80 Notes de blanc

Vina Jackson · Chapitre 6 sur 16

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80 Notes de blanc

6. L'œil de l'objectif

6

 

 

L’ŒIL DE L’OBJECTIF

 

NEIL A OUVERT LA PORTE POUR ME LAISSER PASSER, A ÔTÉ MON MANTEAU, PUIS A GALAMMENT TIRÉ MA CHAISE lorsque nous avons atteint notre table.

Il était l’incarnation du parfait gentleman londonien, avec sa chemise blanche, sa veste grise, son pantalon cigarette assorti et ses chaussures noires et pointues qui brillaient comme des miroirs quand elles réfléchissaient la lumière. Ses cheveux bouclés étaient disciplinés, à l’exception d’une mèche têtue qui retombait sur son front et qui l’agaçait depuis toujours.

Je me suis penchée vers lui et j’ai replacé la mèche en arrière. Neil a pris ma main et l’a tenue par-dessus la table.

— Je suis content de te voir, Lily. Ça faisait trop longtemps.

— Oui, ai-je murmuré en me dégageant, ce qui a bousculé les fleurs posées entre nous.

Neil a rattrapé le vase juste avant qu’il se renverse sur la nappe blanche immaculée. Notre relation était tendue et embarrassée depuis quelques mois, depuis sa réaction désagréable à ma récente rupture avec Leonard. Il m’avait envoyé quelques mails et textos, pour me tenir au courant de son nouveau job et de son nouvel appartement à Hoxton. Je les avais lus et effacés aussi sec sans répondre.

La dernière fois que j’avais eu Liana au téléphone, elle m’avait surprise en prenant sa défense.

— Ne sois pas si dure avec lui, avait-elle dit. Ce n’est pas sa faute s’il s’en sort bien.

C’est pour cette raison que, lorsque Neil m’avait appelée pour m’inviter à dîner, j’avais accepté. Il venait d’obtenir une promotion et il voulait la fêter.

— Mais pas avec mes collègues, avait-il ajouté.

— Pourquoi pas ? Ils sont si terribles ?

— Non, pas « terribles ». Ils sont prétentieux. Je veux passer une soirée sans penser au boulot ni en parler. Et je veux te voir.

Il m’avait emmenée chez Miyama, un restaurant japonais de la City. Il disait que cela lui rappelait Brighton et la fois où Liana avait dépensé tout l’argent de son père en nous invitant à dîner dans ce restaurant de sushis près du port, où nous avions bu trop de saké et utilisé tous les emballages des baguettes pour faire des cygnes et des grenouilles en origami.

Nous venions juste d’entamer le plat de sashimis à partager qu’un jeune serveur japonais aux lunettes à épaisse monture noire venait de déposer sur la table, lorsque Neil a agité ses baguettes sous mon nez pour attirer mon attention.

— La Terre à Lily, a-t-il dit. Ton téléphone sonne.

Sa voix m’a ramenée à la réalité et au bruit de mon portable. J’étais distraite : je me demandais à quoi ressemblerait le serveur entièrement ligoté. J’avais ce genre de pensées de plus en plus fréquemment, et il m’arrivait parfois d’être perturbée par la fréquence et l’intensité de mes idées perverses. J’ai secoué un peu la tête pour clarifier mon esprit. En vain.

— Sympa, ta sonnerie, a commenté Neil tandis que je pêchais mon téléphone au fond de mon sac.

C’était le thème de la série True Blood – Bad Things, de Jace Everett. Liana l’avait programmée quand j’étais allée la voir, et je n’étais pas arrivée à me décider à la changer.

Neil a haussé un sourcil quand le nom « Elle » s’est affiché sur l’écran.

J’ai décroché tout de suite.

— Lily, a dit Elle sans me laisser répondre, tu es libre ce soir ? Sherry vient d’appeler, elle est malade.

— Ah !

J’ai regardé Neil. Nous avions à peine commencé le repas, et il aurait été très discourtois de ma part de le planter là, même si j’avais vraiment besoin d’argent.

— Je suis désolée, ai-je poursuivi. J’avais quelque chose de prévu ce soir.

Elle a grogné à l’autre bout du fil.

— Tu ne peux pas remettre ? J’ai vraiment besoin de toi. Je t’en serais vraiment reconnaissante, Lily.

— En fait, je suis avec un ami.

— Oh ! a-t-elle répondu.

J’ai entendu un sourire dans sa voix.

— Je t’en prie, amène-le. Je serais ravie de rencontrer ton « ami ».

J’ai grimacé. Elle ne ferait qu’une bouchée de Neil, et j’ai frissonné en imaginant ce qu’il pourrait bien penser d’elle. S’il trouvait étrange que j’aie eu une liaison avec un homme plus âgé, qu’est-ce qu’il pourrait bien penser du club, de ses clients et de leurs vêtements plus ou moins suggestifs.

Comme s’il lisait dans mes pensées, Neil a de nouveau agité ses baguettes devant moi.

— Ne quitte pas, ai-je dit à Elle.

Je savais qu’elle fulminerait d’être interrompue, ce qui me faisait plaisir.

— Si tu dois aller travailler, pas de problème, Lily. Je comprends, a déclaré Neil.

— Non, vraiment, je…

— Je suis sincère. On peut finir les sashimis et revenir une autre fois pour la suite.

Il s’est essuyé la bouche sur sa serviette et a fait signe au serveur de nous apporter l’addition.

— Lily, a sifflé Elle à l’autre bout du fil, amène ton ami.

Sur ce, elle a raccroché, sans même attendre que j’acquiesce.

Elle avait parlé fort, et je savais que Neil avait entendu toute la conversation.

— Tu dois aller au club ? a-t-il demandé.

— Oui. Ma collègue est malade.

— Je pourrais venir avec toi. Ça fait une éternité que je ne suis pas sorti.

J’ai soupiré.

— Ce n’est pas vraiment ton genre d’endroit.

— Qu’est-ce que tu en sais ? Et pourquoi est-ce que tu refuses de me donner une chance ? a-t-il poursuivi avec colère. Tu es furieuse quand les gens présument des choses sur ton compte, Lily, mais tu fais la même chose pour les autres.

Il a poignardé un morceau de gingembre et l’a mâché sauvagement.

— D’accord, ai-je cédé, certaine qu’il prendrait la tangente dès qu’il aurait mis un pied dans le club et que je n’entendrais plus jamais parler de lui.

Ce serait certainement mieux ainsi. S’il était choqué, alors autant arrêter de faire semblant d’avoir encore des choses en commun et laisser derrière nous notre amitié estudiantine.

Lorsque le taxi nous a déposés devant la porte où Elle nous attendait, j’ai compris qu’elle était sur les dents. Le Fox and Garter, un autre club qui se faisait passer pour un pub mais avait un donjon en sous-sol, avait dû fermer tôt à cause d’une panne de courant, et tous leurs clients avaient échoué chez nous pour finir leur soirée.

Neil a écarquillé les yeux en voyant la tenue d’Elle : une combinaison en latex rouge, un chapeau claque assorti et des escarpins d’une hauteur vertigineuse. Elle était déguisée en Monsieur Loyal ce soir et avait un fouet à la ceinture. Son bras était détendu, mais quelque chose dans sa posture indiquait qu’elle était à deux doigts de s’en servir, même lorsqu’elle était nonchalam ment adossée au mur, l’air le plus tranquille du monde.

— Bonsoir, ami de Lily, a-t-elle ronronné dans sa meilleure imitation de Jessica Rabbit, en le détaillant des pieds à la tête comme s’il lui appartenait.

Je me suis raidie et j’ai pris la main de Neil dans la mienne.

— Oh ! a-t-elle commenté en voyant mon geste. C’est comme ça ?

— Oui, ai-je rétorqué. C’est comme ça. Suis-moi, Neil, ai-je ordonné de mon ton le plus autoritaire en l’entraînant vers le vestiaire.

Il regardait partout autour de lui et il a aperçu le bar et les clients vêtus de toutes les manières possibles. Ce qui me paraissait banal ne l’était certainement pas pour lui. Il y avait des hommes en corset, jupe à volants et talons hauts ; des femmes en uniforme militaire et lingerie ; des hommes et des femmes en latex, certains masqués. Plusieurs femmes étaient torse nu, et il y avait l’inévitable homme qui ne portait qu’un cock ring autour de son sexe mou, qui rebondissait quand il marchait.

— Il faut que tu te changes, ai-je soudain dit. Tu es trop visible comme ça.

— D’accord, a-t-il obtempéré sans discuter.

J’ai déboutonné sa veste puis sa chemise. Le tissu était agréablement rêche sous mes doigts, et, sans le vouloir, j’ai laissé mes mains errer sur le coton et j’ai mis plus longtemps que nécessaire à m’occuper des boutons. Il a tendu les bras tandis que j’ôtais ses vêtements. Je les ai ensuite mis sur un cintre que j’ai suspendu au portant.

Neil n’a pas bougé un muscle. Il était comme une poupée entre mes mains, me laissant faire de lui ce que je voulais. J’ai hésité, puis j’ai tendu la main vers sa ceinture. Le cuir était tiède sous ma paume, contrairement à la boucle, très froide. Dagur m’avait autorisée une fois à lui lier les chevilles avec une ceinture, et j’ai imaginé Neil dans la même position, à plat ventre, inconfortablement allongé sur son érection pendant que je lui mettais un doigt dans le cul. Cette idée m’a excitée, et j’ai dû me concentrer pour revenir à la réalité. Neil n’était pas Dagur, et j’étais au travail, sans compter qu’il n’allait pas tarder à paniquer et à partir en courant.

— Tu portes des sous-vêtements ? ai-je demandé sur le ton le plus neutre possible.

Il a acquiescé.

Un short appartenant aux esclaves d’Elle traînait sur une étagère derrière moi. Il irait parfaitement à Neil, mais je ne voulais pas le voir dans un vêtement qui proclamait « Esclave d’Elle ». Il n’était pas à elle.

Son caleçon ferait l’affaire. Il était chic, noir et passe-partout. Je l’ai détaillé de haut en bas. Il avait sans conteste fréquenté la salle de gym. Ou alors peut-être qu’il avait toujours été ainsi et que je n’avais jamais fait attention. Son torse était agréable à regarder. La bosse dans son caleçon était évidente, mais c’était un homme, et l’endroit était plein de femmes très peu vêtues. Je ne prenais pas sa réaction trop à cœur, et personne ne serait offensé par son érection, pour autant qu’elle n’ait pas complètement disparu le temps d’atteindre le bar.

Neil était totalement déplacé dans cet endroit et il ne savait visiblement pas comment réagir dans cet océan de chair dénudée. Je l’ai pris par la main et je l’ai mené vers le donjon. Je n’avais pas peur qu’il se comporte de manière inappropriée, comme regarder quelqu’un bouche bée ou attraper un sein qui se serait trouvé à sa portée : il était bien trop timide et bien élevé pour cela. Mais son visage poupin et son air innocent attireraient immanquablement la troupe de dominatrices d’Elle, qui étaient alignées contre le bar comme des lionnes autour d’un point d’eau, élégantes et détendues, mais prêtes à bondir à tout instant et impatientes d’initier un nouveau venu aux plaisirs de la cravache.

— Richard, Dieu merci, tu es là ! ai-je dit au Maître du Donjon.

Il était torse nu ce soir-là, simplement vêtu d’un kilt avec de nombreuses poches, chacune contenant un instrument. J’ai remarqué, pour la première fois, qu’il avait les tétons percés par un petit haltère en argent. Je n’aurais jamais pensé qu’il était du genre à avoir un piercing aux tétons. Il était petit, presque gros, mais il avait des biceps impressionnants, et, pour l’avoir vu à l’œuvre, je savais qu’il possédait une force que démentait son air bonhomme. La plupart des dominateurs expérimentés – ceux que Liana appelait « les bons maîtres » – avaient comme lui un air doux qui dissimulait une volonté d’acier. Ceux qui avaient confiance en eux n’avaient nul besoin de se pavaner dans le club et de frimer en exhibant leur autorité ou leur capacité à ligoter une soumise au plafond dès que l’occasion s’en présentait.

— Je suis toujours là pour toi, Lady Lily, a répondu Richard.

Il m’appelait ainsi, ce qui, dans sa bouche était affectueux, depuis la nuit, quelques mois plus tôt, où j’avais chevauché l’esclave d’Elle assise sur une selle. Depuis, j’avais beaucoup appris sur l’art de la domination et j’étais très fière de pouvoir surprendre une pièce bondée en brandissant un lasso plus grand que moi.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? a demandé Neil en désignant la roue dentelée qui dépassait de l’une des poches de Richard et brillait, menaçante, dans la lumière.

La curiosité avait eu raison de lui. J’ai sorti l’instrument de la poche de Richard et je l’ai brandi sous son nez. Il a pâli.

— C’est une roue dentelée.

— On dirait une roulette à pizza mais plus tranchante. Ça ne fait pas… mal ?

Je m’étais posé la même question la première fois que j’avais vu une roue de Wartenberg. C’était un instrument inventé au départ pour tester la sensibilité nerveuse de la peau et abandonné ensuite par la médecine au profit de techniques plus modernes. Les pervers avaient détourné l’objet pour en faire un sex-toy. C’était un instrument particulièrement effrayant, avec un manche de plus de trente centimètres de longueur et une vingtaine d’aiguilles qui rayonnaient à son extrémité, mais, contrairement à la plupart des autres instruments, qui étaient beaucoup plus douloureux que ce à quoi on s’attendait, celui-ci était moins atroce en réalité que ce que son apparence laissait présager. Elle m’en avait fait la démonstration sur Grayson après l’avoir fouetté. Il avait été pris de spasmes de plaisir, frissonnant, tressaillant et gémissant chaque fois que les aiguilles touchaient sa peau échauffée. J’avais adoré contempler le dessin en croix rouge et blanc, qui s’effaçait rapidement, comme une carte du plaisir et de la douleur.

Richard a souri jusqu’aux oreilles.

— Pas quand elle est utilisée correctement, a-t-il répondu. Je suis certain que madame se ferait un plaisir de vous faire une démonstration.

— Je dois travailler, ai-je rétorqué avec un regard insistant en direction de Richard pour lui signifier de se taire. J’espérais que tu pourrais garder un œil sur Neil pendant la soirée.

Neil nous a regardés alternativement.

— Je peux m’occuper tout…

— S’il te plaît, Richard, ai-je insisté en ignorant la déclaration d’indépendance de Neil.

— Pas de problème. Je veillerai sur lui pour toi.

Neil a pâli en comprenant que sa sécurité pouvait être mise à mal, mais j’étais trop en retard pour prendre le temps de le rassurer.

— Super !

J’ai filé vers la porte après un dernier regard en direction de sa peau bronzée et de son caleçon moulant.

Cette nuit-là a été la plus remplie depuis que je travaillais au club, et je n’ai pas eu le temps d’aller voir comment allait Neil avant la fermeture. Richard me l’a ramené à l’entrée.

Il était rouge, et ses pupilles étaient dilatées.

— C’était incroyable, a-t-il déclaré en agitant le bras pour arrêter un taxi.

Il avait l’air légèrement ivre de ceux qui viennent d’être ligotés ou fessés, et j’ai ressenti une pointe d’agacement à la pensée que Richard ne l’avait pas surveillé d’assez près.

— Oh ? ai-je répondu. Tu as essayé quelque chose ?

— Non. Mais il y avait une fille à qui Richard a fait des choses, et elle avait l’air…

Son visage avait pris l’expression lointaine et rêveuse qu’avait eue Liana lorsqu’elle m’avait raconté son expérience de la soumission.

Le chauffeur a klaxonné impatiemment pendant que Neil ouvrait la portière et me regardait fixement.

J’ai paniqué.

— Je crois que j’ai oublié ma veste au club, ai-je dit. Vas-y, je prendrai le métro.

Son expression est passée du plaisir à l’incompréhension.

— Mais tu l’as sur…

— Je te rappelle, d’accord ?

J’ai tourné les talons et je suis partie en courant.

Lorsque j’ai fini par céder et par répondre de nouveau à ses appels, Neil était redevenu comme avant. Je n’étais pas certaine de comprendre pourquoi son intérêt pour la partie fétichiste de ma vie m’avait mise dans un tel état de gêne, mais j’étais ravie de voir qu’il avait abandonné le sujet et que les choses étaient redevenues normales entre nous, même si, chaque fois que j’entendais sa voix, je l’imaginais en caleçon, une roulette dentelée lui parcourant le corps.

Mes étranges rêveries n’avaient pas disparu non plus, mais elles avaient à présent Neil pour sujet, et non plus le serveur japonais ligoté qui avait hanté mes rêves les nuits qui avaient suivi notre dîner chez Miyama.

En dehors de mes nuits agitées, je menais une vie tranquille, et le temps s’écoulait dans la routine, entre la boutique d’instruments le jour et le club la nuit, sans aucun événement notable. J’avais profité du vide de ma vie sociale et sentimentale pour travailler le plus possible, et, malgré mes petits salaires, mes économies étaient rondelettes. Je tirais une grande satisfaction de la lecture de mes relevés de compte, que je rangeais soigneu sement dans le tiroir de mon bureau dès que je les recevais.

La nuit avait été calme au club, et j’étais en train de me changer avant de rentrer chez moi lorsque Elle a passé la tête dans l’encadrement de la porte de la salle du personnel.

— Lily ? Tu veux bien passer un coup de fil à Gray ? Il voudrait te parler.

J’ai dû avoir l’air inquiète parce qu’elle a pris la peine de me rassurer.

— Ne te fais pas de souci. Rien de bizarre. Il a un nouveau projet, et je pense que tu pourrais l’aider.

Il y avait au moins quelqu’un qui s’intéressait à moi. J’étais sans nouvelles de Leonard depuis une éternité, et Dagur était parti pour une tournée internationale qui devait durer trois mois : nul doute qu’il devait être très occupé à gérer l’atten tion amoureuse des créatures exotiques qui lui couraient certainement après. Non pas que je me sois attendue à ce qu’il me téléphone, m’écrive ou m’envoie des cartes postales. Ce n’était tout simplement pas son genre.

J’ai acquiescé.

J’étais un peu embarrassée à l’idée de me retrouver seule face à Grayson après notre trio improvisé et cette séance de pose pour le moins ambiguë, où je l’avais finalement chevauché brutalement, ce qui avait réveillé mes tendances latentes à la domination. D’une certaine manière, je n’arrivais toujours pas à accepter pleinement cette facette de ma personnalité. Certes, cette part m’attirait et avait allumé en moi un brasier, mais j’étais toujours attirée par des hommes avec qui j’avais envie de faire l’amour de manière traditionnelle. Ces deux aspects me donnaient du plaisir.

J’ai appelé Grayson le lendemain soir, mais nous n’avons pas pu nous voir avant une semaine ; impossible de prendre une journée de congé au magasin de musique, et, les rares nuits où je ne travaillais pas au club, j’étais trop fatiguée pour m’extirper de mon canapé ou de mon lit. J’avais besoin de recharger mes batteries après des semaines de dur labeur. Grayson n’a pas protesté et m’a assuré qu’il n’y avait pas le feu : c’était un projet de longue haleine.

Nous avons convenu de nous voir en début de soirée. Je me suis rendue à son studio de l’East End directement en sortant du travail et l’ai appelé en chemin.

— Est-ce qu’Elle sera là ? ai-je demandé par curiosité.

— C’est comme ça que vous l’appelez tous ?

Comme s’il ne le savait pas !

— Oui.

Grayson a gloussé.

— Non, la terrible Mme Haggard ne sera pas là, a-t-il répondu. Je crois qu’elle a de la comptabilité à faire pour le club. Tu crois que tu as besoin d’un chaperon, Lily ?

— Pour m’empêcher de te fesser ?

Il a rugi de rire à l’autre bout de la ligne.

— Est-ce qu’Elle t’a donné des cours, par hasard ? a-t-il plaisanté. De toute façon, je suis toujours partant.

En entrant rapidement dans l’immeuble de Grayson pour fuir le froid humide et automnal qui venait du fleuve tout proche, j’ai défait un peu l’écharpe en cachemire grise que Leonard m’avait achetée à Amsterdam et je me suis mouchée. Il faisait très froid. L’un des assistants de Grayson s’affairait à nettoyer le studio après une séance : il ramassait de longues bandes de papier, roulait un assortiment de tapis et enfermait soigneusement tout un tas d’accessoires dans le placard métallique à l’extrémité de la pièce.

— Un verre ? a proposé Grayson.

— Juste un café.

Grayson a demandé à son assistant de préparer deux expres sos. Ce dernier a quitté la pièce. Tous les projecteurs étaient éteints, et nous étions assis sur l’un des canapés confortables dans un coin, éclairés seulement par un spot solitaire qui délimitait un cercle dans lequel nous avions pris place.

— Comment va Dagur ?

— Aucune idée, ai-je répondu en haussant les épaules.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Il est parti en tournée. Il ne reviendra pas avant plusieurs mois. C’est une longue tournée. De toute façon, on ne s’est pas beaucoup vus avant son départ, il était tout le temps en répétition.

— Vous n’avez jamais été vraiment un couple, alors ?

— C’est une façon de voir. Je ne crois pas que les rock stars soient vraiment faites pour la vie domestique de toute façon.

— Dommage, a commenté Grayson.

— Pourquoi ?

Peut-être voulait-il organiser un autre plan à trois.

— Je cherche des musiciens.

— Pour quoi faire ?

— Un nouveau projet pour lequel je pense que tu peux m’aider.

— Je suis tout ouïe.

L’assistant élancé est revenu avec les cafés puis il s’est éclipsé discrètement. Quelques secondes plus tard, j’ai entendu la porte d’entrée se refermer.

— Je ne manque pas de travail, a soupiré Grayson. Mais, ces derniers temps, c’étaient surtout des commandes. Très bien payées, évidemment, mais pas vraiment satisfaisantes.

J’ai remarqué qu’il n’avait pas mis de sucre dans son café, contrairement à moi qui les faisais couler dans le breuvage comme les maillons d’une ancre.

— Ça fait une éternité que je n’ai pas fait un truc perso, a-t-il poursuivi.

J’ai acquiescé. C’était le problème de tous les artistes que je connaissais, musiciens ou autres. Soit ils n’avaient pas d’argent et ne pouvaient donc pas mener à bien leurs projets, soit ils étaient bourrés aux as et n’avaient plus de temps à consacrer à leurs projets personnels.

— Il y a une galerie connue à Southwark, qui a une annexe à New York. Ça fait longtemps qu’ils me demandent de faire une expo solo, mais je n’arrivais pas à trouver le bon angle ni le bon sujet. Ça pourrait même devenir un bouquin. Je n’ai pas fait ça depuis six ans.

— Les murs sous la pluie ?

Il y avait des photos sur les murs du studio. Elles étaient saisissantes et lugubres, bien que très lumineuses.

— Absolument. Je pourrais refaire le même genre de truc, je suppose, mais, cette fois-ci, j’ai envie de photographier des gens. Pas des portraits mais des corps. Quelque chose de plus personnel.

Je me suis souvenue de la passion que j’avais lue dans son regard au fur et à mesure que se déroulait la séance photo interrompue par Elle, celle pour laquelle il avait prétendu vouloir essayer son nouveau matériel.

Qu’avait-il en tête exactement ? J’avais du mal à imaginer quelque chose de plus personnel que notre séance photo. Et je savais que je n’avais rien signé. Mais, pour courageuse que je sois, je ne pouvais pas envisager la réaction de mes parents s’ils tombaient sur des photos de moi nue. J’ai dégluti violemment, mais ma curiosité était en éveil.

— Que vient faire Dagur là-dedans ? Tu as dit que tu étais désolé qu’il soit absent. Mais ça m’étonnerait que son manager le laisse se déshabiller devant l’objectif. Il y a la pub, et puis la mauvaise pub.

— Je sais.

Grayson avait l’air on ne peut plus sérieux.

— Mais ça m’a fait penser aux musiciens…, a-t-il expliqué.

Il s’est interrompu.

— C’est-à-dire ?

— Ils sont différents. Comme les sportifs. Ils plongent tête la première dans la musique, comme les sportifs se noient dans leur discipline. Ça me donne envie de… capturer leur essence. Je ne suis pas très clair, non ?

— Au contraire. Je comprends très bien ce que tu veux dire.

J’avais constaté la même chose au club chez les soumis et les dominants, quand ils entraient dans la zone.

— J’avais envie de prendre des photos de musiciens, célèbres si j’arrive à en convaincre certains et anonymes aussi, évidemment. Ils seraient habillés ou pas, avec leur instrument. Ce seraient des clichés en noir et blanc. J’ai déjà tout en tête, même si j’ai du mal à l’expliquer. Il y aurait une progression : on partirait de photos banales et on arriverait à des photos très explicites de musiciens qui feraient l’amour, ensemble et à leur instrument. Devant nous. Ce serait choquant. (Son esprit était en pleine action, et ses yeux brillaient.) Leurs visages seraient évidemment dans l’ombre. Soit flous, soit hors du cadre, s’ils le souhaitent. Et…

Il s’est interrompu, hésitant.

— Oui ? l’ai-je pressé.

— J’ai une femme en tête pour les dernières photos. Je l’ai croisée il y a quelques jours à une soirée. Dans un endroit où je n’aurais jamais pensé la voir. Mais du coup je pense qu’elle accepterait. C’est la violoniste classique, Summer Zahova…

— La rouquine ?

— Oui. Elle serait parfaite, et quelque chose me dit que ça lui plairait. Quand je l’ai rencontrée, j’ai eu l’impression de voir un papillon de nuit attiré par la flamme. Elle est fascinante.

— Tu lui as parlé de ton projet ?

— Pas encore. On n’a pas beaucoup discuté. Et puis je voudrais d’abord avoir tout un portfolio, histoire de voir exactement où je vais. J’avais pensé que Dagur accepterait de poser si son visage n’apparaissait pas ou qu’il me donnerait des noms. Peut-être que toi aussi, tu as des contacts par le magasin ?

— Je ne connais suffisamment bien aucun client. Jonno, de son côté, peut peut-être t’aider…, mais je n’en suis pas certaine. Quant à Dagur, son tatouage sur le torse le rend très facilement identifiable.

— Ce genre de choses n’est jamais un problème. C’est à ça que sert Photoshop.

— J’ai longtemps joué du violoncelle. Et de la guitare, même si je n’ai jamais atteint un niveau de professionnelle, ai-je soudain dit.

J’ai eu l’impression que le diable avait parlé par ma bouche. Comme lorsque j’ai décidé de me faire tatouer cette larme.

— Vraiment ?

— Je sais que je ne suis pas un modèle, mais je veux bien faire un essai. Tu n’auras même pas besoin de me payer…

Grayson a souri.

— J’aime ce qui ressort de toi dans les photos. Tu n’es pas la même personne. Et, quand tu atteins la zone de domination, tu as presque le regard que je… mmmm… (Il a réfléchi un instant.) Ça pourrait marcher.

— J’ai une guitare, ai-je dit. Et je peux emprunter n’importe quel instrument au magasin.

— Des limites ? a demandé Grayson en me regardant droit dans les yeux.

— Comment ça ?

— Jusqu’où tu es prête à aller ?

Je n’ai pas hésité. J’aimais l’idée que Grayson capture mon essence. Peut-être que son appareil me dirait exactement qui j’étais, puisque j’étais incapable de le découvrir toute seule.

— Jusqu’au bout. Tant que mon visage est hors champ.

— Bien sûr. Aucun problème. C’est vraiment dommage pour Dagur. Je voudrais faire des clichés de couple. Et je ne sais pas si je vais trouver des volontaires. (Il s’est interrompu de nouveau et a réfléchi.) Est-ce que tu pourrais venir avec un ami ? Pas grave s’il n’est pas musicien, il faut juste que tu te sentes bien avec lui. J’ai quelques vagues idées que j’aimerais bien exploiter : je te vois avec le violoncelle entre les jambes et lui qui te tient par-derrière.

Il imaginait déjà la scène, la créant de toutes pièces dans son esprit.

Personne ne me venait en tête, mais j’étais certaine que je trouverais quelqu’un. Peut-être un des employés du club.

Nous avions passé la journée à ranger la boutique. C’était de loin l’aspect du job que j’aimais le moins. Il fallait comparer les feuilles d’inventaire avec le stock et fouiller le sous-sol de fond en comble pour tenter de localiser les cartons qui avaient été déposés n’importe où durant les six derniers mois. C’était une activité pénible, que l’on pratiquait dans le froid et la poussière. Dans ces moments-là, j’en venais presque à regretter les clients péremptoires auxquels j’étais souvent confrontée, ceux qui savaient toujours tout mieux que tout le monde et que nous n’avions pas le droit de contredire, ou les indécis, ceux qui mettaient des heures avant de se décider à acheter l’instrument qu’ils avaient entre les mains.

Nous venions juste de baisser le rideau métallique et de verrouiller la boutique. Je n’avais qu’une hâte : acheter du pain et du lait au supermarché avant de rentrer chez moi pour m’affaler devant la télévision. Jonno et les autres s’apprêtaient à se rendre au pub, mais je n’avais pas envie de les accompagner. J’étais sur les nerfs : la séance photo qui allait permettre à Grayson de lancer véritablement son projet devait avoir lieu dans quelques jours. J’avais fini par demander à Neil de m’accompagner. Je n’étais à l’aise avec personne d’autre, sauf peut-être Richard le Maître du Donjon, mais je soupçonnais Grayson de préférer un modèle plus jeune. J’avais assuré à Neil que les photos seraient anonymes et j’étais restée assez vague sur ce qu’il pourrait avoir à faire. Il savait juste que je devais faire une séance photo et que j’avais besoin de la présence d’un ami pour me mettre à l’aise. Il avait commencé par faire preuve d’une certaine réticence, qui s’était envolée lorsque je lui avais révélé que je risquais de finir nue. Il avait rougi, m’avait regardée avec incrédulité, comme s’il pensait que je plaisantais, puis avait accepté en toute hâte de m’accompagner.

À cause de la bruine, les contours des lumières des feux rouges du West End et des vitrines des boutiques étaient flous. Je me suis aperçue que j’avais choisi des chaussures peu adaptées au temps : je portais des ballerines, plus confortables pour le fastidieux travail d’inventaire. J’ai levé le nez vers le ciel pour mesurer l’épaisseur des nuages. Il se tenait non loin, sur le bord de l’étroit trottoir. Protégé par un parapluie noir, il surveillait notre sortie. À cause de la pénombre et du fin rideau de pluie qui nous entourait, je ne l’ai pas reconnu tout de suite. Ce n’était qu’une silhouette comme une autre. Cela aurait pu être n’importe qui.

— Lily !

C’était Leonard.

Il n’avait pas changé en quelques mois. Mon cœur a bondi dans ma poitrine pendant que mon estomac se nouait. Pourquoi Leonard me faisait-il autant d’effet ?

— Ça fait longtemps…, ai-je réussi à dire.

— Je sais. J’ai été très occupé. Le boulot, les voyages, ce genre de choses, s’est-il excusé.

Mes collègues ne s’étaient pas attardés et s’étaient dirigés rapidement vers le pub. Leonard et moi nous tenions sous la pluie, face à face. J’ai remonté la capuche de ma parka, et il s’est avancé pour me proposer la protection de son parapluie.

— Tu avais quelque chose de prévu ? On peut discuter ?

— Je m’apprêtais juste à rentrer chez moi. Pas de problème.

Il s’est placé à côté de moi, et l’ombre de son grand parapluie nous a enveloppés alors que nous prenions la direction de Charing Cross Road.

Le bar d’hôtel le plus proche, sur Shaftesbury Avenue, était chargé de trop de souvenirs, et tous les pubs du quartier seraient bien trop bruyants pour nous permettre d’avoir une vraie conversation ; nous avons donc échoué dans un café de SoHo et nous nous sommes installés le plus loin possible des autres clients.

— Je pense encore beaucoup à toi, a-t-il énoncé.

— Moi aussi.

Une fois de plus, la tristesse familière que je lisais dans son regard m’a touchée. Je me sentais impuissante, à court de mots. Il a eu un faible sourire et a tendu la main sur la table pour frôler la mienne.

— Tu as les mains froides, a-t-il remarqué.

Sa main était chaude, comme l’était toujours son corps lorsque je me blottissais contre lui la nuit, me coulant contre sa peau avec bonheur.

— Je sais. Je pense que je ne changerai jamais. J’ai toujours les mains, les pieds et les fesses froids. Je ne suis pas la femme idéale pour partager un lit, hein ?

— Ça ne m’a jamais dérangé.

— Je pensais que tu ne voulais plus me voir.

— Je n’ai jamais dit ça, Lily, et tu le sais bien. Si j’arrivais à trouver les mots pour t’expliquer à quel point tu comptes pour moi, je le ferais. J’ai toujours envie de toi. Vraiment. Et, comme toi, je me fiche de ce que les gens pensent quand ils nous voient ensemble. Ils ne comprennent rien. Mais je sais que nous n’avons pas d’avenir ensemble et…

J’ai ouvert la bouche pour protester, mais, d’un tranquille mouvement de la main, il m’a contrainte au silence et a poursuivi son petit discours, comme s’il l’avait répété devant un miroir et qu’il ne voulait pas être interrompu.

— Comme toi, a-t-il repris, je me fous du qu’en-dira-t-on, mais je sais que ça ne marcherait pas longtemps. Un jour, la différence d’âge commencera à te peser et te poussera à tout remettre en question. Une fois le doute semé, il t’empoisonnera, il nous empoisonnera. Et je me sentirai coupable de te voir gâcher les meilleures années de ta vie pour moi, Lily. C’est une chose que je ne peux pas accepter. Je veux que tu sois heureuse. Même si c’est sans moi. C’est du respect… ou de la lâcheté, ou ce que tu veux.

Chacun de ses mots était une blessure, comme s’il avait plongé une dague dans ma peau. La souffrance ne faisait que croître, provoquant un hurlement silencieux et mortel étranglé à la naissance dans les profondeurs de mes poumons.

Il ne faisait que répéter ce qu’il m’avait déjà dit à Barcelone. Pourquoi avait-il éprouvé le besoin de me revoir si c’était pour prononcer les mêmes paroles encore et encore ?

— Pourquoi… ?

Il a baissé les yeux, évitant mon regard perplexe.

— J’avais besoin de… tirer un trait, a-t-il murmuré dans un souffle, comme s’il admettait une défaite.

Il a plongé sa main libre dans la poche de sa veste, d’où il a sorti un mouchoir qu’il a déplié au-dessus de la table.

Une minuscule clé en or en est tombée. Elle a rebondi légèrement contre ma soucoupe avant de s’arrêter.

La clé de mon bracelet de cheville.

— Prends-la, a ordonné Leonard.

J’ai contemplé, perplexe, la petite clé. Cet étrange symbole de liberté dont il me faisait cadeau. Il me laissait partir. Pour mon propre bien, si je l’en croyais. Et je le croyais.

Il s’est levé et a posé un baiser délicat sur mon front. J’ai pensé pendant un instant qu’il allait embrasser la larme aussi, mais il a hésité, a reculé puis a quitté le café sans se retourner.

Mon café était froid, mais je l’ai siroté lentement, furieuse après moi-même de ne pas avoir réussi à trouver des arguments pour le convaincre, pour sauver notre relation. Je ressentais de l’amertume pour les circonstances qui nous avaient menés là et pour n’être pas née au bon moment. Le café aussi était amer. J’avais oublié de le sucrer.

— S’il te plaît, dis-moi que tu ne vas pas te mettre à flipper.

Neil regardait, les yeux écarquillés, l’amas désordonné de matériel et de câbles orange éparpillés sur le sol du studio. Grayson ajustait les projecteurs, et je me tenais debout, immobile, au milieu d’un cercle de lumière agressive, pendant que son assistante tenait un instrument de mesure près de mon nez et aboyait les informations que l’appareil lui donnait.

Il m’avait demandé de ne rien changer à mon style habituel – j’étais donc en noir – pour capturer ce qu’il appelait ma « vibration » naturelle. Il voulait que le décor reste simple. Il avait ordonné à Neil de se mettre sur le côté et de se contenter d’observer pour l’instant.

Grayson et son assistante ont échangé des paroles inau dibles, et une demi-douzaine d’objectifs différents ont été disposés sur une table à tréteaux, prêts à être utilisés. Grayson m’a demandé de me placer sur un grand morceau de papier blanc qui avait été déroulé sur le sol et le mur, et sur fond duquel j’allais être photographiée.

La séance a commencé. Grayson virevoltait autour de moi comme une abeille autour d’un pot de miel, et je ne bougeais pas, immobile et silencieuse, étourdie par l’incessante activité de l’appareil photo et le cliquètement des projecteurs.

C’était complètement différent de la fois précédente, lorsque la séance photo était devenue un jeu de séduction entre lui et moi. Aujourd’hui, je n’avais aucune importance ; c’était lui qui dirigeait tout : il capturait l’image qu’il avait en tête, la façon dont mes membres s’étiraient, un tendon dans mon cou, l’angle formé par mes bras et mon corps. Il me mitraillait sans relâche, dans un abandon joyeux. Au bout d’un moment, j’ai laissé mon esprit dériver et, absente, je l’ai laissé capturer ce qu’il croyait voir. Comment pouvait-il vraiment saisir mon essence alors que je me sentais désincarnée à ce point ? Aucune idée, mais il avait l’air relativement satisfait.

On m’a tendu la guitare que j’avais apportée et on m’a ordonné de la tenir dans des positions variées, tandis que Grayson capturait les angles que je formais avec elle, les naturels comme les artificiels. Je savais que tout cela n’était que le travail préliminaire, une approche, une façon de tâter le terrain. Prendre des photos aidait Grayson à réfléchir.

Il s’est arrêté pour reprendre son souffle.

— Bon. J’aimerais bien commencer les nus. Tu peux enlever le haut ?

Il bataillait avec un objectif et il ne m’a même pas regardée lorsque j’ai ôté mon tee-shirt. J’avais de nouveau évité de porter un soutien-gorge pour ne pas laisser de traces qui seraient pénibles à retoucher.

Le bois poli de ma guitare était dur et inflexible sur la peau nue de ma poitrine. J’ai tourné la tête : l’assistante de Grayson a étouffé un bâillement, et, un peu plus loin, Neil, hypnotisé par la vue de mes petits seins pâles, a rougi légèrement. La chaleur de son regard m’a fait prendre conscience de ma nudité, ce que le désintérêt de Grayson et de son assistante n’avait pas réussi à faire. Malgré mes efforts pour rester calme et sereine, j’ai senti que mes tétons durcissaient et que le rouge me montait aux joues. J’ai détourné les yeux du regard de Neil et je me suis concentrée sur l’objectif pour tenter de me distraire.

— Et ta jupe ? a demandé Grayson en me faisant signe de l’enlever.

Un vaporeux peignoir blanc était à portée de main pour que je me couvre entre deux clichés, mais je n’en voyais pas l’intérêt. Une fois déshabillée, tout le monde aurait vu tout ce qu’il y avait à voir.

On m’a apporté le violoncelle, que j’avais aussi pris avec moi, et une chaise. Je me suis assise, jambes largement écartées, pour insérer l’énorme instrument entre mes cuisses pendant que Grayson, allongé sur le sol, me contemplait jusqu’aux tréfonds, son objectif saisissant sans aucun doute le contraste entre mes sombres poils pubiens ou l’ombre de ma fente, et l’éclat cuivré du bois de l’instrument.

— Neil, a-t-il dit aimablement, histoire de le mettre à l’aise pour éviter qu’il ne parte en courant et ne gâche tous ses clichés, j’ai besoin de toi maintenant.

Neil s’est avancé et a écouté attentivement les instructions de Grayson. On lui a donné la guitare et ordonné de la tenir de telle manière que l’un de mes seins donne l’impression d’effleurer les cordes.

Grayson a regardé l’écran de l’appareil photo et a froncé les sourcils.

— Ta chemise rompt les lignes du cliché. Tu peux l’enlever ?

Après une légère hésitation, Neil a obéi.

Lorsqu’il a vu une inquiétude se répandre sur les traits de mon ami, Grayson l’a rassuré.

— Ne te fais pas de souci, on ne verra vos visages sur aucune des photos. Ce seront des compositions. Chair contre chair, textures de peau, juste des corps anonymes et la façon dont ils communient avec leurs instruments. Fais-moi confiance.

Puis la main de Neil s’est posée sur mon épaule nue. Ses doigts ont formé un dessin au creux de mes reins. Son bras a effleuré mon ventre. Sa bouche s’est approchée à quelques centimètres à peine de mon sexe. Ses lèvres se sont attardées dans l’espace entre mon nombril et le milieu de la guitare que je tenais fermement contre moi.

Je me suis détendue contre lui, appréciant le plaisir doux provoqué par ses caresses.

Grayson a froncé de nouveau les sourcils.

— Non, a-t-il commenté. Ça ne va pas.

Rendue à moitié somnolente par l’odeur tiède et récon fortante de Neil, j’ai lutté un peu pour me concentrer sur ce que Grayson exigeait.

Il s’est agenouillé et m’a regardée droit dans les yeux.

— Lily, a-t-il dit en haussant un peu la voix sur la dernière syllabe, comme s’il me posait une question.

— Oui ?

— Est-ce que tu peux le dominer, s’il te plaît ?

— Quoi ?

— Je veux saisir ton essence. Tout ça est très joli, mais ça ne fonctionne pas. Les instruments ne sont pas vraiment toi.

— Mais Neil n’est pas…, ai-je protesté.

— Si, pas de problème, est intervenu ce dernier.

J’ai bafouillé.

— Je fais ça pour l’art, Lily, et puis de toute façon, au point où on en est…, a-t-il murmuré rapidement, la voix rauque.

J’étais cernée. Et, puisque je m’étais déjà déshabillée devant l’objectif et avais été photographiée de manière très explicite, je n’arrivais pas à trouver une seule bonne raison de refuser de dominer Neil devant l’appareil photo. Ou tout court, d’ailleurs, ai-je songé avec agressivité.

— Je ne suis pas vraiment d’humeur, ai-je protesté faiblement.

Mais l’assistante de Grayson avait déjà reçu des ordres et elle a quitté précipitamment la pièce pour aller chercher des accessoires, certainement dans la garde-robe d’Elle.

On a placé un martinet en daim dans ma main. Grayson avait modifié l’éclairage et avait positionné Neil contre le mur, les bras écartés comme s’il était attaché sur une croix de Saint-André.

Le visage dissimulé, exposé et vulnérable, il ne ressemblait plus en rien à Neil. J’étais libre d’admirer ses fesses musclées qui étaient restées cachées par son caleçon au club. Liana avait toujours dit que Neil avait un beau cul, ce qui me faisait ricaner. Maintenant que je le voyais dans toute sa splendeur, j’étais pleinement consciente de la rondeur de ses fesses, de la petite fossette juste au-dessus de sa raie et du fin duvet roux qui avait l’air si doux. Neil avait un cul qui, rouge, serait sublime. Marqué.

J’ai abattu le martinet sur ses fesses nues, et il a sursauté, alors que je ne l’avais pas frappé fort. Pas encore.

— Oui, c’est ça ! s’est exclamé Grayson. Faites comme si je n’étais pas là. Continue.

Au début, je n’ai pas pu faire comme s’il n’était pas là. Dominer pour l’objectif n’avait rien à voir avec le fait de rester assise comme un objet sous le regard de Grayson. C’était théâtral, comme au club, lorsque je m’étais entraînée sur les esclaves d’Elle, pendant qu’elle me guidait. Là, c’était moi qui décidais, et j’adorais cela.

Mon sang a commencé à s’échauffer dans mes veines. Neil gémissait sous les coups, et je contemplais avec plaisir l’apparition et la disparition de chaque marque rouge sur sa peau alors que je frappais alternativement son cul, une fesse après l’autre ; son dos ; ses cuisses, variant la cadence et la pression de mes coups, pour me mettre au rythme de sa respiration et des subtils changements de ses cris, qui me renseignaient sur ce qu’il pouvait supporter. J’avais l’impression de jouer du tambour. Son corps était un instrument de chair, et j’en étais la maîtresse.

Des gouttes de sueur ont commencé à couler sur mon front et sur ses flancs. Lorsque je l’ai frappé violemment puis que j’ai posé ma main sur sa fesse pour atténuer la douleur, il s’est détendu contre moi, et, submergée de tendresse, j’ai eu envie de le prendre dans mes bras et de le bercer comme un enfant.

Le temps s’est arrêté. Je n’étais plus consciente de rien en dehors du souffle rauque de Neil et du bruit du martinet sur sa peau.

Jusqu’au moment où Grayson a pris une grande respiration, s’est arrêté, a tendu son appareil photo à son assistante toujours silencieuse et impassible, et a déclaré que la séance était terminée.

Neil et moi étions devenus ses marionnettes, manipulées de droite à gauche, dressées ou courbées, chastes ou indécentes. Nous n’étions que des accessoires, comme les instruments que nous avions utilisés.

— Vous pouvez vous rhabiller, les amis.

Je voyais dans ses yeux qu’il était toujours très loin, perdu dans les images qu’il avait créées. Jusqu’à ce que le prochain musicien, le prochain modèle, fasse son entrée et que la danse reprenne.

Sans plus faire attention à nous, Grayson a disparu dans l’une des pièces adjacentes, et les puissants projecteurs se sont éteints.

Nous venions d’être congédiés.

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