80 Notes de blanc
Épilogue
L’ATMOSPHÈRE MAUSSADE DE L’HIVER LONDONIEN AVAIT ENFIN LAISSÉ PLACE AUX PRÉMICES DU PRINTEMPS, MÊME si les matins étaient encore froids et que le givre qui se déposait sur les pare-brise ne fondait pas avant 9 heures. Mais le ciel était d’un bleu uniforme.
Lily avait retrouvé son job au magasin de musique, où elle avait été accueillie à bras ouverts par ses anciens collègues, comme si elle n’était jamais partie. Elle savait que ce n’était pas un emploi d’avenir et elle était bien décidée à ne pas y passer sa vie ; elle s’était inscrite à une formation de journaliste, qu’elle suivait par correspondance. Elle avait brillamment réussi les deux premiers modules.
Elle n’était pas certaine de vouloir devenir journaliste, mais elle était intriguée par les possibilités de travail en free-lance. La célèbre violoniste Summer Zahova était récemment passée à la boutique pour acheter des accessoires pour ses instruments, et elles avaient discuté. Lily avait entamé la conversation en lui parlant du roman de Dominik sur lequel elle était tombée durant ses voyages, et que Summer semblait avoir inspiré. Elle voulait savoir qui était l’auteur. Summer, avec un sourire amusé, avait admis que c’était son compagnon. Cet aveu avait été une libération pour Lily, comme si toutes les pièces du puzzle se mettaient enfin en place.
Pour se récompenser de ses bonnes notes, Lily avait fait un détour par Covent Garden en rentrant chez Neil, et elle s’était fait un cadeau dans une boutique de luxe de Seven Dials. Un cadeau pour elle mais aussi pour Neil.
— Déballe-le, avait-elle ordonné en remplaçant malicieu sement les assiettes disposées sur la table de la cuisine par un coffret emballé dans un papier doré.
— C’est pour moi ?
— Non, répondit-elle. C’est pour tous les deux.
Il se pencha pour saisir la boîte et la soupesa. Il remarqua qu’elle était légère et il défit avec précaution l’emballage sans le déchirer. Lily ne put s’empêcher de glousser. Si c’était elle qui avait ouvert l’emballage, elle aurait été impatiente et sans pitié, et aurait déchiré le papier en mille morceaux.
Neil fronça les sourcils lorsqu’il aperçut l’élégant manche en cuir. Il s’en saisit fermement et le sortit du papier de soie. Les longueurs de daim coulèrent en dehors de la boîte comme des serpents et firent un faible « kchhhh » lorsque Neil fouetta théâtralement la table avec le martinet.
— Pour tous les deux, hein ? répéta-t-il. Tu veux dire que c’est un cadeau pour que tu puisses me torturer ?
Il souriait de toutes ses dents.
— Même si c’était le cas, ne fais pas comme si ça ne te plaisait pas.
— Je ne peux pas te contredire.
— Regarde mieux.
Lily s’agitait impatiemment sur sa chaise. Les Noëls avec Neil allaient être cauchemardesques s’il ouvrait aussi lentement chaque cadeau.
Ses mains fourragèrent dans le papier de soie pendant une éternité, puis il finit par sortir de la boîte un autre martinet.
— Deux ? demanda-t-il, intrigué. Tu comptes les agiter ensemble comme des bolas ?
Elle grogna, saisit les deux fouets par leurs lanières et les retourna pour lui présenter les deux manches.
Le visage de Neil s’illumina.
Les mots « Elle » et « Lui » étaient gravés en lettres gothiques dorées sur chaque manche. C’était la même police que le L de son tatouage.
— Tu me laisseras en utiliser un sur toi ? demanda-t-il.
— Oui, répondit-elle. Si j’en ai envie et toi aussi.
Un jour que Lily était de repos, Lauralynn, avec qui elle était restée en bons termes et qui était devenue une espèce de complice, l’invita à prendre le thé au Ritz. Elle lui conseilla fortement de s’habiller de manière traditionnelle pour l’occasion. Lily, par provocation, portait une minijupe plissée Burberry, qui était si courte que même Neil rougissait lorsqu’elle la mettait pour jouer. Elle avait enfilé un chemisier blanc moulant et une cravate qu’elle avait trouvée dans le tiroir de Neil, et qui devait être celle de l’uniforme de sa classe prépa.
Lauralynn portait un costume masculin, tout en lignes droites et en rigueur. Elles avaient l’impression de ressembler à Laurel et Hardy. Le portier s’inclina et souleva son chapeau quand elles franchirent la porte à tambour et entrèrent dans l’hôtel. Elles firent tourner quelques têtes, mais nul ne leur demanda de sortir. Le Ritz avait un dress code, mais elles l’avaient très intelligemment contourné.
Lauralynn adorait les ragots et n’était jamais à court d’histoires hallucinantes sur les gens qu’elle fréquentait. La plupart du temps, elle était d’une mauvaise foi délicieuse, drôle, indiscrète et pleine d’esprit. Lily aimait bien discuter avec elle. Lauralynn était déçue par l’évolution de la relation entre Lily et Neil, qui s’était transformée en un jeu à deux parties, où, d’un commun accord, chacun dominait l’autre lorsque leur humeur et leur envie s’y prêtaient.
Lauralynn avoua à Lily qu’elle avait fréquenté pendant un temps un homme avec qui elle aurait pu atteindre le même genre de compromis, mais sa relation avec une autre femme, qu’il avait rencontrée avant elle, avait empêché sa partie soumise de faire correctement surface.
— C’était qui ?
Lily l’interrogea longuement, mais Lauralynn refusa de révéler son nom.
— Je le connais ?
Lily était intriguée. C’était encore une ombre qui se déplaçait derrière le rideau de sa vie.
— Oui. Mais je ne te dirai pas de qui il s’agit.
— Tu n’es vraiment pas sympa, protesta Lily.
Lauralynn porta le dernier gâteau à sa bouche tout en tenant la tasse en porcelaine parfaite dans l’autre main. Elle était l’incarnation même de la lady. Elle reposa la tasse en regardant fixement Lily, comme si ce qu’elle avait à lui annoncer pouvait être mal pris.
— Quoi ? finit par demander Lily.
— Elle rouvre le club, annonça Lauralynn.
— Ah bon ?
— Au même endroit. Les propriétaires ont décidé de se débarrasser de l’immeuble. Le permis de construire ne va manifestement pas être délivré, et l’estimée Mme Haggard a convaincu son photographe chéri de racheter tout l’immeuble.
— Eh ben !
Tant de souvenirs refaisaient surface, songea Lily.
— Tu ne l’as toujours pas recontactée, commenta Lauralynn.
— Non.
— Grayson non plus.
— Non plus.
— Ils disent le plus grand bien de toi, tu sais, affirma Lauralynn.
Lily hésita.
— Je ne suis pas certaine de faire toujours partie de leur monde, avoua-t-elle.
— Foutaises, Lily ! C’est dans ton sang. Je vois déjà ton œil se mettre à briller. C’est une partie de toi.
Lily savait que Lauralynn avait raison. Elle soupira, en espérant que, cette fois-ci, les choses seraient différentes. Pour elle comme pour Neil.
— Ils ouvrent le jour de la Saint-Valentin, poursuivit Lauralynn. Je te donnerai une invitation pour tous les deux.
Elle avait planifié tout autre chose pour le club. L’idée lui en était venue lorsqu’elle avait visité le bâtiment avec un membre du conseil de l’urbanisme. Un homme stupide, songea-t-elle tandis qu’il toussait nerveusement. Elle l’imagina à quatre pattes au bout d’une laisse : il se déplacerait, mal à l’aise sur le sol en pierre et, chaque fois qu’il parlerait, il sentirait la morsure infatigable du collier sur lequel elle tirerait. Le fantasme améliora considérablement son humeur. Elle lui ferait peut-être porter un collier avec les clous à l’intérieur. Elle regarda sa pomme d’Adam, qui montait et descendait lorsqu’il parlait, et elle imagina la pression des clous acérés sur son cou de dindon.
Ses paroles la ramenèrent à la réalité.
— Je ne pense pas qu’il soit vraiment possible de…
— Ne soyez pas ridicule ! répliqua-t-elle. Tout est possible.
Avant que les échangistes qui avaient temporairement occupé le club abandonnent leur projet, ils avaient commencé à rebâtir les vieux tunnels qui s’étendaient comme les fils d’une toile d’araignée autour du premier donjon. Il y avait bien longtemps de cela, avant l’avènement des règles de santé et de sécurité, les tunnels et les petites caves qui achevaient chacun d’eux avaient servi de celliers pour entreposer les marchandises qui étaient vendues au Smithfield Market tout près de là. Les nouveaux propriétaires avaient décidé de créer une grotte souterraine avec des bains et des piscines, afin de redorer un peu le blason de leur établissement : les clients pourraient prétendre qu’ils allaient au spa au lieu d’admettre qu’ils fréquentaient un baisodrome délabré.
Elle avait une très mauvaise opinion des échangistes et des spas, et, lorsque les deux étaient combinés, son opinion devenait encore plus dépréciative. Mais lorsqu’elle découvrit les tunnels, dans un moment exceptionnel de joie pure, elle abandonna le masque de la terrible Mme Haggard, attrapa le bras de Grayson et couina comme une enfant dans une confiserie.
— Regarde ! avait-elle crié en battant des mains.
Il lui avait souri en retour et, chaque fois qu’une facture en rapport avec les travaux de rénovation arrivait, il repensait à l’expression de sa maîtresse adorée et se disait qu’un tel bonheur méritait tout l’argent qu’il dépensait.
Les différentes permissions officielles qui avaient contre carré tous les plans des échangistes ne posèrent aucun problème à Elle. L’un de ses esclaves occupait un poste important au conseil, et elle n’avait eu qu’à tirer quelques ficelles, ou plutôt quelques chaînes, se souvint-elle avec une immense satisfaction.
Lorsque Elle avait été enfin satisfaite du moindre détail, elle organisa l’ouverture et lança les invitations. Les élus étaient triés sur le volet, et il était hors de question de laisser entrer quiconque ne figurerait pas sur la liste. Cependant, elle ne composa pas cette liste en fonction de l’apparence physique, de la richesse ou de l’âge. Les invités furent choisis selon un critère très strict en accord avec le système de valeurs d’Elle.
— On n’invite que ceux qui nous comprennent, expliqua-t-elle à Grayson. Les vrais joueurs. Pas de touristes, même si leurs bras moulés dans le latex sont super longs et que leurs poches sont bourrées de fric.
Les invitations en épais carton blanc ne portaient que la date, 14 février, et l’adresse, en lettres rouge sang pailletées d’or, qui brillaient à la lumière.
— On est encore invités à un mariage ? demanda Summer Zahova, la violoniste à la chevelure de flammes, à Dominik lorsqu’elle remarqua l’invitation épinglée sur le réfrigérateur à côté du menu du traiteur chinois qui faisait le meilleur canard laqué qu’elle ait jamais mangé.
— Non, répondit-il. Je pense que c’est la réouverture de ce club, près de Smithfield. Pas un mariage.
— Dieu merci ! commenta-t-elle avec un soupir de soula gement. Je ne pense pas que je puisse en supporter encore un. On y va alors ? Ça fait longtemps.
— C’est vrai, répondit-il en posant les mains sur ses hanches et en l’attirant à lui. Je suis étonné qu’Elle ne t’ait pas demandé de jouer pour l’occasion.
— Maintenant que tu le dis, j’ai reçu un coup de fil de mon agent. Elle a dit quelque chose à propos d’une ouverture où je ne suis pas censée mourir, et encore moins jouer.
Dominik se mit à rire.
— Je suppose que tu répètes depuis ?
De l’autre côté du parc de Hampstead, Viggo Franck protestait avec véhémence contre sa dernière tâche, sous l’œil perçant de Lauralynn. Il venait juste de terminer son ménage hebdomadaire quand la sonnette de la porte d’entrée avait retenti. C’était le facteur, qui attendait sur le seuil avec un paquet de lettres et un colis qui ne rentrait pas dans la boîte.
— Je me fous que vous soyez la reine d’Angleterre, répondit le facteur quand Viggo lui proposa de lui donner le code de l’alarme par l’interphone afin qu’il puisse ouvrir la porte et déposer le courrier. Ça me suffit pas, mec ; j’ai besoin de votre signature. Je veux pas perdre mon emploi.
Il était inflexible.
— Vas-y, ordonna Lauralynn. Allez.
Elle avait l’air très amusée par la situation, et ses yeux pétillaient.
Viggo s’arrêta et jeta un coup d’œil sur sa tenue. Il portait un costume de soubrette en plastique bon marché. Et il n’était même pas noir et blanc. Pire que cela : la jupe était une horreur rose et blanc, avec un volant énorme qui ne se balançait pas sur ses hanches lorsqu’il marchait, mais qui pendait sur son cul, lui donnant une apparence débraillée qu’il détestait. Il tenait dans la main droite un plumeau assorti avec un affreux manche en plastique.
— Pas la peine de faire comme si tu craignais d’être pris en photo par les paparazzis. Tout le monde s’en fout. Ils savent que tu es un pervers.
Oui, avait-il envie de répondre, mais il y a pervers et pervers… Et personne ne savait à quelle catégorie il appartenait. C’est cela qui était amusant.
Mais, en ce qui concernait Lauralynn, il n’arrivait pas à ne pas obéir à ses ordres. Il ouvrit donc joyeusement la porte, avec toute la dignité dont il est possible de faire preuve lorsqu’on est perché sur des talons rose vif, puis revint quelques instants plus tard en portant une pile de lettres et un paquet contenant un nouveau jouet que Lauralynn avait commandé dès qu’elle avait su qu’Elle avait commencé à envoyer les invitations.
— Voilà ton colis, annonça Viggo sans manifester la moindre irritation. Je pense qu’à partir d’aujourd’hui le facteur sera beaucoup plus aimable. Ou alors on ne le verra plus jamais.
L’invitation de Luba voyagea beaucoup plus loin, jusqu’à Darwin. La jeune femme venait d’attacher son vélo devant la bijouterie lorsqu’elle remarqua l’enveloppe qui dépassait sous la porte. Chey était déjà à l’intérieur, mais il était tellement absorbé par la précieuse cargaison d’ambre qu’il avait fini par obtenir qu’il n’avait pas fait attention au courrier.
Il se leva pour la saluer quand elle entra et il replaça d’une caresse les courtes boucles blondes que le casque avait dérangées. Luba avait toujours les cheveux courts. Chaque fois qu’il la regardait, Chey était submergé par le souvenir : c’était lui qui lui avait coupé les cheveux pour qu’elle dissimule plus aisément ses traits féminins après qu’ils avaient réussi à quitter Dublin et à fuir les mafieux russes qui avaient tenté de l’assassiner. Ils avaient refait leur vie en Australie.
Luba posa la pile de prospectus et de factures sur le bureau, et examina l’épaisse enveloppe blanche.
— Il n’y a ni timbre ni adresse, commenta-t-elle avant de l’ouvrir rapidement.
Elle craignait que les ennemis de Chey n’aient retrouvé sa trace, même si elle savait que Viggo Franck, qui les avait aidés à s’échapper cette terrible nuit-là, avec l’aide de Lauralynn, de Summer et de Dominik, avait créé d’infinies diversions pour brouiller leur piste à jamais.
Elle se détendit en voyant les lettres rouges et en lisant la note qui avait été ajoutée en plus de la date et de l’adresse.
— Ç’est en rapport avec le Réseau. Ils veulent que je danse et me disent qu’ils s’occupent de tout.
— C’est sans danger ?
— Je les connais bien. Ce sont des magiciens. Ça veut dire qu’on pourrait retourner en Europe et que je pourrais danser une dernière fois.
Il se pencha vers elle et l’embrassa tendrement sur le front.
Neil venait juste de trouver le courage d’abattre le martinet qui lui appartenait sur les fesses nues de Lily lorsque la sonnette de la porte d’entrée retentit.
— Merde ! commenta-t-il. Ne bouge pas.
— Je ne vois pas où je pourrais aller, répondit sèchement Lily.
Neil avait reçu une prime substantielle pour avoir conquis un nouveau client et il l’avait utilisée pour transformer son appartement en décor de film tout droit sorti de pervers.com. Lily était pieds et poings liés, entièrement nue, sur une croix de Saint-André qui se dressait dans le séjour.
— C’était important ? demanda-t-elle en entendant ses pas revenir vers le salon.
— Pas autant que ce que je vais te faire, rétorqua-t-il en balançant le carton d’invitation sur le comptoir sans l’ouvrir.
Lorsque vint enfin la nuit, elle fut parfaite. L’air était immobile et glacé. Le givre s’était déposé sur les chemins et les pare-brise, et, lorsque Lily descendit du taxi, son souffle flotta dans l’air comme un nuage.
Neil lui tint la portière et l’aida à attraper la traîne de sa robe grise. Il portait un élégant smoking noir, avec une chemise blanche et un nœud papillon, mais ce n’était que pour faire le trajet. Dans ses bras, il tenait un grand sac de voyage qui contenait, entre autres, un minuscule short en latex sur lequel s’étalait « Propriété de Lady Lily » en lettres argentées.
Lily serra étroitement contre elle son manteau en fausse fourrure. La robe, la même que celle qu’elle avait portée au bal, était magnifique mais pas du tout adaptée aux éléments. Ses Dr Martens crissèrent sur le sol. Elle les remplacerait par ses mules en soie dès qu’ils seraient dans le club. Encore que, si Neil n’était pas sage, il pourrait sentir dès à présent la semelle de ses bottes sur son dos.
— Qu’est-ce qu’il y a dessous, d’après toi ? demanda- t-elle à Neil en désignant le rideau de velours noir qui avait été dressé à l’extérieur pour dissimuler le nom du club.
— Aucune idée, répondit-il, mais je suis certain qu’on le saura bien assez tôt.
À l’intérieur, une rangée d’hôtes attendait les invités pour les débarrasser de leurs manteaux et leur faire les honneurs du lieu.
— Préférez-vous une Alice ou un lapin ? s’enquit la maî tresse de cérémonie, une petite femme brune aux courbes voluptueuses, dont la robe à volants somptueuse ne laissait aucune place à l’imagination.
Sa peau était entièrement recouverte d’étoiles et de lunes, dans un mélange d’argent, de bleu et de noir, comme le ciel nocturne.
Lily jeta un coup d’œil à la rangée.
— Un lapin, s’il vous plaît, répondit-elle.
Les Alice, constata-t-elle, étaient les danseurs habillés en cygnes du bal. Ils portaient tous des robes bleu roi recouvertes de tabliers en dentelle, avec des gants blancs assortis et des socquettes. Les lapins étaient des femmes, mais, au lieu du traditionnel costume de Playboy, elles arboraient des smokings en latex blanc et des hauts-de-forme noirs avec un liseré rouge. Elles avaient toutes un mouchoir rouge plié dans leur pochette et de grosses montres à gousset argenté. Leurs bouches peintes en carmin étaient surmontées d’une fausse moustache finement recourbée.
Un lapin bondit hors de la rangée, et la femme enjoignit à Neil et à Lily de la suivre.
— Par ici, s’écria-t-elle. Je vais vous montrer le chemin.
Ils hâtèrent le pas pour la rattraper alors qu’elle disparaissait au fond de couloirs que Lily n’avait jamais vus, alors même qu’elle avait longtemps fréquenté l’endroit. Ils n’avaient même pas eu le temps d’ôter leurs manteaux ou de se changer.
— Le vestiaire est sur le chemin, cria le lapin comme si elle avait lu dans les pensées de Lily.
La première pièce était peinte en blanc brillant, comme un paysage lunaire. Lily tendit la main. Quelque chose tombait du plafond. Des flocons de neige ou une pluie de cristal. Mais ce n’était ni l’un ni l’autre, juste une illusion d’optique qui donnait l’impression que tout était baigné dans la lumière.
Un long bar courait tout autour de la pièce. Sa surface brillait à cause des petits cristaux posés sur le comptoir. Les nombreux barmans qui officiaient derrière portaient tous un costume de Chapelier fou et ils servaient des cocktails dans un assortiment de verres hauts et de vieilles tasses en porcelaine.
Lily saisit un verre sur le plateau d’un serveur qui passait par là et goûta le breuvage. Grenadine, décida-t-elle, en faisant rouler le liquide dans sa bouche. Et vodka.
— Tes lèvres brillent, remarqua Neil lorsqu’elle reposa le verre.
— Il y a des paillettes sur le bord du verre.
— On va en être tous couverts d’ici à la fin de la soirée.
— Je suppose que c’est le but, rétorqua-t-elle.
La pièce suivante formait un contraste saisissant avec la première. Les murs étaient peints en noir profond et éclairés par des candélabres. Une lourde odeur d’encens imprégnait la salle.
— Pour ton côté gothique, s’émerveilla Neil.
À l’entrée de la pièce, sur une estrade solennelle, était assis un couple entre deux âges. Ils portaient des costumes victoriens assortis et ressemblaient à des vampires attendant que leurs victimes consentantes s’égarent près d’eux. Ils tenaient tous deux une soucoupe mauve et buvaient dans des tasses identiques. Les paillettes s’étaient répandues ; quand ils sourirent au jeune couple, leurs dents brillèrent de mille feux.
— Elle me dit quelque chose, remarqua la femme. On l’a déjà vue quelque part, non ?
— Mmmm, réfléchit son compagnon. Probablement.
— C’est ce tatouage en forme de larme, Ed. Il me semble le reconnaître.
Mais, avant que Clarissa ait pu mettre le doigt sur le souvenir, le jeune couple avait disparu, entraîné par l’hôtesse qui menait la visite. De toute façon, il y avait fort à parier qu’ils les croiseraient de nouveau plus tard dans la soirée, et certainement de manière plus intime.
— Ouah ! commenta Neil. Je me demande si on sera comme ça dans vingt ans.
Lily songea qu’elle allait devoir penser à le bâillonner. Elle n’avait quasiment pas dit un mot depuis qu’ils étaient entrés dans le club. Elle voulait juste s’imprégner de ce qu’elle voyait. C’était merveilleux. Elle avait l’impression qu’elle venait de se réveiller et se retrouvait plongée en plein milieu de la plus heureuse des rêveries conscientes, et qu’elle pouvait y rester aussi longtemps qu’elle le souhaitait.
Un mur d’humidité les frappa quand ils atteignirent le couloir suivant. Ils se trouvaient dans une serre emplie de plantes et de fleurs tropicales. Des oiseaux pépiaient, et une brise légère caressait leurs épaules.
En plein milieu de la pièce se tenait une magnifique femme blonde. Elle était entièrement nue, les bras dressés au-dessus de la tête et peints en mauve lilas. Le regard de Neil se posa immédiatement plus bas. Il se sentit coupable. Il essayait de ne pas faire trop étalage de ses tendances au voyeurisme, mais c’était difficile.
— C’est un pistolet ? demanda-t-il à voix feutrée à Lily.
Le minuscule dessin était tatoué juste au-dessus de son sexe. Neil avait compris depuis longtemps qu’il n’était pas le seul à avoir un tatouage dans un endroit que peu de monde pouvait voir. Cette pensée lui plaisait. Il avait l’impression d’avoir enfin trouvé sa place.
— Oui, répondit Lily en souriant. Il faut la regarder danser. Elle est incroyable. Les autres salles peuvent attendre.
Luba déroula ses bras et commença à se balancer. Après quelques instants de silence, les notes claires d’un violon résonnèrent dans la pièce.
Encore Les Quatre Saisons, de Vivaldi. Lily leva la tête pour localiser la provenance de la musique. Elle n’avait pas l’impression qu’elle se déversait par des enceintes.
Summer Zahova était suspendue sur une plate-forme en verre près du plafond. Lily n’apercevait que l’éclat de ses cheveux et les courbes familières de son corps. Elle aurait reconnu cette musique n’importe où. La plate-forme se dressait au beau milieu de la pièce, et Summer était nue. Quiconque levait les yeux aurait une vision de ses longues jambes fuselées, et, si elle bougeait un peu et écartait légèrement les pieds, tous auraient la confirmation que c’était une vraie rousse.
Richard, en bon Monsieur Loyal, se tenait à l’arrière-plan, dans toute sa splendeur, maître incontesté de son domaine.
Lily remarqua alors les deux hommes assis au fond de la pièce, quasiment dissimulés par la végétation. L’un était brun et l’autre blond. Ils portaient tous deux un pantalon en latex et un haut en résille. Ils formaient un beau couple malgré leur air un peu timide. Dominés par leurs femmes, comme cela était juste, songea Lily, suffisante. Elle les examina de nouveau et reconnut l’homme à qui elle avait loué le violon il y avait de cela des années.
Dominik.
— Salut, beauté, l’interpella une voix effrontée derrière elle en interrompant brutalement le spectacle.
C’était Lauralynn, vêtue de sa combinaison en latex préférée et de ses bottes à hauts talons. Viggo la suivait à quatre pattes, entièrement nu. Elle avait quand même eu la gentillesse de lui permettre de protéger ses genoux et la paume de ses mains de la dureté du sol avec des protections. Il s’approcha, et Lily manqua d’éclater de rire lorsqu’elle remarqua le plug anal qui dépassait de son cul. C’était une longue queue noire de cochon, en tire-bouchon.
— Ne t’avise jamais de me faire porter ça, siffla Neil à l’oreille de Lily. C’est ma limite.
Lily lui tapota le genou pour le rassurer.
— Hé ! s’exclama quelqu’un de derrière une fougère.
Liana et Leroy firent leur apparition.
— On a commencé tôt, expliqua Liana en s’essuyant la bouche sans paraître gênée le moins du monde.
Le pantalon en cuir de Leroy était encore à mi-cuisse, et, lorsqu’il se rajusta, Lily remarqua que son sexe était couvert de paillettes.
— On est tous là, remarqua Lily.
— Je sais, répondit Liana. C’est génial, non ?
Lorsque minuit sonna, tous les invités furent conduits à l’extérieur, flûtes à champagne à la main. Certains étaient ivres, d’autres simplement joyeux ; certains habillés, d’autres plus ou moins dévêtus, et ils se déversèrent tous dans l’étroite rue en un cocktail effervescent de cuir, de soie, de latex, de coton, parmi les plus fins, et de tous les tissus existants.
— Et voilà ! cria Elle.
Elle portait un incroyable costume ultramoulant en latex, qui révélait plus de choses qu’il n’en couvrait, et des talons vertigineux incrustés de diamants. Elle tira fermement sur une corde de bondage rose, dévoilant l’enseigne du club. Elle ne s’alluma pas tout de suite, et tous retinrent leur souffle. Puis les néons clignotèrent avant d’exploser en lettres lumineuses.
« 80 notes »
— Le club est baptisé, proclama Elle devant la foule enthousiaste.
Pendant que les invités revenaient dans le club pour poursuivre les festivités, Lily fut bousculée et se retrouva à côté de l’exubérante Elle. La dominatrice suprême lui sourit largement.
— Pourquoi 80 notes ? s’aventura à demander Lily. Ça veut dire quoi ?
Elle se mit à rire.
— Rien, Lily. C’est quelque chose qui nous est venu comme ça. Ça ne veut rien dire du tout, mais à présent nous pouvons vivre heureux à jamais.
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