80 Notes de blanc
1. La fille au tatouage en forme de larme
Vina Jackson
80 Notes de blanc
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Angéla Morelli
MILADY ROMANTICA
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1
LA FILLE AU TATOUAGE EN FORME DE LARME
SI J’AVAIS SU CE QU’IL SIGNIFIAIT, JE N’AURAIS PAS CHOISI CE TATOUAGE. MAIS LORSQUE J’AI DÉCOUVERT SON SENS IL était trop tard, et j’étais déjà, pour mes amis comme pour les inconnus, la fille au tatouage en forme de larme.
Je rêvais de me faire tatouer depuis des années. Je savais que c’était inévitable – comme avoir un job et peut-être tomber amoureuse un jour. Il suffisait juste d’attendre que le temps passe jusqu’à ce que ce jour arrive enfin. J’avais plus de certitude à propos de ce tatouage qu’à propos d’un éventuel boulot après l’université, ou de la rencontre de l’amour.
Une fois Neil disparu, Liana et moi nous sommes trouvées toutes seules devant la porte patinée, innocemment blotties entre une flopée de boutiques, de fripes et de cafés, et j’ai su que l’heure avait sonné. Sur le trottoir, devant la boutique, une simple enseigne sur laquelle le mot « Tatoueur » était écrit en italiques noires sur fond blanc.
J’avais déjà traîné dans le coin auparavant. J’avais même eu le courage de pousser la porte à plusieurs reprises, mais sans jamais oser aller plus avant. J’avais imaginé à de nombreuses reprises que j’entrais, feuilletais des tonnes de catalogues avant de trouver le dessin qui me convenait le mieux, puis m’étendais sur le fauteuil et me faisais tatouer. Mais j’avais toujours reculé au dernier moment ; j’étais persuadée que les jeunes, tatoués et cool, qui dirigeaient sans doute la boutique se moqueraient ouvertement de quelqu’un comme moi, qui étais l’incarnation parfaite de la fille sage.
— Allez, viens, a dit Liana.
Elle m’a dépassée et est entrée. Elle avait toujours été l’intré pide de notre duo et elle n’avait pas une once de mésestime d’elle, contrairement à moi qui portais ce sentiment comme une seconde peau dont je n’arrivais pas à me débarrasser.
La porte s’ouvrait sur une volée de marches en béton brut, dont la peinture rouge s’écaillait. La rambarde, sur la gauche, avait la lourdeur épaisse d’une canalisation, comme si on l’avait dérobée dans un entrepôt de plomberie. Je l’ai saisie avec une certaine prudence, comme si c’était la ligne de vie qui allait me mener de celle que j’étais à celle que je voulais être, et j’ai gravi l’escalier derrière Liana.
À l’étage, on a débouché sur un studio aux murs écarlates décorés de photos de membres tatoués, de dessins et de posters de vieux groupes de heavy metal et de rock. La photo abîmée de Jimmy Page et de Robert Plant, guitare à la main, m’a réchauffé le cœur. Celui qui s’était chargé de la déco avait bon goût.
Le tatoueur ne nous a pas prêté attention. Nous avons patienté devant le comptoir pendant quelques minutes, puis Liana a toussoté, et il a fini par se présenter. Il s’appelait Jonah. Originaire de Nouvelle-Zélande, il possédait ce studio depuis une quinzaine d’années, a-t-il expliqué à mon amie, qui tentait de le charmer en le faisant parler.
Jonah était chauve et entièrement vêtu de cuir, à l’excep tion de l’épaisse ceinture en métal qui a tinté lorsqu’il s’est levé. Ses bras étaient couverts de tatouages des phalanges aux épaules, que sa veste découvrait.
— Vous avez bu ? a-t-il demandé en nous dévisageant, soupçonneux.
— Certainement pas ! s’est exclamée Liana. On a pris juste un verre pour se donner du courage. Ça fait des années qu’on veut se faire tatouer.
— Vous avez une pièce d’identité ?
Derrière une porte latérale, j’entendais le bruit étouffé d’une bouilloire à l’ancienne. La porte s’est ouverte brutalement, poussée par un autre homme. Il était beaucoup plus jeune, guère plus d’une vingtaine d’années, et il aurait pu être le fils de Jonah. Ils avaient la même bouche. Une bouche comme celle de Mick Jagger, tellement pulpeuse que j’avais du mal à décider si c’était séduisant ou pas. Quoi qu’il en soit, ça leur donnait à tous les deux l’air un peu louche que Liana adorait, et qui me mettait mal à l’aise. Le jeune homme s’est appuyé contre l’encadrement de la porte et a commencé à se rouler une cigarette, faisant courir sa langue sur le papier sans quitter Liana des yeux.
— Oh, c’est bon, Jo ! a-t-il dit. Ces deux jeunes filles ont l’air très raisonnables. Ne sois pas vache. Si elles ont la thune, elles ont le tatouage.
Liana lui a souri, admirative.
Jonah a ricané.
— Pas de papiers, pas de tatouage. Je n’ai pas le temps de gérer des parents furax. (Puis il a jeté un vague coup d’œil à nos cartes d’étudiantes.) Vous savez ce que vous voulez ? a-t-il demandé.
Nous étions majeures toutes les deux et nous n’avions qu’un mois d’écart : Liana était du 21 mai et moi du 21 juin. Une paire de Gémeaux, aux deux extrémités du signe. Si l’on en croyait la mère de Liana, qui était un peu hippie sur les bords, cela expliquait pourquoi nous étions amies.
— Oui. On veut la même chose toutes les deux.
Jonah a haussé un sourcil, comme pour suggérer que cette réponse était un signe supplémentaire de notre stupidité.
Mon amie s’est immédiatement portée volontaire pour passer en premier et elle m’a fait un clin d’œil en disparaissant derrière le rideau qui séparait l’espace tatouage du reste du studio. Sa longue jupe tourbillonnait autour de ses jambes quand elle marchait, dévoilant ses chevilles fines. Elle était naturellement si mince qu’elle en était presque maigre et elle aimait les vêtements amples, un peu gitans, qui rappelaient à Neil les rideaux de sa grand-mère, mais elle se déplaçait avec une assurance qui lui conférait un charme que n’avaient pas ses traits.
Sa silhouette était manifestement au goût du rouleur de cigarette, qui n’a pas fait le moindre effort pour cacher son intérêt lorsqu’elle a traversé la pièce.
— Je m’appelle Nick, a-t-il annoncé, les yeux toujours fixés sur l’endroit où se tenait Liana un instant auparavant, comme si je n’existais pas.
— Lily, ai-je répondu à mi-voix.
— Joli nom, a-t-il commenté d’un ton désintéressé.
Je n’ai pas répondu.
Je détestais mon nom. C’était une preuve supplémentaire de mon statut de bonne petite fille riche. Saine, ennuyeuse et pratiquement vierge. S’ils tenaient tant que cela à me donner un prénom démodé, mes parents auraient pu au moins en choisir un dont le diminutif soit désinvolte et je-m’en-foutiste, comme Jo ou Jac.
Nick a allumé sa cigarette et exhalé de la fumée. J’ai retenu mon souffle ; pas question de lui donner la joie de me faire tousser.
Nous n’avons pas échangé un seul mot jusqu’à ce que Liana ait fini. Je me suis précipitée derrière le rideau après elle. J’étais pressée d’en finir, de peur de changer d’avis.
— Voyons voir, ai-je entendu Nick dire à Liana.
Elle a gloussé. Je l’ai imaginée en train de relever sa jupe beaucoup plus haut que nécessaire et de tendre la jambe pour dévoiler sa peau nue, que Nick caresserait légèrement.
— La même chose pour toi ? a demandé Jonah sans me regarder.
Il était penché sur des instruments disposés sur un plateau en métal et préparait une aiguille neuve.
— Non.
— Non ?
Il a levé les yeux vers moi, un léger sourire sur ses lèvres épaisses.
— Je croyais que vous y pensiez depuis des années.
— Je veux autre chose.
J’en avais soudain plein le dos de faire ce qu’on attendait de moi. Même si j’aimais beaucoup Liana.
— Tu es sûre de toi ? a-t-il répondu lorsque je lui ai expliqué ce que je voulais.
L’idée m’était venue quelques instants auparavant, alors que je jetais un dernier coup d’œil aux photos avant de franchir le rideau.
— Absolument, ai-je rétorqué.
— Comme tu veux.
Il a fait un geste vers le fauteuil à ses côtés, et je me suis installée. J’ai brièvement envisagé de lui demander un antalgique ou un anesthésiant, comme chez le dentiste. Mais j’ai pensé que, même si Jonah avait ça en stock, il aurait ricané en entendant ma demande. Et puis je ne voulais pas paraître faible et indécise, ou manquer un seul instant de l’expérience. Le tatouage serait si petit que je ne sentirais rien d’autre qu’une piqûre de moustique, intense et ennuyeuse.
J’avais tort.
J’ai failli crier quand l’aiguille a percé ma peau et j’ai agrippé violemment les accoudoirs du fauteuil. La douleur a irradié ma joue, puis ma mâchoire, gagnant même les terminaisons nerveuses au bout de mes doigts, qui se sont agités. J’avais l’impression d’être une grenouille qui aurait été électrifiée avant de se retrouver sur la table de dissection d’élèves moqueurs. Mon imagination galopait déjà.
J’ai fermé les yeux.
Juste au moment où la douleur s’estompait un peu, ou peut-être étais-je en train de m’habituer, la deuxième morsure de l’aiguille m’a frappée. J’ai inspiré brusquement, et les odeurs du salon m’ont assaillie : des produits chimiques non identifiables, la fragrance sèche de toute la poussière invisible en suspension, l’odeur masculine de Jonah penché sur moi, son vieux veston en cuir, la vieille fumée de cigarette mêlée à celle plus récente et même le parfum bon marché de Liana, alors qu’elle attendait de l’autre côté du rideau, choyant sa cheville et son nouveau tatouage, et sans aucun doute flirtant avec Nick.
Le bruit étouffé de l’instrument de Nick s’est lentement estompé, et mon cerveau a finalement enregistré ce qui se passait, mettant de côté la sensation, isolant la douleur jusqu’à ce qu’elle appartienne à une autre dimension, à des kilomètres de là, sans aucun rapport avec moi.
— Comment ça se passe, ma chérie ? a crié Liana.
Je suis sortie de ma transe et suis revenue brusquement à la réalité.
— Euh… bien, je crois, ai-je marmonné.
Jonah a reculé pour contempler son œuvre.
— C’est presque fini. Il ne reste plus qu’à la remplir.
— En noir, s’il vous plaît. Pas en bleu. Je ne veux pas de bleu.
— J’avais entendu la première fois.
Du coin de l’œil, je l’ai vu prendre une autre aiguille et la glisser dans son pistolet. J’ai inspiré profondément lorsque sa main lourde s’est de nouveau posée sous mon œil gauche, à quelques centimètres de mon champ de vision.
Cette fois-ci, la douleur n’a pas été aussi intense. Diffuse, voire apaisante. Presque agréable.
J’avais toujours aimé me rendre chez le médecin et chez le dentiste, et c’était presque la même chose. J’étais détendue sur le fauteuil et je laissais un spécialiste s’occuper de moi, ce qui me rassurait. Le décor spartiate qui m’entourait était curieusement réconfortant, de même que l’éclat froid des instruments stériles, les mouvements précis et méthodiques de Jonah. La caresse de ses doigts gantés était aussi douce que le frôlement d’un insecte sur ma joue.
Une fois passé le choc et la brûlure initiaux, ce n’était pas aussi affreux que ce à quoi je m’attendais. J’étais sur un nuage. Jonah s’affairait, les yeux à quelques centimètres des miens, chaque pore de ses joues couperosées grossi par la faible distance, les traits déformés comme par un miroir dans une fête foraine. L’homme qui me marquait à jamais ressemblait à une caricature dans un dessin animé.
— Je vais acheter des clopes, j’en ai pour deux minutes. D’accord ? a crié Liana.
J’ai entendu le carillon de la porte.
— Je n’en ai plus pour longtemps, a dit Jonah en essuyant doucement l’endroit tatoué.
Le nettoyage. L’odeur âcre du désinfectant a assailli mes narines, forte et puissante.
La douleur n’était plus qu’un lointain souvenir, une chaleur diffuse qui faisait toujours vibrer mes sens légèrement ivres. Mais je me sentais plus sobre que jamais. Je l’avais fait ! Je m’étais fait tatouer !
Une vague d’appréhension m’a parcourue en pensant à la réaction de mes parents. Mais je savais que c’était exactement pour cela que je l’avais fait. C’était pour cela que, sur un coup de tête, j’avais proposé à Liana de venir nous faire tatouer ici alors que nous nous baladions dans le quartier commerçant de Brighton après avoir célébré la fin du semestre tout l’après-midi.
J’en avais ras-le-bol d’être Lily, la provinciale, la fille dévouée mais rasoir. Je voulais me démarquer, être différente. Faire quelque chose à laquelle personne ne s’attendait pour une fois.
— Et voilà, a dit Jonah en me tendant un miroir.
J’ai ouvert les yeux.
C’était parfait.
Une minuscule larme glissait sous mon œil gauche, auquel elle était liée par un fin trait noir.
Noir profond sur ma peau blanche.
Je ne ressemblais plus à « Blanche-Neige », le surnom dont mes parents et ma famille m’avaient gentiment affublée jusqu’à mes douze ans, âge où je m’étais révoltée contre cette appellation une bonne fois pour toutes. Plus personne ne l’avait utilisée. Je haïssais les films de Walt Disney.
— C’est magnifique, ai-je dit, pendant que Jonah badigeonnait le tatouage de crème, puis le recouvrait de plas tique transparent.
— J’espère que tu seras toujours du même avis dans vingt ans.
J’ai ramassé mes affaires et quitté la boutique.
Liana et Nick fumaient, debout sur le trottoir, le regard rêveusement tourné vers la mer.
— J’ai fini, ai-je annoncé.
Liana a levé les yeux vers moi.
— Putain de merde ! s’est-elle écriée. Tu t’es fait tatouer le visage ! (Elle a plissé les yeux pour y voir plus distinctement.) Qu’est-ce que tu as foutu, Lily ?
— J’ai changé d’avis. Je voulais quelque chose de différent.
Nick a souri de toutes ses dents, approbateur, et a sifflé.
— J’étais certain que tu étais surprenante, a-t-il ajouté.
— C’est pas vrai…, a soupiré Liana. Je croyais qu’on avait décidé de se faire faire le même.
Elle a tendu la jambe et a désigné le petit papillon coloré sur le côté de sa cheville, décelable mais déformé par la protection plastique.
J’ai souri.
Peut-être que demain je me ferais couper les cheveux. Je laisserais enfin s’exprimer mon nouveau moi. Mes cheveux étaient déjà noirs comme la nuit : au moins n’aurais-je pas besoin de les teindre.
— Tu es complètement dingue !
Je ne l’avais pas toujours été. En réalité, si vous aviez posé la question à quiconque m’avait connue avant que je fréquente l’université du Sussex, on vous aurait répondu que j’étais inintéressante. Classe moyenne, parents respectables, maison avec jardin et animaux domestiques, une chambre rien qu’à moi et tout le tintouin. J’avais grandi dans un environnement heureux, bien qu’étriqué, et je n’ai commencé à remettre tout cela en question que lorsque j’ai quitté la maison. J’ai commencé par me poser des questions sur des détails, puis sur des choses plus importantes. Et une fois les graines du doute semées dans mon esprit, elles ont germé…
Lorsque je pensais à la vie de ma mère – elle avait abandonné sa carrière pour me mettre au monde puis avait rempli son existence de couches, de trajets vers l’école et d’arrachage de mauvaises herbes dans notre jardin clos – une partie de moi se recroquevillait, apeurée. La vie n’avait-elle rien d’autre à offrir ? J’avais eu quelques petits copains et je m’étais débarrassée de ma virginité à dix-sept ans avec un gentil garçon dont je n’étais pas amoureuse mais qui avait le mérite d’être là, et j’avais donc joué le jeu. Les relations sexuelles avec lui étaient sympas sans plus, mais je savais que ce serait mieux un jour. Cependant, j’étais certaine qu’il me manquait quelque chose. Quelque chose d’important. Je ne savais cependant pas de quoi il s’agissait.
Je n’étais pas une rebelle ; je n’avais aucune cause à défendre. Pour toute révolte, je m’étais contentée de décorer les murs de ma chambre de posters de groupes de heavy metal. Je me sentais étrangement inspirée par les images violentes d’Alice Cooper et de Kiss, même si j’étais consciente que ma révolte musicale avait vingt ans de retard et que mes héros étaient devenus vieux et respectables. Je me contentais surtout de me laisser porter.
J’ai rencontré Liana le premier jour de fac. Nous étions toutes deux assises à la même table à la cafétéria des étudiants. Toutes deux loin de chez nous pour la première fois de notre vie, nous cherchions nos marques et n’étions pas encore intégrées. Nous étions deux outsiders et nous nous ressemblions, même si ses cheveux étaient châtains et les miens noirs, et qu’elle soit plus grande et plus mince que moi. Alors que mes parents avaient tous les deux fait des études de médecine, son père était un scientifique spécialisé dans les brevets, et sa mère avait été hôtesse de l’air.
Ce ne sont pas ces ressemblances-là qui m’ont attirée vers elle, mais sa personnalité : je devinais en elle une fougue et une témérité que j’avais envie d’imiter. J’avais l’impression qu’elle avait brisé les chaînes invisibles qui nous retenaient. Nous étions toutes deux inscrites en littérature anglaise et nous avions de nombreux cours en commun. Nous sommes rapidement devenues inséparables, allant même jusqu’à emménager ensemble l’année suivante, dans un grand appartement près de Hove, que nous partagions avec quatre autres étudiants.
Neil était l’un d’eux. Il n’était qu’en première année, et nous l’avons pris sous notre aile. On le traitait comme un jeune frère, inoffensif et omniprésent, même si Liana m’a avoué un jour qu’il lui rappelait son père dans sa manière de toujours désapprouver ses excès.
On était vendredi après-midi, et, avec Liana, Neil et une dizaine d’autres, nous avions commencé à boire tôt au bar des étudiants avant de faire la tournée des pubs de la ville. Liana et moi prenions notre mal en patience – nous avions prévu de passer la nuit dehors dès que nous aurions semé les autres. Ni l’une ni l’autre, nous n’avions l’intention de rendre visite à nos parents pendant ces courtes vacances et, comme l’avait formulé Liana, nous aurions donc tout le week-end pour dessoûler avant la reprise des cours lundi.
Quand nous sommes parvenus au bord de mer et au quartier commerçant, nous n’étions plus que sept à faire nonchalamment la tournée des bars, d’excellente humeur. Liana et moi n’avions pas bu grand-chose et nous amusions du comportement de nos camarades, qui ne tiendraient pas plus de quelques heures, alors que nous avions toute la soirée devant nous.
Quelques-uns nous ont abandonnées après la pause-fish and chips prise sur la jetée principale en milieu d’après-midi. Nous en avons perdu d’autres avant d’atteindre le Komedia, sur Gardner Street – Neil connaissait bien les serveurs, et ils acceptaient de laisser une bande d’étudiants agités s’asseoir dans un coin en faisant durer leurs consos.
Liana a fourragé dans son sac ridiculement grand en jurant entre ses dents, comme si c’était une formule magique qui allait faire apparaître une liasse de billets de banque.
— Merde, merde, merde ! a-t-elle dit. J’étais certaine qu’il me restait du fric.
— Comme d’habitude, ai-je remarqué.
Neil était assis en face de nous. Il était pâle et avait l’air malade, sa tolérance à l’alcool n’étant pas encore aussi élevée que la nôtre. Son regard était vague et vitreux.
— Je pense que je vais arrêter de boire, a-t-il murmuré faiblement.
— Rabat-joie ! a rétorqué Liana.
Je me suis contentée de sourire.
— Je crois qu’il faut que je rentre, a dit Neil en se levant en vacillant.
Il s’est rattrapé en posant la main sur la table jonchée de verres vides, qui ressemblait à un champ de bataille déserté. Liana a cessé de lui prêter attention et s’est tournée vers moi.
— Où sont les deux autres ? a-t-elle demandé. Ils s’appellent comment déjà ? Wally et Dasha ?
Elle venait juste de remarquer que les étudiants en science qui nous avaient accompagnées étaient partis et que nous n’étions plus que trois. Bientôt deux, puisque Neil s’apprêtait à jeter l’éponge.
— Enfin tranquilles toutes les deux, a commenté Liana en me faisant un clin d’œil pendant que Neil disparaissait par la porte qui menait à Gardner Street. Nous sommes en pleine forme, et la soirée ne fait que commencer, ma chère Lily.
— Je ne pense pas que je tiendrai toute la nuit, même si on en a les moyens, ai-je répondu en regardant Liana fourrager de nouveau dans son sac.
La longue journée et le verre de bière que je venais de boire avaient commencé à faire leur effet.
Le visage de Liana s’est illuminé, et elle a brandi deux billets de 50 livres.
— Je savais que j’avais de l’argent ! J’en étais certaine. Mes économies.
Elle m’a tendu les billets.
— Tu me rembourseras quand tu voudras. Cet argent n’est pas vraiment à moi, et je suis presque certaine que la dernière fois c’est toi qui as payé.
— Cent livres ! me suis-je exclamée. Depuis quand tu as autant d’argent sur toi ?
— Papa me l’a envoyé au milieu du semestre. Il se sent certainement coupable de quelque chose.
— Ne l’exhibe pas comme ça ici.
— On devrait s’en servir pour une bonne cause. Si ce n’est pas pour se bourrer la gueule, que ça soit au moins pour quelque chose qui en vaut la peine. T’as une idée ?
— Pas la moindre, ai-je répondu. Dommage que Neil soit parti. Il aurait pensé à quelque chose.
— Oh oui, ça ne fait aucun doute ! a rétorqué Liana avec un grand sourire.
— Qu’est-ce que tu entends par là ?
— Ne fais pas l’innocente. Ne me dis pas que tu n’as pas remarqué comment il te reluque.
Si. Mais je n’y avais guère prêté attention. Neil était sympa, pas trop moche, mais… sans intérêt.
— Il n’est pas mon genre.
— C’est quoi, ton genre ? Allez, a insisté Liana. Tu vas passer ta vie toute seule si tu continues.
Tous les visages sur les posters dont j’avais naguère décoré les murs de ma chambre ont refait surface. Des hommes maquillés en noir, des hommes vêtus de cuir et de métal, des hommes dangereux. J’avais laissé ces posters chez mes parents, ne voulant pas m’exposer au ridicule en les accrochant dans l’appartement. J’avais décidé d’être discrète. En remarquant mon expression fermée, Liana a changé de sujet.
— Putain, qu’il fait chaud ici ! a-t-elle dit en repoussant une mèche de cheveux de son front. Je vais m’endormir si ça continue. On va se balader ? On trouvera bien quelque chose à faire tôt ou tard.
— D’accord.
Le crépuscule tombait, et le fond de l’air était frais. La plupart des bijouteries et des magasins d’antiquités étaient en train de fermer, et il y avait moins de monde dehors.
Nous déambulions, conscientes que nous avions encore toute une soirée et toute une nuit à occuper, et que nous ne savions toujours pas quoi faire, lorsque nous sommes parvenues devant le tatoueur.
— Hé ! me suis-je exclamée.
— Quoi ?
— On avait bien parlé de se faire faire le même tatouage toutes les deux, non ?
Cette discussion avait eu lieu peu de temps après notre rencontre, et nous étions nettement plus ivres qu’à présent. C’était il y avait plus d’un an, et nous étions encore excitées par l’éloignement de nos familles et la découverte de nos nombreux points communs. Je n’avais gardé qu’un souvenir flou de cette conversation, mais cette idée me paraissait soudain absolument géniale, parce qu’elle était un peu perverse. Une fille comme il faut ne ferait jamais une chose pareille.
— Génial, a répondu Liana. Allons-y. Tu crois qu’on a assez de fric ? a-t-elle demandé avec un geste vers les billets froissés qu’elle avait glissés dans la poche de sa jupe.
Je ne savais pas du tout combien coûtait un tatouage.
— De toute façon, on en veut un petit, ai-je répondu en haussant les épaules et en me dirigeant vers la porte.
— Oh, Lily, c’est tellement excitant ! a gloussé Liana.
Et voilà que nous l’avions vraiment fait.
— Alors, les filles, qu’est-ce que vous avez prévu maintenant ?
— On va boire un verre pour fêter ça ? a proposé Liana.
Elle était toujours d’excellente humeur, même si, à en croire la douleur que je ressentais sur le côté gauche de mon visage, sa cheville devait toujours la faire souffrir.
— Je déteste jouer les rabat-joie…, a commencé Nick.
Il s’est penché vers Liana et a écarté une mèche de cheveux de son visage, comme s’il la connaissait depuis toujours. Je commençais à me sentir exclue, comme si j’étais de nouveau la cinquième roue du carrosse, et j’étais tentée de les planter là et de rentrer à la maison pour soigner ma jalousie et mon nouveau tatouage. Mais je me faisais du souci pour Liana : dans quelles emmerdes allait-elle encore se retrouver ? J’étais donc condamnée à supporter Nick aussi longtemps que Liana le laisserait lui tourner autour.
— … mais ce n’est pas une bonne idée d’aller picoler juste après un tatouage, a poursuivi Nick. Il faut rentrer le nettoyer. Vous n’avez pas écouté les instructions ?
— Bien sûr que si, a rétorqué Liana en tirant sur sa cigarette. On n’est pas débiles. Mais un petit verre ne peut pas nous faire de mal, non ? C’est vendredi soir, et on n’a quasiment pas bu une goutte.
J’ai gardé le silence, mais j’avais l’impression que j’allais me mettre à pleurer. J’avais été complètement idiote de croire qu’un tatouage allait changer ma vie. Je n’avais plus le même visage, mais j’étais toujours la même fille avec la même vie.
— J’habite juste à côté. J’ai fini ma journée, et Jonah va fermer boutique. Vous pouvez venir boire un verre chez moi toutes les deux et nettoyer vos tatouages à l’eau tiède. Je vous ferai un café et j’appellerai un taxi pour que vous puissiez rentrer chez vos parents. Je n’envie pas ce qui va suivre, a-t-il ajouté en jetant en coup d’œil vers mon tatouage.
— On ne vit pas chez nos parents, ai-je répondu sèchement.
— Alors vous pouvez passer la nuit chez moi, par mesure de sécurité. Je ne voudrais pas que ton œil s’infecte.
Sa façon très directe de draguer l’amusait manifestement, et j’ai résisté à l’envie de le frapper, même si je devais bien admettre que ce mec était plutôt mignon, surtout quand il souriait et que ses lèvres pleines dévoilaient deux rangées de dents parfaites. Il était attirant, d’une manière négligée et décoiffée. C’était le genre d’hommes qui se serait moqué des passages quotidiens de Neil au club de sport, mais qui se débrouillait pour garder un corps mince et musclé sans aucun effort. On aurait dit que ses cheveux n’avaient pas vu de peigne de la semaine.
— Allons-y, alors.
Liana nous a pris chacun par le bras, et nous avons parcouru les quelques rues qui nous séparaient de l’appartement de Nick, sur King’s Road.
Pendant que Liana et son nouveau plan drague achetaient du vin et des cigarettes au magasin de spiritueux au coin de la rue, je suis restée dehors et j’ai contemplé les vagues qui léchaient la jetée. Mon téléphone a vibré dans mon sac à main.
« Vous allez bien ? Vous voulez que je vienne vous chercher ? »
Neil avait suffisamment dessoûlé pour prendre de nos nouvelles et proposer de nous récupérer et de nous raccompagner à la maison. Il se faisait probablement du souci depuis qu’il était rentré. Il était gentil mais étouffant, exactement comme mes parents.
« On va bien. On est chez un pote. Ne nous attends pas », ai-je répondu au cas où on passerait la nuit dehors.
Je ne voulais pas que Neil flippe et appelle les flics.
Mon tatouage me faisait mal, et j’ai soudain eu envie de descendre la jetée en courant et de me jeter à l’eau pour laisser le liquide glacé apaiser la douleur et l’étrange crainte qui s’était abattue sur moi et qui avait envahi ma vie, comme si un plongeon dans la mer pouvait effacer les dix-huit années de mon existence et faire de moi une nouvelle femme, comme un baptême. J’ai soudain eu le pressentiment que cette nuit serait la première du restant de ma vie.
Je ne savais pas à quel point c’était vrai.
— Tout va bien, ma chérie ?
La voix de Liana a interrompu ma rêverie.
— Ne sois pas triste. Je suis certaine que tes parents se feront une raison. Tu n’y vas pas souvent, ils n’auront pas à te regarder en permanence.
Elle a éclaté de rire et m’a prise par la main, me tirant dans le sillage de Nick, que nous avons suivi jusqu’à sa porte.
— Eh ben ! a commenté Liana une fois à l’intérieur en faisant quelques pas dans l’immense salon, dont la grande baie vitrée donnait sur la mer. On peut pas dire que tu sois du genre artiste maudit.
— Je peux dire merci à mes parents. Vous n’êtes pas les seules rebelles de la classe moyenne, vous voyez.
Je l’ai trouvé plus sympa après cet aveu. Sa mère était une avocate de haut vol et son père un banquier. Il avait abandonné ses études de droit et était devenu apprenti tatoueur auprès de son oncle, Jonah, histoire d’échapper à la pression parentale.
Liana a immédiatement fait comme chez elle : elle s’est lovée dans le canapé et a étendu sa cheville tatouée sur une ottomane. Je me suis maladroitement perchée à ses côtés.
Nick nous a servi un verre de vin à chacune, puis il est revenu avec un bol d’eau tiède et un tissu propre. Il a mis une chaise près de Liana et a soulevé sa jupe, dévoilant son mollet, son genou et la moitié de sa cuisse, alors qu’il devait s’occuper de sa cheville, qui était déjà découverte.
J’ai bu une gorgée de vin. C’était un mauvais rouge, mais j’avais besoin de me donner une contenance. Tout pour supporter la vision de Liana et d’un inconnu en train de se caresser.
Il a fait courir le bout de ses doigts sur sa cheville, comme si c’était un nouvel univers dont il devait dresser tous les contours, avant d’ôter le film plastique qui recouvrait le tatouage. Liana a poussé un cri étouffé.
— Doucement, mon pote, a-t-elle marmonné en serrant les dents.
Sa réaction n’a fait qu’enflammer le désir de Nick. Il a rougi, et, alors que cela me semblait impossible, sa lèvre inférieure a gagné en volume. Il avait la bouche légèrement entrouverte, comme s’il avait déjà commencé à l’embrasser, du moins dans son esprit.
J’ai jeté un coup d’œil à son entrejambe et j’ai immé diatement détourné le regard, stupéfaite par la taille de son érection. La souffrance de Liana avait l’air de l’exciter, et je ne savais que faire. Nous aurions dû rentrer chez nous tout de suite. Je savais que des deux, c’était moi la fille responsable et que, malgré son entêtement, Liana m’aurait suivie si je m’étais levée pour partir. Elle était téméraire mais loyale.
Cependant, sa vie sentimentale ne me concernait pas. Elle n’était pas ivre, et il était clair que Nick lui plaisait.
— Vous fumez ? a demandé celui-ci.
Il ne parlait manifestement pas de cigarettes, vu sa façon d’appuyer sur le « u » de « fumez ».
— Pourquoi pas ? a répondu Liana en souriant. C’est plus fun que de prendre une aspirine.
Nick a caressé une dernière fois sa jambe, puis il s’est levé pour aller fourrager dans un placard non loin.
— Je pense qu’il en reste juste assez pour trois, a-t-il déclaré en lançant un petit paquet en papier alu et du papier à cigarettes à Liana. Tu sais rouler ?
Elle a acquiescé et a ouvert avec précaution le papier alu, dévoilant les miettes d’herbe verte séchée. L’odeur, douceâtre et entêtante, était reconnaissable entre mille. Je n’avais jamais fumé auparavant, mais j’en avais respiré sur le campus.
— Encore une première pour toi, ma douce et innocente Lily ? m’a demandé Liana en saupoudrant généreusement le papier d’herbe.
J’ai acquiescé.
— Ne t’inquiète pas, a-t-elle poursuivi. Je vais te montrer comment on fait.
— Inutile de me prendre de haut, ai-je rétorqué.
Le vin commençait à me monter à la tête, et je me sentais plus bagarreuse que d’habitude. Pour toute réponse, Liana a ri.
Elle a allumé le joint et en a aspiré une longue bouffée, puis elle m’a frénétiquement fait signe de m’approcher d’elle.
— C’est moins fort si tu l’aspires par moi, a-t-elle articulé sans desserrer les dents.
Elle m’a doucement attrapée par les épaules et s’est penchée sur moi, posant ses lèvres sur les miennes. J’ai compris qu’elle soufflait la fumée dans ma bouche, et non qu’elle essayait de m’embrasser, juste à temps pour l’aspirer.
— Garde-la, a-t-elle ordonné dans un souffle, en inspirant brusquement lorsque nos lèvres se sont séparées.
Sa bouche était d’une infinie douceur et avait un goût de vin, et je me suis surprise à regretter qu’elle s’éloigne.
— Ouah, voilà qui est agréable à regarder ! a commenté Nick qui avait quitté la pièce pour aller chercher de l’alcool et qui était revenu juste à temps pour assister à notre échange. C’est mon tour.
Il a saisi le joint des mains de Liana et, le tenant entre son pouce et son index, il en a généreusement tété le bout avant de se pencher sur elle. Il a pris son menton entre ses doigts et a levé son visage vers lui. Sa main a glissé vers le cou de mon amie, et, pendant un instant, j’ai paniqué et je me suis préparée à plonger pour l’éloigner. La gorge de Liana avait l’air incroyablement fragile dans la paume de Nick.
Mais Liana n’avait l’air ni inquiète ni effrayée ; je l’ai vue avec stupéfaction arquer le dos et rapprocher impatiemment ses lèvres des siennes. Il a accentué la pression sur son cou pour le maintenir bien en place pendant qu’il faisait passer la fumée de sa bouche à la sienne. Il l’a relâchée brusquement, et elle s’est affalée sur le canapé, une expression de calme satisfaction sur le visage.
J’étais incapable de chasser de mon esprit la vision de la main de Nick sur le cou de Liana et la réaction de mon amie. Étrangement, j’ai commencé à glousser.
— Je pense qu’il faut que j’aille aux toilettes, ai-je murmuré lorsque j’ai retrouvé l’usage de ma voix.
Nick a montré le couloir du doigt.
— Deuxième porte, a-t-il ajouté sans lever les yeux vers moi.
Il avait le regard fixé sur Liana. Aucun des deux n’avait réagi en m’entendant rire de manière incontrôlable. C’était comme si je n’existais pas, comme s’ils se rencontraient enfin pour la première fois.
Je me suis levée en vacillant, sans comprendre ce dont j’avais été témoin, puis j’ai gagné le couloir et je me suis appuyée contre le mur pour m’orienter. J’avais la tête qui tournait ; j’essayais de comprendre ce qui se passait entre Nick et Liana, et la drogue commençait à faire son effet.
Le reflet que m’a renvoyé le miroir était celui d’un visage aux yeux rouges, déformé par la présence du tatouage qui n’ornait qu’une joue. J’avais l’impression de m’être coupée en deux. Il y avait deux Lily à présent : l’ancienne, la respectable, et la nouvelle, la rock’n roll. J’avais l’air d’un clown, et le pansement me démangeait. J’avais envie de l’arracher et de me gratter, mais je me suis forcée à le laisser en place. Je me suis contentée de me passer de l’eau sur la figure et j’ai regagné le salon.
Dark Side of the Moon, des Pink Floyd, passait sur la chaîne, et le son me faisait un tel effet qu’on aurait dit qu’il sortait de sous ma peau. Je me suis avachie sur le meuble le plus proche, un pouf mou juste à l’entrée du salon, et me suis détendue, laissant la musique glisser sur moi, vague après vague. Même si j’avais voulu me lever, j’aurais eu du mal à tenir debout.
Il m’a fallu quelques instants pour comprendre que la scène qui se déroulait sous mes yeux était réelle, et non le fruit de mon imagination.
Nick était torse nu. Son jean taille basse dévoilait le V de son pelvis, qui formait une flèche vers son érection. Il était très musclé, mais il avait une silhouette sèche et non trapue, et chacun de ses mouvements faisait rouler ses muscles comme de l’eau. Le léger duvet qui recouvrait sa poitrine se fondait dans la couleur dorée de sa peau. Il avait enfilé une paire de gants en latex, comme celle que Jonah portait pour me tatouer.
Liana était entièrement nue, agenouillée sur le sol devant lui, les poignets liés dans le dos. La corde qui les retenait était attachée à ses cuisses, encadrant son cul. Sa tête et ses genoux étaient posés sur des coussins qui la protégeaient de la dureté du sol. Le décalage entre la corde et les oreillers était presque comique, et j’ai cru un instant que j’allais me remettre à rire.
J’avais toujours la bouche sèche et brûlante à cause de la fumée. Je l’ai ouverte pour parler, mais j’ai à peine réussi à articuler un croassement qui a été couvert par la musique. Voir Liana dans cette position m’a abasourdie. Le temps qu’il me vienne à l’esprit que Nick était peut-être en train d’abuser d’elle, j’ai aperçu le visage de mon amie et j’ai compris que ce n’était pas le cas du tout.
Elle avait l’air extatique. Elle faisait parfois courir sa langue sur ses lèvres entrouvertes. Elle ne se débattait absolument pas ni ne faisait aucun effort pour résister à ses avances. Au contraire, elle reculait le plus possible, les jambes largement écartées, pour l’encourager à la pénétrer.
Nick avait l’air aussi fasciné par la silhouette entravée de Liana que moi. Il l’a contemplée, debout, pendant une éternité, avant de s’agenouiller à son tour et de tester sa moiteur avec un doigt ganté qu’il a glissé en elle avec facilité. Il en a mis un autre, puis encore un autre, jusqu’à ce que seul son pouce soit visible, posé contre son anus.
Liana s’est arquée contre sa paume, donnant de violents coups de reins malgré l’évidente gêne provoquée par la corde qui entamait ses poignets et ses cuisses. Ses bruits de plaisir étaient clairement audibles malgré la musique et ils étaient plus gutturaux que des gémissements. Elle grognait comme un animal, dans un mélange de souffrance et de désir intense, l’un et l’autre augmentant à la même cadence. Plus les mouvements de Nick étaient brutaux, plus les gémissements de Liana devenaient forts. Il grognait au même rythme, comme s’il voulait orchestrer ses réactions et les accorder aux siennes.
Il a tendu l’autre main et a tiré ses longs cheveux afin de lui faire relever la tête. Elle a crié.
— Qu’est-ce que tu es ? a-t-il demandé, très fort.
— Une salope.
— Pas tout à fait.
— Ta salope.
— Voilà qui est mieux. Maintenant, jouis.
Il a lâché ses cheveux, et elle s’est effondrée sur les coussins. Nick a levé la main puis l’a abattue sur sa fesse avec fracas. Il a ensuite glissé les doigts entre ses jambes, et, à la rougeur qui s’est répandue sur les joues de Liana et au changement de rythme de ses gémissements, j’ai compris qu’il caressait enfin son clitoris.
L’air de la pièce était lourd et épais, à cause de l’odeur de sexe et de celle, légèrement chimique, des gants en latex. J’étais ivre, pas seulement à cause du vin, de la marijuana et de la douleur du tatouage, mais aussi à cause de la vision de mon amie nue, à quatre pattes tout près de moi. J’aurais pu la toucher en tendant la main, mais je ne l’ai pas fait. Nous étions séparées par un gouffre : c’était la distance entre deux possibles.
Liana a fini par jouir dans un cri encore plus fort que les précédents. En l’entendant, j’ai été envahie par un désir si puissant que j’ai pensé que j’allais m’évanouir si je ne jouissais pas à mon tour. J’aurais voulu que Nick l’abandonne pour s’occuper de moi, qu’il me procure le même genre de plaisir étrange que celui qu’il venait de lui procurer, mais ma bouche semblait faite de ciment, et mes membres étaient en bois, indéracinables.
Nick a ôté ses gants, qui ont claqué contre sa peau, les a balancés sur le sol, puis il a pris Liana dans ses bras et l’a bercée comme un père réconforte un enfant malade. Elle s’est blottie contre sa poitrine en position fœtale, et il lui a caressé les cheveux et le visage avec une douceur infinie qui m’a fait douter de sa brutalité antérieure.
Ils sont restés comme cela un long moment, et je les ai observés, toujours assise sur le pouf. Ils partageaient une intimité plus intense que leurs ébats sexuels, et j’ai commencé à me dire que je n’avais pas le droit d’être là. Que se passerait-il si le sortilège dont ils semblaient victimes s’estompait et qu’ils trouvaient mon voyeurisme déplacé et importun ? Me prendraient-ils pour une perverse ? Je savais que, au vu des circonstances, ma culpabilité était ridicule, mais elle a été suffisamment forte pour me pousser à sortir de ma stupeur et à me lever.
J’ai jeté un coup d’œil à l’horloge. Il s’était écoulé plusieurs heures, même si, depuis que j’avais fumé le joint, le temps avait semblé suspendu. C’était presque l’aube.
Liana était toujours blottie dans les bras de Nick, et ils étaient étendus sur le sol, leurs têtes reposant sur les coussins où Liana s’était agenouillée un peu plus tôt.
J’ai saisi la couverture placée sur le dossier du canapé et je les en ai doucement recouverts. Aucun des deux n’a bougé.
J’ai attrapé mon sac et je suis partie en courant.
Je n’ai pas vu Liana pendant les dix jours qui ont suivi cette soirée. Elle n’a pas mis les pieds à l’appartement. J’ai supposé qu’elle était chez Nick ou qu’elle avait finalement décidé de rendre visite à ses parents.
Nous n’avons pas cherché à nous appeler. Nous avions peut-être les mêmes raisons de ne pas le faire : de son côté la honte de s’être laissé entraîner, du mien une répugnance à discuter de ce que j’avais vu et de mes réactions.
J’ai dormi quasiment toute la journée qui a suivi et je n’ai pas quitté ma chambre. J’ai mangé de vieux biscuits et bu l’eau du robinet. Je me suis tournée et retournée dans mon lit, éliminant le vin et l’herbe de mon corps, et tâchant d’effacer la vision de Liana et de Nick de mes souvenirs, et l’expression du visage de mon amie tandis que Nick la faisait jouir.
J’essayais déjà de formuler ce que je lui dirais lorsque nous nous reverrions, mais tout était absurde, et je changeais d’avis environ tous les quarts d’heure. Le silence serait peut-être préférable. Je pouvais prétendre n’avoir pas été là. N’avoir rien entendu.
Je n’ai pas répondu aux coups occasionnels frappés à ma porte avant la fin de l’après-midi, lorsque Neil a finalement crié mon nom.
Pour toute réponse, j’ai gémi, repoussé les couvertures et je me suis dirigée sur la pointe des pieds vers la porte, toujours en sous-vêtements.
Lorsqu’il a vu que j’étais si peu habillée, Neil a ouvert des yeux comme des soucoupes, mais cette réaction n’était rien en comparaison de celle qui a suivi quand il a levé les yeux et vu mon tatouage en forme de larme.
J’avais délicatement ôté le pansement en rentrant et j’avais tout nettoyé. La peau était toujours rouge, mais la larme était clairement visible sous la fine couche de crème antiseptique que j’avais étalée dessus suivant les instructions de Jonah.
Neil est resté bouche bée pendant une éternité, comme s’il ne trouvait plus les bons mots dans les profondeurs de son subconscient. J’ai bâillé et je me suis étirée devant lui.
Puis j’ai souri et imité le O que formaient ses lèvres.
— Tu as quelque chose à dire ? ai-je demandé.
Il a fermé la bouche et a enfin commencé à articuler quelque chose.
— Qu’est-ce que…, sont les seuls mots qu’il est parvenu à prononcer.
Il était hypnotisé par la marque sur ma joue.
— C’est un tatouage, Neil. C’est tout.
Il m’a dévisagée puis il s’est passé la main sur le visage.
— C’est un vrai ? Ou un temporaire ?
— Un vrai. Pas un faux. Un vrai de vrai.
S’il m’avait demandé pourquoi j’avais fait cela, je pense que je l’aurais juste envoyé balader, mais il n’en a rien fait. J’étais certaine qu’il le ferait plus tard.
— Quand ?
Il essayait manifestement de comprendre quand j’avais pu faire cela après son départ du Komedia la veille en fin d’après-midi.
— Hier. Peu de temps après que tu es rentré, ai-je répondu calmement. Liana s’en est fait faire un aussi. Sur la cheville.
— Sur la cheville ?
L’idée d’une larme sur la cheville de Liana le rendait manifestement perplexe.
— Un autre, ai-je expliqué. Un papillon.
— Oh !
Il a dégluti, toujours fasciné par la larme sur ma joue.
— C’est… curieux, a-t-il dit. En fait, ça te va bizarrement bien. Il est si noir et tu es si pâle.
— Vraiment ?
J’étais surprise qu’il aime mon changement d’apparence – je ne m’y attendais pas de sa part.
— Je ne ressemble pas à un clown ou à Alice Cooper, hein ?
J’ai eu un moment de doute en lui posant la question.
Il ne cillait toujours pas.
— Non, pas du tout, a-t-il affirmé. Il avait des cercles autour des yeux et de fines lignes, pas des larmes. Et puis c’était du maquillage, pas des tatouages.
— Je n’aurais jamais cru que tu connaissais Alice Cooper.
— Je l’ai rencontré une fois, a-t-il répondu, à ma grande surprise. Mon père a joué au golf avec lui dans un tournoi de charité. C’est un fou de golf.
J’ai éclaté de rire. Cela devenait ridicule. Le regard de Neil a fini par abandonner mon visage et par errer sur mon corps dénudé. J’ai soudain pris conscience que ma culotte était transparente et que je ne m’étais pas douchée en rentrant, aux petites heures du jour. Mais je ne me sentais ni menacée ni excitée : Neil n’était pas dangereux. Pour moi, il était asexué.
— Tu aimes vraiment alors ?
— Oui. C’est joli et étonnant, même si…
— Même si quoi ?
— C’est juste que les tatouages en forme de larme ont une histoire, a-t-il répondu avec réticence.
— Quelle histoire ?
— Je suis étonné que tu ne sois pas au courant. Je pensais que tout le monde savait ça.
— Quoi ? ai-je demandé de nouveau avec brusquerie.
— Les prisonniers s’en font faire quand ils ont tué quelqu’un.
— Oh, merde ! me suis-je exclamée.
Neil a pâli, prenant mon rire hystérique pour une mani festation de colère.
— Eh bien, ai-je rétorqué, j’ai peut-être fait une connerie, mais je ne peux pas revenir en arrière ! Je n’ai pas fait de prison et je n’ai tué personne. Pas encore. Maintenant, dégage que je puisse m’habiller.
Neil a rebroussé chemin jusqu’à la porte et m’a laissée avec mes pensées.
J’avais pris cette folle décision sur une impulsion et maintenant j’en subissais les conséquences.
J’étais devenue la fille avec le tatouage en forme de larme, et ma vie ne serait plus jamais la même.
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