80 Notes de blanc

Vina Jackson · Chapitre 2 sur 16

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80 Notes de blanc

2. Les feux de la nuit

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LES FEUX DE LA NUIT

 

LE LIT ÉTAIT TROP ÉTROIT, ET, EN SE PENCHANT SUR LE CÔTÉ POUR ATTRAPER SON PANTALON, IL A ENTRAÎNÉ AVEC lui la couverture, ce qui m’a découverte. La froideur du matin a interrompu ma rêverie. Ses épaules étaient très poilues, ce qui m’a surprise. Comment pouvait bien s’appeler ce mec ?

Peter ? Mark ? Impossible de m’en souvenir même si ma vie en dépendait. Il avait un prénom banal, à l’image de sa façon de baiser. Je me suis rappelé qu’il s’était endormi tout de suite après avoir rapidement joui et que j’avais été obligée de me caresser pour atteindre l’orgasme.

David.

Voilà.

— Une cigarette ? m’a-t-il proposé en en allumant une.

— Non, merci.

Nous nous étions dragués pendant plusieurs semaines dans le pub de Cambridge Circus dans lequel nous avions tous les deux nos habitudes. La veille au soir, il m’avait eue à l’usure, et j’avais accepté de le suivre dans l’appartement dans lequel il vivait en colocation à Hackney. Sa performance tiède avait peut-être été une réponse à mon manque d’enthousiasme évident.

Je n’étais même pas certaine qu’il me plaise. La vie lon donienne me poussait à faire des choses irrationnelles, et c’était la dernière d’une longue série d’erreurs. Après quelques baisers maladroits dans le noir une fois la porte refermée derrière nous, nous nous étions déshabillés, et j’avais rapidement compris que David espérait me sauter sans utiliser de protection. J’avais fermement insisté pour qu’il mette un préservatif. L’idiot n’en avait ni dans sa chambre ni ailleurs. Heureusement, j’en avais un, caché au fond de mon sac. Il avait trouvé très excitant qu’une femme en transporte dans son sac à main, et son érection avait tout de suite pris des proportions intéressantes. Hélas, cela avait été de courte durée !

Alors qu’il fumait avec arrogance sans se préoccuper de moi, j’ai décidé qu’il était temps de tirer un trait sur cette expérience plus que médiocre. Je me suis levée en silence, ai ramassé mes affaires et commencé à m’habiller.

— Tu ne veux pas te doucher et prendre le petit déjeuner avec moi ? a demandé David.

— Pas vraiment, non.

J’habitais à Londres depuis quelque temps et je menais la vie indépendante dont j’avais toujours rêvé. Je n’étais pas plus heureuse pour autant. Après l’obtention de mon diplôme, j’avais décidé de ne pas retourner chez mes parents et de passer l’été à Brighton. Liana avait fait le même choix, et ma décision n’était pas étrangère à la sienne.

Neil avait pris le large, décidé à se concentrer pendant quelques mois sur sa recherche d’emploi. Il avait même trouvé quelqu’un à qui sous-louer sa chambre, un étudiant en informatique qui passait son temps à jouer sur Internet et quittait rarement sa chambre.

À ma grande surprise, mes parents n’avaient pas protesté quand je leur avais annoncé que je ne rentrais pas ; ils avaient même proposé de me donner de l’argent afin que je puisse profiter des six mois suivants pour voir venir. J’ai pensé que, depuis trois ans, ils étaient habitués à mon absence et qu’ils n’étaient guère impatients de retrouver leur fille tatouée.

Liana et Nick sortaient ensemble depuis plus d’un an, et, à la fin de l’été, Liana a décidé d’emménager chez lui. Je n’avais plus les moyens de payer le loyer de l’appartement que nous partagions depuis si longtemps et je n’avais ni l’envie ni l’énergie de faire passer des entretiens à d’éventuels colocataires pour partager les lieux et me permettre de joindre les deux bouts. Ce seraient certainement des étudiants de première ou de deuxième année, qui se révéleraient aussi débiles que je l’étais à leur âge et avec qui je n’aurais rien en commun.

J’ai fini par déménager à Londres. Mon tour était venu de me frotter aux lumières de la ville. Une cousine éloignée m’avait prêté son canapé dans son logement de Mill Hill pendant un temps, mais vivre en banlieue grevait mon budget et ne convenait pas à mon esprit aventureux. J’ai trouvé un emploi de serveuse à temps partiel puis une colocation à Dalston.

Avec mon diplôme en littérature, j’espérais trouver un job dans une librairie, mais je me suis vite aperçue qu’il y avait mille candidatures par emploi et que mon tatouage ne m’aidait pas vraiment.

Le vrai problème, c’est que je ne savais pas du tout quoi faire de ma vie. Je n’avais jamais été particulièrement ambitieuse ni assurée. L’amour n’avait jamais croisé mon chemin, et je finissais par penser que je serais de toute façon incapable de le reconnaître s’il pointait le bout de son nez. Le grand, le vrai. Les hommes avec lesquels je sortais étaient très décevants, et l’intimité était une chose fugace et bien trop souvent illusoire. Bienvenue dans la vraie vie, Lily !

Je n’ai pas perdu Liana de vue : nous nous rendions visite quand nous le pouvions et nous nous téléphonions régulièrement. Cependant, je voyais émerger le côté obscur de sa personnalité, auquel j’avais déjà été confrontée lors de sa première rencontre avec Nick. Je l’ai observée de loin, un peu mal à l’aise, tandis que ses nouveaux amis l’introduisaient dans un monde étonnant, où l’on pratiquait le BDSM et d’autres activités à propos desquelles elle avait du mal à se confier.

Lors d’une de ses visites à Londres, elle m’a autorisée à l’accompagner, elle et son compagnon, un mec plus âgé avec un goût peu sûr pour le cuir, à une soirée. Je les ai suivis dans un club souterrain de l’autre côté du vieux Smithfield Market, où il n’y avait apparemment presque pas de limites à ce qui était permis.

Liana n’avait pas voulu me dire quel était le dress code de rigueur, et je ne l’ai découvert que lorsqu’elle a ôté son manteau. Elle portait une combinaison en dentelle entièrement transparente et aucun sous-vêtement. Ses tétons pointaient tellement sous le tissu que l’hôtesse à la porte, qui semblait bien la connaître, lui a suggéré de servir de portemanteau. Elle arborait aussi des gants noirs et un nœud papillon dans un étrange tissu que je n’avais jamais vu auparavant, mais qui semblait avoir les faveurs de la plupart des participants.

C’était du latex, m’a expliqué Liana, et j’en ai découvert bien davantage lorsque, poussée par la curiosité, j’ai suivi mon amie et son compagnon tout de cuir vêtu vers le bar. Sur la piste de danse, une troupe de femmes à l’air pas commode portait exactement ce genre de tissu.

J’ai rapidement oublié le latex lorsque j’ai posé le regard sur les hommes qui accompagnaient ces femmes. L’une d’entre elles tenait un homme en laisse, recroquevillé à ses pieds comme un chien. Un autre homme faisait la queue au bar. Il n’était vêtu que d’un string, dont le triangle rose couvrait son sexe. L’une des femmes lui a demandé pourquoi il mettait autant de temps à leur apporter leurs boissons. Je l’ai alors vue, horrifiée, lever quelque chose qu’elle tenait à la main et lui en cingler les fesses pour le presser.

— C’est quoi, ce putain d’endroit ? ai-je demandé à Liana.

— Ça va te plaire, a-t-elle répondu. Fais-moi confiance.

Au fur et à mesure que la soirée avançait, j’ai été témoin de comportements de plus en plus étranges. Liana a passé la majeure partie de son temps sur la piste de danse, et, livrée à moi-même, je suis allée jeter un œil dans la partie qu’elle appelait le « donjon ». J’y ai vu des hommes et des femmes étalés sur des meubles, à des degrés divers de nudité, chacun ayant un partenaire qui semblait le torturer d’une manière ou d’une autre. Un homme vêtu d’un kilt en cuir fessait à mains nues une femme qui gémissait à en réveiller les morts.

J’avais l’impression d’être en plein film d’horreur. Je voyais des choses que je ne voulais pas voir, mais j’étais cependant incapable de tourner les talons. Une partie de moi ressentait une étrange connexion avec les gens dans le donjon. Les scènes auxquelles j’assistais ne m’excitaient pas particulièrement, mais elles éveillaient mon intérêt. Au grand amusement de Liana, je lui ai demandé d’y retourner le week-end suivant, puis encore celui d’après.

J’étais étrangement fascinée par la diversité des pratiques de ce club, qui allaient du bizarre au trash. Je n’avais aucune envie de participer, préférant satisfaire mon côté voyeur. Je restais à la périphérie des activités, ce qui a éveillé la curiosité de l’une des tenancières du club. Quelques semaines plus tard, elle m’a proposé un job à mi-temps : tenir le vestiaire, et d’autres bricoles deux ou trois nuits par semaine.

— On dirait que tu observes tout et que tu prends des notes dans ta tête, a-t-elle remarqué. C’est bien. On aura peut-être besoin d’une chroniqueuse un jour.

C’était une femme imposante, qui portait ce soir-là une combinaison intégrale en latex rouge. Ses longs cheveux bruns flottaient le long de son dos et glissaient sur la surface brillante de son costume. Elle était toute en courbes, ses jambes fortes moulées dans le vêtement et mises en valeur par ses talons vertigineux. C’était elle la maîtresse de cérémonie ce soir, et elle allait de groupe en groupe, encourageant, suggérant, motivant, la voix rauque et basse, apaisante pour les uns et cinglante pour l’équipe qu’elle dirigeait comme s’ils étaient ses marionnettes. Tout le monde l’appelait « Elle », et il paraissait dangereux de chercher à connaître son véritable prénom.

Abasourdie et admirative devant tant d’assurance, j’ai immé dia tement accepté sa proposition.

— Il va falloir que tu t’habilles autrement, cela dit, a-t-elle remarqué.

Je ne possédais aucune tenue fétichiste, ce qui était le dress code du club, et je me contentais d’emprunter une robe noire à Liana.

— Je n’ai rien d’adéquat, ai-je répondu, désolée.

— Pas de souci, m’a-t-elle rassurée en me regardant de bas en haut comme pour évaluer mes (petites) mensurations. On va trouver quelque chose qui t’ira très bien. Tu as la peau si pâle, et j’adore tes cheveux.

J’étais l’une des rares filles de ma connaissance à n’avoir jamais coupé mes cheveux. Ils étaient d’un noir de jais et descendaient jusqu’à ma taille puisque je n’y avais pas touché depuis le début de mon adolescence.

J’avais trouvé un job comme vendeuse dans une boutique d’instruments de musique sur Denmark Street, le vieux Tin Pan Alley de Londres, juste à côté de Charing Cross. La musique avait toujours été l’une de mes passions, peut-être même la seule. J’avais pris des leçons de violoncelle pendant une dizaine d’années et j’avais appris la guitare toute seule, même si, pour une raison que je ne m’expliquais pas, je n’avais pas joué une note depuis que j’avais quitté la maison. La boutique vendait et louait du matériel de musique et des partitions.

Entre cet emploi et les nuits au club, pour la première fois, j’arrivais à subvenir à mes besoins. Non pas que j’aie des goûts dispendieux ou un train de vie coûteux. Je n’ai pas regretté la perte de mon temps libre : les deux activités me plaisaient et formaient un agréable contraste. J’avais l’impression de vivre dans deux mondes différents, et ma vie n’en était que plus intéressante.

Londres offrait une forêt de possibilités, et je voulais en explorer chaque branche. Je voulais de la musique à fond sous le feu des projecteurs, être seule dans la foule et faire partie d’une multitude qui ne pensait à rien, pique-niquer à Regent’s Park, à Hyde Park ou à Hackney Downs, déambuler pendant des heures à Brick Lane ou dans les dédales des marchés de Camden, me soûler à Hoxton et méditer au petit matin sur les pentes de Primrose Hill, acheter des légumes exotiques au marché de Brixton, de la viande halal à Southall et des pâtisseries cacher à Golders Green.

Mais, avant toute chose, je me suis offert un autre tatouage, plus grand, sur l’épaule droite : un paysage multicolore d’orchidées sauvages. Je me suis fait percer les oreilles, que j’ai ornées d’une profusion de petits anneaux métalliques. Il m’arrivait parfois de porter un faux anneau dans le nez et un rouge à lèvres rouge foncé pour parfaire mon look gothique.

La Lily de Londres était née.

Je ne pouvais pas savoir que les violons saboteraient mes plans si savamment improvisés.

Je travaillais dans la boutique de Denmark Street depuis trois mois lorsque, peu de temps après l’ouverture à 10 heures du matin, un homme entre deux âges, plutôt mignon, à l’air sérieux – et étrangement détaché –, est entré et a posé des questions sur la location de violons.

Nous en avions, mais, comme notre clientèle était plus intéressée par les guitares électriques et les basses, ils n’étaient pas en évidence dans la devanture mais rangés dans un meuble vitré derrière le comptoir.

L’homme semblait un peu anxieux, comme s’il avait peur de ne pas être au bon endroit, mais il m’a fait un grand sourire chaleureux lorsque je lui ai montré du doigt la grande vitrine derrière moi en lui confirmant que nous ne nous contentions pas de vendre des instruments, que nous en louions aussi.

Avec les hommes, mon premier mouvement est de regar der leurs mains : je décèle les musiciens à des kilomètres. Ce n’en était pas un, même si ses doigts étaient suffisamment longs et fins. Je me suis demandé ce qu’il faisait dans la vie, mais c’était un peu tôt pour poser la question, ai-je songé en déverrouillant la vitrine avec une des clés du gros trousseau que nous gardions accroché à la caisse.

Il m’a expliqué que le violon qu’il voulait louer n’était pas pour lui, ce qui a confirmé qu’il n’était pas musicien, et il m’a poliment demandé si j’en jouais. L’amie pour qui il cherchait un instrument jouait de la musique classique. J’ai répondu que j’étais plutôt une nana rock’n roll, ce qui lui a arraché un maigre sourire.

Lorsque je lui ai tendu l’un de nos instruments, il l’a saisi avec précaution, l’a presque soupesé et a contemplé avec fascination la façon dont l’éclairage de la boutique se reflétait sur la couleur ambrée du bois avant de faire courir ses doigts avec sensualité sur le coffre, comme s’il s’agissait d’une femme.

Je n’ai pas pu m’empêcher de frissonner. Aucun homme ne m’avait jamais caressée comme il caressait le violon, et je me suis soudain sentie à la fois excitée et jalouse. Il a brièvement interrompu son examen et levé les yeux vers moi. Nos regards se sont croisés. J’ai eu l’impression qu’il voyait à travers mes vêtements. Il a semblé pensif un instant, comme s’il se posait des questions sur mon corps nu. J’ai rougi et détourné le regard.

La fugace connexion que nous avions partagée a été rompue, et il a reporté son attention sur l’instrument. Il m’a annoncé qu’il voulait le louer, et je me suis affairée avec la paperasse et les calculs.

Il a rempli les formulaires et a payé la caution et la loca tion par carte bleue. Il s’appelait Dominik.

Je l’ai regardé quitter la boutique à grandes enjambées et gagner la rue venteuse dans laquelle il a rapidement disparu, avalé par la foule.

Cette nuit-là, dans ma petite chambre de l’appartement dans lequel je vivais en colocation, je me suis allongée, seule. J’avais froid, mais j’avais la flemme de me lever pour monter le chauffage. Je songeais sans cesse à la femme pour qui Dominik avait loué le violon, et mon imagination cavalcadait dans toutes les directions. Je ne comprenais pas pourquoi j’étais si agitée. Pourquoi une rencontre si insignifiante suscitait-elle de telles réactions chez moi ?

J’ai fait des rêves étranges cette nuit-là. Mais pas de cauchemars.

David, qui travaillait pour un gros cabinet comptable non loin de la boutique de Denmark Street, m’a appelée le lendemain matin. Il voulait que nous sortions ensemble. J’ai sèchement décliné. C’était comme si cette brève rencontre avec un parfait inconnu avait ouvert dans mon esprit une porte vers de nouvelles possibilités, une vie différente. C’était complètement absurde, me suis-je morigénée, mais je le ressentais ainsi. Je n’avais aucune idée de ce que serait l’étape suivante.

C’est arrivé lorsque le deuxième violon a croisé mon chemin.

Après ma rencontre avec l’énigmatique Dominik, j’ai passé plusieurs semaines immergée dans la musique. J’ai rendu visite à mes parents, comme je le faisais de temps en temps pour maintenir les apparences, et j’ai profité de l’occasion pour récupérer ma vieille guitare et quelques boîtes de LP et de CD, que j’avais laissées dans ma chambre, des disques sur lesquels j’avais chanté et dansé pendant mon adolescence, dans un isolement sublime, avant de ne plus comprendre ce que j’avais bien pu leur trouver une fois partie pour Brighton et la fac.

C’était pareil que de se remettre en selle : mes accords étaient rouillés mais pas trop affreux, même si je ne savais plus jouer correctement qu’une dizaine de morceaux. Mais la musique d’Alice Cooper, de Kiss, de Free, d’Iron Maiden, de Def Leppard et de tous mes anciens préférés était une véritable joie pour mes oreilles. J’ai refait connaissance avec leur musique puissante, que j’écoutais au casque pour ne pas déranger mes colocataires.

Les nuits où je ne travaillais pas au club, je rentrais précipitamment du boulot et je passais des soirées entières dans ma chambre à écouter la musique perdue de ma jeunesse. Je n’avais jamais vraiment aimé le punk, mais, à présent que je les écoutais d’une oreille neuve, je découvrais un intérêt tout nouveau aux chansons des Clash, de Jam et des autres.

Je communiais de nouveau avec la musique, et c’était un sentiment sacré. J’avais l’impression d’avoir retrouvé quelque chose que j’avais perdu depuis une éternité.

Dominik a rendu le violon un jour où je ne travaillais pas, une quinzaine de jours plus tard. Je ne l’ai plus jamais revu. C’était peut-être mieux ainsi.

C’était un samedi après-midi gris, et Jonno, l’un des employés de la boutique, et moi-même étions impatients de fermer. La journée avait été très désagréable : il avait bruiné sans discontinuer, et les clients avaient été rares mais pénibles, indécis ou grossiers.

Un homme est entré, et nous avons tous deux soupiré, agacés – nous ne pourrions certainement pas fermer avant un bon quart d’heure, le temps de nous occuper de lui. Jonno l’a ignoré et a gagné le sous-sol, me laissant me débrouiller avec lui.

C’était un homme d’une bonne quarantaine d’années, brun et mélancolique. Il portait une veste en velours marron et un jean propre et droit, une tenue qui avait l’air faite pour lui. Il tenait un étui à violon noir et abîmé sous un bras.

Je n’avais jamais été impressionnée par la toile vierge des visages des hommes jeunes. Les hommes plus âgés étaient différents : leurs traits permettaient parfois de deviner quelle vie ils avaient menée. Comme si leurs expériences et leurs émotions les avaient façonnés, rajoutant une couche supplémentaire de séduction. Ils n’étaient pas tous comme cela, évidemment. Je n’avais, par exemple, jamais été attirée par mes professeurs ni par les brillants conférenciers de l’université. Mais cet homme était différent. Son visage était un livre dans lequel j’avais envie de me plonger, un mélange fascinant de chagrin et de magnétisme animal, qui m’a prise par surprise et frappée à l’estomac.

Il m’a regardée, interrogateur, et j’ai senti ses yeux se poser sur mon tatouage. Ce n’était pas un regard désapprobateur, comme c’était souvent le cas avec les gens plus âgés, mais plutôt légèrement amusé et un peu fasciné.

— On m’a dit que vous achetiez des instruments d’occa sion. Une boutique plus bas dans la rue me l’a confirmé.

Il a posé l’étui à violon qu’il avait en main sur le comptoir en verre derrière lequel je me tenais.

— C’est vrai, ai-je répondu. Mais seuls les gérants sont à même de le faire, et aucun n’est là aujourd’hui. Vous allez devoir repasser.

— Oh !

Il n’a pas bougé.

Il pouvait certainement attendre lundi. Il n’avait pas l’air d’avoir un besoin urgent d’argent.

— Je peux y jeter un coup d’œil si vous voulez et vous donner mon avis. Je peux même l’évaluer approximativement, même si je ne peux pas vous garantir que mes patrons vous le prendront, ai-je proposé.

— Ce n’est pas une question d’argent, a répondu l’homme. Je veux juste lui trouver un nouveau propriétaire. Quelqu’un qui prendra plaisir à en jouer. Ce violon appartenait à ma femme.

— Votre femme ?

— Elle est décédée il y a peu.

— Je suis désolée.

— Je serais même heureux de le donner, si c’est à quelqu’un qui prendra plaisir à en jouer, a-t-il poursuivi, presque sur un ton d’excuse.

— C’est une idée très gentille. Revenez la semaine pro chaine. Je suis certaine qu’on trouvera un terrain d’entente.

Il s’apprêtait à reprendre l’étui qu’il avait posé sur le comptoir, mais je me suis penchée en avant, m’en suis emparée et l’ai ouvert. Le violon était en bon état. Ce n’était pas une antiquité mais un joli instrument bien entretenu.

— Je suis sûre qu’on lui trouvera un acheteur, ai-je affirmé.

Il s’est visiblement détendu.

— Ce serait bien.

Je lui ai rendu l’étui.

Nos doigts se sont frôlés. Sa peau était tiède et éton namment douce.

— Je m’appelle Lily.

— Leonard.

Il est revenu la semaine suivante et s’est mis d’accord sur un prix raisonnable avec l’un de mes patrons. Tous deux ont eu l’air satisfaits de la transaction. Un peu moins de quinze jours plus tard, j’ai vendu le violon avec un petit bénéfice à une jeune étudiante qui entrait en première année au Royal College of Music.

Leonard avait dû remplir des papiers pour vendre son violon, et j’étais donc en possession de son adresse mail. Une fois l’instrument vendu, j’ai pensé que ce serait sympa de ma part de le tenir au courant. Je savais que cela lui ferait plaisir. C’est ainsi que nous avons entamé une correspondance.

Au départ, nous parlions surtout de musique. Ce qu’il aimait, ce que je n’aimais pas. Nous échangions des souvenirs de morceaux et même de chansons – j’avais été surprise de découvrir qu’il en connaissait un véritable rayon côté rock’n roll, même si nous n’étions pas d’accord sur les Clash, que j’appréciais depuis peu, mais que Leonard méprisait.

Il n’accordait pas grand intérêt non plus au heavy metal sous toutes ses formes, ce qui était le sujet de discussions passionnées que nous appréciions tous deux, même si sa façon de conclure systématiquement en disant que je comprendrais mieux ses goûts et que je me rangerais à son avis quand je serais plus âgée m’agaçait prodigieusement.

Il nous arrivait parfois de nous écrire dix fois par jour, et j’ai vite pris l’habitude de me précipiter sur ma boîte mail dès mon réveil pour y trouver le dernier message de Leonard, qu’il envoyait en général aux alentours de minuit. C’était un homme d’habitudes.

Nous évitions soigneusement certains sujets : sa défunte femme et les circonstances de sa mort, nos vies sexuelles, la raison pour laquelle nous nous entendions si bien, l’étrangeté de notre rapprochement ou nos vingt ans d’écart.

Mais, même si nous les contournions soigneusement, le cercle concentrique de ce que nous passions sous silence s’est resserré, et chaque mail est devenu plus chargé de sens que le précédent. Bien que ni l’un ni l’autre ne le mentionne, nous étions tous deux très conscients de ce qui planait au-dessus de nous. Nous savions que, si nous voulions continuer à discuter ainsi, nous devions nous revoir en chair et en os, pour la première fois depuis qu’il avait quitté la boutique en laissant derrière lui le violon de sa femme sans penser que nous nous reverrions un jour, comme on aurait pu s’y attendre dans un monde normal.

Leonard voyageait beaucoup. Il travaillait dans l’exportation de marchandises, un domaine auquel je ne comprenais rien malgré ses nombreuses explications. Il s’absentait au moins une semaine par mois. Notre correspondance ne s’interrompait pas pour autant, mais se chargeait alors d’une certaine urgence : sa solitude perçait dans les mots décousus qu’il écrivait dans l’obscurité des chambres d’hôtel étrangères et dans l’anonymat des salons d’aéroport. Il n’était pourtant pas triste : la description des gens qu’il croisait dans son travail ou des particularités des villes qu’il traversait était toujours pleine d’humour.

Notre solitude nous rapprochait.

Nos mails se croisaient au-dessus du vide électronique.

« On pourrait peut-être prendre un café ensemble ? Ce serait sympa de pouvoir discuter plus longuement sans être interrompus. »

« Je serai à Londres la semaine prochaine. Ça te dirait qu’on se revoie enfin ? »

Il était dans la chambre sans âme d’un hôtel Marriott quelque part dans l’Ouest américain, et j’étais dans le sous-sol de la boutique de Denmark Street. Nous avons appuyé sur « Envoyer » en même temps.

La vie est parfois une étrange suite de coïncidences.

Dix jours plus tard, nous avions choisi une date et un endroit, le bar d’un grand hôtel international près de Marble Arch. Il m’avait fait remarquer que dans un pub le bruit nuirait à la conversation.

Je n’avais dit à personne que j’avais rendez-vous avec Leonard. Certainement pas à Jonno ni à Neil avec qui je discutais de loin en loin. Je l’avais même caché à Liana, à qui je téléphonais souvent, ne serait-ce que pour constater à quel point nos vies avaient emprunté des chemins très différents. J’avais gardé secrètes notre rencontre et notre correspondance. Je savais que Neil désapprouverait, que Jonno me taquinerait et que Liana ne comprendrait pas. Elle aurait trouvé que notre écart d’âge était merveilleusement décadent, mais aurait pensé que Leonard était trop raison‐ nable et pas assez charismatique pour elle, toujours attirée par les extrêmes.

Après avoir passé dix bonnes minutes à considérer avec perplexité ma garde-robe en me demandant ce que je devais mettre pour aller boire un verre avec un homme deux fois plus âgé que moi dans un hôtel du centre de Londres, j’ai décidé de rester moi-même. J’ai enfilé un jean noir, une paire de bottines plates et un gilet bleu pâle pour lutter contre l’air frais. Le col était très échancré et dévoilait l’orchidée tatouée sur mon épaule.

Ce n’était pas le moment d’essayer d’être ce que je n’étais pas ou de porter une robe de cocktail pour tenter de paraître vingt-huit ans au lieu de vingt et un. Je voulais que Leonard soit bien conscient de la situation et de notre différence d’âge.

Pour Liana, s’habiller était un rituel. Elle choisissait ses vêtements en fonction de la douceur du tissu et de la façon dont celui-ci s’enroulait autour de son corps. Elle m’avait avoué un jour que le shopping était pour elle une expérience sexuelle.

Pour moi, c’était une corvée. Malgré mes penchants gothiques, j’avais toujours l’impression d’être déplacée, comme si je n’avais pas encore découvert quelle était ma place dans le monde et comme si je ne savais pas quelle peau enfiler lorsque je sortais de chez moi. De manière étonnante, je me sentais à ma place dans ma tenue en latex au club fétichiste. Au moins, là-bas, je savais exactement quel rôle j’étais censée jouer, et les règles sur la tenue à adopter étaient parfaitement claires.

Aller boire un verre avec Leonard était une autre histoire. Il n’y avait pas de règles.

Quand je suis arrivée, il était déjà assis sur un tabouret haut tout au bout du long comptoir en acajou poli. Il ne m’avait pas vue entrer et il était penché en avant, les coudes sur le comptoir. Il tapait sur son smartphone avec un air très concentré. Il portait un pantalon de costume et une chemise blanche dont il avait roulé les manches, comme s’il sortait tout juste d’une réunion importante. Sa veste était accrochée au dossier de son tabouret.

Ses cheveux poivre et sel étaient ondulés, et il les portait juste un peu trop longs pour un homme de son âge. Ce n’était pas de l’affectation de sa part, juste une façon de montrer qu’il n’accordait aucune importance aux conventions ou à la mode et qu’il était bien dans sa peau. Le coin de sa bouche était toujours légèrement relevé, et je ne savais pas s’il s’agissait de l’esquisse d’un sourire ou si c’était sa manière de considérer la vie, avec toujours une pointe d’ironie. Une impression de paix se dégageait de lui, et je me suis sentie bien.

C’est sa vie, ai-je songé. Des bars d’hôtels et des mails. Je me suis vaguement demandé combien de femmes il fré quentait de cette manière. Je n’étais certainement pas la seule. Avait-il des rendez-vous tous les soirs de la semaine avec des inconnues rencontrées dans les boutiques ou sur Internet pour se distraire de la solitude de son métier ?

Il a levé son verre et a bu une gorgée. Un gin tonic, ai-je compris en voyant la petite bouteille de Schweppes à côté de lui. Zéro. Son verre était plein de glaçons, et j’ai pensé que le bout de ses doigts devait être glacé.

Il a fini par lever les yeux. Il m’a souri.

— Lily, a-t-il dit. Je suis ravi de te voir.

Il a rangé son téléphone dans la poche de sa veste, a glissé de son siège et a posé légèrement sa main sur mon bras. Je me suis penchée pour lui faire la bise.

— Assieds-toi, a-t-il ajouté en rapprochant le siège à côté du sien. Qu’est-ce que tu veux boire ?

Il avait à peine tourné la tête vers la barmaid que cette dernière a accouru.

— Un whisky sour, ai-je commandé avec une assurance que j’étais loin de ressentir.

J’ai ignoré le regard que la serveuse a jeté à Leonard en lui demandant s’il désirait boire autre chose. Elle l’a appelé « chéri », et sa main a frôlé trop longtemps la sienne quand elle lui a rendu la monnaie.

En entendant ma commande, Leonard a haussé un sourcil et réprimé un sourire. Je ne savais même pas ce qu’était un whisky sour. J’avais entendu Liana en commander un une fois, alors qu’elle sortait avec un étudiant de troisième année qu’elle voulait impressionner à sa manière personnelle et nonchalante. Une cerise rouge flottait sur le breuvage, et je me rappelais à quel point la bouche de Liana était sensuelle lorsqu’elle s’était refermée sur le fruit qu’elle avait happé. L’étudiant était cuit.

J’espérais pouvoir l’imiter, mais, quand le cocktail est arrivé, j’étais trop timide pour essayer d’être sexy. Je me suis contentée de laisser flotter la cerise comme une bouée perdue.

Nos genoux se sont frôlés quand je me suis juchée sur le tabouret. Je me sentais toute petite sur ce genre de chaises, comme une enfant dont les pieds se trouvent à cinquante centimètres du sol. Leonard mesurait plus d’un mètre quatre-vingts et il était confortablement installé.

— Tu préfères qu’on s’assoie sur un des canapés ? a-t-il poliment demandé pendant que je gigotais sans parvenir à m’installer correctement.

— Si tu veux, ai-je répondu jovialement, tout en regardant les canapés avec anxiété.

Deux énormes monstres en cuir délimitaient le coin bar, séparés par une élégante table basse de la taille d’une petite île.

Leonard a saisi sa veste et l’a pliée sur son bras. J’ai perdu l’équilibre en essayant de descendre du tabouret, et il m’a rattrapée par le coude alors que j’étais sur le point de tomber sur lui.

— Tu n’es pas habituée au whisky ? a-t-il demandé en me remettant sur pied.

— Je ne suis pas habituée aux tabourets hauts, ai-je rétorqué. Je préfère être assise plus près du sol.

Il y a eu un instant de gêne quand, une fois devant les canapés, nous avons compris que nous ne pouvions nous asseoir ni aux deux bouts d’un canapé ni sur deux canapés différents : nous nous serions trouvés si éloignés l’un de l’autre que nous aurions dû crier pour nous parler ou agiter nos bras comme des sémaphores. Nous étions obligés de nous installer l’un à côté de l’autre, et les coussins nous poussaient encore plus près, nous obligeant presque à nous enlacer comme un véritable couple.

Sous cet angle, je pouvais étudier son profil. Une mâchoire carrée, pas un brin de barbe et une coupure récente due au rasage, sur laquelle j’ai soudain eu envie de presser mes lèvres. Une pointe de gris saupoudrait la mèche de cheveux derrière son oreille et celle qui tombait sur son front. J’ai songé qu’il était plus vieux que le père de Liana. Ses parents l’avaient eue alors qu’ils n’étaient encore qu’adolescents. J’étais ravie que mes parents m’aient eue tard. Mon propre père avait presque soixante ans, ce qui m’empêchait de le comparer à Leonard.

— C’était comment l’Amérique ? ai-je demandé.

— Bien. Mais voyager est moins glamour que ça en a l’air. Les chambres des chaînes d’hôtels sont les mêmes partout.

Nous avons discuté de choses et d’autres, et il m’a interrogée sur ma vie à Londres. Il m’a demandé comment une fille qui avait grandi dans une banlieue du Berkshire avait fini dans une boutique d’instruments de musique. J’ai fini par me détendre et par lui raconter des choses que je n’avais jamais dites à personne.

Leonard était une oreille attentive. Cela me changeait agréa blement de tous les hommes avec lesquels j’étais sortie et qui parlaient d’eux sans arrêt. Je savais que c’était en partie ma faute : j’encourageais les autres à s’exprimer afin de détourner leur attention de moi, mais c’était agréable de parler de moi à quelqu’un que cela intéressait. La véritable moi. Ni la vilaine fille que j’étais extérieurement ni la gentille fille qui était cachée dessous, mais la totale : Lily. C’était la première personne à ne me poser aucune question sur mes tatouages. Rien ne m’agaçait davantage que de m’entendre demander ce que signifiait mon tatouage en forme de larme et pourquoi je me l’étais fait faire.

Je me suis aperçue après coup, un peu honteuse, qu’il n’avait quasiment pas parlé de la soirée, sauf pour me poser des questions. J’avais monopolisé la parole.

Lorsque nous nous sommes séparés, j’ai vaguement songé qu’il allait me demander de monter dans une chambre réservée à l’avance pour coucher avec moi. Mais il a proposé de me raccompagner jusqu’au métro. Il a d’abord suggéré de me payer un taxi, mais j’ai répondu que j’aimais arpenter la ville de nuit ; aussi m’a-t-il accompagnée jusqu’à Tottenham Court Road. Là, il m’a fait la bise en posant une main légère sur ma taille.

Je lui ai fait un signe de la main tout en m’éloignant d’un pas vif. La soirée m’avait laissée plus légère, comme si un poids avait été ôté de mes épaules. J’avais enfin rencontré quelqu’un qui me comprenait.

Je lui ai envoyé un mail dès que je suis rentrée chez moi. Si j’attendais un peu, j’avais peur de ne pas avoir le courage de le faire.

« C’était très sympa de te voir. On remet ça rapidement ? »

Il ne restait à Londres que deux jours de plus, aussi nous sommes-nous vus le lendemain soir. Cette fois-ci, il m’a emmenée dîner à Chinatown, et nous avons mangé des travers de porc caramélisés et des algues frites dans un restaurant à l’angle de Newport Place et de Lisle Street. Nous sommes restés là bien après que tous les autres clients sont partis, et les serveurs avaient l’air sur le point de nous mettre dehors. Une fois épuisé le très long menu, nous avons commandé bière sur bière.

Après la troisième ou quatrième (où était-ce la cinquième ?) Asahi, j’étais à la fois joyeuse et déprimée. Leonard n’allait pas tarder à prendre un vol vers l’étranger, et j’allais me retrouver seule avec ma petite vie londonienne. Il ne partait que pour une semaine, pour une conférence à Berlin. Mais nos diffé rences et le fait que notre étrange relation soit tout sauf consommée faisaient de Leonard un papillon dans la paume de ma main. Si je fermais les yeux, je risquais de découvrir en les rouvrant qu’il avait disparu à jamais. Cette pensée me filait le bourdon.

Deux biscuits de chance accompagnaient l’addition. Le sien était vide. Le mien disait : « Arrêtez de chercher. »

— Qu’est-ce que ça veut dire ? ai-je demandé.

— Que les serveurs ne nous aiment pas, a-t-il répondu en riant. Tu n’es pas superstitieuse, hein, raisonnable made moiselle Lily ?

— Je ne suis pas très superstitieuse. Mais je ne suis pas toujours raisonnable non plus.

J’ai froissé le petit bout de papier et sa prédiction en italique, et je l’ai fourré dans mon sac.

Il faisait froid quand nous sommes sortis dans la ruelle étroite ornée de drapeaux rouges et de lanternes qui brillaient dans les ténèbres. J’ai enfoui le cou dans le col de mon blouson.

Il ne portait pas de manteau et il a enfoncé ses mains dans les poches de son jean pour se réchauffer.

Je me suis penchée vers lui et j’ai pris sa main dans la mienne.

— On y va ? ai-je demandé en descendant du trottoir en tenant sa main, comme si ce geste ne signifiait rien du tout.

Nous avons traversé ainsi SoHo, au milieu des sex-shops, des bars et des boîtes bruyantes. Je me suis brièvement demandé ce que dirait Liana lorsque je lui parlerais enfin de Leonard. Jusque-là, je garderais cet instant, et cette main, précieu sement, comme un secret.

Il s’est raidi lorsque je l’ai embrassé.

— Oh, Lily ! a-t-il dit en reculant. Je ne peux pas t’embrasser. Tu le regretterais demain matin.

— Non. Je sais que je ne le regretterai pas.

J’ai essayé de l’embrasser de nouveau, et il a saisi mon menton entre ses doigts.

— Crois-moi. Ce n’est pas que je n’en aie pas envie. J’en ai très envie. J’en ai envie plus que tout.

— Mais alors pourquoi refuser ? ai-je demandé.

J’étais blessée, je me sentais rejetée et j’avais envie de taper du pied.

— Tu devrais sortir avec quelqu’un de ton âge. C’est de la folie. Je suis désolé. Je n’aurais pas dû accepter de te revoir. C’est entièrement ma faute.

— Je ne veux pas quelqu’un de mon âge, ai-je insisté. Je te veux, toi.

— Lily…, rentre chez toi et dors. On se parlera demain matin.

Il a déposé un léger baiser sur ma joue, puis a pivoté et s’est éloigné.

Cette nuit-là, j’ai dormi d’un sommeil agité, non sans avoir glissé au préalable une main sous la couverture et entre mes jambes afin d’orchestrer un orgasme délicieux. L’alcool anesthésiait mes sens et rendait la jouissance plus difficile ; tandis que le plaisir après lequel je courais semblait à ma portée mais encore trop loin, j’ai imaginé que les mains de Leonard me caressaient les seins et que sa langue léchait mes tétons. Sa voix murmurait des choses obscènes à mon oreille, et son souffle était chaud contre ma peau. J’ai joui violemment, en pensant à lui.

Le lendemain matin, j’ai songé qu’il savait parfaitement que j’avais pensé à lui en me caressant.

J’ai roulé sur le côté et j’ai attrapé mon téléphone pour lire mes mails, comme je le faisais depuis que nous correspondions. Je lisais son courrier avant de penser à quoi que ce soit d’autre, et les rares matins où il ne m’avait pas écrit j’avais l’impression que quelque chose n’allait pas, comme si je portais des chaussures sans chaussettes.

Son nom s’est affiché dans ma boîte de réception, et j’ai souri en ouvrant le message.

« ? »

Un simple point d’interrogation.

Les images qui m’avaient permis de trouver le sommeil ont refait surface dans ma mémoire.

J’ai répondu.

« C’est toujours toi que je veux. »

J’ai appuyé sur « Envoyer ».

Sa réponse est arrivée quelques minutes plus tard.

« Viens à l’hôtel. »

Il m’a envoyé un taxi, et, une demi-heure plus tard, je traversais Londres à toute allure. Lorsque j’ai dépassé la réception pour gagner l’ascenseur, j’ai eu l’impression que tout le monde me dévisageait. Je me suis rapidement glissée dans la cabine et j’ai appuyé sur le bouton du quatorzième étage, comme Leonard me l’avait indiqué.

Un panneau « Ne pas déranger » était accroché à la poignée, mais la porte était légèrement entrouverte.

Je l’ai poussée et suis entrée.

Leonard était assis sur un fauteuil blanc près de la fenêtre. Il m’attendait.

— Ferme la porte à clé, a-t-il ordonné d’une voix rauque. Et approche-toi.

J’ai obéi.

— Lily, a-t-il dit doucement, comme si mon prénom était une bénédiction.

Je suis restée sans bouger entre ses jambes, face à lui. Il s’est penché vers moi et a dessiné le contour de ma joue du bout de son doigt.

— Tu es tellement belle.

Je ne savais pas quoi répondre, alors je suis restée silencieuse.

— Tu es sûre de toi ?

— Je suis là, non ?

— Je ne peux pas dire le contraire.

Il m’a enlacée et m’a fait asseoir sur ses genoux. Je me suis blottie contre lui. Puis j’ai levé la tête et je l’ai embrassé comme je mourais d’envie de le faire depuis notre première rencontre. Sa bouche était ferme contre la mienne, mais ses baisers étaient patients. Il ne plongeait pas sa langue au fond de ma gorge comme les garçons que j’avais embrassés dans les fêtes étudiantes ou les boîtes de nuit, et il n’a pas tenté d’ôter mon soutien-gorge comme si mes seins risquaient de s’évaporer s’il ne pouvait pas les voir tout de suite.

Leonard a continué à m’enlacer et à m’embrasser douce ment jusqu’à ce que je sente l’impatience me gagner. J’ai passé la main dans ses cheveux, renversé son visage en arrière et mordu sa lèvre inférieure.

— Inutile d’être si fougueuse, a-t-il commenté. Je ne pars pas avant ce soir. Nous avons toute la journée devant nous.

— Baise-moi, ai-je murmuré.

L’orgasme de la veille n’avait pas assouvi le puits de désir que je sentais se former en moi depuis une éternité. Mon sexe était douloureux, et je voulais que Leonard m’emplisse jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place pour rien d’autre. Je ne voulais être distraite par aucune pensée, aucun autre sentiment. Je ne voulais que lui, en moi. Sexe, doigts, peu m’importait.

— S’il te plaît, ai-je supplié.

— Méfie-toi de tes désirs. Tu pourrais le regretter.

— Non, ai-je répondu fermement.

— Seigneur, Lily, si tu savais ce que tu provoques chez un homme !

Il s’est levé en me tenant dans ses bras et m’a étendue sur le lit avec douceur.

— Je ne vais pas te sauter tout de suite, a-t-il affirmé, même si tu réclames. Patience, ma chérie.

J’ai essayé de me redresser pour l’attirer à moi, mais il a posé sa main sur ma poitrine et m’a repoussée sur le lit. Puis il a soulevé ma jupe et a ôté ma culotte, et j’ai oublié où j’étais et tout ce que je voulais dire dès que sa langue a effleuré mon sexe et qu’il a glissé un doigt en moi.

— Tu es si étroite…

— Encore, ai-je réclamé. S’il te plaît !

— Chaque chose en son temps.

Puis il a fait passer mon tee-shirt au-dessus de ma tête.

— Lève les bras, a-t-il ordonné.

J’ai gigoté pour me débarrasser de mon vêtement.

Il n’a pas pris la peine de dégrafer mon soutien-gorge. Il a juste baissé les bonnets, exposant mes seins. Il a caressé et titillé mes tétons jusqu’à ce que je pousse un cri étouffé.

— Trop fort ? a-t-il demandé.

Il s’était allongé à mes côtés et faisait courir ses mains sur mon corps tout en observant attentivement ma façon de me tendre, de bouger et de gémir sous ses caresses.

— Non, ce n’est pas trop fort. Encore, ai-je répondu.

Il a pressé mon téton plus fort.

Personne ne m’avait jamais demandé ce que j’aimais ou ce que je voulais avant lui, et l’intérêt que Leonard portait à mon plaisir était incroyablement libérateur. C’était aussi la première fois que je couchais avec un homme en plein jour et sans une goutte d’alcool pour amplifier mes sensations, ou me désinhiber. Mais le désir évident qu’il éprouvait pour moi et son assurance nous affectaient tous les deux : je me fichais royalement de mon apparence ou de ce qu’il pensait de mes réponses.

Il a ri quand il a compris que ses paroles m’excitaient.

— Tu aimes quand je dis des choses cochonnes ? Je suis surpris.

— J’aime le son de ta voix, ai-je répondu.

C’était la vérité. Leonard aurait pu me lire le journal : le moindre mot de la section économique, prononcé par sa voix rauque au ton toujours amusé avec une pointe de lascivité, m’aurait fait arquer le dos et m’agiter sur le couvre-lit.

— Je veux que tu jouisses pour moi.

Sa voix est devenue plus grave, et ses doigts se sont frayé un chemin plus bas, où il a fini par trouver le rythme exact qui menait à l’orgasme.

Il s’est penché et m’a enlacée plus étroitement : j’étais complètement dans ses bras quand j’ai commencé à me raidir sous les effets de la jouissance imminente.

— C’est bien… Quand tu auras joui pour moi, Lily, je te baiserai. Mais pas avant. Tu veux sentir ma queue en toi, n’est-ce pas ?

— Aaaah ! ai-je gémi.

Mes muscles se sont tendus, et je me suis agitée contre lui avant de m’effondrer, sans force, entre ses bras.

— Bonne petite, a-t-il murmuré.

Il était toujours entièrement habillé. Sa barbe de la veille a légèrement irrité ma joue lorsqu’il s’est penché pour m’embrasser.

— Combien de fois tu peux faire ça avant que je prenne mon avion ? a-t-il demandé.

Ce jour-là, il m’a appris plus de positions sexuelles que je ne pensais qu’il en existait. J’ai préféré celles où je pouvais le regarder et observer son visage lorsqu’il se laissait vraiment aller.

La plupart du temps, il gardait une certaine réserve, un masque de nonchalance décontractée ou de Lothaire arrogant, sûr de me mener à l’orgasme. Mais, quand il était enfoui en moi et sur le point de jouir, il y avait quelque chose d’animal en lui, comme s’il tenait en laisse le véritable Leonard et ne me laissait apercevoir que des fragments de sentiments si intenses que j’en tremblais.

J’ai décidé de trouver un moyen de le forcer à lâcher prise.

— Ma chérie, tu ne sais pas ce à quoi tu t’exposes, m’a-t-il avertie lorsque je l’ai repoussé sur le lit pour le chevaucher en lui maintenant les poignets au-dessus de la tête.

Quand il m’a dit cela, je l’ai serré plus fort, même si je savais que l’emprise de mes petites mains n’était pas de taille contre ses bras puissants. J’ai ressenti un frisson d’excitation à l’idée d’être au-dessus pour une fois.

L’hôtel ne lui avait pas permis de libérer la chambre dans la soirée, et il avait donc payé pour une nuit supplémentaire. Aussi, au lieu de retrouver mon lit solitaire à Dalston, après que Leonard s’était douché et avait rapidement fait sa valise, je me suis étalée comme une étoile de mer et vautrée dans les taches humides et l’odeur de nos ébats. Sa fragrance et la mienne, mêlées.

— Oh, Lily ! a-t-il dit en m’embrassant avant de partir. Qu’est-ce que je vais faire de toi ?

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