80 Notes de blanc
7. Blanche-Neige au bal
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BLANCHE-NEIGE AU BAL
LA VOITURE ROULAIT RAPIDEMENT EN DIRECTION DU NORD. LES OMBRES GRISES DE LA VILLE QUI SE DÉROULAIENT sous nos yeux ont fait place aux défilés ordonnés des maisons individuelles disposées au garde-à-vous derrière des jardinets bien entretenus et qui rythmaient notre trajet dans la banlieue londonienne.
Lorsque nous avions quitté le studio de Grayson, il faisait encore jour, mais, quand nous avons fini par sortir de la ville, il faisait nuit noire. Grayson conduisait, et Elle, assise sur le siège passager, somnolait. Je n’osais pas briser le silence assez inconfortable qui régnait. La radio diffusait doucement de la musique classique, et le doux ronronnement assourdi des mélodies nous berçait.
J’avais vu Grayson à Shadwell quelques jours aupara vant : il m’avait invitée à admirer les photos qu’il avait prises de Neil et de moi. Elles étaient très belles. Nos corps s’emboîtaient comme si nous ne faisions presque qu’un, et le reflet de la lumière sur nos peaux était envoûtant dans sa simplicité. Sur certains clichés, on ne voyait que ma main, qui semblait petite et fragile de nature, mais puissante une fois armée du martinet, et les courbes des fesses de Neil, qui se tendaient vers les longueurs de daim, comme une promesse de délices à venir.
Je me sentais encore un peu gênée du degré d’intimité dont j’avais fait preuve devant l’objectif, mais, quand je voyais la qualité du résultat, il me semblait puéril de me plaindre. Nous n’étions que des corps. Peau. Chair. L’émotion capturée par Grayson me paraissait très claire, mais elle était pourtant intangible. Une création de mon imagination. Je n’avais aucune prise sur la façon dont le photographe avait décidé d’interpréter l’emboîtement de nos corps, la courbe précise de mon poignet ou la bosse de la colonne vertébrale de Neil.
Lorsque j’avais essayé de discuter avec Neil après la séance pour vérifier que tout allait bien, il avait fait comme si tout cela n’avait aucune importance. Comme si être fouetté, nu, par une amie, pour un photographe célèbre, était d’une banalité à pleurer. J’avais le pressentiment qu’il me cachait quelque chose, mais je ne savais pas quoi. Peut-être était-il simplement embarrassé par le tour que la séance avait pris. J’avais honte de mon propre comportement. Il était sous ma responsabilité, et c’était sa première fois, mais j’étais tellement dans mon propre personnage que j’avais oublié de lui donner un mot de sécurité ou de vérifier qu’il savait ce qu’il faisait. La présence de Grayson, de son assistante, des projecteurs et de l’objectif avait donné à la scène des airs de mise en scène, comme s’il s’agissait d’un simple jeu. Mais je savais que pour moi, une fois le fouet en main, c’était bien plus que cela. Malgré le public, cela m’avait paru naturel. Plus naturel que la plupart des autres interactions que j’avais eues avec Neil. Si ce dernier pensait la même chose, il ne m’en a pas fait part. C’était plus facile de ne rien dire.
Nous avons contemplé les photos, puis Grayson m’a donné un CD sur lequel il avait gravé mes clichés préférés, avant de me faire visiter son appartement. Pour la première fois, j’ai été autorisée à découvrir la maison qui se tenait au-delà du studio photo et j’ai été surprise par l’ameublement et le style conventionnels de leur lieu de vie. Comme s’ils avaient tracé une frontière stricte entre leurs activités déviantes et leur vie de couple. J’ai découvert qu’en réalité je les connaissais très mal.
La seule chose qui m’a surprise, c’est la taille de la garde- robe d’Elle. Lorsqu’elle a fait coulisser les portes, j’ai découvert un coffre aux trésors de vêtements, de chaussures et d’accessoires, une grotte profonde de délices, de tissus assortis, de textures, de couleurs trop éclatantes, à côté d’un matériel effrayant qui m’était presque en totalité inconnu et que j’aurais été bien en peine d’utiliser correctement.
C’est là que Grayson m’avait invitée au bal et que nous avions décidé qu’Elle s’occuperait de ma tenue pour l’occasion.
— Ce bal n’a lieu qu’une fois par an. Il est unique, avait expliqué Elle, dont les lèvres écarlates s’étiraient dans un sourire sensuel.
— Il a un nom ?
— Non. On l’appelle « le bal ». On y célèbre tout ce que nous aimons et tout ce en quoi nous croyons. Les billets sont très difficiles à obtenir. La plupart des gens ne connaissent même pas son existence. Je suis certaine que ça va te plaire, Lily.
— Je l’espère.
— Je pense que tu es prête, avait-elle affirmé. Notre petite débutante coquine. Ce sera ton coming-out.
Cela avait l’air très formel, presque glamour, mais je savais qu’il valait mieux ne pas poser trop de questions. Ce monde dans lequel je me faisais peu à peu une place était peuplé de secrets à moitié chuchotés et de ténèbres dissimulées en pleine lumière. Ce n’était pas juste le plaisir physique qui m’attirait, mais aussi le sens du rituel et de la conspiration qui liait les participants dès l’instant où ils endossaient leur rôle et où ils franchissaient le rideau invisible qui séparait leur vie de tous les jours de l’empire des sens.
Je suis donc revenue chez Grayson le samedi suivant, plusieurs heures avant que nous nous mettions en route pour qu’Elle puisse m’habiller. Ce temps supplémentaire s’est révélé superflu puisque mon costume était très simple. Il s’agissait d’un long fourreau de soie grise qui me moulait comme une seconde peau, terminé par une courte traîne ornée de perles et en forme de larme, qui glissait lorsque je marchais.
— Une larme pour notre fille au tatouage en forme de larme, a expliqué Elle en fermant la discrète fermeture Éclair.
— Tu l’as fait faire pour moi ?
— Évidemment.
La robe aurait pu être portée dans d’autres circonstances, si elle n’avait pas été aussi décolletée devant et dans le dos. Le décolleté plongeait entre mes seins jusqu’au nombril, et derrière il dévoilait la naissance de mes fesses. J’étais quasiment nue au-dessus de la taille.
À ma grande surprise, pour compléter la tenue, Elle avait prévu des chaussures plates au lieu des talons vertigineux qu’elle adorait et que les dominatrices portaient toujours pour ce genre d’événements. Elle m’a tendu une paire de mules en soie grise rebrodée de perles, bordées de cuir. Elles étaient si confortables que j’avais l’impression de marcher pieds nus.
— Tu vas être debout toute la nuit, a expliqué Elle, et je sais que tu ne peux pas rester perchée sur des talons si longtemps.
Elle a reniflé, comme si c’était un grave défaut.
— Et puis de toute façon, a-t-elle ajouté, tu n’en as pas besoin. Tu es incroyable, Lily. Tu as ça dans le sang. Et tu as plus de pouvoir quand tu es toi-même.
J’avais les cheveux détachés, et, une fois qu’Elle a eu fini de les lisser, ils ont pesé sur mes épaules, raides comme ceux de Cléopâtre. Je portais une paire de longues boucles d’oreilles en perles, qui bougeaient et reflétaient la lumière lorsque je marchais.
Elle et Grayson avaient enfilé des uniformes militaires rouge et or assortis, qui les moulaient au millimètre, comme s’ils avaient été fabriqués sur mesure le matin même. Quelle que soit la relation qu’ils entretenaient en privé, Grayson ne l’accompagnait pas en tant que soumis. Pour le reste du monde, ils étaient des égaux. Des partenaires de perversion.
Londres était à présent loin derrière nous. La Saab vert foncé de Grayson roulait à toute allure sur les routes droites de campagne. J’ai repéré un panneau indiquant l’autoroute M25, ce qui m’a donné une idée de la distance que nous avions parcourue. Nous l’avons rapidement laissée derrière nous lorsque nous avons rejoint de vastes champs. Seule la lumière des phares transperçait la nuit, nous donnant des allures de train fantôme chassant un feu follet dans les ténèbres.
Nous avons rapidement rejoint l’horizon bas et nuageux, puis nous avons emprunté une route étroite à travers bois. Cinq minutes plus tard, nous sommes parvenus devant un haut portail en métal, où deux vigiles baraqués ont rayé notre nom d’une liste attachée à un porte-bloc avant de nous laisser entrer. Grayson a roulé sur quelques centaines de mètres, jusqu’à ce que les arbres finissent par faire place à une clairière au-delà de laquelle se dressait un imposant manoir, dont les contours brillamment illuminés se découpaient violemment sur le ciel nocturne.
Les voitures des invités étaient garées en demi-cercle devant l’immense demeure. Des valets en uniforme embauchés pour l’occasion prenaient les clés et emboîtaient les voitures dans un puzzle soigneusement organisé.
Elle s’était réveillée alors que nous approchions de la maison, alertée lorsque Grayson avait éteint la radio.
— Délicieux. Vraiment délicieux, a-t-elle remarqué en regardant le manoir qui nous surplombait.
On se serait cru dans une scène de Retour à Brideshead ou de n’importe quel film pornographique mettant en scène de riches Anglais. Aucun indice visible sur les folies et les excès dissimulés à l’intérieur.
Grayson a ouvert sa portière, et je l’ai imité. Il a laissé tourner le moteur tandis que le valet contournait la voiture, puis le photographe a émergé dans toute sa splendeur et a tendu les clés au jeune homme, qui lui a donné en échange une carte à jouer. Un as de cœur.
Elle est sortie de la voiture à son tour, lente et royale comme la reine perverse qu’elle était.
Je sentais le regard des autres invités, qui quittaient leurs voitures, posé sur nous tandis que nous gagnions les marches du perron. Leur paraissais-je déplacée ? Une ombre grise prise en sandwich entre ces deux aristocrates ?
Les portes étaient grandes ouvertes, et le rythme acéré de la musique techno résonnait à travers les pièces jusqu’à nous, comme un impétueux torrent de son.
Nous avons franchi le seuil et avancé sous une lumière aveuglante.
Dans l’immense entrée, une rangée de femmes aux seins nus, vêtues de toges romaines blanches et de ceintures argentées, coiffées de chignons stricts, se tenaient au pied de l’escalier, avec à la main des plateaux supportant des boissons. Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que certaines avaient de gros seins, alors que d’autres étaient beaucoup plus modestement pourvues. J’ai remarqué aussi, gorge serrée, que leurs mamelons avaient tous la même couleur argentée, assortie à leurs ceintures. Pendant un bref instant, l’esprit tourbillonnant, je me suis demandé à quoi je ressemblerais avec les mamelons peints de la sorte.
Lorsque nous avons dépassé les jeunes femmes, Grayson et Elle ont saisi chacun un verre de vin blanc, ou peut-être de champagne, et j’ai pris ce qui me paraissait être de l’eau, à moins que la vodka ou le gin ne soient servis ici dans de grands verres. Je regardais partout autour de moi avec curiosité, découvrant le décor, la maison, les invités, et rien n’aurait pu me surprendre à ce stade.
— Faisons le tour du propriétaire, a suggéré Grayson, en nous prenant toutes deux par la main. Explorons un peu avant de nous amuser.
— Le bal n’a pas toujours lieu ici ? ai-je demandé.
— Non. Il se déplace. Il a rarement lieu deux fois au même endroit, a répondu Elle.
Nous sommes entrés dans un salon circulaire, où les invités discutaient par petits groupes. Un flot indistinct de conversations allait et venait, accompagné du cliquetis des verres et du frottement doux des robes haute couture, du cuir et du latex, le tout sous l’éclat des lustres démodés.
Pour l’instant, tout était plutôt élégant et chic, et corres pondait assez à l’idée que je me faisais d’une fête bourgeoise, si l’on exceptait bien sûr les hôtesses à demi nues qui se tenaient en bas de l’escalier et l’assortiment élaboré de vêtements, qui ajoutait un étrange sentiment de provocation à tout le reste. Mais les autres invités avaient l’air assez banals, voire normaux, même si j’avais compris depuis longtemps que les couloirs du manoir étaient couverts de miroirs : la séduisante perversité était toujours à quelques centimètres, dissimulée sous la surface rassurante de la vie de tous les jours.
Une grande porte-fenêtre à l’extrémité du salon ouvrait sur un jardin qui s’étendait à perte de vue, illuminé par une rangée de vifs faisceaux lumineux, comme un spectacle de son et lumière. Des tentes de tailles différentes avaient été montées à intervalles réguliers sur la pelouse. Au-delà se dressait un petit bois, alors que les jardins de la demeure étaient protégés par un haut mur de brique surmonté de barbelés.
— Ah ! s’est exclamée Elle en désignant les tentes. Nos scènes pour ce soir.
Grayson a acquiescé calmement et a achevé son vin blanc, une expression d’anticipation avide sur le visage.
Nous nous tenions toujours près des portes-fenêtres lorsque j’ai senti que les conversations s’arrêtaient derrière nous. Nous nous sommes retournés.
Un homme grand, proche de la soixantaine, à l’abon dante chevelure blanche et aux lunettes à monture rouge, portant un smoking parfaitement taillé dont les revers renvoyaient un reflet acéré du lustre principal, a fait son entrée dans la pièce, la tête haute. La foule s’est effacée pour le laisser passer. Il était suivi par une jeune femme qui se tenait à deux pas derrière lui. Elle était attachée à une laisse accrochée à un collier noir qui enserrait son cou. Dans son autre main, l’homme tenait une canne en bois minutieusement sculptée, dont le pommeau avait la forme d’un crâne.
La femme était entièrement nue.
À l’exception d’une paire d’escarpins en léopard aux talons vertigineux. Et du collier autour de son cou, auquel pendait un petit cadenas doré.
Je ne pouvais pas détacher mes yeux d’elle. C’était la chose la plus belle que j’aie jamais vue. « Chose » était le mot exact. Sa beauté avait un aspect irréel et impossible, comme si elle avait été fabriquée en suivant des instructions précises et créée pour être exhibée en public, afin que nous autres, le commun des mortels, puissions prendre conscience de nos imperfections.
Son visage était un masque de beauté parfaite et sereine : des yeux verts et froids, des pommettes légèrement maquil lées afin de mettre en valeur leur finesse, des cheveux épais qui frôlaient ses épaules comme dans une parodie de publicité pour un shampoing, sublimes, libres et vivants. Des lèvres pulpeuses à l’arc de cupidon bien marqué et peintes en rouge, en harmonie avec le reste de son maquillage, fortes mais élégantes, et discrètes à la fois. Ses seins étaient haut perchés et fermes, et ils se balançaient doucement à chacun de ses pas, ses longues jambes étaient assurées en dépit de l’équilibre instable imposé par la hauteur de ses chaussures, ses cuisses étaient tendues et fortes comme une lanière de fouet, et ses chevilles étaient délicates et élégantes.
Tout le monde a dévisagé le couple, qui est passé sans prêter attention à quiconque.
Elle m’a frôlée quand ils se sont dirigés vers le jardin.
Son sexe était totalement épilé. Mais ce qui a excité mon imagination, c’est son tatouage.
Juste au-dessus de sa chatte, pile au milieu, était tatoué un code-barres à côté duquel était gravé le chiffre 1.
Était-ce un véritable tatouage ou quelque chose de temporaire, comme lorsque je portais un faux piercing dans le nez quand j’étais d’humeur rebelle ?
Mon instinct me disait qu’il était réel. Elle était marquée de manière permanente. Mais le couple avait déjà disparu dans l’obscurité du jardin, en direction de l’une des tentes, et je ne distinguais plus que la blancheur de son cul qui s’éloignait, invitant aux questions et à la luxure.
J’ai repris mon souffle.
— Ouah ! ai-je commenté. Elle est magnifique.
J’allais ajouter quelque chose d’inintéressant, poser des questions à Grayson et à Elle sur l’étonnant couple, mais Elle m’a interrompue.
— Ah, ce Thomas ! Pourquoi faut-il qu’il soit toujours aussi théâtral ?
Une cloche a retenti.
Elle avait un son léger et cristallin, pas du tout comme les cloches d’église que j’avais entendues auparavant.
— Les spectacles commencent, m’a annoncé Grayson. Tu vas adorer.
Elle s’était déjà avancée vers les portes-fenêtres qui s’étaient ouvertes d’elles-mêmes comme en réponse au son de la cloche.
Grayson m’a prise par la main et m’a entraînée dans le jardin.
L’air était tiède et doux, et empli de la fragrance de fleurs tropicales, alors que le jardin ne contenait rien d’autre qu’une pelouse et des arbres typiquement londoniens.
— D’où vient cette odeur ? ai-je demandé en inspirant profondément.
— Des braseros, je suppose, a répondu Grayson. Mais je n’en suis pas certain. Il y a toujours quelque chose de magique dans ces fêtes.
De hauts cylindres en verre, qui abritaient chacun une flamme vive, étaient disposés autour du patio et de la pelouse. Je suis restée quelques instants auprès de l’un d’eux et j’ai remarqué qu’ils exhalaient une vapeur légèrement parfumée.
— C’est ta première fois, toi aussi ? a demandé une voix posée derrière moi alors que je me demandais si les flammes étaient réelles.
De loin, le verre était invisible, et on avait l’impression de voir une dizaine de petits brasiers suspendus au-dessus de l’herbe, comme si la fête avait été interrompue par un dragon ou une bande de Vikings en maraude.
La voix appartenait à une femme grande et blonde, qui portait le costume rouge vif, bleu et doré de Wonder Woman. En y regardant de plus près, je me suis aperçue qu’en réalité elle était complètement nue : le costume était peint à même sa peau. Elle tenait un lasso dans une main et une longue perruque brune dans l’autre.
— Ça me grattait, a-t-elle expliqué lorsqu’elle a vu que j’avais les yeux fixés sur la perruque. Je cherche un pot de fleurs pour m’en débarrasser.
J’ai pouffé, et Grayson nous a fait taire toutes les deux.
— Je m’appelle Lauralynn, a-t-elle murmuré en entrant dans la première tente, où elle a jeté la perruque derrière un des piliers.
— Lil…, ai-je commencé à répondre, la dernière voyelle m’échappant alors que je restais bouche bée devant le spectacle qui s’offrait à nous.
Nous étions dans une forêt.
La tente était emplie d’arbres imposants. Chacun d’eux avait des branches noueuses et tordues, comme s’il avait des milliers d’années et que ses racines s’enfonçaient profondément dans la terre.
Au fur et à mesure que mes yeux s’habituaient à la pénombre, j’ai découvert que les branches tordues des arbres n’étaient pas en bois. Certaines étaient humaines. Chaque arbre portait, ligoté, un être humain nu. Certains étaient suspendus entre les branches comme des toiles d’araignée. D’autres étaient attachés à la base du tronc, comme s’ils faisaient partie de lui et qu’ils étaient mêlés à son essence et à ses racines. D’autres encore pendaient au bout des branches, comme des fruits. Au centre de la tente se tenait un arbre qui n’était pas enraciné mais attaché au plafond de la tente par des cordes qui l’encerclaient de partout avant de se perdre dans le sol, comme des racines. Ligotés à la base de l’arbre se tenaient un homme et une femme, enlacés. La corde partait d’eux et rejoignait tout le reste. Elle liait, tordait, connectait, joignait… Grâce à elle, la forêt était entière. Une.
Sur le plafond, en lettres lumineuses s’étalait le mot « Terre », qui surmontait la phrase : « Ce qui nous contraint nous libère. »
— Ouah ! a commenté Lauralynn. Profond.
J’aurais pu rester là et contempler cette forêt de cordes pour l’éternité. Elle avait quelque chose d’apaisant. Les visages des hommes et des femmes nus et ligotés étaient radieux et impassibles. Ils ressemblaient à des anges terrestres.
Mais j’ai aperçu le manteau rouge de Grayson se diriger vers la sortie et je me suis précipitée à sa suite. Elle devait certainement être loin devant nous, et je ne voulais rien rater.
Dans la tente suivante se tenait un grand lac avec un projecteur en plein milieu. Il avait l’air complètement vide. Pas une vague n’en ridait la surface, mais je pouvais voir que Grayson et Lauralynn, comme les autres invités, étaient penchés sur l’eau et semblaient captivés par ce qu’ils voyaient.
Je me suis approchée des rochers qui bordaient le lac, reconnaissante à Elle d’avoir pensé à me donner un bracelet, auquel je pouvais fixer la traîne afin de ne pas l’abîmer.
Sous la surface du lac se tenaient douze hommes. Ils étaient tous blonds, jeunes, de taille et de stature similaires. Ils étaient disposés comme un cadran d’horloge, et leurs têtes pointaient vers le milieu. Seuls leurs torses étaient nus. À partir des hanches, ils étaient recouverts d’une substance blanche et transparente, qui bougeait dans l’eau comme des algues. Leurs yeux étaient clos, et, pendant un instant effrayant, j’ai cru qu’ils étaient morts et que nous contemplions un cimetière sous-marin empli de cadavres magnifiques. Mais mes yeux ont été attirés vers le centre du lac, et j’ai oublié tout le reste. Au milieu, sous l’eau, se tenait l’une des plus belles femmes que j’aie jamais vues. Sa peau était si pâle qu’elle semblait transparente, et ses pommettes et ses sourcils si acérés qu’ils en paraissaient presque extraterrestres. Ses cheveux d’un blond très clair tombaient sur ses épaules et s’étalaient comme les serpents sur la tête de Méduse.
Elle était dans les bras d’une autre femme, beaucoup plus forte, qui avait des cheveux courts et bruns, et une poitrine pratiquement plate. Ses hanches étaient étroites comme celles d’un homme, mais sa taille avait la finesse de celle d’une femme. Autour de ses cuisses était fixé un harnais blanc d’où pendait un gode.
La vision qu’elles offraient était si frappante que tous les occupants de la pièce s’étaient tus. Le silence s’était répandu comme une vague.
Puis une voix de femme à l’accent russe s’est déversée des enceintes.
— Je m’appelle Luba, a dit la voix.
Au même moment, l’eau s’est agitée. Les corps en ont surgi sur des plates-formes qui, une fois parvenues à la surface, se sont emboîtées les unes dans les autres, formant un plateau solide comme la glace.
La femme aux cheveux sombres a mis Luba sur ses pieds, et elles ont commencé à danser. Autour d’elles, les hommes ont pirouetté et se sont balancés, comme pour vénérer les deux femmes. Les costumes blancs que j’avais pris pour des algues sous l’eau sont devenus des plumes qui brillaient dans la pénombre du projecteur. C’étaient des oiseaux. Des cygnes. C’était une version érotique du Lac des cygnes, et les deux femmes au centre interprétaient une danse de mort.
Alors que la chorégraphie semblait parvenir à son terme, Luba était étendue, comme inanimée, dans les bras de l’autre femme, qui avait serré les mains autour de son cou dans une étreinte violente, et toutes deux tournaient et virevoltaient. Au moment où la musique est arrivée aux dernières mesures, la femme brune a plongé son gode dans le sexe de Luba qui est immédiatement revenue à la vie. Les deux femmes se sont embrassées passionnément. Puis les plates-formes se sont remises en marche, se sont séparées et ont plongé de nouveau dans l’eau avec les danseurs, qui ont retrouvé leur immobilité initiale.
La foule médusée a applaudi à tout rompre. Le projecteur s’est éteint, et un message s’est allumé au plafond, comme dans l’autre tente. Celui-ci disait : « Eau » et en dessous : « Ce qui nous noie nous nourrit. »
J’ai entendu le spectacle suivant avant même de mettre les pieds dans la tente. Par-dessus le bruissement des costumes et le murmure assourdi des invités qui commentaient ce que nous venions de voir, nous avons clairement entendu le bruit de personnes qui baisaient. Des gémissements essoufflés, des cris étouffés, le hurlement haut perché d’une femme en train de jouir et le grognement plus grave d’un homme en proie à l’orgasme, le bruit des corps frappant l’un contre l’autre, le frôlement des peaux, des râles qui mêlaient souffrance et plaisir dans une parfaite unité.
Ce que j’ai vu, cependant, ne correspondait pas à ce à quoi je m’attendais. Au lieu d’une orgie ordinaire avec des gens sur des lits, les couples étaient attachés au plafond et copulaient en l’air. Ils portaient tous une paire d’ailes, et leur baise était à la fois joyeuse et frénétique, et plus animale qu’humaine. La pièce sentait le sexe, et, pour la première fois de la soirée, j’ai senti poindre de l’intérêt en réponse aux seins et aux sexes nus exhibés devant nous. Les autres spectacles avaient l’air tellement irréels qu’il m’avait été impossible de m’identifier aux participants. J’avais ressenti de la curiosité mais pas d’excitation, comme lorsqu’on regarde des sculptures ou des photographies de nus. Mais, en présence d’hommes et de femmes qui baisaient avec autant d’ardeur, je sentais mes tétons durcir et ma chatte s’humidifier.
— Oh putain ! a commenté Lauralynn, qui avait de nou veau fait son apparition à mes côtés. Ils ne sont attachés à rien.
J’ai levé les yeux. L’un des membres de chaque couple, celui qui avait des ailes plus grandes, colorées en pourpre vif, en nuances de bordeaux ou en vert mousse profond, était bien attaché au plafond, mais l’homme ou la femme qu’il ou elle tenait entre ses bras était libre de toute entrave, et s’en remettait complètement à son partenaire. Ceux qui n’étaient pas harnachés portaient des ailes aux couleurs pastel, aux nuances diverses de blanc perle, de rose layette et de crème.
— Des séraphins déchus, a murmuré Lauralynn. Qui sont sauvés par leurs démons. Génial !
Quelqu’un l’a fait taire : Thomas, l’homme au smoking avec la femme enchaînée.
Malgré leur position pour le moins précaire, aucun des « séraphins » n’avait l’air effrayé.
Au plafond, on pouvait lire : « Air » et en dessous : « Ce qui nous fait chuter nous élève. »
— Il ne reste plus que le feu, a commenté joyeusement Lauralynn en ignorant le regard noir de Thomas.
Je me suis rappelé que Liana m’avait parlé un jour de jeux avec le feu. Elle avait dit que c’était comme une étreinte chaude. Mais je n’étais pas préparée à ce qui suivait.
J’ai fait un pas dans la tente et j’ai été plongée dans des ténèbres et un silence absolus. Comme si tout le monde avait disparu et que j’étais seule dans le néant.
— Lauralynn ? ai-je appelé à voix basse. Grayson ?
Pas de réponse.
Puis une main douce s’est glissée dans la mienne, et une voix de femme m’a demandé :
— N’ayez pas peur. Voulez-vous venir voir ma maîtresse ?
J’ai acquiescé avant de me rendre compte que l’obscurité qui régnait dans la pièce rendait cette forme de communication inopérante.
— D’accord, ai-je répondu d’une voix hésitante.
La main m’a conduite, à travers la pièce, vers ce qui avait l’air d’être, du peu que je distinguais, une alcôve avec un lit. Sur ce dernier, je devinais à peine la silhouette de quelqu’un. Une femme. Elle avait l’air de porter une espèce de masque, et seules la peau pâle de ses joues et la forme de sa bouche étaient visibles dans l’obscurité.
— Vous devez enlever votre robe, a-t-elle dit. (Sa voix chaude et chaleureuse inspirait confiance.) Et attacher vos cheveux.
On a déposé un élastique dans ma main, puis les deux femmes m’ont aidée à m’étendre sur le lit, où je suis restée immobile, à plat ventre et détendue, appréciant la douceur du tissu sur mes seins et mes jambes nus.
De la chaleur a envahi la pièce. Puis elle s’est faite plus intense, et j’ai entendu près de moi le bruit d’une flamme qu’on allume. La chaleur a encore augmenté lorsque la flamme a fouetté mon corps avant de disparaître si vite que, lorsque j’ai sursauté, il n’y avait déjà plus rien. Une autre vague de chaleur a roulé sur mon dos lorsque la femme a fait passer sa baguette enflammée au-dessus de mes fesses et de mon dos sans toucher ma peau.
Son souffle était doux lorsqu’elle s’est penchée et a mur muré au creux de mon oreille :
— Y a-t-il une forme qui vous plaise particulièrement ?
J’ai répondu sans avoir le temps de réfléchir.
— Une larme.
Quelque chose de frais a parcouru ma peau. Puis la baguette a de nouveau frappé mon épiderme, et j’ai inspiré violemment lorsque le produit inflammable qu’elle y avait déposé s’est embrasé, créant un motif en forme de larme. Le dessin s’est éteint aussitôt, assez vite pour que je ne sois pas brûlée. Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine, et j’étais envahie par un sentiment de bonheur intense, comme si tous mes soucis avaient été consumés par le feu.
Je me suis effondrée sur le lit et j’ai entendu la flamme s’éteindre. Le silence s’est de nouveau abattu sur l’alcôve. Les femmes m’ont laissé le temps de me reprendre puis elles m’ont aidée à me relever et à me rhabiller.
— Je n’y vois rien, ai-je dit quand elles m’ont reconduite dans la salle complètement obscure.
— Suivez les flammes, ont-elles répondu d’une même voix.
Toutes les secondes, un invité s’enflammait dans un autre coin de la tente, et j’ai trouvé mon chemin lentement, guidée par les bougies vivantes.
Le plafond s’est illuminé, et une autre phrase est apparue : « Feu » et en dessous : « Ce qui nous consume nous éclaire. »
Lauralynn m’attendait devant la sortie de la tente.
— Lily, c’est bien ça ?
J’ai acquiescé, à la fois pour dire que je la reconnaissais et qu’elle ne se trompait pas.
— J’espère que ça ne t’ennuie pas que je reste avec toi. Mon partenaire habituel m’a fait faux bond, et je pense qu’on va bien s’entendre toutes les deux.
Elle souriait comme le chat de Cheshire. Avec ses bottines lacées rouges à très hauts talons, la seule partie de son costume qui n’était pas peinte, elle faisait presque trente centimètres de plus que moi dans mes mules en soie, et mes yeux étaient juste au niveau de ses seins et des anneaux dorés qui ornaient ses tétons. Un minuscule rubis décorait chacun d’eux, et je me suis demandé si elle portait ces bijoux parce qu’ils étaient assortis à son costume ou tout le temps.
— Pas de problème, ai-je répondu. J’ai l’impression que j’ai perdu mes amis, moi aussi.
Grayson et Elle avaient disparu depuis longtemps.
— Est-ce que les spectacles sont terminés ? ai-je demandé.
Ils avaient été formidables, mais j’attendais quelque chose de plus. Comme un apogée.
— Il reste le cinquième élément, a répondu Lauralynn. Dans la tente du milieu, je suppose.
C’était la tente la plus grande de toutes, et elle était plantée en plein milieu des quatre autres. Cependant, avant que Lauralynn la montre du doigt, je n’avais pas remarqué que nous avions suivi un chemin circulaire et qu’il nous restait le centre à découvrir.
— C’est quoi, le cinquième élément ? ai-je demandé en essayant de me rappeler le peu de philosophie que j’avais étudié à la fac.
Je me souvenais uniquement du film avec Bruce Willis.
— C’est l’éther. Tout le reste, a expliqué Lauralynn. L’énergie qui mène le monde. Je me demande ce qu’ils ont fait avec ça. Allons voir.
Elle s’est précipitée en avant, et je me suis hâtée pour rester à sa hauteur en admirant son cul. Lauralynn était très belle elle aussi, mais, avec ses membres épais et son sourire éclatant, elle avait l’air beaucoup plus réelle que la danseuse, Luba, ou la femme aux chaussures en léopard que Thomas promenait avec lui.
La dernière tente était une salle de jeu. Elle et Grayson y étaient déjà. Grayson, ai-je constaté avec surprise, dominait pour l’occasion. Il était en train de fouetter l’un des sublimes danseurs en costume de cygne. L’homme était attaché au plafond. Seuls ses orteils reposaient sur le sol, afin qu’il puisse se soutenir en toute sécurité. Ses bras étaient tendus au-dessus de sa tête et ses poignets liés.
Ils étaient tous deux dans leur monde, et c’était captivant à voir. Grayson avait ôté sa chemise, et sa veste militaire rouge était ouverte, dévoilant son torse en nage. Il faisait pleuvoir des coups sur la peau de l’autre homme sur un rythme parfaitement hypnotique.
— Tu es surprise, n’est-ce pas ? a demandé Elle qui s’était matérialisée à mes côtés.
— Oui.
J’ai acquiescé sans quitter des yeux le danseur et ses muscles, qui sursautaient à chaque impact.
— Il faut toujours s’attendre à l’inattendu, a renchéri Elle. Les gens ne sont jamais aussi sûrs de leurs désirs que ce qu’ils montrent au premier abord. Les dynamiques changent. Maintenant, a-t-elle ajouté, je pense que c’est à ton tour.
J’ai suivi son regard à travers la foule, jusqu’à la horde de danseurs. L’un avait les yeux bandés, un autre était agenouillé, les poignets menottés devant lui. Un autre encore était assis sur une chaise, les jambes largement écartées, les chevilles ligotées aux pieds de la chaise. Il avait une très belle queue, qui reposait sur une de ses cuisses.
Chacun d’eux portait un panneau dans les mains ou épinglé sur son front. L’homme assis portait un panneau qui disait : « Mangez-moi. » Celui de l’homme aux yeux bandés disait : « Frappez-moi. » Et celui dont les poignets étaient menottés : « Obligez-moi à supplier. »
— Ouah ! ai-je commenté. J’ai l’impression d’être Alice au pays des merveilles.
Elle a ri, et c’était un son de plaisir pur, en totale harmonie avec le bonheur général et la tonalité de cette fête. La pièce était faiblement éclairée et meublée de tout ce qu’on pouvait imaginer : des couvertures en soie et des tapis de fourrure aux lits de clous et aux canapés en cuir dur. Partout autour de moi, les invités se livraient à leurs fantasmes à la fois les plus sombres et les plus légers, dans un environnement où tout était normal et où, pour la première fois de ma vie, je me sentais complètement libre.
— Puis-je ? ai-je demandé à l’homme aux yeux bandés en saisissant le martinet qu’il tenait entre ses mains.
Il était fait de corde, pliée en lanières de longueurs égales puis attachées entre elles de manière à former un fouet lourd mais extraordinairement doux. Mais il ne serait pas doux sur sa peau, ai-je songé.
— Bien sûr, maîtresse, a-t-il répondu avec un grand sourire.
Le reste de la pièce a disparu lorsque j’ai commencé à frapper. D’abord gentiment, pour l’échauffer. Puis plus fort.
— C’est une vraie salope maso, celui-là, a commenté Elle. Tu peux vraiment te lâcher.
Elle avait raison. Plus je le frappais violemment, plus son corps se tordait de plaisir, et, quand je me suis vraiment laissée aller, il a gémi, ravi.
J’ai fait courir ma main sur sa peau, caressant son flanc et la courbe de son cul, puis je me suis penchée vers lui :
— Lève la main si c’est trop, d’accord ? ai-je murmuré au creux de son oreille.
Il a acquiescé, et j’ai remarqué qu’il bandait dur. Je me suis penchée et j’ai caressé son sexe aussi, passant mes ongles sur toute la longueur de sa queue et sur son gland avant de serrer violemment ses couilles. Une goutte de liquide pré-éjaculatoire a jailli de son sexe ; je l’ai recueillie sur le bout de mon doigt et je l’ai étalée sur ses lèvres. Puis j’ai tiré sa tête en arrière et je l’ai embrassé sauvagement.
La plupart des dominatrices n’aiment pas toucher leurs soumis, et certainement pas d’une manière sexuelle, mais pas moi. Je peux être cruelle, mais j’aime savoir que je leur apporte du plaisir. Cela ne m’avait pas fait des amies parmi les copines dominatrices d’Elle au club. J’évitais de dominer devant elles, parce que je savais que j’étais différente. Je voulais sentir une connexion avec la personne que je torturais, ressentir de l’affection pour elle. Je ne voulais pas qu’elle s’humilie aussi facilement avec moi qu’avec n’importe quelle femme portant une combinaison en latex et des talons hauts, juste parce qu’elle voulait être traitée comme une merde.
Mais ici, cependant, sur la dernière scène de cette étrange célébration de la sensualité sous un plafond qui procla mait : « Amour, Perversion, Sexe, Magie », j’avais l’impression que je pouvais faire tout ce que je voulais.
J’ai pivoté cependant, lorsque j’ai entendu un sifflement désapprobateur en provenance de l’endroit où se tenait Elle.
C’était Neil.
Il avait l’air effondré. Sa bouche était tordue, et ses yeux exprimaient une profonde déception.
Je me suis pétrifiée et j’ai laissé tomber le martinet artisanal. L’homme aux yeux bandés était penché vers moi, il attendait que je le réconforte ou que je lui fasse comprendre ce que je comptais faire ensuite. Par compassion et par instinct, je lui ai caressé le bras pour l’apaiser.
Neil m’a regardée avoir ce dernier geste de tendresse pour le danseur puis a quitté la tente à toute allure. J’ai essayé de lui courir après, mais la pièce était pleine de corps, de meubles et de serveurs à moitié nus portant des cocktails sur des plateaux ; le temps que je traverse la moitié de la pièce, Neil avait disparu.
Je suis retournée sur mes pas pour retrouver Elle et lui demander ce qui se passait, et pourquoi diable ils avaient invité Neil sans m’en parler. Je l’ai trouvée agenouillée entre les jambes du danseur assis qui portait les mots : « Mangez-moi » ; elle lui taillait une pipe. Ses lèvres rouges allaient et venaient sur sa queue, laissant derrière elle un sillage de rouge à lèvres.
Elle à genoux.
Neil me fuyant.
Moi lui courant après.
Tout était sens dessus dessous. J’étais déchirée. D’un côté, le bal m’avait rendue heureuse et m’avait exaltée, en me permettant de vivre mes désirs, mais la réaction de Neil avait tout effacé. Était-il choqué et dégoûté, ou seulement jaloux ? Je ne savais que penser.
C’est Lauralynn qui m’a ramenée chez moi au final.
— Allez, viens, a-t-elle dit après avoir assisté à la scène. Je ne me sens pas vraiment d’humeur à faire la fête, moi non plus.
— Quelqu’un te manque ? ai-je demandé, par pure politesse.
Mon esprit fonctionnait à toute allure pour tenter de comprendre ce qui se passait.
— Oui.
Elle avait l’air peu sûre d’elle, ce qui jurait avec son attitude.
— Le mec avec qui je sors… Et pourtant, d’habitude, je n’aime pas les hommes. Je ne sais pas ce qui se passe. L’amour, peut-être ? a-t-elle ajouté. Tu ne peux pas compter dessus, mais tu peux compter sur lui pour te prendre par surprise.
J’ai failli refuser qu’elle me raccompagne lorsque j’ai vu que j’allais devoir monter sur une moto. Une machine noire et élégante, qui promettait du danger à chaque virage. Mais c’était ça ou attendre Grayson et Elle, et je ne voulais pas leur parler tant que je n’aurais pas eu une discussion avec Neil. J’ai enfilé le casque que m’a tendu Lauralynn et je me suis juchée sur la moto derrière elle. Elle m’avait prêté son jean aussi, pour me protéger contre le froid. Elle chevauchait sa bécane, nue à partir de la taille et seulement vêtue d’un blouson en cuir et des bottes en cuir rouge.
Habillées ainsi, on avait toutes les chances de se faire arrêter, mais nous sommes arrivées à Dalston sans incident. Lauralynn s’est même arrêtée dans une station-service pour prendre de l’essence et elle a pris un plaisir particulier à l’expression de l’employé de nuit qui essayait manifestement de deviner si sa culotte bleue était peinte ou non.
C’était presque l’aube lorsque nous nous sommes arrêtées devant mon appartement. La moto nous avait empêchées de parler, et j’avais passé tout le trajet à penser à Neil en pleurant.
Lauralynn m’a donné son numéro de téléphone lorsque je l’ai remerciée de m’avoir ramenée.
— Passe-moi un coup de fil, a-t-elle ordonné avec son accent américain à couper au couteau. Vraiment. Tu as l’air d’avoir besoin de parler.
J’ai acquiescé et prononcé quelques mots reconnaissants. À ce stade, je ne pouvais en dire plus.
Une autre journée s’est écoulée, et la nuit était tombée de nouveau lorsque je me suis réveillée.
Neil n’avait pas appelé. Il n’a pas décroché lorsque je lui ai téléphoné. Je lui ai laissé un message : « Il faut qu’on parle. Je ne sais pas ce que tu as cru quand tu m’as vue avec le mec au bal, mais ce n’était pas ça. Appelle-moi. »
Je ne savais même pas ce qui s’était vraiment passé cette nuit-là. Ni ce que Neil avait imaginé.
Mais il m’a rappelée, quelques minutes seulement après que je lui ai laissé le message. Et nous avons décidé de nous voir.
— La première fois, l’autre jour, chez le photographe, c’était un jeu, a expliqué Neil. C’était sympa, léger… et spécial. C’étaient toi et moi.
— Tu as aimé ça ? ai-je demandé. Le martinet ?
Il a acquiescé.
Nous étions dans les entrailles sombres et enfumées d’un club de SoHo, juste derrière Shaftesbury Avenue, dont Neil était devenu membre après avoir reçu une énième promotion. Je n’aurais jamais cru que Neil était du genre à appartenir à un club, encore moins à en choisir un dans lequel les volutes de fumée pendaient du plafond bas comme un rideau de nicotine semi-permanent. Leonard et moi avions plusieurs fois bu des verres dans des clubs plus à la mode dans le même quartier, mais cet endroit, qui n’avait même pas d’enseigne, juste un interphone moche à l’entrée, donnait l’impression de venir directement des années 1950, jusqu’à la barbe naissante et à l’indifférence totale des deux barmans. Mais c’était un bar confortable et intime, le genre d’endroit où l’on pouvait révéler et garder des secrets.
Neil était décidément plein de surprises.
Il a levé les yeux vers moi.
— Oui, Lily, a-t-il affirmé sans détourner le regard. Beau coup. Tu sais que j’ai toujours éprouvé quelque chose pour toi. Je t’ai toujours désirée. J’ai même pensé que j’étais amoureux de toi.
J’ai fait un geste pour le réduire au silence, mais il a continué.
— Laisse-moi finir s’il te plaît.
J’ai baissé la main.
— Chaque fois que je te voyais avec un autre homme, j’avais l’impression de mourir. J’étais jaloux, jaloux à en crever, et j’ai commencé à penser que tu étais hors de ma portée, que tu ne verrais jamais en moi autre chose qu’un ami ou un frère, jamais un homme et amant potentiel.
J’ai voulu de nouveau dire quelque chose, mais son expression désespérée m’a conseillé de rester silencieuse.
— Tu t’en es sûrement aperçue. Tu as bien vu que je vous tournais autour à Liana et à toi, toujours disponible, comme un chiot, a-t-il poursuivi.
— Je pensais que tu draguais Liana, ai-je répondu.
C’était un mensonge. Je savais très bien qu’il me courait après. Je m’en étais rendu compte dès le moment où l’on nous avait présentés.
— Non.
— Je suis désolée.
— Mais on ne peut pas plus combattre les lois de l’attraction que les marées, a commenté Neil. Et je continuais à espérer qu’un jour tu te lasserais des autres, que tu ne te laisserais plus influencer par l’inconséquence de Liana et que tu apprécierais ma banalité. Tu es la première personne de la fac avec qui j’ai repris contact quand je suis arrivé à Londres. J’en avais rien à cirer des autres.
— Je suis flattée.
— Tu te souviens du lendemain du jour où tu t’es fait tatouer, à Brighton ?
— Oui.
— J’étais choqué, mais en même temps j’ai adoré. J’ai trouvé qu’il était sublime et osé, oui, évidemment, mais surtout qu’il collait parfaitement à ta délicieuse personnalité, à ce talent inné que tu as de surprendre les autres, tes amis. Ce tatouage sur ton visage était inévitable. Comme si tout dans ta vie avait mené à lui. Comme s’il était prédestiné.
— Peut-être, ai-je opiné.
— Il m’arrivait de penser à toi, la nuit, dans mon lit, lorsque tu étais à quelques mètres de moi, et je n’imaginais rien d’autre que ce tatouage, Lily.
— Oh !
— Je n’ai jamais eu que toi en tête et ce jour-là, chez ton photographe, Grayson, j’ai eu l’impression que tu m’ouvrais la porte d’un autre monde.
Je me suis demandé s’il évoquait l’intimité que nous avions partagée en étant photographiés nus et dans des positions explicites, ou la façon dont j’avais rapidement pris le contrôle lorsque Grayson avait suggéré que je le domine et que j’avais découvert qu’il était étonnamment disposé à se soumettre à mes pulsions et à mes désirs.
— C’était une séance photo, Neil. Un jeu pour l’objectif. Il ne faut pas y projeter de sentiments.
Au moment où les mots ont franchi mes lèvres, j’aurais voulu les rattraper. Je n’avais pas fait semblant. Cela avait été beaucoup plus que cela pour moi.
— Je sais, a-t-il répondu. Tu ne peux pas imaginer com bien de jours et de nuits j’ai passés à imaginer que je vivais un truc comme ça avec toi. Ça m’obsédait depuis que je savais que tu travaillais dans ce club et que j’avais compris ce qui s’y tramait. Je ne suis pas stupide, Lily ; je sais me servir d’Internet. Je me demandais si tu étais comme ça, si tu faisais plus que vendre les billets d’entrée, mais je n’en ai été certain que lorsque tu m’as fouetté. Pendant les trois ans que j’ai passés à Brighton, coucher avec toi était l’ambition de mes journées. Ou devrais-je dire de mes nuits ? J’essayais de visualiser ce moment, ce que je ressentirais, comment ça se passerait, ce que tu ressentirais, mais jamais au grand jamais je n’aurais cru que ça se passerait comme ça.
— Tu veux dire… avec moi qui contrôle tout ? ai-je avancé, consciente que la conversation avait glissé sur un terrain dangereux.
— Pas seulement ça…
Il a hésité.
— Quoi ?
— C’est… la façon dont je… j’ai réagi.
Il bafouillait, à la recherche du mot juste, comme si c’était une question de vie ou de mort.
— Je t’ai embarrassé ? ai-je demandé.
— C’est ça, le problème, a-t-il répondu. Pas du tout. J’avais l’impression que tu me contrôlais, que tu m’utilisais, que tu jouais avec moi et avec mon corps. Avec mon esprit aussi. Et plus ça allait, plus je voulais que ça aille encore plus loin. Mais ça s’est arrêté très vite, dès que Grayson a eu les photos qu’il voulait. Je voulais continuer, mais je ne pouvais pas te le dire. J’avais peur que tu ne ressentes pas la même chose. Et ça n’est jamais arrivé avec les autres filles, même si, je dois te l’avouer, il n’y en a pas eu beaucoup avant toi. À partir du moment où tu m’as donné le premier coup et où ta voix est devenue rauque et que tu m’as donné le premier ordre, j’ai senti quelque chose s’éveiller au fond de moi. Quelque chose qui avait toujours été là, mais qui était soigneusement caché. Ça m’a fait peur. Je ne pensais pas réagir de cette manière. C’est difficile à expliquer. C’était comme si nos rôles avaient été inversés et qu’une fois le premier choc passé j’en voulais plus et que j’acceptais mentalement que ce soit bien. Je me sentais partagé, je nageais dans le désir tout en mourant d’envie de me laisser faire, de perdre le contrôle.
J’ai soupiré. Avais-je eu raison de dévoiler ma nature réelle à quelqu’un qui avait été un ami ? Avais-je ouvert la boîte de Pandore ?
— Au bal, a continué Neil, je t’ai vue jouer avec les autres. Tu étais lumineuse. Et je mourais d’envie d’être l’un de ces hommes attachés qui attendaient que tu les touches et, si tu m’avais remarqué, je serais tombé à genoux et je me serais porté volontaire pour devenir ton esclave, ton chien, et accepter tout ce que tu voulais bien me faire, même si c’était humiliant et dégradant, pour faire partie de ta vie, Lily. Je voulais que tu me possèdes, même si une partie de moi se révolte à cette seule idée.
» Mais c’est alors que je t’ai vue l’embrasser. L’autre homme. Et c’est quelque chose que tu ne m’as jamais donné. Je ne pouvais plus regarder. C’est pour ça que j’ai fui, Lily. J’ai eu l’impression que je ne savais plus qui j’étais. Je ne savais plus si je voulais que tu me frappes ou que tu me fasses l’amour. Je ne savais plus ce que je voulais. Je ne sais pas ce que je veux. Et ça me fait peur.
Il a détourné le regard, le visage sincèrement perplexe. Je comprenais qu’il était déchiré entre ses sentiments pour moi et les instincts de soumission que j’avais éveillés. J’avais l’impression d’avoir ouvert par mégarde une porte et que Neil ne savait plus s’il devait ou non la refermer.
— Qu’est-ce que tu veux que je réponde à ça ?
J’étais en colère après lui à présent. Et après moi.
Leonard.
Dagur.
Grayson.
Elle.
Pourquoi la vie était-elle devenue si compliquée ?
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