80 Notes de blanc

Vina Jackson · Chapitre 5 sur 16

Pages du PDF

80 Notes de blanc

5. 80 notes d'Elle

5

 

 

80 NOTES D’ELLE

 

DAGUR A BOUGÉ.

Sa jambe gauche était enroulée autour de ma taille. Nous étions tous trois étendus dans un amas désordonné sur le patchwork de couvertures et de draps multicolores, qui tapissaient le sol du studio. Je me suis retournée et me suis retrouvée nez à nez avec le coude de Grayson. J’étais prise en sandwich entre les deux hommes. J’ai balayé le sommeil qui s’accrochait comme des toiles d’araignée dans mon cerveau, recouvré mes esprits, et la nuit que nous avons passée tous les trois m’est revenue d’un coup.

Liana m’avait affectueusement traitée de traînée au téléphone, mais je n’en étais devenue une que maintenant, ai-je songé avec un sourire pervers et satisfait. Deux hommes le même soir, en même temps.

Cette pensée n’a suscité en moi ni culpabilité ni gêne. Bien au contraire. Je me sentais sur un nuage, comblée. C’était un sentiment très inhabituel chez moi.

Un sentiment de liberté que je n’avais jamais éprouvé auparavant.

J’ai bougé imperceptiblement, en espérant ne réveiller ni Dagur ni Grayson, qui dormaient tous deux du sommeil du juste. La douceur ferme et rembourrée de leur chair m’enserrait et me protégeait dans une étreinte assoupie et grisante.

Je me suis replongée avec délices dans les souvenirs de la nuit. Je les ai examinés presque scientifiquement, ana lysant les gestes, les rares mots, les caresses, les excès merveilleux, encore et encore, comme si je cherchais une justification à mon absence d’inhibitions. Parfois, les yeux fermés, submergée par un tourbillon de sensations, j’avais tenté de deviner lequel des deux était en moi, au bruit assourdi qu’il faisait et au rythme insistant de ses coups de reins. Lorsque les deux me prenaient dans des combinaisons délicieusement perverses, c’était la chose la plus naturelle du monde, et leur alliance ponctuait la vague sans fin de mon excitation : c’étaient des artisans dévoués à leur travail qui transformaient la mécanique de l’acte sexuel en œuvre d’art méticuleusement ordonnée.

Un début de crampe s’est installé dans l’un de mes pieds prisonniers, et j’ai été obligée d’ajuster ma position entre les corps endormis des deux hommes. L’un d’eux a grommelé, et j’ai senti son souffle au creux de mon oreille. Je savais que c’était Dagur. En quelques mois, j’avais eu le temps de m’habituer à ses réveils. Il n’allait pas tarder à s’étirer en tous sens sur le lit improvisé où nous étions étendus, à se gratter la tête deux ou trois fois avant d’ouvrir grands les yeux et de se racler la gorge. Après quoi, sans autre forme de procès, il serait prêt à se lever et à commencer la journée. Contrairement à moi qui pouvais passer des heures à sommeiller et à rêvasser, paresseusement étendue entre les draps, il se levait instantanément, comme si rester allongé une minute de plus que nécessaire était une diabolique perte de temps.

Grayson, de l’autre côté, n’avait toujours pas bougé.

Dagur a commencé à s’étirer, et son coude a heurté mon flanc. J’ai grimacé.

Ses mouvements ont entraîné avec eux le drap qui nous recouvrait, Grayson et moi, nous dévoilant sans cérémonie. Le photographe était à plat ventre, les fesses nues.

— Quelle vision délicieuse !

La femme qui avait parlé était dans mon dos, mais je ne l’avais pas entendue entrer dans la pièce. J’ai tourné la tête dans sa direction.

C’était Elle.

Elle portait un sublime kimono en soie à dominante rouge et rose vifs, dont l’explosion colorée formait un contraste saisissant avec la fadeur du studio photo.

Dagur s’est redressé sur un coude et l’a dévisagée sans se soucier de sa nudité.

Elle l’a contemplé à son tour, et son regard s’est attardé, appréciateur, sur son sexe long et doux qui reposait le long de sa cuisse. Dagur s’est assis, jambes écartées sans vergogne, sans se formaliser de son examen. Grayson dormait toujours.

Elle a ensuite tourné le regard vers moi.

— Toi, je te connais, a-t-elle commenté. Alors, qui est ce beau gosse ? Ton petit ami ou un des modèles mal dégrossis de Grayson ?

J’étais abasourdie par la surprise.

Dagur s’est levé et a jeté un coup d’œil autour de lui à la recherche de ses vêtements.

— Je m’appelle Dagur. Je fais partie du groupe des Holy Criminals. Grayson a été engagé par notre manager pour faire des photos promotionnelles. Lily est une amie. Et vous êtes… ?

Elle a souri d’un air énigmatique.

— Je vois que notre cher Grayson est totalement dans les vapes. Il dort comme un bébé, après une bonne baise. Je vis avec lui, a-t-elle expliqué.

Toujours nu comme un ver, Dagur s’est avancé vers elle et lui a serré la main.

Au club, la vie d’Elle était le sujet de pas mal de discussions et de commérages. Elle fascinait quasiment tout le monde. Elle était hautaine, impériale, belle d’une manière distante et froide, et des rumeurs de cruauté absolue étaient attachées à son personnage : celui de la dominatrice dans son costume strict comme celui de la femme d’affaires dans lequel il nous arrivait de la voir lorsqu’elle arrivait au club le soir, avant qu’elle se change et endosse le rôle de l’autoritaire maîtresse de cérémonie. Nous savions qu’elle ne possédait pas le club – qui appartenait à deux hommes d’affaires entre deux âges qui étaient souvent travestis lors de leurs rares visites –, mais elle se comportait comme telle, et ses ordres étaient parole d’évangile.

Elle était quoi pour Grayson ? Sa femme ? Sa compagne ? Sa maîtresse ? Voire sa dominatrice ?

Mon cerveau fonctionnait à toute allure, surtout parce qu’elle me connaissait déjà et qu’elle me dominait de toute sa taille alors que j’étais étendue, nue, à côté de son mec. Ce que nous avions fait la nuit précédente ne faisait aucun doute.

Mais Elle n’avait pas l’air le moins du monde mécontente. En réalité, un sourire amusé étirait ses lèvres parfaitement maquillées.

Comme si elle lisait dans mes pensées, elle m’a rassurée.

— Ne te fais pas de souci, Lily. Il a le droit de jouer, avec qui il veut et aussi souvent qu’il veut. Je ne suis pas jalouse. Nous n’avons pas ce genre de relation.

— Vous vous connaissez ? a demandé Dagur en enfilant son jean.

Il ne portait jamais de sous-vêtements.

— Mon job du soir au club fétichiste, ai-je expliqué. Nous travaillons ensemble.

— Quelle coïncidence ! a-t-il répondu en passant son tee-shirt. (Il a jeté un coup d’œil à sa montre.) Oh !

— Quoi ?

— Je n’avais pas vu l’heure. J’ai une répétition. À Maida Vale.

— Je peux appeler un taxi, a proposé Elle.

— Ce serait hypersympa.

Il s’est tourné vers moi, toujours allongée sur le sol.

— Ça va aller, Lily ?

— Évidemment que ça va aller, est intervenue Elle. (Le téléphone portable à l’oreille, elle commandait un taxi pour Dagur.) Je peux m’occuper d’elle. Ne vous faites pas de souci.

Quelques minutes plus tard, Dagur a quitté le studio, me laissant avec Elle et un Grayson toujours endormi. J’ai ramené le drap sur nous en rougissant sous le regard insistant d’Elle.

— Ton musicien a l’air sympa, a-t-elle commenté. Si j’avais su, je vous aurais rejoints. Ça aurait pu être très chouette.

J’ai ouvert la bouche, mais je n’ai pas trouvé les mots justes.

— Alors, c’était bon ? a-t-elle demandé.

— Mmmm… euh… oui, ai-je bafouillé.

Elle a souri largement.

Je ne pouvais pas m’empêcher de la trouver sympa. J’avais l’impression qu’elle s’était dégelée et qu’elle était redevenue humaine : ce n’était plus une déesse distante qui donnait des ordres de loin. Elle avait presque l’air contente que j’aie couché avec son mec, maintenant qu’elle savait que j’avais pris mon pied. Et l’addition de Dagur dans l’équation ajoutait à notre nuit improvisée une touche hédoniste qu’elle approuvait manifestement de tout son cœur.

Elle s’est avancée vers nous, a tendu la main et m’a caressé les cheveux, que j’avais décidé de laisser pousser de nouveau – mais il faudrait une éternité avant de retrouver la longueur qu’ils avaient avant que Liana et moi cédions à la tentation de la transformation. Elle a frappé légèrement le flanc de Grayson de son orteil nu.

— Hé, Gray, réveille-toi ! a-t-elle murmuré. Il y a une douche dans la pièce à côté, a-t-elle ajouté en se tournant vers moi.

Elle a tendu le doigt vers le fond du studio.

Je me suis levée. Elle mesurait presque une tête de plus que moi.

Grayson était en train d’émerger.

Il s’est frotté les yeux et m’a aperçue, alors que je me dirigeais rapidement vers la porte. Il a levé les yeux vers Elle.

— Salut, toi…

— Bonjour, Gray.

Du coin de l’œil, je l’ai vue s’agenouiller près de lui et l’embrasser, tandis qu’elle glissait une main sous la couverture, saisissait son sexe et ses testicules, et les pressait.

— Aïe ! s’est-il plaint.

— Je voulais juste vérifier que tout était en état de marche, a-t-elle répondu en serrant plus fort afin de lui démontrer insolemment qui commandait.

Grayson a pâli.

— Tout a l’air de fonctionner. Enfin, pour l’instant, a-t-elle ajouté.

J’avais atteint la porte de la salle de bains et j’ai eu le sentiment que la discrétion était de mise. Quand l’eau a commencé à couler du pommeau de douche, elle a effacé tous les sons en provenance du studio.

En dépit de la curieuse relation entre Elle et Grayson, je me sentais super bien. Libérée. Comme si j’avais jeté aux quatre vents les chaînes invisibles qui me retenaient. J’étais délivrée.

Je n’étais plus jalouse de ne pas être la seule fille dans la vie de Dagur, ni, dans le cas de Grayson, d’être un jouet de plus, une agréable distraction. Dissocier les sentiments du sexe était une infinie libération. Je pourrais prendre du plaisir, profiter des hommes, vivre l’instant présent, carpe diem et tous ces clichés. Et je pourrais enfin essayer d’oublier Leonard. Je pourrais vivre ma vie et pratiquer l’hédonisme. Ne pas jouer de rôle. Voire, peut-être, trouver enfin qui j’étais.

Au milieu de la matinée, nous avions déjà bu plusieurs tasses d’un café ultrafort et énergisant, et l’un des assistants de Grayson, un jeune homme tout de noir vêtu au teint cadavérique, au nez proéminent et au crâne rasé, avait fait un saut dans la grand-rue, d’où il était revenu avec un sachet de croissants chauds directement sortis de la pâtisserie la plus proche, que nous avions tous trois engloutis avec un appétit non dissimulé. Quand j’étais sortie de la salle de bains, ce qui s’était passé entre Grayson et Elle était terminé, mais le visage du photographe était pâle et ses traits tirés, ce qui n’était pas le cas lorsque je l’avais quitté. Le visage d’Elle, en revanche, était toujours aussi froid, artificiellement bronzé, calme et composé.

Elle a ensuite déclaré qu’elle devait retourner au club pour s’occuper de la paperasse. J’ai proposé de partir avec elle, mais elle a protesté et a insisté pour que je reste au studio, arguant du fait qu’il n’y avait pas le feu. Elle serait de retour après le déjeuner et voulait que nous ayons une conversation toutes les deux. Peut-être qu’entre-temps je pourrais donner un coup de main à Grayson pour un de ses projets. Elle n’en a pas dit plus. Je ne travaillais pas à la boutique d’instruments de musique ce jour-là, aussi ai-je accepté. J’étais intriguée : de quoi voulait-elle me parler ?

— Je ne savais pas que tu travaillais au club, a dit Grayson juste après le départ d’Elle.

Nous étions dans la pièce principale du studio photo, où je regardais vaguement quelques-unes des photos accrochées sur les murs blancs : des mannequins décharnées dans des vêtements absurdes et immettables, des célébrités avec un sourire jusqu’aux oreilles, des façades de bâtiments en ruine sous la pluie. L’un de ses assistants avait tout rangé, effaçant toute trace de nos ébats de la nuit.

— Uniquement à temps partiel, deux nuits par semaine. On ne s’est jamais vraiment parlé.

— Elle est distante et froide avec les gens qu’elle ne connaît pas bien, a remarqué Grayson.

— Ça fait combien de temps que vous êtes ensemble ? me suis-je aventurée à demander.

— Un bail, a-t-il répondu en mettant de l’ordre sur une table qui supportait des objectifs de différentes tailles. Et toi et le batteur ?

— Pas longtemps.

— C’est ce que je pensais.

— Vraiment ?

J’ai soudain été agacée par sa réponse. Il avait enfilé un jean noir et une chemise à col blanc qu’il n’avait pas boutonnée jusqu’en haut, dévoilant une fine chaîne avec un crucifix, attachée autour de son cou. Il était pieds nus.

— Tu l’as rencontré comment ?

— Comment les gens se rencontrent-ils ? ai-je répondu. Nous nous sommes… trouvés, c’est tout.

Il a hoché la tête.

— Et tu fais ça souvent ? ai-je demandé. Coucher avec les gens que tu photographies ?

— Pas aussi souvent qu’on pourrait le croire. Très rarement, en fait. J’ai reçu de nouveaux spots que je voudrais essayer. Tu veux que je te prenne en photo ?

J’avais lu un jour dans un magazine que Grayson était un photographe très demandé qui se faisait payer plusieurs milliers de livres la séance. Et voilà qu’il se proposait de me prendre en photo. Gratuitement. Pourquoi pas ? ai-je songé.

— Bien sûr.

Je ne me suis pas dit qu’il faisait cela pour coucher avec moi. C’était déjà fait. C’était juste sa façon d’être sympa. Des photos post-coïtales. Si ça devait se terminer par une autre séance de baise, cette fois-ci sans Dagur, pas de problème, même si je devais bien avouer que la perspective que nos ébats soient interrompus par Elle me rendait un peu nerveuse, de même que l’idée qu’elle puisse se joindre à nous, possibilité que je ne pouvais chasser de mon esprit sans un frisson d’anticipation intriguée.

Il a appelé l’un des deux assistants qui semblaient en permanence à sa disposition dans la pièce à côté. La fille s’est précipitée dans le studio. Jupe en jean délavé, bottes aux genoux, pull gris, cheveux roux coupés très court, assortiments d’appareils et d’objectifs en main : c’était l’incarnation, mince et professionnelle, de la rapidité et de l’efficacité. Elle servait aussi de maquilleuse. Elle m’a jeté un coup d’œil et a suggéré de faire quelques retouches. Aucun de ses assistants n’était présent la veille, et je me suis soudain demandé si notre séance à trois n’avait pas été entièrement préméditée par Dagur.

Elle a proposé de dissimuler mon tatouage sous du maquil lage, mais Grayson a insisté pour qu’elle n’y touche pas. Ce tatouage me rendait spéciale, et il se fichait que l’œil des spectateurs soit inexorablement attiré par lui.

Tom, son assistant masculin, nous a rejoints, tirant derrière lui un portant plein de vêtements, mais Grayson a repoussé cette idée-là aussi. Il voulait me photographier comme j’étais, dans mes propres vêtements et avec mon visage imparfait, ce qui m’a mise à l’aise. Je n’étais pas un modèle professionnel et je voulais apparaître comme j’étais, et pas comme un clown peinturluré, paré de plumes exotiques. Lily au naturel. Tom a rapporté, impassible, la garde-robe dans la pièce à côté, avant de revenir dans le studio principal, les mains vides.

Les deux assistants ont obéi aux ordres de Grayson et ont mis en place les écrans, ajusté les lumières et préparé tout le matériel.

— Je vais commencer par ton visage, Lily, a expliqué Grayson après avoir congédié ses deux employés.

Nous étions seuls.

— Tu veux que je mette de la musique ?

J’ai acquiescé.

Il a connecté son iPod à deux petites enceintes.

Du peu que je savais de lui, je m’attendais à entendre du rock, mais ce sont les premières mesures d’un morceau classique qui se sont déroulées. Je l’ai reconnu de mes leçons de violoncelle : Les Quatre Saisons, de Vivaldi. Comme s’il lisait dans mes pensées, Grayson a dit qu’il trouvait la musique classique plus apaisante et qu’elle permettait d’instaurer la bonne intimité. Peut-être passerions-nous au rock plus tard, a-t-il ajouté.

— Tu veux que je m’assoie ou que je reste debout ?

Je me sentais différente sans la présence de Dagur. J’étais seule devant l’objectif, et l’énergie érotique de la veille avait disparu. J’avais l’impression d’être échouée sur une plage de lumières et de ne pas savoir que faire ni où regarder, tandis que Grayson me dévisageait sous toutes les coutures. Son regard mesurait l’angle entre mes sourcils, le dessin de mes pommettes, analysait l’éclat de ma peau et épinglait mes traits comme un papillon dans la vitrine de sa mémoire avant de lancer son filet photographique sur moi et de me capturer comme une mouche dans un morceau d’ambre.

— Tourne un peu la tête à gauche et ne bouge plus.

Il a ajusté son objectif et a fait quelques clichés.

— OK. Maintenant, de l’autre côté. C’est ça.

J’ai cligné des yeux sous l’éclat du flash qui jaillissait chaque fois qu’il appuyait sur le bouton.

— Recule très légèrement. Un peu moins. Déplace-toi un tout petit peu sur ta droite… Non, pas autant… Reviens… Non. Détends-toi. Laisse-moi faire.

Il a attrapé mon menton et a bougé ma tête vers le haut puis vers le bas, à droite puis à gauche. Chaque fois, il reculait et prenait des clichés de mon visage sous tous les angles.

Son attitude était à l’opposé de celle de la veille, où, de même que Dagur, il avait semblé abdiquer tout contrôle et m’avait laissée prendre les choses en main, passant la nuit à obéir au moindre de mes ordres.

Aujourd’hui, en revanche, il s’exprimait comme un dictateur et me déplaçait comme s’il était un sculpteur, et moi un morceau d’argile.

Je n’appréciais pas vraiment. Que quelqu’un gère le moindre battement de mes cils, ce n’était pas vraiment ma tasse de thé, et je me suis rapidement impatientée. J’ai dû me faire violence pour rester immobile suffisamment longtemps pour chaque cliché.

Il a rapidement abandonné mon visage pour se concentrer sur mon corps.

— Ça t’ennuie d’enlever ton tee-shirt ? a-t-il demandé.

Je me suis mise à rire en entendant sa formulation polie : quelques heures plus tôt, il m’avait vue nue et étirée dans toutes les positions les plus obscènes possible. J’ai ôté mon tee-shirt et ma jupe, histoire de lui prouver que je n’étais pas plus embarrassée de me trouver nue devant lui à présent que la veille. Je n’avais pas prévu de découcher et j’avais fourré mes sous-vêtements sales dans mon sac à main. J’étais entièrement nue.

Grayson n’a pas eu l’air le moins du monde surpris par ma réaction. J’ai supposé qu’il voyait des corps nus toute la journée et que le mien ne lui faisait aucun effet.

— Parfait. Maintenant, creuse le dos. Moins que ça. Plus à droite.

Les lumières dégageaient trop de chaleur : j’ai commencé à avoir chaud et à m’énerver. J’ai déplacé le poids de mon corps d’un pied sur l’autre, et Grayson a soupiré, exaspéré. Il a posé les deux mains sur mes bras et, tout en les maintenant fermement le long de mon corps, il m’a de nouveau déplacée.

J’ai grincé des dents et me suis dégagée.

— C’est bon ! Pas la peine de me pousser !

Il m’a immédiatement lâchée et a saisi son appareil photo.

— Génial, Lily ! a-t-il dit dans un souffle. Refais-le.

— Refaire quoi ?

Je sentais ma lèvre se retrousser de colère. Photographe célèbre ou pas, j’en avais ma claque de poser pour lui.

— Ça. Sois toi-même. Montre-moi la vraie Lily. Laisse-la sortir.

Je me suis penchée en avant et j’ai grogné à l’intention de l’objectif.

— Oh, putain, oui ! s’est-il exclamé. Encore. Plus fort.

La fois suivante, j’ai serré les poings et j’ai rugi. J’ai hurlé. C’était comme si j’avais ouvert la bouche et que tous les mots que je n’avais jamais prononcés, toutes les pensées que j’avais soigneusement dissimulées avaient pris naissance au creux de mon ventre pour être expulsés par ma gorge et être entendus par le monde entier. Mon cri a dû traverser la moitié de Londres.

Je me sentais super bien.

— Pousse-moi, a-t-il ordonné.

— Pardon ?

— Bouscule-moi. Griffe-moi. Frappe-moi.

J’ai commencé par hésiter. Il tenait un appareil photo dont l’objectif seul coûtait certainement des milliers de livres. La pièce était encombrée de projecteurs et remplie de câbles et de trépieds qui pouvaient facilement tomber. De plus, je n’avais pas vraiment envie de le blesser ou d’être violente. Mais était-ce bien la vérité ? L’idée de bousculer un homme – d’y être autorisée – m’excitait.

J’ai attrapé le col de sa chemise et je l’ai attiré à moi.

— C’est ça. Bien. Maintenant, repousse-moi.

Il a trébuché, mais a rapidement retrouvé son équilibre lorsque je l’ai poussé légèrement en arrière.

— Plus fort, s’est-il écrié.

Son souffle s’était accéléré. Le professionnel Grayson perdait enfin contenance.

Sa réponse m’a excitée ; j’ai saisi de nouveau le col de sa chemise et je l’ai fait tomber. Il s’est mis sur le dos et a continué de prendre des photos. Je faisais bien attention chaque fois de m’arrêter quelques secondes pour lui permettre de capturer ma pose. Les photos qu’il faisait étaient de plus en plus intimes. Mes seins se balançaient au-dessus de son visage. Mes jambes étaient étalées sur son corps. Mon sexe était de plus en plus humide, en réponse à la chaleur de son regard.

— Oui, oui, plus de colère, plus fort ; vas-y, Lily, m’a-t-il encouragée.

— Comme ça ?

Je me suis penchée, à califourchon sur lui : mes cuisses enserraient son torse dans un étau, et ma chatte n’était qu’à quelques centimètres de son visage. J’ai enfoncé les doigts dans la peau douce de ses épaules.

— Essaie d’avoir l’air plus féroce, a-t-il murmuré.

J’ai reculé un peu pour avoir un meilleur angle d’attaque, j’ai serré les lèvres pour exprimer mon courroux et j’ai posé les fesses sur son sexe. Il bandait. Sa queue tendait le tissu de son jean noir. Je me suis délibérément frottée contre lui, submergée par l’incroyable sentiment de pouvoir que j’avais sur lui.

Il a ouvert la bouche, et un gémissement en est sorti. Pendant tout ce temps, il n’a pas cessé de prendre des photos, l’objectif à présent dirigé vers mon visage. Je me suis penchée davantage en accentuant la pression de mes doigts.

— Ça fait mal ? ai-je demandé en atténuant la pression.

— Oui, a-t-il dit, à bout de souffle. Mais ne t’arrête pas. Continue, Lily. C’est bon.

Je me suis positionnée de manière que mes seins appa raissent bien dans son angle de champ. Mes tétons ont effleuré sa chemise ouverte, et j’ai apprécié la sensation rude du tissu sur mes seins sensibles. J’étais excitée par la situation, mais d’une manière étrange, qui n’était pas sexuelle. C’était le sentiment du pouvoir que j’avais sur lui qui me montait à la tête et me rendait intensément vivante.

Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai ôté mes mains de ses épaules, brièvement tentée par l’idée de presser mes doigts dans la peau délicate de son cou. Au lieu de quoi, de manière purement instinctive, j’ai giflé sa joue droite le plus violemment possible. Pris par surprise, Grayson a laissé tomber son appareil photo et a cillé. Mais il n’a pas protesté.

J’ai lu dans son regard une expression de pur plaisir.

— Oh, putain ! a-t-il dit. Recommence.

Je me suis exécutée.

Un frisson a parcouru tout son corps, et je me suis demandé s’il n’avait pas joui.

J’ai inspiré profondément. J’étais choquée de voir à quel point je prenais mon pied, mais je ne savais pas vraiment quoi faire ensuite.

Mes pensées ont été interrompues par la voix d’Elle.

— Eh bien ! l’ai-je entendue dire derrière moi. Tu as vite compris à qui tu avais affaire, pas vrai ?

J’ai rougi.

— Je… je…

Je voulais lui expliquer que Grayson m’avait encouragée tout du long, que c’était son idée. Mais j’étais sans voix. J’essayais d’imaginer à quel point la situation telle qu’elle la voyait pouvait paraître compromettante. J’étais nue comme un ver, étalée sur lui ; je m’exhibais sans aucune pudeur tout en le frappant violemment au visage.

— Je pourrais même croire que j’ai une rivale plus jeune, a poursuivi Elle sur un ton léger. Heureusement que je ne suis pas du genre jalouse.

Elle nous a contournés pour se placer face à moi, surplom bant nos corps allongés sur le sol du studio.

— De très bon goût, a-t-elle commenté.

Je ne pouvais ni recouvrir ni dissimuler une quelconque partie de mon anatomie. Sous moi, Grayson a souri à sa compagne. Il n’avait pas l’air de ressentir la moindre culpabilité.

— Tu as ça dans le sang, Lily, a affirmé Elle.

— Ça quoi ?

— La domination et le contrôle. J’en mettrais ma main à couper.

Grayson avait retrouvé un visage plus calme, après l’exci tation de notre échange.

— Je suis d’accord avec toi, a-t-il dit. (Puis il a remarqué l’expression à la fois intéressée et intriguée d’Elle.) Tu ne l’aurais jamais deviné, hein ? On lui donnerait le bon Dieu sans confession, mais si je lui en avais donné l’occasion elle m’aurait fouetté sans sourciller.

Cette idée a fait naître dans mon esprit une image qui m’a fait rougir violemment tout en allumant un brasier au creux de mes reins. J’avais vu des dominatrices à l’œuvre certains soirs au club, et, même si je trouvais leurs rituels fascinants, cela ne m’avait fait ni chaud ni froid. Elles appartenaient à un autre monde. Mais je comprenais à présent que c’était parce que je ne m’étais jamais projetée à leur place ; je ne m’étais jamais imaginée dans leur peau, contrôlant un homme, fermement, brutalement, entièrement.

Je me suis dégagée de Grayson et me suis levée. Elle me regardait avec un intérêt grandissant. Je suis allée chercher les vêtements que j’avais posés sur le canapé dans un angle du studio. Grayson s’est levé aussi et s’est épousseté, tout en échangeant des regards entendus avec Elle. Il a ensuite récupéré les trois appareils photo qu’il avait utilisés pendant la séance, puis il a gagné la pièce adjacente.

— Je veux voir ce que ça a donné, a-t-il expliqué.

Il m’a laissée avec Elle, qui portait des sacs griffés de noms luxueux : Prada, Burberry, Agent Provocateur, Coco de Mer, et d’autres paquets anonymes, qui dissimulaient certainement des achats plus secrets.

— Allons prendre un café, a proposé Elle en agitant la main vers la porte.

Je savais que si j’avalais un café supplémentaire je ne pourrais pas dormir. Entre la caféine et la découverte du plaisir que j’avais pris à dominer Grayson, mon esprit était dans un état de délicieuse effervescence. Je l’ai cependant suivie sans discuter.

Elle a mis en marche une machine à expresso en acier rutilant et a pivoté pour me faire face. Ses yeux étaient étonnamment pâles, comme un mélange de gris et de vert. Je me suis demandé si elle utilisait des lentilles de couleur ; je n’avais jamais remarqué auparavant à quel point ils étaient frappants. D’un autre côté, je n’avais jamais été aussi proche d’elle au club.

— Dis-moi, Lily : qu’est-ce que tu as ressenti lorsque Grayson était sous toi ? Essaie de m’expliquer tes sentiments et la façon dont ça t’a affectée. Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? Qu’est-ce que tu aurais voulu lui faire ? Qu’est-ce que tu aurais voulu qu’il te dise ? Comment est-ce que ça t’a excitée ?

J’ai mis du temps à répondre, et Elle ne m’a pas pressée.

— C’était une poussée d’adrénaline, ai-je fini par dire.

Cette réponse ne rendait pas compte de la moitié des sentiments qui m’avaient agitée lorsque Grayson était tombé à genoux devant moi ou lorsque l’extase avait traversé son visage après que je l’avais giflé. Puis le ton de sa voix quand il m’avait suppliée de recommencer.

Elle a opiné puis s’est détournée, occupée à sortir des placards des tasses colorées et leurs soucoupes, un sucrier et une boîte de biscuits au chocolat. Ses longs doigts minces ressemblaient à des araignées, et, lorsqu’elle a porté à sa bouche un Finger au chocolat comme si c’était une cigarette, j’ai remarqué que son vernis était assorti à la couleur de ses yeux : c’était un lumineux gris-vert, de la couleur de l’océan un jour nuageux. Elle a mordu brusquement dans le biscuit avant de se lécher les lèvres pour attraper les miettes de chocolat qui s’en étaient détachées et étaient restées accrochées à son rouge à lèvres.

Elle a déposé une tasse d’expresso brûlant devant moi, et j’en ai avalé une gorgée rapide afin de reprendre contenance, me brûlant au passage. Elle a tiré un tabouret de bar et m’a fait signe de m’asseoir.

Je me suis perchée sur le tabouret et, les jambes pendantes, je me suis sentie encore plus gamine face à sa présence autoritaire. Elle est restée debout et n’a pas fait mine de parler. Confrontée à son silence, j’ai repris la parole.

— C’était comme si j’avais libéré quelque chose. Comme si j’avais ouvert une cage et que mon vrai moi en était sorti. Sans avoir peur des conséquences. Comme si je pouvais faire tout ce que je voulais. Transgresser les règles. Sans que ça soit mal. Sans blesser personne. Grayson continuerait à m’apprécier, quoi que je fasse. Non, en fait c’est plus que ça. On aurait dit que Grayson me vénérait. Il a aimé ça. Et je me suis sentie invincible. Et tellement vivante. Comme si je le tenais entre mes mains.

Elle a souri, amusée.

— Et qu’est-ce que tu avais envie de lui faire ? Explique-moi.

— Je voulais me frotter sur son visage.

Les mots ont jailli avant que je puisse les retenir, et j’aurais voulu pouvoir les effacer. Mais une partie de moi savait que c’était vrai et voulait se délecter de l’entendre, prononcé à haute voix.

— Et ? Quoi d’autre ? Inutile de rougir, ma chère.

— J’aurais aimé avoir une bite et qu’il s’étouffe dessus.

Elle a ri, dévoilant deux rangées de dents d’une blancheur lumineuse.

— Il aurait adoré ça, a-t-elle répondu. Tu aurais aimé le baiser avec ?

— Je n’y ai pas pensé, ai-je répondu avec sincérité.

J’ai imaginé Grayson à quatre pattes, le visage contre le tapis, ma main empoignant ses cheveux et moi le chevauchant. J’ai senti un frisson d’excitation me parcourir, et ma main a tremblé légèrement, répandant quelques gouttes de café sur la surface lisse du comptoir en marbre.

— Je vois que l’idée te plaît, a-t-elle commenté. Tu as déjà porté un harnais ?

— Non.

— Tu en as déjà vu ?

J’ai fait « non » de la tête.

— Alors nous avons du travail devant nous.

— Du travail ?

— La domination requiert de l’entraînement. Je vais te former.

C’était un ordre, pas une proposition. J’ai acquiescé sans protester.

— Tu ne travailles pas ce soir, n’est-ce pas ?

— Non. C’est Sherry qui bosse ce soir.

— Bien. On va commencer au club. Est-ce que tu t’es déjà soumise ?

— Jamais.

Je me sentais terriblement inexpérimentée. C’était ma patronne, je travaillais dans un club fétichiste et je n’avais jamais essayé ne serait-ce que la plus simple des activités pratiquées par nos clients.

— Tu n’as jamais été fessée ? Attachée ?

J’ai songé à Liana et j’ai grimacé.

— Ça ne m’a jamais attirée.

— Je te comprends, a répondu Elle. Vraiment. Mais c’est très important d’essayer l’autre côté, pour comprendre quelles sensations tu infliges à ton soumis.

Elle s’est tue un instant puis a souri lorsqu’une pensée aussi soudaine qu’agréable lui est venue à l’esprit.

— Je peux exiger que Grayson te domine, a-t-elle dit.

J’ai frissonné à cette idée, et Elle a eu un sourire pervers.

— Il détesterait ça, a-t-elle poursuivi. Mais il le ferait.

Je n’en doutais pas un seul instant. Les activités auxquelles Grayson et moi nous étions livrés ces dernières vingt-quatre heures avaient été un jeu de rôle pour nous deux. Elle était sa Maîtresse. Lui ordonner de me soumettre lui permettrait de réaffirmer son autorité sur nous deux.

— Avant tout, il te faut une tenue. Gray a certainement quelque chose qui fera l’affaire. Comme tu l’as expérimenté aujourd’hui, il aime faire ressortir le côté dominateur de ses modèles féminins.

— Pourquoi ?

J’étais soudain curieuse et intriguée, comme lorsque Liana m’avait expliqué quel plaisir elle retirait de la soumission.

Au club, certains hommes se soumettaient uniquement pour s’approcher des jolies femmes. La plupart d’entre eux étaient aussi charismatiques qu’un sachet de thé. Mais Grayson était mignon, et je supposais qu’il n’avait aucun mal à trouver des jolies filles sans avoir besoin d’être tenu en laisse.

— Pose-lui directement la question, a-t-elle répondu en se dirigeant vers le studio.

Son kimono effleurait ses jambes au rythme de ses pas, donnant l’impression qu’une créature vivante lui caressait la peau. Elle portait des sandales en soie assorties dont la semelle très fine ne faisait aucun bruit sur le parquet.

Assis sur une chaise de bureau dans une petite pièce adjacente au studio, Grayson regardait des photos sur l’écran de son ordinateur. Il était complètement absorbé par son travail, et son visage s’illuminait parfois ou se renfro gnait lorsqu’il n’était pas satisfait par ce qu’il voyait. Soit il ne nous avait pas entendues entrer, soit il avait décidé de nous ignorer.

— Lily veut savoir pourquoi tu aimes te soumettre. Explique-lui.

Détourner son attention de son travail était manifestement douloureux, mais Elle a remporté rapidement la bataille, et Grayson a pivoté vers nous. Il a soupiré.

— Parfois, les gens sont comme ils sont. Il n’y a pas de raison.

— Tu peux faire mieux que ça, Gray.

Elle s’est placée derrière lui et, penchée sur lui, a fait courir ses ongles sous sa chemise sur son torse, avant d’entourer son cou de ses mains. Le geste aurait pu aisément être pris pour une démonstration d’affection, mais Grayson a fermé les paupières, et son souffle s’est accéléré lorsque Elle a accentué la pression et a commencé à l’empêcher de respirer.

Il a produit un son entre le grondement et le ronronnement, exprimant par là un plaisir intense. Mais, dès qu’il a commencé à se détendre sous son emprise, Elle a reculé et l’a laissé en proie à la frustration, non sans avoir de nouveau glissé la main sous sa chemise ouverte et avoir pincé un de ses tétons si fort qu’il en a sursauté.

— Quand la bonne personne fait les bonnes choses au bon moment, a repris Grayson, je suis envahi par un désir de plaire, d’être soumis, de servir. Si on me pousse davantage, de me dégrader et d’être dégradé, de m’humilier pour mieux vénérer ma maîtresse. Pourquoi ? Je ne sais pas vraiment. Ce n’est pas un choix de ma part. Plutôt une réponse instinctive. Certains disent que la perte de pouvoir est associée à l’impuissance du petit enfant, qui est en sécurité et qui retire du confort et de la liberté du fait qu’il n’a pas à faire de choix. Je n’adhère pas complètement à cette théorie. C’est un peu trop freudien. Mais j’avoue que lorsque je me soumets à Elle je me sens en sécurité, bien, libre. Ça me détend de ne pas avoir à prendre de décisions. De ne pas être responsable. Pour certains, c’est une façon de prendre du plaisir dans des activités qui pourraient provoquer la culpabilité ou la honte.

— Et la domination ? a poursuivi Elle. Dis-lui ce que ça te fait.

— Rien, a-t-il répondu en riant. Absolument rien. C’est un sacré boulot, tu sais. Si tu veux explorer ton côté dominant, il faut être prêt à beaucoup bosser. Il faut beaucoup de talent pour frapper correctement quelqu’un ou l’attacher. Pour connaître les limites exactes de ton soumis et savoir le pousser suffisamment loin, mais pas trop. C’est une grande responsabilité d’avoir entre les mains la sécurité de quelqu’un et ses demandes. Certains soumis sont très exigeants.

Elle a levé les yeux au ciel.

— C’est l’éternelle question, a-t-elle poursuivi. Qui est au service de qui ? Mais au final on fait ça parce que ça nous excite. Gray a raison. Les raisons importent peu. Enfile ça.

Elle m’a lancé un corset noir et une longue jupe en dentelle bordée par un volant d’inspiration victorienne. Quand je l’ai déroulée, je me suis aperçue qu’elle était non seulement entièrement transparente mais qu’en plus elle était trouée de telle manière que mes fesses seraient nues.

— Je refuse de porter ça ! ai-je protesté.

Grayson s’est mis à rire.

— Vraiment ?

Elle me toisait, les mains sur les hanches.

— Je vais t’aider à lacer le corset.

Je me suis déshabillée pour la dixième fois en vingt-quatre heures et j’ai enfilé la jupe.

— Tourne-toi. Mains sur le mur.

Elle s’exprimait comme un flic dans une mauvaise série télévisée, et j’étais bien obligée d’admettre que la vision d’Elle dans un uniforme, matraque et menottes dans les mains, n’était pas pour me déplaire.

Elle m’a lacée très serré : les baleines en acier du corset sur ma cage thoracique étaient assez inconfortables.

— Je ne peux plus respirer, me suis-je plainte.

— Tu vas t’y habituer, a-t-elle répondu sans aucune gentillesse.

Lorsque nous sommes arrivés, le club commençait juste à se remplir. Quelques couples bavardaient au bar. Il était tôt, et la musique était basse afin d’encourager les conversations. Au fur et à mesure que la nuit avancerait, le claquement des fouets cinglant l’air et des paddles frappant la chair résonneraient dans le donjon adjacent et se mêleraient à la musique plus forte que diffuserait le DJ après minuit.

— Ouah ! a commenté Richard, le Maître du Donjon, en découvrant ma tenue et les chaussures à très hauts talons qu’Elle m’avait prêtées.

En temps normal, je portais des chaussures confortables pour travailler, sachant que je restais derrière le comptoir durant la plus grande partie de la nuit.

— Maîtresse, a murmuré une voix douce près de mes pieds.

J’ai baissé le regard.

L’un des esclaves habituels d’Elle s’était rapproché, à quatre pattes. Il était nu, à l’exception de son habituel short en latex, qui couvrait à peine son cul et dévoilait un peu de sa raie ainsi que la rondeur de chacune de ses fesses. Ce soir-là, son short était rose avec un volant blanc, ce qui ajoutait une humiliation supplémentaire à la tenue. Sur chacun de ses tétons, il portait une pince, à laquelle pendait une fine chaînette terminée par une clochette, qui sonnait à chaque mouvement et avertissait de son approche.

Lorsque je l’ai vu se prosterner à mes pieds, j’ai senti l’excitation me gagner. Mon sang s’est enflammé et a commencé à couler plus vite dans mes veines, comme si je venais de boire cul sec un verre de whisky ou une coupe de champagne.

Elle s’est matérialisée à mes côtés. Je n’avais pas remarqué qu’elle avait traversé la salle, silencieuse comme une ombre.

— Stuart nous propose des tours de poney ce soir, a-t-elle dit en me tendant une vraie selle et une cravache.

La selle était marron clair, et son cuir craquelé montrait qu’elle avait apparemment beaucoup servi. Elle était rembourrée en dessous avec de la peau de mouton, et son pommeau très haut permettait au cavalier de se tenir. Stuart a levé un peu le dos, comme pour m’inciter à le monter. Sans quitter le sol des yeux.

— Vas-y, a renchéri Elle. Va lui faire faire un tour.

Sans me faire prier, j’ai pris la selle des mains d’Elle et je me suis penchée vers Stuart.

— Puis-je ? ai-je demandé.

Maîtresse ou pas, il me semblait poli de demander.

— Je vous en prie, maîtresse, a-t-il répondu.

La selle lui allait à merveille, comme si elle avait été faite pour lui.

En revanche, impossible pour moi de m’installer digne ment. Ma jupe était si moulante que je ne pouvais pas m’asseoir à califourchon à moins de rouler le tissu jusqu’à ma taille. J’ai donc décidé de monter en amazone. J’ai hésité avant de poser tout mon poids sur lui.

— Ça ne va pas lui faire mal ? ai-je demandé à Elle.

— Crois-moi, il s’en fiche.

Stuart avait levé la tête et il humait l’air impatiemment, comme un vrai poney.

Elle lui a assené un coup de cravache sur les fesses avant de me la tendre. J’ai serré les cuisses pour ne pas être désarçonnée lorsqu’il a bondi en avant en réponse au coup de fouet.

— Ne traîne pas trop, a ordonné Elle. Je veux que tu essaies autre chose en revenant.

Au début, je me suis sentie idiote. Je me baladais sur le dos d’un homme ! Je n’avais pas fait cela depuis l’enfance, lorsque je jouais à « à dada » avec mon père, les rares fois où il avait du temps à me consacrer en rentrant du travail, avant de se coucher.

Mais, une fois que j’ai eu trouvé mon rythme et que j’ai remarqué que les gens s’effaçaient pour nous laisser passer, j’ai commencé à apprécier. Au départ, j’ai usé gentiment de la cravache ; je ne savais pas avec quelle intensité je pouvais frapper Stuart sans le faire crier. Cependant, après quelques coups délicats, j’ai pris de l’assurance et j’ai fouetté plus violem‐ ment sa fesse droite, que je pouvais atteindre sans perdre l’équilibre.

Je n’avais aucune envie de coucher avec lui. L’idée même me paraissait absurde. Inimaginable. Mais j’avais envie de l’attraper par les couilles et de le faire s’agenouiller devant moi en implorant ma clémence.

Nous sommes revenus vers Elle, et, lorsque nous sommes parvenus devant ses bottines à hauts talons, Stuart s’est étendu de tout son long, le visage contre terre. Je me suis levée et je l’ai regardé pour le remercier. C’est alors que j’ai découvert qu’il passait le bout de sa langue sur ses chaussures. Il les nettoyait. Avec sa bouche. Elle a bougé très légèrement afin de lui faciliter la tâche.

— Maintenant, a-t-elle dit, il est temps pour toi de voir comment vit l’autre moitié. Gray ! a-t-elle crié.

Le photographe était adossé tranquillement au mur derrière nous et avait suivi notre échange avec un sourire amusé. Ce soir-là, il portait un pantalon en cuir taille basse avec une ceinture cloutée et une paire de grosses bottines argentées. Pour compléter sa tenue, une veste en filet noir exposait son torse mince et une paire de pinces à tétons reliées entre elles par une chaîne épaisse.

Il n’avait pas l’air le moins du monde gêné par la chaîne qui le mettait à la merci d’Elle, laquelle pouvait tirer cruellement dessus quand l’envie l’en prenait.

Grayson a mis un instant de trop à répondre à l’appel de sa maîtresse et à nous rejoindre : elle a immédiatement posé une main autour du cou du photographe, tandis que l’autre tirait sur la chaîne, assez lourdement pour que lui et moi cillions lorsque les dents des pinces se sont refermées davantage sur ses tétons.

— Fesse-la, a-t-elle sifflé.

J’ai grimacé.

Une fessée. Je m’étais évidemment doutée qu’il s’agirait de cela dès que j’avais vu la jupe qu’Elle m’avait obligée à porter, mais je ne pouvais pas m’empêcher d’espérer qu’elle avait prévu autre chose. Pour moi, la fessée était la pratique la plus idiote et la plus humiliante de toutes les soumissions possibles. Je trouvais cela vulgaire et débile, comme un rappel de tout ce que je détestais dans les films pornographiques racoleurs et les histoires érotiques à l’eau de rose mettant en scène des maîtres et des valets, et impliquant toujours un salon mal épousseté et une soubrette en uniforme en plastique qui devait être punie.

L’idée avait l’air de plaire autant à Grayson qu’à moi. Le regard d’Elle allait de l’un à l’autre ; elle souriait comme un chat qui vient de découvrir un pot de crème.

— J’attends, a-t-elle déclaré sur un ton autoritaire en tirant de nouveau sur la chaîne.

— Sur le banc, a ordonné Grayson en se tournant vers moi.

J’ai jeté un regard en direction d’Elle : son expression impassible était un peu effrayante. J’ai obéi. Ce serait humiliant mais rapide, et, je l’espérais, instructif. Une demi-douzaine de personnes m’avaient déjà dit que, puisque je travaillais au club, il était normal de comprendre comment nos clients prenaient leur pied.

Le premier coup a été relativement léger, mais il m’a quand même fait sursauter. Le deuxième a été plus rude, et j’ai retenu un gémissement. Pas question de donner à Grayson ou à Elle la satisfaction de me voir vulnérable. Le troisième coup a résonné violemment, et, eu égard aux murmures étouffés autour de moi, j’ai compris que j’avais un public. Ce n’était pas surprenant. Je n’avais jamais vu Grayson au club auparavant, et Elle n’était là que pour travailler, jamais pour participer. Et nul ne m’avait jamais vue prendre part à quoi que ce soit, ni comme soumise ni comme dominatrice, et encore moins les deux en une seule soirée.

Le sang m’est monté aux joues. J’avais le visage en feu. J’étais rouge de honte, en imaginant l’image que je devais donner, allongée sur le banc, la tête molle et pendante comme celle d’une poupée et les fesses nues, exposées à tous les regards. J’ai soudain été contente de porter cette jupe découpée ; je savais que, quoi qu’il arrive, Elle aurait exigé que je sois fessée cul nu. Que ce dernier soit exhibé ainsi était certes humiliant, mais moins que si j’avais dû relever ma jupe jusqu’à la taille et écarter les jambes, livrant ainsi à la vue de ceux qui s’approcheraient mon sexe intégralement épilé.

Le souffle de Grayson était chaud contre ma peau lorsqu’il s’est penché pour me parler à l’oreille.

— Essaie de lâcher prise, a-t-il conseillé. Laisse-toi aller. Ce sera plus facile.

Il m’a caressé les cheveux en reculant. C’était un geste simple mais plein de tendresse, qui m’a rappelé que nous étions deux partenaires non consentants dans cette histoire et que je ne me battais pas contre lui. J’essayais juste quelque chose de nouveau.

Les coups suivants ont été plus rythmés, et j’ai essayé de suivre son conseil et de me laisser aller à la sensation de sa paume contre ma peau. Les claques ont fini par se fondre les unes dans les autres, et leur impact a cessé d’être douloureux. C’était plutôt comme si ma peau était surchauffée. Après chacune, il me caressait doucement, comme s’il retenait la douleur dans la paume de sa main. J’ai commencé à comprendre quelle était la cadence de ses caresses et j’ai reculé chaque fois qu’il posait la main sur mon cul pour l’encourager à prolonger l’effleurement. J’ai remarqué aussi qu’en poussant en arrière pour me mettre au rythme de Grayson j’avais sans m’en rendre compte commencé à me frotter contre le rembourrage en cuir du banc.

Puis j’ai perdu le contrôle et j’ai crié lorsqu’une autre main, plus petite et plus froide, m’a fessée plus violemment. Elle. La main de Grayson s’y est rapidement substituée pour apaiser la brûlure.

La voix d’Elle était tranchante au creux de mon oreille.

— Pense à quel point il déteste ça, a-t-elle ordonné. Il ne le fait que pour me servir.

J’ai imaginé Elle à côté de Grayson, dirigeant tous ses coups. La frustration sur le visage du photographe tandis que ses instincts se combattaient et que sa compulsion à l’obéissance l’emportait sur tout le reste.

Je me suis brièvement sentie ivre en imaginant l’effet que cela me ferait si quelqu’un faisait la même chose pour moi. Comment je l’humilierais, le ferais souffrir, le dégraderais, tout en faisant attention à lui et en veillant à sa sécurité tout le temps.

— Oh, ai-je gémi, cette fois-ci de plaisir, lorsque Grayson a de nouveau abattu sa main sur mes fesses.

— Ça suffit, a ordonné Elle. Je ne veux pas qu’elle y prenne trop de plaisir. La nuit ne fait que commencer, et nous avons encore bien des surprises en réserve…

abonne2328 <ptitboutq03@gmail.com>

OceanofPDF.com