80 Notes de blanc
9. La musique des corps
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LA MUSIQUE DES CORPS
ON M’AVAIT DEMANDÉ DE LIVRER DES CORDES DE VIOLON ET UN ARCHET QUE NOUS AVIONS RÉPARÉ DANS UN STUDIO de répétition niché dans les entrailles du Barbican. L’après-midi était bien avancé, et ce n’était donc pas la peine que je revienne à la boutique.
J’ai traversé la Tamise par le Millenium Bridge. Je sentais ses douces vibrations sous mes pieds. La façade massive de la Tate Modern se détachait de l’autre côté, et sa tour centrale a été brièvement éclairée par le soleil automnal. Il se faisait tard, et l’air était frais. Je portais une courte jupe en jean et de fins collants sous ma parka verte, et je regrettais la chaleur du jean qui était mon uniforme habituel, aussi bien pour travailler que pour sortir.
Grayson avait organisé le vernissage privé de son exposition de photos de musiciens nus dans une galerie à la mode non loin d’Oxo Tower, à Southwark, et il m’avait fait parvenir une invitation. Quelques soirs plus tôt, au club, Elle m’avait avoué que plusieurs de mes photos avaient mérité les honneurs de l’exposition. Cette révélation m’avait rendue nerveuse : je me rappelais parfaitement des circonstances dans lesquelles ces clichés avaient été pris. Je savais qu’il avait organisé une séance fructueuse avec Lauralynn et son violoncelle. Je ne savais pas qui d’autre avait été photographié.
Je n’avais guère vu Grayson depuis, et jamais sans Elle. Je ne pensais cependant pas qu’il m’évitait ; il était certainement très occupé à chercher d’autres modèles pour son projet ainsi que par ses commandes de photos de mode.
La promenade le long de South Bank, qui va du Globe au Royal Festival Hall, est l’une de mes préférées, et je n’étais guère pressée d’arriver à destination. J’ai déambulé tranquillement, le fleuve paresseux à ma droite, le long des ruelles et des rues couvertes, avec pour horizon les toits qui se déroulaient lentement comme une lente tapisserie sur la rive la plus lointaine de la Tamise. Lorsque je suis arrivée, la fête battait déjà son plein. L’exposition se tenait au dernier étage d’un immeuble imposant, et, lorsque j’ai émergé de l’ascenseur, la pièce principale était déjà remplie de gens en tenue de soirée. Le rythme insistant de la musique électronique ponctuait le bruit assourdi des conversations qui se détachaient sur le cliquetis des verres.
J’avais laissé ma parka et mon sac à main dans le vestiaire au rez-de-chaussée, mais, même avec ma jupe, je n’étais clairement pas assez habillée – la plupart des femmes présentes portaient des robes haute couture qui rivalisaient d’élégance et de beauté, et étaient perchées sur de vertigineux talons hauts. Dans mes Dr Martens, j’avais l’air d’être une serveuse… enfin, si le service n’avait pas été exclusivement assuré par des hommes, en uniforme noir et blanc.
J’ai attrapé une flûte de champagne, ou de prosecco, sur un des plateaux puis, debout dans un coin de la salle principale, j’ai jeté un regard autour de moi.
Grayson et Elle se tenaient au milieu d’un groupe, à l’autre bout de la pièce. Lui portait un jean de couturier, une chemise blanche à jabot déboutonnée jusqu’au milieu de la poitrine et une veste couleur sable. Il souriait de toutes ses dents, et ses cheveux en bataille étaient vaguement coiffés en arrière. Elle se tenait à ses côtés dans un fourreau en latex rouge vif, qui semblait avoir été directement moulé sur sa silhouette généreuse. Son rouge à lèvres et ses bottes étaient du même rouge. Elle tenait dans une main une flûte de champagne et dans l’autre une laisse que j’ai suivie des yeux : elle menait à un homme à quatre pattes, la tête baissée vers le sol en pierre de la galerie.
J’ai reconnu l’homme entre deux âges que je voyais souvent aux pieds d’Elle au club, la suppliant de le frapper et de l’humilier. Il était entièrement nu, à l’exception d’un ridicule cache-sexe qui dissimulait son pénis. Le morceau de tissu était si petit que l’un de ses testicules en sortait, ce qui rendait sa situation encore plus absurde. La ficelle du cache-sexe entrait profondément entre ses fesses, qui portaient les zébrures d’une récente flagellation.
De temps en temps, Elle agitait la cendre de sa cigarette sur le dos nu de l’esclave qui souriait béatement. Je l’avais un jour vu manger dans la gamelle d’un chien sur les ordres d’Elle. J’étais juste surprise qu’il ait accepté d’être ainsi humilié en public, bien loin du club où la foule était moins nombreuse et plus accoutumée à ce genre de spectacle.
J’étais sur le point de fendre la cohue pour les rejoindre lorsque trois personnes se sont approchées d’eux. Je les ai toutes reconnues.
Au centre, comme s’il était solennellement escorté par les deux femmes à qui il donnait le bras, se tenait Viggo Franck, le célèbre chanteur des Holy Criminals, le groupe de Dagur. Nous avions été présentés lorsque je sortais encore avec le batteur, mais nous ne nous étions jamais vraiment parlé. Sa réputation d’homme à femmes le précédait, et ses frasques étaient du pain bénit pour la presse à scandale. Mais au moins, comme moi, ne s’était-il pas spécialement habillé pour l’occasion. Ses longues jambes maigres étaient moulées dans un jean mal rapiécé et des bottes à lacets, et il portait un ceinturon de cow-boy clouté et un ample tee-shirt usé.
À sa gauche, la grande blonde aux boucles cascadant sur les épaules était toute de blanc vêtue, et, même sous la lumière artificielle de la galerie, il était évident qu’elle ne portait rien en dessous, ses longs membres se dessinant parfaitement sous le tissu. La robe était l’incarnation de la simplicité, mais je savais qu’elle avait dû coûter fort cher : c’était une espèce de toge romaine nouée par une ceinture dorée, dont le moindre pli était savamment étudié et qui épousait toutes les formes de son corps mince.
Au moment où j’ai vu son visage, j’ai reconnu la danseuse nue que j’avais vue au bal et dont la performance sous l’eau et l’air extatique m’avaient coupé le souffle. Je n’étais pas surprise de la voir en compagnie de Viggo Franck. Elle était évidemment le genre de beauté éthérée qu’il attirait avec facilité, même si je la trouvais beaucoup plus charismatique que lui. Peut-être étaient-ce ses cheveux indisciplinés qui m’empêchaient de le prendre au sérieux et lui donnaient l’air d’un gamin gâté et malicieux ?
Je connaissais l’autre femme, non pas uniquement par les nombreuses photos que j’avais vues d’elle dans les journaux, mais, ai-je compris en un éclair, parce que c’était la femme que j’avais entendue jouer dans le métro il y avait bien longtemps de cela. C’était Summer Zahova, la célèbre violoniste classique. Impossible de ne pas reconnaître ses cheveux roux. Je me suis alors rappelé que Grayson espérait la convaincre de poser pour lui. Peut-être l’avait-elle fait.
Elle portait une robe en soie verte très simple qui effleu rait ses genoux et, ce qui était l’une de ses singularités professionnelles, un corset par-dessus, étroitement lacé dans ce qui ressemblait presque à une parodie de bondage. Son expression était distante, comme si elle était préoccupée par quelque chose d’important qui la maintenait éloignée de la galerie ; elle avait l’air ailleurs, auprès de quelqu’un d’autre.
C’était bien typique de Viggo de venir accompagné de deux femmes aussi saisissantes.
Je me suis immobilisée. Pas question de les rejoindre.
J’ai échangé mon verre vide contre un verre plein et j’ai décidé de regarder de près les photos exposées. Après tout, c’était pour cela que j’étais venue, et pas pour faire des ronds de jambe.
Du coin de l’œil, j’ai remarqué l’arrivée de Lauralynn. Elle était encore plus en retard que moi, mais avait l’air de s’en ficher royalement. Elle s’est frayé un chemin dans une foule de gens plus petits qu’elle, ce qui accentuait son air d’Amazone sportive et détendue, toute de cuir noir vêtue comme une chasseresse. Elle m’a aperçue et m’a saluée de loin en faisant un signe qui me signifiait qu’elle viendrait discuter avec moi plus tard.
Les grandes photos étaient accrochées le long des murs blancs de la galerie avec une précision géométrique. Chaque cliché était éclairé individuellement, et ils étaient alignés comme des soldats en train de défiler. J’ai remarqué sur le sol une ligne rouge traversée d’autocollants, des petites flèches perçant des lèvres bien dessinées, afin d’indiquer au spectateur – ou au voyeur ? – de quelle manière il devait regarder l’exposition afin d’apprécier correctement l’ordre des photographies et l’audace croissante des images exposées.
C’était comme si Grayson, ou qui que ce soit qui avait accroché les clichés, voulait nous raconter une histoire.
Je me suis avancée en suivant la ligne, rouge comme une blessure. Je savais que le scénario allait devenir plus intéressant.
Sur la première photo, un homme taillait une pipe à un autre homme. Une flûte traversière gisait, abandonnée, à côté de l’homme agenouillé. Symbole phallique rejeté ? Je prêtais peut-être à ce cliché plus de sens qu’il n’en avait. J’ai étudié l’image de près à la recherche d’une retouche sur le dos du modèle. J’étais certaine que Dagur avait posé pour Grayson, et je savais qu’il avait eu des aventures homosexuelles. À cette idée, j’ai frissonné, traversée par une brève excitation. La nuit où nous avions couché tous les trois, Grayson et Dagur s’étaient entièrement concentrés sur moi, mais j’aurais aimé les voir passer du temps ensemble.
Les deux femmes enlacées sur le cliché suivant n’ont rien fait pour balayer de mon esprit l’image de la longue queue de Grayson dans la bouche de Dagur. J’étais sensible à la beauté féminine et je n’avais rien contre l’idée de coucher avec une autre femme, mais, en réalité, je n’étais attirée que par les hommes et j’ai dû faire un effort pour me concentrer sur la photographie et non sur le fantasme homo-érotique qui se déroulait dans mon esprit.
Certains clichés étaient outrageusement explicites ; cependant, nul dans la foule qui se pressait autour de moi ne paraissait particulièrement perturbé. Peut-être les invitations étaient-elles adressées à des gens triés sur le volet et qui appréciaient la nudité totale, ce qui expliquerait pourquoi personne n’avait ne serait-ce que haussé le sourcil en voyant l’esclave presque nu d’Elle à quatre pattes à ses pieds.
La photographie d’une femme avec une flûte à bec dans le vagin a attiré mon attention. Elle était assise sur une table basse en verre, jambes largement écartées, et elle utilisait l’instrument comme un gode. Son dos était cambré d’une manière provocante, et ses longs cheveux bruns se répandaient comme de la soie sur ses épaules. Son visage était hors champ, et son long cou nu invitait le spectateur à se pencher pour l’embrasser.
Grayson avait pris un cliché similaire de moi. C’était l’une des photos les plus osées de notre séance, et j’en étais très fière. J’étais tellement excitée à ce moment-là que la pensée ne m’avait absolument pas choquée. Je voulais tellement être prise que j’avais immédiatement accepté l’idée lorsqu’il me l’avait suggérée. Et je savais qu’il aurait pu utiliser cette photo puisque mon visage était hors champ.
Mais il ne l’avait pas fait. Il avait choisi cette autre femme et il lui avait demandé d’imiter ma pose. Ou alors c’était l’inverse, et cette idée ne lui était pas brusquement venue lorsque j’étais nue devant lui. C’était une ruse qu’il utilisait avec toutes les femmes excitées qui posaient pour lui, juste pour le plaisir de les voir se caresser devant son objectif. Peut-être avait-il trouvé que mes jambes étaient trop maigres et avait-il préféré ses cuisses rondes et lisses.
Grayson était un artiste, pas un pervers. Je le savais pertinemment, mais j’étais quand même furieuse. C’était un artiste égoïste. Il se foutait pas mal de ses modèles, seul lui importait ce qu’il saisissait sur pellicule. Il kidnappait ces instants comme s’il les possédait. Je lui ai lancé un regard noir depuis l’autre bout de la pièce, mais il me tournait le dos, et cela n’a eu aucun effet. Il discutait avec Luba, la danseuse russe blonde. Il devait certainement user de tous ses charmes afin qu’elle accepte de poser pour lui. Avec sa beauté exotique et sa grâce de ballerine, même un aveugle aurait pu voir qu’elle était le rêve absolu de tout photographe.
Ma colère s’est légèrement atténuée lorsque j’ai enfin découvert mes photographies : elles étaient en fin d’exposition, près du dénouement. Je n’étais pas certaine de comprendre pourquoi. Je n’étais pas vraiment sûre d’avoir saisi l’intention de Grayson, mais l’ordre avait l’air d’avoir de l’importance. Mes clichés étaient dans la dernière partie, avec ceux d’une femme avec un violon. J’en ai déduit qu’il s’agissait de Summer Zahova, mais comme sa tête n’apparaissait nulle part je n’aurais pu le jurer.
Les premières images de cette dernière partie étaient en noir et blanc : le dos d’une femme pris de la base du cou à la naissance des fesses. Une peau d’une blancheur immaculée sur un fond d’une noirceur absolue. Simple, sans ornement. Cela aurait pu être n’importe qui. Venait ensuite une autre image, celle d’un violon sur le même fond. La troisième était toujours celle du violon, mais cette fois-ci en couleur. L’orange cuivré et les teintes marron de l’instrument explosaient brillamment, comme si chaque parcelle du bois ancien était examinée sous un microscope qui en révélait l’incroyable richesse. La quatrième image, devant laquelle je me suis un peu éloignée de la foule afin d’en avoir une vue d’ensemble, était celle du dos de la femme, dans la même position mais cette fois-ci en couleurs. Les tons de la peau donnaient envie de la caresser.
Ma photographie venait ensuite. Malgré l’attente et l’anti ci pation, j’ai été abasourdie par ce que j’ai vu. Ce cliché m’était inconnu. Grayson m’avait montré les photos sur son ordinateur et m’avait proposé d’effacer celles qui ne me plaisaient pas. Il ne m’avait pas clairement dit qu’il m’avait montré tout ce qu’il avait pris, mais il me l’avait laissé entendre. Il en avait manifestement gardé quelques-unes sous le coude pour sa collection privée – et maintenant publique –, et, comme je lui avais donné la permission orale pour la séance sans jamais rien signer, je ne pouvais pas me plaindre, que le résultat me plaise ou non.
La photographie était prise en contre-plongée. Je le chevau chais, mon sexe sur son visage, et je grondais, furieuse, en le dominant. Il m’avait suppliée de le frapper encore. Elle était entrée quelques instants plus tard et nous avait interrompus.
Tous les muscles de mon corps étaient tendus, bandés. Je ressemblais à Leroy lorsqu’il avait tourné autour de Liana, à Amsterdam. Comme si je m’apprêtais à cogner. Mon attitude était en opposition totale avec celle de la violoniste des clichés précédents. Elle était détendue et se livrait volontiers au regard du voyeur, elle s’exhibait avec plaisir devant l’objectif. Moi, je me rebellais. Mes jambes étaient repliées vers le plafond, ma chatte était ouverte, attendant de dévorer le premier homme à ma portée, mon corps était penché en avant, bras étendus, comme si je m’apprêtais à arracher la tête du photographe d’un coup de dents, même si ce n’était pas certain ; la photographie était coupée au niveau du cou, et je me tenais de telle manière que l’orchidée tatouée sur mon épaule n’était pas visible.
Comme l’autre modèle, ai-je constaté. J’étais à présent certaine qu’il s’agissait de Summer. Elle avait disparu assez rapide ment, et je n’avais pas eu le loisir de la détailler attentive ment, mais la femme sur les photos avait la même taille très caractéristique. Sans compter le violon, indice supplé‐ mentaire, et le fait que Grayson voulait qu’elle fasse partie de son projet. Je comprenais pourquoi à présent. Elle représentait tout ce qu’il voulait immortaliser.
J’avais envie de m’enfuir en courant, mais j’ai dégluti et je me suis forcée à poursuivre. À cet instant précis, de manière incompréhensible, j’aurais aimé que Neil soit là. J’avais besoin de quelqu’un sur qui m’appuyer, quelqu’un qui apaiserait ma colère et qui serait de mon côté, que ce soit raisonnable ou non. La présence de Liana m’aurait aidée aussi, mais elle aurait admiré ma nudité et aurait balayé mes émotions en tentant de me faire rire pour me remonter le moral. Neil défendrait mon honneur jusqu’au bout, et c’était ce que je voulais. Soumis ou non, il se dirigerait vers Grayson et lui mettrait son poing dans la figure si je le lui demandais.
La photographie suivante était une variation de la précédente mais encore plus agressive. Mes bras et mes mains étaient tendus vers l’appareil photo dans un geste violent. J’avais failli étrangler Grayson, et cela se voyait. L’angle de prise de vue allongeait mes membres, me donnant l’air d’une araignée mortelle, toute en bras, en jambes et en fureur.
Le dernier cliché de Summer la mettait en scène dans une attitude complètement opposée : son corps était courbé en avant, et elle tenait lâchement son violon devant son sexe, comme si elle s’apprêtait à l’abattre sur sa chatte. C’était une arme dirigée contre elle, ni contre l’appareil photo ni contre le spectateur.
J’ai fait un pas en arrière et j’ai contemplé de nouveau les photographies.
C’est alors que j’ai compris ce qu’avait fait Grayson, quelle histoire il racontait en utilisant nos corps. Le sexe et la musique, évidemment, surtout au début. Mais Summer Zahova et moi, nous incarnions la soumission et la domination. Le sexe. Pas d’émotion, pas d’intimité. Pas de visage. Pas d’esprit. Pas de sens. Tout ce que je ne voulais surtout pas être.
La rage m’a submergée comme une vague. Elle a allumé une étincelle au creux de moi, étincelle qui s’était transformée en charbons ardents lorsque je suis arrivée devant Elle et Grayson.
— Gray ! l’ai-je interpellé, tranchante.
C’était la première fois que j’utilisais le diminutif que lui donnait Elle. Mon ton disait clairement que, dans ma bouche, ce n’était pas une marque d’affection.
Ils étaient tous deux en grande conversation avec Luba. Grayson a pivoté vers moi et a haussé un sourcil.
— Oui ?
— Ce n’est pas ce à quoi je m’attendais. Ni ce que je voulais. J’exige que tu décroches ces photos.
Je me suis raidie et redressée de toute ma taille. Talons hauts ou pas, je refusais de courber l’échine devant eux.
Elle a éclaté de rire.
— Ma chère, tu aurais dû y songer avant de te déshabiller devant l’objectif. Il ne ment pas, tu sais, a-t-elle dit en inclinant la tête vers les clichés. C’est bien toi, que ça te plaise ou non. Tu n’es pas déformée.
— Je me fous royalement de ce que tu penses que je suis, ai-je rétorqué. Je n’aime pas ces photos.
— Lily.
Le ton de Grayson était tendre, et il a posé gentiment une main sur mon coude pour m’éloigner de la foule.
Luba souriait de toutes ses dents. Sa beauté devenait espiègle quand elle souriait, et j’ai été momentanément distraite. Dans d’autres circonstances, j’aurais aimé faire sa connaissance et découvrir comment elle avait échoué dans la piscine du bal. L’eau était son élément. Elle me faisait penser à une sirène.
J’ai reporté mon attention sur Grayson.
— Écoute, a-t-il dit. Je suis désolé que tu sois contrariée. Mais tu savais quel risque tu prenais en acceptant de faire partie de ce projet.
— Tu ne m’as pas montré ces photos-là. Tu m’en as montré d’autres. Tu savais. Tu m’as menti ou tout comme.
— Tu ne vois pas la beauté de ces clichés ? Ce que j’essayais de capturer ? C’est toi, Lily. La maîtresse parfaite.
Sa voix avait pris une nuance distante, et je savais qu’il avait atteint l’endroit de son esprit dans lequel ses idées prenaient naissance. Il pensait déjà à un autre projet, à une autre photo, où le modèle ne serait jamais qu’un pion.
— Ce n’est pas moi, ai-je répondu d’une voix faible.
Au fond de moi, cependant, je savais que c’était moi. Le corps ne ment pas. C’était moi au travers du regard de Grayson, manipulée par le travail qu’il avait fait sur le cliché, ses talents de composition et l’histoire qu’il avait choisi de raconter ici, mais c’était quand même moi. Lily la dominatrice. Je m’étais perdue dans le rituel et j’en avais oublié de chercher l’intimité que je voulais à tout prix trouver. Le sexe et tout ce qu’il y avait avec n’avaient plus aucun sens.
J’ai tourné les talons et je suis partie. Ce n’était pas la peine de discuter avec Grayson. C’était comme de demander à une rivière d’arrêter de couler. Il était autant le résultat de ses désirs que n’importe qui, son égoïsme et sa créativité faisaient partie de lui. Elle avait raison. Je savais quel risque je prenais en posant pour lui.
L’air froid de la nuit m’a frappée de plein fouet. Des lumières en provenance de toutes les directions se réver béraient sur la surface de l’eau. C’était un spectacle que j’adorais en temps normal, mais ce soir j’avais juste envie de marteler le plus fort possible de mes lourdes bottes le chemin en béton. Je n’étais pas d’humeur à admirer le paysage.
Il était encore tôt. L’exposition ne débuterait que dans quelques heures. Grayson avait organisé ce vernissage privé pour permettre à ses invités de la découvrir à l’avance. J’avais remarqué que certaines photographies étaient déjà vendues. Je me suis demandé si quelqu’un achèterait les miennes. Serais-je immortalisée ainsi sur le mur du salon d’un inconnu. ? Ou – et n’était-ce pas pire ? – peut-être que personne ne s’en porterait acquéreur : mes clichés seraient emballés et rangés dans le studio de Grayson, où ils prendraient la poussière comme de mauvais souvenirs.
Un artiste qui faisait la manche, tout de noir vêtu, se découpait nettement dans la foule qui encombrait le quai. Il avait l’air ailleurs, loin du monde qui l’entourait, et je me suis arrêtée un instant pour l’écouter. Je lui ai donné quelques pièces puis j’ai découvert en jurant lorsque j’ai voulu prendre un café un peu plus loin que c’était tout ce qui me restait de monnaie. J’avais ma carte bleue sur moi et suffisamment d’argent sur ma carte de transport pour rentrer chez moi, mais c’était tout. Parfois, le karma fait des siennes.
J’ai appelé Neil, mais il était sur messagerie. Je me suis rappelé qu’il avait quelque chose de prévu ce soir, un truc de boulot dans un endroit classe. C’était à l’Oxo Tower non loin de là, et il m’avait proposé de prendre un verre avec lui si je sortais tard de l’exposition. Je ne risquais pas de débouler à sa fête habillée comme je l’étais, en minijupe en jean et Dr Martens. Luba ou Elle, ou n’importe quelle femme du vernissage, n’auraient eu aucun problème pour amadouer les vigiles, mais j’étais bien trop ordinaire pour cela. Trop ordinaire pour Neil. Les rôles s’étaient vraiment inversés.
J’ai décidé de laisser tomber et de rentrer chez moi. Un bain chaud et une bonne nuit de sommeil pourraient peut-être régler mes problèmes. J’avais presque atteint le métro lorsque j’ai remarqué l’agence de voyages. C’était la seule boutique encore ouverte, et j’ai ressenti une bouffée de sympathie pour les employés obligés de travailler si tard. C’est alors que j’ai posé les yeux sur les affiches vantant des endroits exotiques et que j’ai songé que j’avais peut-être juste besoin de changement.
Liana s’était installée à Amsterdam, et cela lui avait réussi. Je pouvais peut-être faire la même chose. Recommencer à zéro. Prendre un nouveau départ.
Le carillon de la porte d’entrée a retenti lorsque je suis entrée. Derrière le comptoir se tenait un jeune homme d’une vingtaine d’années qui avait l’air de s’ennuyer ferme. Il avait une houppette de cheveux roux et une vague moustache. Son teint formait un contraste violent avec la décoration essentiellement rouge de l’agence. À ses côtés se tenait une femme entre deux âges, rondouillette et à l’air aimable, dont les yeux se sont éclairés en me voyant. Peut-être que les affaires avaient tourné au ralenti ce jour-là. Elle portait un badge avec son prénom : « Sue ». Elle avait l’air un peu trop enthousiaste, et, eu égard à mon état d’esprit, j’ai préféré m’adresser au rouquin, devant lequel je me suis plantée.
— En quoi puis-je vous aider ? m’a-t-il demandé sur un ton qui laissait supposer qu’il n’en avait aucune envie.
— J’ai envie d’aller quelque part.
— Oui, je suppose, a-t-il rétorqué, un brin sarcastique. Quel genre de « quelque part » ?
— Aussi loin de Londres que possible.
Il s’est un peu dégelé en entendant ma réponse. Mon air maussade avait manifestement trouvé un écho en lui.
— Les États-Unis ? a-t-il suggéré.
— Il y a trop d’Américains là-bas, ai-je répondu sans réfléchir, emportée par un humour défensif.
Il a hoché la tête, compréhensif.
— L’Australie ?
L’éclat brillant de la terre rouge sur la brochure qu’il avait placée devant moi était presque de la même couleur que ses cheveux.
— Il y a trop de plages, ai-je rétorqué.
Je n’étais pas certaine de pouvoir supporter toutes ces surfeuses élancées en Bikini. Je n’avais pas envie de vivre dans une pub pour Coca-Cola. Je voulais quelque chose de plus authentique.
— Je veux aller là où personne ne va, ai-je expliqué.
— Vous devriez vous rendre à Darwin, a-t-il répondu. C’est le trou du cul du monde. J’y suis allé pour une formation une fois. C’est peuplé de gens qui fuient quelque chose. Et de casernes. C’est une ville étrange. Ça ressemble un peu à ça, a-t-il ajouté en posant un ongle rongé sur le bleu sans nuages de la brochure.
C’était un drôle de bleu. Beaucoup plus vif que le ciel anglais. Cela m’a décidée.
— Combien coûte le billet d’avion ?
— Un aller simple ou un aller et retour ?
— Un aller simple, ai-je répondu avec assurance.
— Nous avons une promo en ce moment. C’est pour ça qu’on est encore ouvert à cette heure-ci. Mais, pour les vols bon marché, il y a peu de dates disponibles.
— C’est-à-dire ?
— Il ne reste que la semaine prochaine.
J’ai ressenti exactement la même chose que lorsque j’avais demandé à Jonah de me tatouer une larme sur la joue. Le sentiment bouleversant que je faisais ce que je devais faire. Comme si c’était prédestiné et que j’avais traversé la mer de la vie sur un courant inflexible qui me menait où il voulait. On peut toujours combattre la marée, mais elle nous ramène où elle veut.
Le billet n’était pas donné, et, une fois que j’ai eu composé mon code de carte bleue et rempli la paperasse, j’ai enfin réfléchi à ce que je venais de faire. Que diraient mes parents ? Liana ? Et Neil ?
Je pouvais peut-être partir sans rien dire à personne et ne les avertir qu’une fois arrivée à destination.
Ma dernière semaine en Grande-Bretagne s’est déroulée sans tambour ni trompette. Je suis passée au magasin de musique et au club pour donner ma démission. J’ai pris beaucoup de plaisir à voir l’expression d’Elle lorsque je lui ai annoncé que je ne comptais pas revenir.
J’ai gardé Neil pour la fin. Je n’avais pas le courage de lui annoncer mon départ par téléphone ; je lui ai donc proposé de déjeuner avec moi. C’était à mon tour de l’inviter, et j’ai choisi un petit restaurant à Chinatown qui faisait des dim sum délicieux et qui ne grèverait pas trop mon budget. Mes économies n’étaient guère entamées et me permettraient de vivre quelques mois assez chichement, mais il faudrait que je trouve rapidement un emploi en Australie.
Dix minutes après l’heure à laquelle nous devions nous retrouver, Neil n’était toujours pas là. J’ai froncé les sourcils. Il était tellement ponctuel qu’on pouvait régler sa montre sur lui. Mon portable a sonné. J’avais gardé la sonnerie que Liana avait installée pour plaisanter, la chanson de Jace Everett qui disait : « Je veux te faire des cochonneries. »
— Lily, a dit Neil sur un ton pressé, je suis vraiment désolé, mais un client m’a téléphoné, et je dois le voir tout de suite. Je ne peux pas me dérober. C’est un nouveau contrat et… On peut annuler ? Je t’emmènerai dans un endroit super sympa pour me faire pardonner.
— Bien sûr. Pas de problème.
J’ai essayé de cacher ma déception. Ce n’était qu’un ami après tout, me suis-je dit et je reviendrais de temps en temps.
— Qu’est-ce que tu voulais me dire ?
— Oh, rien d’important ! Je t’en parlerai une autre fois.
— OK. La semaine prochaine. Il me tarde.
Sur ce, il a raccroché.
J’ai siroté mon thé vert sous le regard inquisiteur de la serveuse pendant une heure, perdue dans mes pensées, puis je suis rentrée chez moi faire mes valises. Mon vol partait le lendemain.
J’enverrais une carte postale à Neil en arrivant.
Je me suis vraiment installée à Darwin un peu avant Noël. J’avais trouvé un job dans un magasin de disques, qui vendait essentiellement des CD et des vinyles d’occasion, et qui attirait des clients intéressants. J’avais été embauchée pour donner un coup de main pour les fêtes, mais une employée avait démissionné pour se marier un peu avant Noël, et on m’a proposé un emploi à plein-temps en CDI. J’ai accepté sans hésiter. La plus grande partie de mes économies avait été engloutie dans le voyage et l’installation, et j’étais ravie de pouvoir compter sur un revenu régulier, si modeste soit-il.
J’avais passé Noël sur la plage avec les employés avec qui je m’étais liée d’amitié et leurs potes. C’était étrange de passer le réveillon sur le sable, en Bikini, en sachant que tous ceux que je connaissais se protégeaient du froid, réunis autour de feux de cheminée. Un Noël chaud, même à la saison des pluies, ne paraissait pas normal à la fille de l’hémisphère Nord que j’étais et il a éveillé en moi un sentiment perturbant. Peut-être que l’odeur omniprésente de l’eucalyptus affectait mes sens.
Le 25 décembre, je me suis réveillée tard et avec une méchante gueule de bois. La vue de mon studio mal rangé a suscité une profonde déprime mêlée à une bonne dose d’auto-apitoiement. Je n’avais rien prévu pour la journée, ou ce qui en restait, et tous les endroits que je fréquentais étaient fermés : je ne pouvais même pas me consoler dans l’obscurité du cinéma ou dans la frénésie du centre commercial à l’air conditionné et aux vitrines brillamment illuminées.
J’ai soupiré de manière exagérée, au seul bénéfice de mon miroir, suspendu au mur de la salle de bains, et des spectateurs invisibles qui assistaient à ma prétendue montée au Calvaire.
Je pourrais peut-être appeler mes parents un peu plus tard. Ils n’avaient manifesté aucune surprise en apprenant que j’étais partie au bout du monde. Mais il me semblait me rappeler qu’ils avaient dit en passant qu’ils avaient quelque chose de prévu pour Noël ; ils ne seraient peut-être donc pas chez eux, même en tenant compte du décalage horaire. J’ai envoyé un texto à Liana, avec les banalités d’usage à cette époque de l’année, puis j’ai décidé d’envoyer le même à Neil, qui ne m’avait jamais répondu après mon départ de Grande-Bretagne. Je supposais qu’il avait pris mon départ pour une offense personnelle et j’avais jugé préférable de le laisser tranquille.
De manière étonnante, il m’a répondu dans l’heure qui a suivi, alors que c’était la nuit en Angleterre. Peut-être qu’il m’avait pardonné.
« Tu me manques. J’espère que tu t’amuses bien. N »
Faisait-il la fête ? Avec quelqu’un ? Ou était-il seul comme moi ?
J’ai pris conscience que c’était un des rares amis qui me restaient et qu’il me manquait aussi, d’une manière étrange. J’avais envie de lui parler, d’échanger des nouvelles et des potins.
J’avais effacé les numéros de Dagur, de Grayson et d’Elle de mes contacts et je ne pouvais donc pas les appeler, mais je ne regrettais pas de l’avoir fait. J’avais en revanche gardé celui de Leonard : je n’étais pas prête à le rayer de mes tablettes. Parfois, on ne peut pas s’empêcher d’espérer, même si l’on sait que cela ne sert à rien.
Avais-je jamais passé Noël toute seule ? Non, et c’était horrible. Et je savais que dans une semaine c’était le Jour de l’an et qu’il faudrait que j’affronte de nouveau ma solitude. Les souvenirs de nos fêtes estudiantines à Brighton ont refait surface, et je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. La folie, l’amitié, le sentiment d’appartenance. Toutes ces choses que j’avais perdues.
Je me suis forcée à me lever et à me doucher avant de prendre un petit déjeuner composé de lait et de céréales. Mais le reste de la journée s’étendait devant moi, inoccupé.
J’ai allumé mon ordinateur portable puis j’ai ouvert le coffre dans lequel s’entassaient de manière désordonnée mes livres, de vieux magazines et des DVD. La moitié des films que j’avais accumulés étaient des copies dont la boutique voulait se débarrasser. Ils n’avaient pas de boîtiers et étaient jetés n’importe comment dans le coffre. J’en ai ramassé une poignée au hasard en me demandant si j’étais plutôt d’humeur à regarder une comédie ou un film d’action. Les comédies romantiques étaient évidemment à proscrire. J’ai posé les DVD et l’ordinateur sur mon lit, puis j’ai tiré les rideaux et je me suis recouchée. Les motifs de l’écran de veille dansaient dans la pénombre artificielle. J’ai glissé mon doigt sur le pavé tactile, et l’écran s’est animé, ses petits icones bien alignés comme un bas-relief.
J’étais sur le point d’insérer l’un des DVD lorsque mon attention a été attirée par l’icone bleu de Skype. J’ai cliqué dessus et fait défiler mes contacts. J’en avais très peu : c’était surtout la famille et quelqu’un dont le nom ne me disait rien du tout. Et Leonard.
Un symbole m’a indiqué qu’il était en ligne.
Mon cœur a fait un bond.
Je l’ai appelé.
L’écran a clignoté, et son visage est apparu.
— Bonjour, Lily.
Il avait l’air fatigué, et ses yeux étaient emplis de tristesse. Derrière lui, je devinais une bibliothèque dans la pénombre. Leonard se dressait comme un spectre dans un environnement terriblement lugubre.
— Je… (J’ai dégluti violemment.) Je voulais juste te souhaiter un joyeux Noël.
— C’est vraiment très gentil à toi, mon amour, a répondu Leonard.
— Tu me manques, tu sais.
— Toi aussi, Lily, mais on a déjà discuté de tout ça et…
Sentant son agacement, j’ai levé la main pour l’inter rompre. C’était un espoir désespéré qui m’avait poussée à l’appeler. Nous nous sommes regardés sans rien dire, tous deux plongés dans nos pensées. C’était étrange de le voir sur l’écran. Son visage, que je connaissais si bien, n’était qu’une pâle accumulation de pixels. Leonard avait l’air plus vieux, comme si le temps qui s’était écoulé depuis la dernière fois qu’il m’avait touchée et embrassée avait pris la mesure du paysage de son corps et s’était accéléré en mon absence. C’était plus vraisemblablement ce mode de communication qui créait cette distance entre nous. À cette pensée, j’ai ressenti un tsunami de soulagement et de tendresse pour lui, et j’ai commencé à mieux comprendre pourquoi il avait renoncé à moi. Il s’était sacrifié pour moi. Et pas l’inverse. Les nuages qui assombrissaient mon cœur ont commencé à se dissiper.
Je m’apprêtais à lui dire que je vivais en Australie lorsqu’il a repris la parole.
— Tu n’as pas changé du tout. Tu es toujours aussi jolie.
— Merci.
Sans réfléchir, j’ai soulevé la fine chemise de nuit que je portais et je lui ai montré mes seins.
À l’autre bout du monde, Leonard a souri.
— Ils n’ont pas changé non plus, a-t-il remarqué. Toujours magnifiques.
— Eh bien, ai-je remarqué, j’ai beau être jeune comme tu te plais à me le rappeler sans cesse, je ne risque pas de prendre une taille de bonnet ! Je suis comme je suis.
— Tu as toujours eu de la repartie, hein ?
J’ai acquiescé.
Je lui ai de nouveau souhaité un joyeux Noël et me suis déconnectée.
Je savais que je ne reverrais jamais Leonard. Il m’avait libérée. Une bonne fois pour toutes.
Comme d’habitude, le ciel s’est ouvert à 16 h 30, et l’averse s’est abattue, purifiant l’air et la ville. Dans la soirée, le ciel était de nouveau sans nuages. On m’avait dit que la saison humide cessait habituellement en mai.
C’était le réveillon du Jour de l’an. J’avais essayé d’organiser un truc avec mes collègues, mais ils avaient tous des obligations familiales. Encore une soirée que j’allais passer toute seule.
Tout en repensant à l’année qui venait de s’écouler et à tout ce que j’avais vécu, peines et joies confondues, j’ai pris sans m’en rendre compte la direction du bord de mer après une promenade sans but à travers le centre commercial de Smith Street, où la plupart des boutiques fermaient plus tôt que d’habitude.
Il y avait un bar près de la plage, qui se transformait en restaurant le soir et que j’aimais beaucoup. Sa déco était simple et minimaliste, et le personnel était aimable sans être importun. J’avais pris l’habitude de passer du temps dans les cafés à observer les autres clients. J’essayais de deviner leur métier, leur passé, leur histoire personnelle. Je faisais la même chose au club, avant qu’Elle m’implique davantage : il m’arrivait d’imaginer à propos des gens dont nous pourvoyions aux goûts spéciaux des histoires complexes et longues comme dans les romans. Je ne faisais de mal à personne, et cela m’occupait.
Ici, les clients étaient évidemment moins hauts en couleur : des hippies temporaires dont l’apparence étudiée sem blait sortie tout droit du même moule ; des autochtones plus âgés qui donnaient l’impression de n’avoir jamais mis le pied en dehors du nord de l’Australie et qui avaient épousé la terre et la mer qui les avaient brunis ; des jeunes téméraires qui s’habillaient comme ils croyaient que le faisaient les hipsters des villes lointaines et qui, parce qu’ils le faisaient mal, démontraient leur bienheureuse naïveté.
Mais, pour moi, ils avaient tous une histoire à raconter. Peut-être essaierais-je un jour de leur écrire un roman.
Lily l’écrivain.
Cela sonnait bien.
Ce que j’appréciais dans ce bar, outre sa terrasse bordée de palmiers et parsemée de parasols blancs, qui donnait sur le bleu vif de l’océan, c’était que personne ne vous en voulait de passer des heures à siroter une seule bière au comptoir ou dans un coin tranquille. Il y avait plus de monde que d’habitude ce jour-là, et les employés préparaient les tables, jonglant avec de grandes assiettes blanches, distribuant verres et couverts, et déposant de petits photophores recouverts de chintz. J’ai supposé que le réveillon du Nouvel An était une grosse soirée pour eux.
Les premiers clients commençaient à arriver pour le dîner, et, de la petite alcôve où j’avais trouvé refuge, j’ai commandé une autre bière et demandé la carte des en-cas. Je n’étais pas d’humeur à faire un vrai repas. Le bar proposait des wraps et des sandwichs.
J’ai regardé l’endroit se remplir. Terry, la jeune serveuse qui s’occupait de moi, a fini son service et a été remplacée par Stellios, un homme plus âgé avec un accent grec assez prononcé, qui m’avait un jour expliqué avec orgueil qu’il travaillait là depuis vingt ans.
— Rien de prévu ce soir, mademoiselle Lily ? m’a-t-il demandé avec un intérêt tout paternel en fronçant les sourcils parce que j’étais seule.
J’ai secoué la tête.
— Quel dommage, une jolie fille comme vous ! Pas de petit ami ? Pas d’homme ?
J’ai cligné de l’œil en souriant.
— Ah, une femme qui a des secrets ! Je ne veux pas être indiscret.
Il s’est éloigné pour prendre une commande sur la terrasse, m’abandonnant à mon poste d’observation improvisé.
J’ai siroté ma bière, suivie plus tard d’un café, tout en mangeant sans me presser mon sandwich à la dinde et au chutney. J’ai rêvassé en observant les autres clients, les nouveaux et derniers arrivants qui allaient et venaient.
Un couple âgé attablé non loin de l’entrée de la terrasse dégustait un plateau d’huîtres. Ils avaient quelque chose de délicieusement européen et charmant, mais néanmoins un peu dangereux. Impossible cependant de mettre le doigt sur ce qui clochait ou de leur inventer une histoire convenable. Ils ressemblaient à des complices, détendus, courtois, sophistiqués.
Stellios a fait son apparition, trois tasses de café sur son plateau. Il a déposé la mienne puis a poursuivi son chemin vers la table du couple, devant qui il a placé les deux autres. C’est alors que la gérante du restaurant a changé la musique. Des mesures onctueuses ont commencé à s’enrouler sur la terrasse, des mélodies familières se sont répandues sur la plage et ont glissé entre les loupiotes suspendues aux arbres. On se serait cru dans une carte postale un peu kitsch. La première danse était une valse.
J’ai vu le couple âgé tourner la tête vers les jeunes gens qui quittaient leurs tables pour gagner la piste de danse en bambou. J’ai suivi leur regard et j’ai remarqué une grande blonde aux cheveux courts et son partenaire, un homme musclé en jean et chemise blanche, qui s’avançaient, main dans la main. Je ne les avais pas vus avant : leur table était dissimulée à ma vue par le bar.
Le couple âgé a commencé à bavarder à voix basse, comme s’ils commentaient l’arrivée des deux magnifiques jeunes gens.
La femme portait une robe blanche toute simple qui lui arrivait sous les genoux et des ballerines sans talons, qui atténuaient sa haute taille. Des pendants d’ambre ornaient ses oreilles, et ses ongles étaient couverts de vernis émeraude : la combinaison de couleurs était parfaite.
Ils ont commencé à danser.
Même si ses cheveux étaient beaucoup plus courts que les deux fois où je l’avais croisée, j’ai tout de suite reconnu la femme. C’était la danseuse dont j’avais admiré le numéro si particulier au bal avant de la revoir au bras de Viggo avec Summer Zahova, au vernissage privé de l’exposition de Grayson.
C’était elle, sans l’ombre d’un doute.
J’avais l’impression qu’avec ses cheveux elle avait aussi perdu son allure de reine des glaces. Ses traits s’étaient adoucis. Elle dansait avec son partenaire comme s’ils étaient seuls au monde. Ils flottaient au-dessus de la piste en bambou sans se préoccuper de rien. Je ne pouvais pas détacher mon regard d’eux.
Fascinée, j’ai commencé à imaginer leur histoire et les épreuves qu’ils avaient traversées avant d’arriver à Darwin. Mon imagination s’est emballée. Mais on dit souvent que la réalité dépasse la fiction, et j’ai souri en songeant à ce que ce couple pourrait bien échafauder à mon sujet si les rôles étaient inversés. Il y avait fort à parier qu’ils ne pourraient pas rivaliser avec la réalité.
Ils ont regagné leur table au bout de quelques chansons, ont réglé l’addition et sont partis. Le couple âgé avait déjà quitté le restaurant, mais je ne les avais pas vus faire, plongée que j’étais dans mes pensées délirantes. Mon dernier café était froid.
J’ai alors remarqué que la moitié des tables étaient vides. La soirée était bien avancée. Il était temps de rentrer.
J’ai fait un signe de la main à Stellios en sortant, et il m’a souri.
— Bonne année ! s’est-il exclamé alors que je regagnais le petit parking où j’avais laissé mon vélo.
J’ai jeté un coup d’œil à ma montre. 23 h 30. Je pouvais rentrer chez moi et regarder les festivités à la télévision.
En arrivant devant ma porte, j’ai remarqué une silhouette sombre avachie sur les marches. Merde, c’était certainement un mec bourré ! J’espérais juste qu’il ne deviendrait pas violent lorsque je lui demanderais de me laisser passer.
Je me suis approchée en tenant mon vélo par le guidon, prête à lui donner une petite bourrade pour le réveiller. C’est alors que j’ai aperçu une valise à ses côtés.
Il y a eu un mouvement dans l’obscurité, et la silhouette a levé le visage vers moi. Le lampadaire le plus proche était à quelques mètres de là, aussi ai-je plissé les yeux pour mieux voir.
— Lily ! Enfin !
— Neil ?
— Oui, c’est moi, a-t-il répondu.
Je pouvais lire une véritable frayeur dans ses yeux.
— J’avais peur que tu ne sois partie pour le Nouvel An et d’avoir fait tout ce chemin pour rien.
J’étais abasourdie.
Un million de questions se bousculaient dans ma tête.
— Qu’est-ce que tu fous là ? ai-je réussi à demander dans une splendide démonstration d’éloquence.
— Je suis venu, a-t-il répondu calmement.
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