les arbres de l’autre côté du champ s’enflammèrent, l’air fut plein de fumée et de métal, mais personne ne tombait tandis que la ligne bleue chargeait, et Abel fit ce rêve et d’autres semblables, puis il se réveilla.

Le lendemain matin, le vieil homme entreprit l’ascension lente et douloureuse de l’éboulement. Le soleil n’était qu’une simple hypothèse, il faisait sombre et froid. Il titubait un peu, avec le chien en travers de ses épaules comme un joug. Il sentait la queue de l’animal remuer constamment contre son flanc et il tourna la tête pour le regarder dans les yeux. Le chien haletait joyeusement.

— Nom de Dieu, vaudrait mieux pour toi que j’te voie pas sourire, marmonna-t-il. Je me demande encore comment t’as pu me persuader de faire une telle connerie.

Vers la fin de la matinée, ils sortirent de l’amas de pierres et poursuivirent leur marche entre des arbres noirs bordant le chemin qui serpentait jusqu’en haut de la pente et bientôt, ils se retrouvèrent dans la neige. La glace faisait luire les rochers épars. Abel leva la tête pour sentir l’odeur soudaine et métallique du gel, puis il posa le chien par terre.

Sur le sommet de la colline, des pins rabougris à cause du vent étaient inclinés dans la neige, parfaitement fixés à leur ombre, tandis que devant eux s’étendait une vaste prairie nivelée par la neige et qui recommençait à grimper au milieu des arbres. Des nuages sombres s’accumulaient tout au bout du ciel, à l’est. Abel regarda un instant le chien fourrer son museau dans la poudre, à la recherche de traces, et l’en sortir affublé d’une barbe blanche. Quelques flocons tombaient, fondant sur le dos des deux mains du vieil homme, l’estropiée et la forte.

Abel traversa la prairie en compagnie du chien. La neige était profonde et poudreuse, recouverte d’une fine croûte de glace. L’haleine du chien apparaissait et disparaissait tandis qu’il bondissait lentement devant, comme si le froid lui convenait bien. Abel resta à le regarder pendant un moment : une jolie tache blond-roux, incertaine, qui filait tout à coup sur ce tapis flottant d’un blanc laiteux, les muscles fins qui se dessinaient le long de ses flancs et de ses épaules dans un mouvement incessant, sa gueule qui apparaissait comme une joyeuse oblique rouge. Il sautait dans la neige, bondissant, retombant, se retournant à nouveau pour attraper sa queue avant de s’élancer à toute vitesse dans une direction, puis dans une autre. Abel regarda le chien jouer, souriant de le voir oublier sa maladie ne fût-ce qu’un instant, et il se mit même à rire tout haut, éprouvant un plaisir pur qu’il n’avait plus connu depuis fort longtemps.

Des traces d’animaux formaient une frise désordonnée qui traversait la prairie – chaotique et décousue, elle ne permettait pas à Abel d’en déduire grand-chose sur les bêtes qui l’avaient dessinée, leurs habitudes et l’endroit où elles se réfugiaient. Plus loin, là où le terrain recommençait à s’élever vers les montagnes qui maintenant se dressaient, blanches et bleues, compactes, les arbres silencieux étaient empanachés de neige fraîche. En marchant, Abel faisait crisser et craquer la neige.

Il entendit de l’eau couler et, obliquant vers la gauche, il découvrit un petit affluent de Little Sugar Creek qui arrosait la lisière avant que la forêt ne se rue brutalement vers les sommets. Aux abords du ruisseau, la neige était souillée de boue, et l’eau qui filait entre les rives était incroyablement noire. Abel se regarda dans le courant ; il observa un long moment son double liquide, puis il se cracha au visage et s’agenouilla.

Il se rinça la bouche avec l’eau froide. Près de lui, le chien lapa avec avidité tandis qu’Abel examinait les petites empreintes des écureuils et des marmottes là où ils étaient venus boire, ainsi que les ovales fendus des cerfs, parenthèses incrustées dans la boue. Comme s’ils avaient voulu laisser la trace de leur passage dans cette nature sauvage à l’intention de ceux qui seraient capables de déchiffrer ce genre d’inscription. Abel lut et fronça les sourcils.

Il regarda tout autour de lui et s’agenouilla à nouveau près d’un ensemble de marques particulières. Il siffla doucement, étonné, puis il mesura la profondeur et la largeur des empreintes avec sa main. Il lança un coup d’œil au chien.

— Ça, c’est un cerf, lui dit-il. Sacrément grand. Et vieux, aussi.

Abel renifla et regarda dans les environs.

— C’est bizarre, dit-il à voix basse. Oui, vraiment bizarre.

Il regarda là où les traces traversaient le cours d’eau avant de disparaître dans la forêt.

— Où diable est-ce qu’il va ? se demanda Abel tout haut tandis qu’il sautait par-dessus le ruisseau et se dirigeait vers les arbres.

Un mésangeai voletait entre les troncs comme un éclat d’ombre tombant dans la lumière, et d’autres se mirent à jacasser dans les cimes, et le bruit de l’eau s’effaça derrière lui. Abel vit une pousse verte d’achlys émergeant de la neige près d’un tronc d’arbre en décomposition couvert de mousse, et il écarta les feuilles douces pour cueillir une délicate chanterelle. Elle avait une odeur d’abricot et un goût de craie et de caoutchouc, mais il mourait de faim et il mâchonna pensivement, regrettant d’avoir égaré son havresac. Il chercha le chien du regard, mais il était toujours dans la prairie, plus bas, alors il mangea le reste du champignon. Il voyait où le cerf était passé entre les arbres ; déjà il commençait à se le représenter, sa manière de se déplacer, le chemin qu’il empruntait pour grimper, et au bout d’un moment, il jeta le pied épais du champignon et reprit sa marche.

De temps à autre, Abel se baissait pour toucher les empreintes avec deux doigts. Il savait que c’était un mâle : la taille des traces en témoignait, ainsi que la façon dont les sabots arrière étaient fendus, les minuscules dentelures des ergots dans la neige ; de plus, il laissait ses excréments derrière lui en marchant et non pas en tas bien nets comme l’aurait fait une femelle. Abel le pista le restant de la journée, quittant parfois le chemin, le longeant d’autres fois, puis le coupant pour retrouver les traces. Quand il s’accroupissait, il les voyait courir entre les arbres, et quand il se mettait debout, elles disparaissaient dans la neige – un tour que lui jouaient la lumière, les ombres et les chutes de neige. C’était un cerf fantôme qu’il poursuivait, et lui, il était son chasseur spectral. Le chien l’observait se livrer à cette activité.

— P’têt que j’pourrais l’appeler, si je voulais. Peut-être, dit Abel. Mais bon sang, j’ai aucune idée de ce qu’il a dans la tête.

Il regarda longuement le chien en se passant la main de bas en haut sur les poils de barbe qui commençaient à hérisser sa joue. Son visage se crispa de douleur quand il frotta sur sa plaie et il secoua la tête.

Le ciel s’assombrissait avec la tombée du jour et l’arrivée de nuages couleur canon de fusil. La neige tombait sporadiquement entre les arbres et les traces suivaient la pente toujours plus haut. Le vieil homme s’arrêta en grimaçant et il tendit la main pour agripper un jeune aulne de Sitka qui poussait en biais. Il enfonça sa canne dans la neige et empoigna le petit arbre, parvenant difficilement à rester debout. Tout d’un coup, son visage était froid et lui picotait. Il sentit la chaleur se ruer dans sa poitrine comme de la vapeur, lui brûlant la gorge, et finalement il dut se pencher pour vomir. Jurant, haletant, il tomba à quatre pattes, puis il glissa un peu dans la pente. Quand il se fut arrêté, Abel resta étendu sur le dos, scrutant le ciel sombre, et la crise passée, il se frotta des poignées de neige sur le visage. Au bout d’un moment, il s’assit, les jambes dirigées vers le bas de la pente.

— Eh ben, dit-il tranquillement. Eh ben, merde.

Le chien décrivit trois petits cercles et s’allongea.

Le vieil homme renifla et cracha un peu de sang. Il sentit le goût de la maladie s’étaler sur sa langue. Il se mit à tousser et le chien leva la tête tandis qu’Abel se penchait pour essayer de mieux respirer. Roulant sur les genoux, il s’assit, de petits filaments blancs de salive pendus à ses lèvres. Il regarda le chien quand celui-ci commença à geindre et à gratter la neige avec ses griffes.

— Reste tranquille, lui dit-il.

Le vieil homme prit une profonde inspiration et tendit le bras vers son fusil. Il le serra dans sa main. C’était un vieux fusil, le métal était devenu argenté avec l’usure d’une vingtaine d’années, la crosse était fixée avec du fil de fer. Le canon était tacheté de flocons car la neige tombait à nouveau. Abel fit glisser ses doigts dessus, sentant les rayures et les encoches minuscules, la fente dans le mécanisme, conséquences de toutes les fois où il l’avait laissé tomber sur les galets de la plage. Il caressa la crosse polie par la paume de sa main et examina les endroits où la rouille du fil de fer s’était incrustée dans le bois. Cela faisait longtemps qu’il avait une arme, il lui semblait qu’il en avait eu une toute sa vie. Une vie qui paraissait avoir commencé à Manassas. Comme si sa femme, son enfant, sa maison et toutes les belles périodes qui avaient précédé n’avaient été qu’un rêve, ou quelque chose qui tenait du rêve. Mais il se souvenait du berceau et des boutons d’or, des petites pâtisseries toutes chaudes, et de la pluie qui tombait sur le lac, et du bruit de la robe de sa femme, comme un chuchotement sur le plancher, et il se sentit si malheureux qu’il eut du mal à retrouver son souffle.

Abel leva les yeux. Ces souvenirs le faisaient souffrir. Le chien était allongé à quelques pas de lui. La neige tombait autour d’eux, le vieil homme sentit l’odeur de la fumée de bois dans l’air.

— Toi, tu t’en mêles pas, dit-il au chien qui haussa un sourcil sans lever la tête de ses pattes.

Abel cracha sur le côté et regarda la couleur de ce qu’il avait expédié dans la neige, puis il détourna les yeux. Il leva son fusil et le retourna, mais sa main gauche était trop maladroite et déformée pour le tenir à l’angle désiré et son bras droit n’était pas assez long pour atteindre la détente. Il jura, puis, s’étant levé, il tapa des pieds dans la neige et jeta son chapeau par terre. Le chien se leva en même temps que lui et Abel lui dit de se rasseoir et de la fermer.

Il resta tranquillement debout avec le chien quelques instants, puis il fit la grimace et regarda tout autour en reniflant l’air. De la fumée de bois. Se tournant vers les sommets, il scruta le ciel que le soir commençait à assombrir et il aperçut une mince colonne de fumée qui s’élevait au-dessus des arbres. Jurant tout bas, il mit son fusil à l’épaule et reprit sa canne. Le chien se tenait prêt, la langue pendante sur le côté de sa gueule tandis que la vapeur de son haleine était visible dans l’air.

— Toi, tais-toi, dit Abel.

Puis il se remit à grimper la pente.

Il l’entendit raire, un cri puissant et perçant dont l’écho, fantôme solitaire hantant la forêt, flotta dans la neige qui tombait silencieusement. Abel atteignit une vaste étendue plate et écouta le cerf. La plaine s’ouvrait devant lui, bordée d’arbres saupoudrés de flocons scintillant sous la lune qui se levait. Au nord se dressaient des prés en pente raide. Des blocs de rochers étincelaient, parcourus des veines sombres que dessinait la glace. La lune apparut dans une déchirure entre les nuages, baignant le paysage d’une lumière bleue et argentée. Il crut voir le cerf de l’autre côté de la plaine – une ombre qui entrait dans les bois sans se presser – et il prêta l’oreille jusqu’à ce que l’écho de son cri se fût finalement évanoui et que le bruit du vent murmurant au-dessus de la neige fût revenu remplir le vide du silence.

Abel avait les yeux fixés sur la neige tout en marchant et le chien le suivait lentement. Au moment où il lui disait que c’était un bon chien, il sentit à nouveau l’odeur de fumée. Plissant les yeux dans les flocons qui virevoltaient devant lui, il aperçut une lumière qui brillait faiblement à la fenêtre d’une petite cabane, tout près de l’endroit où le cerf était entré dans la forêt.

Abel resta à scruter la flamme de la taille d’une larme qui vacillait derrière la vitre. Il avait de bons yeux malgré son âge et il vit que l’unique fenêtre était déformée par des festons de glace ; il distingua également un petit tas de bûches fendues, empilées contre un mur, ainsi qu’un tuyau de poêle en tôle qui sortait de travers du toit pentu. Un petit monticule de neige sombre auquel le crépuscule donnait des reflets violets s’élevait près de la porte d’entrée, et il y avait un autre monticule près des arbres, plus loin.

Abel renifla et cracha. Il sentit le goût de la maladie dans sa bouche et il baissa les yeux vers le chien.

— Je sais, lui dit Abel. De toute façon, j’crois que j’ai encore plus faim que toi depuis qu’il a fallu que je te porte, espèce de bon à rien. Et je suis plus méchant. Beaucoup plus. (Il fit un signe de tête en direction de la cabane.) On va aller voir s’il s’agit de ces Chinois.

Abel demanda au chien d’attendre, puis il s’avança. Autour de la lune qui s’était levée, les étoiles étaient apparues par milliers. Brillant d’un éclat froid, étincelantes comme des pointes de glace. Abel soupira quand il entendit le chien se relever en chancelant et clopiner derrière lui. Le bruit qu’ils faisaient en marchant dans la neige vierge était emporté par le vent et allait mourir contre les arbres qui se dressaient, noirs et silencieux.

Tandis qu’il s’approchait, Abel n’entendit aucun son provenant de la cabane. Il s’accroupit à une dizaine de mètres de la porte et fit claquer sa langue ; le chien s’allongea et le vieil homme inclina la tête pour écouter. À part le vent qui soufflait et jouait sur la neige, tout était silencieux. Puis une toux épaisse et encombrée lui parvint. Des pas lourds et sonores sur le plancher à l’intérieur. La toux se poursuivit, rapide et graillonnante, ténue et insistante. Abel entendit une voix d’homme gronder et, soudain, le claquement sec et charnu d’une main frappant sur de la peau. Et à nouveau la voix d’homme, moins forte cette fois, parlant sur un ton apaisant – comme celui qu’on utilise pour s’adresser à un animal blessé – rassurant et sérieux, ferme et triste.

Abel se releva et derrière lui le chien en fit autant. Quand il fit un pas, le chien l’imita et ensemble ils s’approchèrent de la cabane, puis s’immobilisèrent lorsque la porte s’ouvrit. L’Indien Haïda se tenait appuyé contre l’encadrement de la porte, lançant un regard furieux dans la nuit.

Dans le froid, il s’avança en titubant vers le tas de bois, mais il s’arrêta quand il entendit le grognement étouffé du chien et, se retournant d’un bloc, il glissa et s’écroula dans la neige. Il tomba en travers du seuil, le pantalon tout blanc, et poussa quelques jurons enragés. Le chien continua à grogner tandis que le Haïda essayait de retrouver quelque chose et, plus distinctement maintenant, car la porte était ouverte, Abel entendit des sanglots étouffés dans la cabane, suivis de la même toux faible et pitoyable. Le Haïda réussit finalement à se mettre debout, levant le fusil qu’il avait cherché à tâtons. Il se tenait sur le pas de la porte, éclairé par la flamme crachotante de la bougie derrière lui, braquant son fusil sur l’obscurité.

— Ici tout de suite ! cria Abel en direction du chien.

L’animal fit demi-tour dans la neige et revint lentement se coucher près de la jambe du vieil homme sans cesser de grogner. Le fusil du Haïda s’abaissa puis se releva.

— C’est toi, vieux soldat ? lança l’Indien.

— C’est moi, répondit Abel en essayant d’imaginer, de voir à l’avance, la suite d’actions nécessaires pour tirer sur l’Indien et le tuer là où il était. Du calme, maintenant, poursuivit Abel. Je faisais que passer et j’ai vu de la lumière.

— Bon, eh bien tu t’avances dans cette lumière que je puisse te voir, ou je te jure que je t’abats sur place.

Abel s’avança, les mains ouvertes, et le Haïda colla son canon sur lui tandis qu’il apparaissait dans le faible faisceau de lumière oblique qui sortait par la porte.

— Doucement, dit Abel. Pas la peine de t’énerver.

Les yeux sombres de l’Indien, enfoncés dans leur orbite, luisaient de douleur. Une estafilade barrait son large front et un chiffon crasseux avec des taches sombres lui entourait la gorge. Les mains qui tenaient le fusil étaient abîmées et couvertes d’entailles profondes, et ses bras étaient dans le même état. Il portait un vieux pantalon qui ne convenait pas à sa taille et qui luisait, comme ces vêtements qu’on porte en permanence pendant des semaines. Sa chemise de coton léger était informe, décousue aux épaules, et les manches déchirées s’agitaient et claquaient dans le vent de la nuit. Il examina Abel de la tête aux pieds et se passa la langue sur ses lèvres sèches.

— Et ton sac, vieux soldat, il est où ? T’as quelque chose à manger ?

Abel se pinça les lèvres et secoua la tête.

— Rien du tout.

Il essaya de voir à l’intérieur de la cabane, jetant un coup d’œil un peu partout.

— Qu’est-ce que t’as fait de ton compagnon ? demanda-t-il à l’Indien.

Le Haïda couvrit son long visage d’une main et se mit à rire.

— Il s’est arrêté pour rendre visite à cette petite mudshark, en bas. J’te dirai pas que je sais comment ça a tourné, mais j’ai entendu des coups de feu, et comme il m’a toujours pas rejoint, j’crois que j’ai une petite idée.

Abel souffla. Son haleine disparut dans le vent et il remua les doigts tordus de sa main gauche pour essayer de les réchauffer. Le vent raclait la neige, faisant courir et voleter des cristaux sur la croûte de glace.

— Espèce de salopard, dit Abel au bout d’un moment, et il fit un pas en avant.

Le Haïda appuya le bout de son fusil sur la poitrine du vieil homme qui sentit le froid du canon malgré la veste qui le protégeait. Le chien se leva et se mit à aboyer méchamment. Ses pattes de devant étaient arc-boutées et il projetait la tête en avant, les poils hérissés tout le long de son échine. À petits pas, il s’approcha de l’Indien.

— Rappelle-le, lança l’homme d’une voix rageuse. Si tu le rappelles pas, je te tire dessus sans te tuer et après, je le tue sous tes yeux.

Abel ordonna au chien de s’arrêter tandis que le Haïda reniflait et grimaçait comme si une grande douleur interne le torturait.

— Je déteste les chiens, dit-il. J’les ai toujours détestés. Même après tout ce qu’on a fait. Les autres… c’était l’idée de Willis.

— Je m’en fiche.

Le Haïda cligna des yeux et renifla encore avant de jeter un coup d’œil à Abel.

— Ce chien est malade, dit-il. Ça se voit. Un chien comme ça, ça peut plus servir à rien pour personne. Tu devrais l’abattre, y a rien d’autre à faire.

— Ce chien va très bien.

— Qu’est-ce que tu fais dans ces montagnes, vieil homme ?

— Je piste un cerf qu’est passé par ici.

— Conneries. Les cerfs montent pas vers les sommets en hiver. Sauf s’ils se préparent à mourir. Et de toute façon, les loups l’ont sûrement déjà bouffé à l’heure qu’il est.

Le Haïda fit une grimace et regarda tout autour en direction des versants sombres ouatés de neige, puis vers le vide plus obscur de la pente au-delà de la prairie.

— Y a un loup dans le coin, vieil homme, reprit-il calmement en jetant encore un regard tout autour. Celui qu’on a perdu. Par là. En ce moment.

Abel eut un haussement d’épaules.

— T’as pas entendu ce cerf beugler ? Il est passé à moins de cent mètres de ta porte.

— Je dormais. J’essayais de dormir.

Le Haïda se passa la main sur son long visage et il leva à nouveau les yeux vers les montagnes sombres et compactes.

— Un cerf, tu dis ?

— C’est ça.

— Et t’as suivi sa piste. T’es monté et t’as décidé que c’était ce que t’allais faire.

— C’est ça.

— Et tu t’imagines que tu peux l’avoir avec ce vieux machin ? Abel baissa les yeux vers le fusil qu’il avait laissé tomber et haussa les épaules.

La toux se fit entendre une nouvelle fois à l’intérieur de la cabane. Le Haïda lui lança un regard mauvais et dit :

— Tu restes ici.

Puis il entra dans la cabane et referma la porte. Il revint un instant plus tard avec un morceau de corde. Abel se demanda pourquoi il n’avait pas profité de cette occasion pour ramasser son fusil pendant que la porte était fermée, mais il ne put trouver de réponse.

Le Haïda lui tendit la corde.

— Attache cette saleté d’animal et entre. Je veux te montrer quelque chose. (Il se pencha pour cracher.) Et laisse ton foutu fusil.

Abel prit la corde et fit un nœud coulant pour la passer autour du cou du chien. Celui-ci grogna doucement.

— Je sais, lui dit Abel.

Il y avait un vieux poteau pour attacher les chevaux, près de la porte, et il se pencha pour y nouer la corde.

— La laisse pas trop longue, qu’il aille pas déterrer le Chinois, dit le Haïda depuis le seuil.

Il donna un coup de menton vers le monticule sombre collé à la couche de neige par le gel.

Abel le regarda et l’Indien haussa les épaules.

— Il s’est pas montré aussi hospitalier qu’il aurait pu quand je suis arrivé hier, dit le Haïda.

Se couvrant la bouche de la main, il fut pris d’une quinte de toux grasse, puis il fit la grimace. Il entra dans la cabane. À travers la pellicule de glace sur la vitre fine, Abel le vit se déplacer, flou et tout tordu, comme dans un miroir déformant dans une fête foraine. Jurant tout bas pour lui-même, Abel posa son fusil contre le mur, prit une profonde inspiration et entra.

L’Indien était assis au bord d’un lit sale et délabré contre le mur du fond, près du poêle. Il tenait son couteau à dépecer sous la gorge d’une petite fille inerte, allongée en travers de ses genoux, le visage gris de froid et creusé par la faim. Sur le lit, derrière eux, une femme était étendue, morte – la mère de l’enfant, peut-être. Elle était à demi dissimulée sous une couverture mince et souillée.

Continuer : partie 2 sur 2