80 Notes de blanc
4. 80 notes de Dagur
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80 NOTES DE DAGUR
PENDANT QUELQUES SEMAINES, J’AI ERRÉ DANS UN BROUILLARD DE CULPABILITÉ, EN ME DEMANDANT SI J’AVAIS PRIS la bonne décision. Je me suis demandé si j’avais été la seule responsable de ce choix et si, d’une certaine manière, Leonard ne m’avait pas forcé la main.
J’avais l’impression que durant les quatre-vingts jours qu’avait duré notre relation – et j’étais certaine du chiffre chaque fois que je contemplais le calendrier punaisé au-dessus de mon petit bureau dans ma chambre – il avait semé les graines du doute et m’avait fourni, miette par miette, les raisons pour lesquelles nous ne pouvions pas rester ensemble. Jusqu’au jour où, la coupe étant pleine, nous avions été obligés de nous séparer. Plus j’y réfléchissais, plus je pensais que c’était exactement ce qui s’était passé.
D’une certaine manière, il avait planifié notre rupture dès le début, pour m’éviter de souffrir à l’avenir. Plus les choses devenaient claires, plus je l’aimais.
À de nombreuses reprises, j’ai eu envie de lui téléphoner. Je ne l’ai jamais fait à cause d’une crainte inexplicable : j’avais peur qu’il ne tente de m’appeler au même moment et que nos appels ne se croisent et ne s’annulent. Mon corps tout entier se révoltait contre cette séparation.
Après ma journée à la boutique, je marchais plus loin que d’habitude et je hantais en silence les bars dans lesquels nous nous étions retrouvés, dans l’espoir de l’apercevoir. J’avais terriblement peur de finir par tomber sur lui, en compagnie d’une autre fille de mon âge, ce qui aurait définitivement fait de lui un connard et un manipulateur. Peut-être l’espérais-je au fond. Une telle découverte soulagerait enfin la peine qui me dévorait. Mais aucun signe de lui. Si j’avais su où il habitait, j’aurais volontiers et sans vergogne fait le pied de grue devant sa maison de Blackheath, juste pour le voir. J’étais en proie à un maelström d’émotions contradictoires, et je me sentais vide et perdue.
Malheureusement, le club a fermé pendant quelques semaines, le temps de faire des travaux de décoration. Toutes mes soirées se sont libérées, et, à la boutique, les affaires tournaient au ralenti : j’avais donc tout le temps du monde pour faire resurgir et ressasser tous les minuscules événements que j’avais vécus avec Leonard. La façon dont ses doigts avaient dessiné un sillage de salive sur les fleurs de mon tatouage lorsqu’il en avait solennellement dessiné les contours la fois où il m’avait déshabillée dans une chambre d’hôtel, non loin de la bretelle d’accès à Heathrow, où nous avions baisé au rythme des voitures qui rugissaient en contrebas ; son souffle tiède et saccadé lorsque sa bouche approchait de mes seins ; la pression de ses doigts écartant mes fesses lorsqu’il me prenait par-derrière ; les mondes pleins de silences qui peuplaient parfois nos conversations. C’était comme si le barrage de mes souvenirs avait cédé et que ce qui était naguère source d’un plaisir intense se transformait, avec une infinie lenteur, en souffrance.
J’ai fini par arriver à joindre Liana. Elle vivait toujours à Brighton, mais elle avait rompu avec Nick. Elle a fait allusion à quelqu’un d’autre, mais sans vouloir m’en révéler davantage. Elle avait trouvé un emploi dans un cabinet d’avocats et, après avoir compris, comme je l’avais fait avant elle, que les diplômés en littérature britannique étaient beaucoup trop nombreux sur le marché, elle envisageait de reprendre des études de droit. J’avais vraiment besoin de parler à quelqu’un, et Liana avait naguère été ma confidente. J’ai donc décidé de prendre le train pour aller la voir le samedi suivant, et elle a accepté.
Une bruine tenace assombrissait le ciel lorsque je suis descendue du wagon et ai quitté la gare. Liana avait déménagé dans un studio à Hove et elle m’avait expliqué comment m’y rendre en transports en commun, mais j’ai préféré prendre un taxi. Tous mes voyages avec Leonard m’avaient donné le goût du confort.
J’ai eu un choc en voyant Liana. Ses cheveux châtains, naguère magnifiques, étaient ternes et sales, et on aurait dit qu’ils n’avaient pas été peignés depuis des lustres, et elle avait mauvaise mine. Nous avions toutes deux le teint pâle, mais, ce jour-là, elle ressemblait à une poupée de chiffon de Halloween.
— C’est pas la joie en ce moment, a-t-elle avoué quand elle a vu mon regard perplexe.
— Merde ! ai-je répondu. Et moi qui comptais sur toi pour me remonter le moral.
— Bienvenue au club, a-t-elle rétorqué pendant que nous montions l’escalier qui menait à la cuisine pour prendre une dose de caféine. Il y a un homme dans l’histoire ?
— Comment tu as deviné ?
— Tu connais mes dons de voyance, a-t-elle répondu avec un faible sourire.
Mon cœur s’est serré. Échanger des histoires tristes avec ma meilleure amie ne correspondait pas à mon idée de week-end sympa.
Nos histoires étaient bien différentes en réalité. Je n’étais plus avec Leonard, alors que Liana était toujours plus ou moins avec un homme qui, lui aussi, était plus âgé qu’elle. J’étais trop vulnérable pour avouer le nombre d’années qui me séparait de Leonard, et elle est demeurée vague elle aussi, mais j’ai deviné qu’il avait la quarantaine. C’était le seul point commun de nos histoires respectives.
Si j’avais pensé que mon histoire était particulière, la sienne m’a prise par surprise.
— C’est un maître, a avoué Liana.
Je m’en doutais.
— Un bon maître ? ai-je demandé.
— D’une certaine manière.
Elle m’a expliqué un peu quelle sorte de relation la liait à cet homme, dont elle a refusé de me donner le nom. Peut-être craignait-elle que je ne le dénonce à la police ? Et, au fur et à mesure qu’elle me racontait certaines choses, je me suis dit qu’il méritait vraiment que je le fasse, mais après l’avoir écorché vif de mes propres mains.
— Je pensais que c’était Nick, ton maître, ai-je constaté, perplexe.
Liana a soupiré.
— C’était ça, le problème. Je le pensais aussi. Mais je ne me connaissais pas bien à l’époque, et tout ça était tellement nouveau…
— Nick n’est pas un maître ? Mais alors ? Les cordes et tout le bazar ?
Je me souvenais de cette nuit de folie quand nous nous étions fait tatouer, que nous avions rencontré Nick et que j’avais joué les voyeuses. Elle avait été ligotée et prise violemment, et son air d’extase lorsque Nick avait apprécié ses réactions m’avait fait prendre conscience soudain que c’était la véritable Liana que j’avais devant moi, une étrangère dont les motivations et les désirs profonds étaient très différents des miens.
Même si nous ne nous étions pas perdues de vue, nos visites et nos coups de fil s’étaient graduellement espacés, et j’ai compris que nous avions commencé à nous éloigner à partir de cette nuit-là. Même si mon éducation sexuelle avait désormais élargi mes goûts, nous n’avions jamais réussi à nous raccommoder vraiment – peut-être parce que nous n’en avions jamais parlé.
C’était compliqué, mais, maintenant que j’avais plus d’expérience et que j’avais vécu une vraie relation, je me rendais compte que peu de choses sont simples.
— Oui, a poursuivi Liana. Nick aimait les cordes. C’est un artiste, il trouve ça beau. Mais ça s’arrête là.
— Ça avait l’air pourtant assez intense.
— Tu étais droguée, Lily, et c’était la première fois que tu voyais un truc pareil. Crois-moi, ce n’était pas grand-chose.
— Tu aimes autre chose que les cordes, c’est ça ? Et pas Nick ? C’est pour ça que vous avez rompu ?
— En résumé, oui.
— On a toute la journée devant nous. Pourquoi est-ce que tu ne me racontes pas la version longue ?
Je me suis levée pour rallumer la bouilloire.
— Nick n’aimait pas me frapper. Ou me mettre dans une situation inconfortable. C’est un mec doux.
— Tu voulais qu’il te blesse ?
— Je suis une soumise, c’est comme ça. Il va falloir t’y faire.
— Désolée, ai-je répondu. Je ne te juge pas, je veux juste comprendre.
— Je n’aime pas vraiment la douleur pour la douleur. J’aime le jeu de pouvoir. La relation maître-soumise.
J’ai acquiescé pour l’encourager à poursuivre. J’avais vu des gens jouer au club, mais je ne connaissais aucun de ces couples et je ne savais pas vraiment ce qui était réellement en jeu derrière ces relations sexuelles.
— Tout est dans le lien de confiance entre deux personnes, tu vois. La fessée, le fouet, tout ça n’en est qu’une manifestation physique… Mais il y a plein d’autres trucs : l’irrumation, le feu, la cire chaude, les aiguilles, la torture par électricité…
Un sourire coquin a éclairé ses traits lorsqu’elle a vu que je cillais. L’ancienne Liana que je connaissais bien était toujours là, dissimulée sous la surface morose : elle aimait toujours choquer les gens.
— Tout ça a l’air douloureux.
— Non. Pas quand tu le fais correctement. Un bon maître prépare sa soumise, et, quand il en arrive aux trucs durs, ce n’est pas terrible ni même douloureux, à moins que tu le veuilles vraiment. Tu devrais essayer. Tu travailles bien dans un club fétichiste, après tout.
— C’est pas vraiment mon truc.
— Ça, on ne le sait pas tant qu’on n’a pas essayé. Et certaines choses sont différentes de ce qu’on croit. Le feu, par exemple, ressemble à un câlin tiède. Et la cire, c’est très sympa, à condition de ne pas utiliser n’importe quelles bougies et qu’elle ne soit pas trop chaude.
— Mmmm, ai-je répondu, pas vraiment convaincue. Qu’est-ce qui te plaît dans tout ça ? La sensation pure ?
— Pas tout à fait. Il y a quelque chose de presque mystique. Quand tu trouves le bon partenaire et que tu te laisses vraiment aller, tu entres dans une espèce de transe. C’est libérateur, aussi. Tu transfères toute la responsabilité à quelqu’un d’autre et tu te permets d’être complètement désinhibée. Tu prends du plaisir alors que tout le monde dit que c’est mal. Tu joues avec le feu. Tu as bien vu ça au club. Tu ne lâches jamais prise ?
J’ai fait « non » de la tête.
— Alors tu n’as pas vraiment vécu. Quand il me tire les cheveux et me crache au visage, il efface toutes mes pensées. Tous mes soucis. C’est comme s’il m’avait écorchée et qu’il tenait mon âme au creux de sa main, comme un papillon. Et il me voit comme je suis vraiment. Pas les conneries que j’ai construites depuis des années. La fausse assurance, l’arrogance. Il voit qui je suis réellement. Et après, quand je suis en morceaux, il me prend dans ses bras et me berce comme une enfant…
J’ai bu une gorgée de thé chaud qui m’a brûlé la gorge. Liana devenait lyrique, et une expression rêveuse se peignait sur ses traits. Même si j’étais ravie qu’elle se confie à moi, je trouvais tout cela un peu flippant. Les gens pervers sont parfois très intenses.
— Qu’est-ce qui est allé de travers, alors ? Si c’est si génial que ça, pourquoi tu as l’air si malheureuse ?
— Pendant un temps, ça a fonctionné avec Nick. Je pense que je suis soumise de nature. J’ai toujours été comme ça. C’est le premier qui a révélé ça en moi. Au début, c’était super, et j’ai adoré. Mais, au bout d’un moment, j’en ai voulu plus. Et il ne pouvait pas me donner ce que je voulais.
— Il n’aimait pas les trucs plus hard ? Il ne pouvait pas faire un effort pour toi ?
— On a essayé, mais ça n’a pas marché. Il y a une différence entre celui qui t’utilise parce qu’il le veut vraiment et celui qui fait ça pour te faire plaisir. Ça a tout changé. J’avais l’impression que c’était moi qui tirais les ficelles. Et je savais que ça ne lui plaisait pas vraiment. Alors on a décidé que je pouvais jouer avec d’autres personnes, juste pour évacuer.
— Il est devenu jaloux ?
Elle a ajouté une cuillère de sucre dans son thé. C’était la cinquième, et elle avalait les biscuits au gingembre les uns à la suite des autres. Liana était accro au sucre.
— Pas vraiment. C’est assez courant d’avoir plusieurs partenaires. J’allais régulièrement dans les clubs ou autres, et je me faisais fouetter par le Maître du Donjon ou par des gens qui pratiquaient aussi. C’était une façon de prendre du plaisir pour tout le monde. Nick n’était pas jaloux. Mais j’ai arrêté de le voir comme mon maître, et mes sentiments pour lui ont changé. On a commencé à s’engueuler. Et puis j’ai rencontré quelqu’un.
— Le mec avec qui tu es en ce moment ?
— Non, un de ses amis. On ne s’est vus que quelques fois, mais on a tout de suite accroché. Tu as déjà vécu ça avec quelqu’un ? Cette connexion instantanée ? Comme un coup de foudre mais sans l’amour.
J’ai pensé à Leonard ; j’avais tout de suite eu l’impression que nous nous connaissions depuis toujours. Il savait exactement comment me caresser, sans que je lui donne aucune instruction.
— Oui. Je sais ce que c’est.
— Il s’appelait Alice.
— Drôle de nom pour un mec, ai-je remarqué.
— Ouais, a-t-elle dit en riant. C’est comme ça qu’on a fait connaissance, d’ailleurs, parce qu’il me faisait penser à toi. Je sais que tu aimes toujours autant Alice Cooper, même si tu veux faire croire que ce n’est pas vrai… Mais il l’épelait différemment. Il était américain : A-L-Y-S-S. Mais moi, je l’appelais Alice. On a eu des séances incroyables tous les deux. Tellement intenses. Parfaites.
Elle avait de nouveau le regard lointain. Dans la stratos phère, comme on disait au club lorsque les gens entraient en transe alors qu’on les fouettait ou qu’ils étaient attachés. Liana n’avait pas cette tendance à la rêverie avant. Je me suis demandé si c’était l’acceptation de son côté soumis qui l’avait rendue ainsi.
— Mais Alyss est parti, a-t-elle poursuivi. Il est rentré aux États-Unis. Il était juste venu passer quelques semaines de vacances ici. Ces relations deviennent rapidement très intenses, à cause du degré de communication et de confiance. C’est comme si on avait un lien que personne ne pouvait comprendre ou apprécier. On est sur une île déserte.
J’ai pensé de nouveau à Leonard : le secret que nous avions imposé à notre relation à cause de notre différence d’âge nous avait rapprochés. Nous partagions un secret.
— Je comprends, ai-je acquiescé.
— Alyss m’a encouragée à aller de l’avant et à trouver un nouveau partenaire. C’est ce que j’ai fait. Mais j’essayais de l’oublier, alors je me suis trop précipitée. J’ai fait des choses difficiles. J’ai fait semblant de supporter des choses alors que ce n’était pas le cas. Je voulais passer pour la nana forte et résistante. Je voulais être invincible. Pour ne pas souffrir de nouveau. Puis j’ai rencontré le mec avec qui je suis maintenant, et il aime les trucs hard, parfois trop. Et il ne s’arrête pas. Et maintenant il veut tout contrôler, et je n’aime pas ça, mais je n’arrive pas à me sortir de là. Je ne sais pas quoi faire.
— Oh, ma chérie ! ai-je dit en m’approchant vivement d’elle et en l’enlaçant.
Des larmes ont commencé à couler sur ses joues, et elle les a essuyées rapidement.
— Tu as toujours été tellement forte. Tu n’as rien à prouver à personne.
Elle a enfoui sa tête dans mon cou et s’est mise à sangloter.
Au regard de son histoire, ma rencontre avec Leonard et son inévitable conclusion faisaient bien pâle figure. J’avais prévu de tout lui raconter, mais je me suis contentée de lui dire que je sortais d’une rupture. Ma souffrance n’était rien en comparaison de la sienne.
Nous avons passé le plus clair du week-end à noyer nos chagrins : nous avons bu dans les bars que nous fréquentions lorsque nous étions étudiantes et fait du lèche-vitrines en nous moquant des fringues que nous n’avions ni les moyens ni le goût d’acheter, et des femmes de Brighton qui les portaient. Mais notre supériorité ne nous consolait en rien.
Sur une impulsion avinée, peu de temps avant que je prenne le train du dimanche après-midi qui devait me ramener à Londres, nous avons décidé de nous couper mutuellement les cheveux. J’ai fait une coupe à la garçonne à Liana, et elle a massacré ma chevelure en un carré assez masculin qui n’atteignait pas mes épaules. Lorsque je me suis regardée dans le miroir de sa salle de bains, je me suis à peine reconnue.
— Ce n’est pas trop court ? a demandé Liana.
— Ça repoussera, ai-je rétorqué en haussant les épaules. Et toi ?
Elle a fourragé dans ses cheveux.
— Il va me tuer ou trouver un moyen de me punir, a-t-elle répondu. Il m’a toujours dit qu’il aimait mes longs cheveux et que je n’avais pas intérêt à y toucher.
Elle était soudain devenue très pâle.
— Tu aurais dû me prévenir.
— C’est pas grave, a-t-elle assuré en haussant les épaules. Il s’en remettra.
De retour à Londres, Neil s’est montré pareillement insensible à mes tourments.
— C’est un peu flippant, Lily, a-t-il répondu lorsque je lui ai avoué que j’avais eu une liaison avec un homme plus âgé.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas. C’est comme ça.
— Explique-moi pourquoi, ai-je insisté.
— Il est… assez vieux pour être ton père. Est-ce qu’en le regardant pendant que vous… tu sais… tu ne l’as jamais pensé ?
Il essayait d’exprimer son indignation avec des mots prudents.
— Non. Je n’ai jamais rien pensé de tel. Leonard n’est pas mon père. C’est juste un homme un peu plus âgé que moi.
— Un peu plus âgé ! s’est-il exclamé. Il a plus de deux fois ton âge. Et puis Leonard, c’est un nom de vieux.
J’ai éclaté de rire devant les préjugés de Neil.
— Tu ne comprends rien. Si l’attraction est mutuelle, on s’en fout de l’âge.
— Mais…
— De toute façon, c’est fini maintenant, et je vois que tu n’es vraiment pas prêt à me consoler.
Je suis descendue du tabouret de bar.
— Lily !
— Va te faire foutre, Neil.
Il avait changé. Ce n’était plus le Neil que je connaissais, et je pouvais m’éloigner sans difficulté. Il passait de plus en plus de temps au travail et, chaque fois que nous nous voyions, il avait de plus en plus l’air d’un mec qui bosse dans la pub et de moins en moins l’air de mon vieil ami. Ce soir, il était arrivé dans un costume flambant neuf, la cravate à moitié défaite. J’avais brièvement imaginé de la lui arracher puis de l’attacher à la chaise avec elle, histoire de lui montrer que ce n’était pas parce qu’il travaillait dans le West End qu’il pouvait me donner des leçons.
Neil ne m’avait été d’aucun secours. J’étais seule avec mes souvenirs, la bonne vieille Lily et sa tristesse. Je savais que je finirais par m’en remettre. Le temps s’écoulerait, et les traits du visage de Leonard s’estomperaient dans ma mémoire. Avec un peu de chance, les sentiments que j’avais pour lui disparaîtraient aussi, et la vie continuerait. Cela n’aurait été qu’une passade. J’étais bien décidée à aller de l’avant et, puisque Leonard m’avait encouragée à aller voir ailleurs, comme l’avait fait Alyss avec Liana, à profiter des plaisirs que la vie avait à m’offrir tant que j’étais jeune, je le ferais. Je ne me sentais pas jeune, cependant ; j’avais l’impression d’avoir un million d’années.
J’avais vu la pub pour un concert des Holy Criminals dans Time Out et, sur un coup de tête, j’ai décidé d’acheter un billet, mais le concert était complet. Lorsque j’ai raconté ça à Jonno, il m’a dit qu’il connaissait quelqu’un qui bossait avec leur manager et qu’il allait lui téléphoner pour savoir si elle pouvait me mettre sur la liste des invités. Cela ne l’a pas empêché de plaisanter en disant que je n’avais jamais manifesté le moindre intérêt pour ce groupe avant que le batteur vienne avec ses potes islandais.
Je me suis pointée au concert avec mes peintures de guerre – rouge à lèvres violet foncé, eye-liner noir et épais, cheveux gominés – et vêtue de cuir de pied en cap avec aux pieds les Dr Martens que Leonard n’avait jamais aimées. Mon nom était sur la liste comme promis, et j’avais le droit de venir accompagnée, même si j’étais seule. Jonno non plus n’était pas fan du très controversé Viggo Franck et de son groupe.
On m’a même donné un passe qui me permettait d’aller partout, y compris dans les coulisses.
J’ai immédiatement repéré Viggo, avec ses cheveux en bataille et son pantalon ultramoulant. Il se tenait dans un coin, cerné par une horde de femmes qui se délectaient de ses vannes pourries. J’ai gagné l’autre bout de la pièce, où un généreux buffet de boissons, de fruits, de viandes et de fromages avait été dressé. Je tenais en équilibre précaire mon gobelet en plastique rempli de vin et l’assiette dans laquelle j’avais entassé des chips, des noix et un sandwich œuf-cresson, lorsque quelqu’un m’a frôlée. Je me suis retournée.
— J’aime tes cheveux comme ça.
— Je ne pensais pas que tu me reconnaîtrais.
— Je n’oublie jamais une larme, a répondu Dagur.
On m’a autorisée à assister au concert depuis une des ailes, avec d’autres personnes. J’ai trouvé la mise en scène puissante et théâtrale, même si ce genre de musique n’était pas vraiment ma tasse de thé.
Viggo a ensuite gagné sa loge avec, dans son sillage, deux blondes aux jupes ultracourtes. Dagur, en nage et torse nu, un magnifique tatouage de cheval sur la peau ferme de son dos, s’est approché de moi et m’a fait un clin d’œil. Il n’y avait rien de libidineux dans ce geste, c’était juste une façon de me sourire.
Je me suis quand même approchée de lui et, avec une lenteur délibérée, j’ai passé la main sur son front. Il m’a embrassée. Ses lèvres étaient fermes et exigeantes, et, lorsque je me suis avancée vers lui, il a posé légèrement ses mains sur mes hanches, afin de m’arrêter pendant qu’il continuait à m’embrasser. Il n’a pas tenté de me peloter ou de tirer trop tôt avantage de sa position, et cette façon de m’exciter tout en me maintenant éloignée m’a attirée vers lui comme un papillon de nuit vers la lumière.
Le lendemain matin, je me suis réveillée dans son lit. Il avait monté le chauffage à fond et, lorsque j’ai ouvert les yeux sur le jour, il a tiré les couvertures, me laissant nue et exposée à son regard baladeur, tandis que je m’étirais langoureusement sur son futon. Son appartement n’était pratiquement pas meublé, et le lit bas et gigantesque aux draps blancs et au cadre acajou dominait la pièce.
— Voilà qui est mieux, a-t-il commenté, une fois disparu le drap dans lequel je m’étais enroulée pendant la nuit. Je veux te voir.
Il m’avait déjà apporté une tasse de café et un bol de fruits surmontés de miel sur un plateau. Un petit pot de crème était posé à côté de la tasse.
Je pourrais très facilement m’habituer à ce genre de choses. Les mecs de mon âge ne risquaient pas de m’apporter le petit déjeuner au lit. Ils avaient trop peur que ce genre de gentillesse ne fasse penser à la fille que la bague de fiançailles et le pavillon allaient suivre.
Les hommes plus âgés étaient différents. Ils étaient plus gentils avec les femmes. Ils prenaient tout moins au sérieux. Et j’aimais cela.
Dagur devait avoir une petite trentaine d’années. Peut-être un peu moins. Habillé, il avait l’air assez banal, peut-être parce qu’il vivait dans l’ombre du charismatique Viggo Franck. Cependant, nu, il était splendide. Pratiquement imberbe, musclé, et avec ce tatouage qui bougeait quand il marchait. J’étais excitée rien que d’y penser.
— Qu’est-ce que tu fais demain, chérie ? a-t-il demandé.
Il s’était assis sur le bord du lit, un ordinateur portable sur les genoux. De temps en temps, il tendait la main et me caressait la cheville. J’ai gigoté jusqu’au bas du lit et fait basculer mes jambes par-dessus le bord derrière lui : sa main a rencontré mon sexe au lieu de ma cheville.
Il a levé les yeux et souri.
— Ah, c’est comme ça ? a-t-il demandé en se plaçant sur moi.
Il a glissé un doigt en moi et l’a tranquillement fait aller et venir jusqu’à ce que je me mette à gémir et à me presser contre lui. Le drap était rêche contre mon dos. J’ai glissé plus bas encore afin que sa main entre plus profondément en moi. La nuit dernière avait été bonne, mais je n’étais pas rassasiée. Je voulais que Dagur me prenne encore et qu’il remplisse tous les vides laissés par Leonard.
Son ordinateur est tombé sur le sol.
— Encore, ai-je dit. J’en veux plus.
J’ai posé le pied sur le sol pour me donner un appui et j’ai agrippé son poignet pour guider sa main.
— Tu es trop étroite pour ce genre de choses, chérie.
— Fais un effort, ai-je ordonné en poussant son poing plus avant. Emplis-moi.
Les yeux de Dagur ont étincelé. En une fraction de seconde, il m’a poussée brutalement contre le lit et a remonté mes jambes au-dessus de ma tête. Ses doigts allaient et venaient dans ma chatte. Il a plié la main pour faciliter la pénétration, mais j’ai grimacé lorsqu’il a glissé son quatrième doigt, dont l’entrée s’est brusquement arrêtée à la première phalange.
— Détends-toi, a-t-il ordonné.
Il s’est penché vers moi et m’a caressé la joue avec une infinie délicatesse. Puis il a saisi un tube de lubrifiant sous le lit. Il dégageait une forte odeur de cannelle, et il était froid et humide.
— Et si tu essayais ?
— Moi ?
— Oui. Je veux te voir te fister toi-même.
Il a saisi ma main et a posé sa paume contre la mienne, doigts recourbés, histoire de me prouver que mes mains étaient beaucoup plus petites que les siennes.
— Je ne suis pas certaine de…
J’ai essayé d’imaginer la chose. En vain.
— Je vais t’aider.
Il a ôté ses doigts de mon vagin et a attrapé mon poignet pour me guider à l’intérieur. Ses doigts étaient humides et collants.
— Tu as déjà essayé la DP ?
— La quoi ?
— Double pénétration.
— Non, ai-je répondu dans un souffle.
J’étais presque complètement dépassée à l’idée que ma main se trouvait à quelques millimètres de mon vagin. Ma surprise avait pratiquement pris le pas sur mon excitation, et j’ai été distraite un instant par les possibilités offertes par sa question.
Je n’avais jamais eu de plan à trois. Mais je savais que Liana, si – son premier copain avait voulu expérimenter son côté bi et avait invité un de ses amis, avec sa permission. Liana m’avait raconté qu’après s’être sucés mutuellement devant elle ils avaient accepté de la prendre à deux. Elle en avait chevauché un pendant que l’autre, agenouillé derrière elle, la sodomisait. Lorsqu’elle m’avait raconté cela, j’avais imaginé que prendre deux hommes à la fois avait dû lui donner une sensation de pouvoir absolu. Quand je lui avais fait cette remarque, elle avait ri. Je comprenais pourquoi à présent. Il était plus vraisemblable que ce genre de situation représentait pour elle une double soumission. Moi, je voyais cela différemment : avoir deux hommes qui me désiraient, vénéraient mon corps, me touchaient exactement comme je l’exigeais. Après son départ, je m’étais enfermée dans ma chambre et j’avais fantasmé en me caressant.
— Ça te plaît, n’est-ce pas ? a demandé Dagur. Tu mouilles. Ça t’excite vraiment l’idée d’être prise par deux hommes à la fois ?
Il avait penché la tête pour murmurer au creux de mon oreille. Son accent islandais donnait un ton plus rude à ses mots, et j’ai arrêté de respirer. Mon esprit a cessé de réfléchir, et mon corps a été submergé par une soudaine vague de désir. Si je n’avais pas déjà été allongée, la voix de Dagur m’aurait privée de l’usage de mes jambes et fait tourner la tête. Leonard avait été le premier à me faire comprendre que j’aimais qu’on me dise des cochonneries pendant l’amour, mais pas le dernier.
— Oh que oui ! ai-je répondu.
J’étais tendue comme un arc.
— Je ne peux pas te donner ça, mais je peux faire comme si.
Il a enfermé mon poignet dans sa main et a poussé douce ment jusqu’à ce que je m’ouvre et que ma main glisse complètement en moi.
— Ouah ! ai-je commenté, émerveillée.
L’intérieur ne correspondait pas à ce que j’attendais : l’entrée était étroite, mais le reste parfaitement élastique. J’ai étiré et bougé ma main pour m’explorer. J’ai fermé les yeux et oublié Dagur, noyée dans la sensation de ma main qui me remplissait tout entière.
Quand j’ai rouvert les yeux, Dagur me fixait, le regard brillant.
Il a poussé une espèce de grondement rauque et m’a fait basculer sur le côté. Il a relevé mes genoux contre ma poitrine tout en maintenant ma main fermement en place.
— Plus, ai-je gémi.
Mon poing ne me suffisait pas. Il ne suffirait jamais à remplir tous les espaces vacants laissés par Leonard.
Je me suis agitée lorsque Dagur a saisi mes seins, qu’il a caressés et pincés brutalement, comme s’il avait perdu le contrôle de ses sens. Il a posé la bouche contre mon cou et m’a mordillée. Ses dents étaient pointues.
— Je vais te donner plus, a-t-il répondu d’une voix rauque.
Il a posé le pouce contre mon anus, qui s’est ouvert, l’invitant à entrer.
— Tu es super étroite, a-t-il murmuré en agitant son doigt de manière circulaire avant d’en ajouter un deuxième.
— Encore, ai-je ordonné.
Dagur m’a lâché le poignet pour fourrager sous le lit, à la recherche d’un préservatif. Ses mains tremblaient autant que mon corps. Il a de nouveau pressé mon poignet plus avant, tout en me sodomisant profondément. J’ai crié, submergée par le plaisir.
Son sexe se pressait contre mes phalanges ; ils étaient uniquement séparés par le mur qui se tenait entre nous, cloisonnant les deux entrées, ma chatte et mon cul.
— Tu sens ça ? ai-je demandé en agitant mon poing de haut en bas pour augmenter mon plaisir.
— Oh putain, oui !
Il m’a davantage roulée en boule, a saisi mes cheveux puis est allé et venu en moi de plus en plus rapidement, jusqu’à ce que son corps se tende et se raidisse. J’ai senti que, sous la fine mem brane du préservatif, son sperme se répandait dans mon anus.
Sa poitrine était couverte de sueur lorsqu’il s’est effondré sur moi. Il m’a enlacée sans se retirer, puis m’a gentiment embrassée sur les lèvres tout en me caressant le flanc.
— Aïe ! ai-je dit en libérant mon poing.
Mon poignet me faisait mal ; il avait été prisonnier d’une position inconfortable pendant trop longtemps. Dagur a saisi ma main et en a embrassé le dos, comme s’il saluait une princesse.
— Impressionnant, a-t-il commenté. Mais tu n’as pas joui ?
— Non, ai-je répondu, parce que je n’avais jamais compris l’intérêt de simuler. C’était bizarre. J’ai senti mes muscles se tendre comme si j’allais jouir, mais c’était comme si j’étais si pleine que je n’avais plus la place pour un orgasme. Je pouvais me contracter mais pas lâcher prise.
— Intéressant.
Il s’est redressé sur un coude et a bougé afin que son poids repose sur moi, son corps dur contre le mien.
— Je vais arranger ça, a-t-il poursuivi. Donne-moi juste une minute ou deux.
Il a tenu parole, et nous avons passé le reste de la journée au lit, méli-mélo de membres moites dans des draps humides.
La soirée était déjà entamée lorsque j’ai regagné ma chambre de Dalston et que je me suis effondrée sur mon lit pour me reposer enfin.
Le réconfort que j’avais trouvé dans les courbatures agréables de mon corps et le calme de ma seule compagnie se sont dissous dans l’inquiétude que je ne pouvais m’empêcher d’éprouver pour Liana, même si je me disais qu’elle était adulte et capable de se débrouiller toute seule, bien que je n’approuve pas toujours ses actions.
J’ai finalement décidé de lui téléphoner pour vérifier comment elle allait et, si besoin était, lui remonter le moral en lui racontant ma dernière conquête.
— Oh, Lily, a-t-elle gloussé, tu es une vraie traînée !
— Comment oses-tu me traiter ainsi, jeune femme ? ai-je rétorqué sur le même ton, en faisant semblant de ne pas comprendre la plaisanterie.
— En tout bien tout honneur, évidemment, a-t-elle pour suivi. Le matin tu es toute tristoune à cause de ton ancien et vieil amant, et l’après-midi tu folâtres avec une rock star. Je suis jalouse, a-t-elle dit en soupirant. Quoique j’aurais préféré me taper le chanteur ou le guitariste. Les batteurs sont tout en bas de l’échelle des groupies, tu le sais. C’est tellement typique de toi de commencer par le dernier barreau. Tu envisages de gravir les échelons ?
— C’est vraiment l’hôpital qui se fout de la charité, ai-je remarqué. C’est pas moi qui aime qu’on m’attache et qu’on me fouette.
— Seule une traînée peut en reconnaître une, a conclu Liana. Allez, raconte-moi tout. Je veux tous les détails juteux. Il était déchaîné ?
— Pas tant que ça, ai-je répondu. Mais il m’a appris deux ou trois trucs.
— On dirait une brute, a-t-elle poursuivi.
— En réalité, il est plutôt gentil, même s’il n’est pas du genre petit ami.
— Ni mari, je suppose ?
— Non, ai-je confirmé.
— Parle-moi de ce qu’il t’a appris. On ne sait jamais, je pourrais apprendre quelque chose.
— Ça m’étonnerait, ai-je répondu en riant.
Les semaines se sont écoulées, et Dagur et moi avons continué à nous voir de temps en temps, en fonction de ses concerts et de mon emploi du temps. Je me suis rapidement prise d’affection pour lui et j’appréciais tous les instants que nous passions ensemble, au lit et en dehors. Il était amusant et c’était un amant imaginatif et enthousiaste, au sens de l’humour assez particulier. Il était à l’exact opposé de Leonard, dont la vie intérieure mélancolique n’était jamais loin de la surface, même lorsqu’il était joyeux et expansif. Quand Dagur riait, il ne se retenait pas et rugissait d’une manière qui n’avait rien de subtil, pleine de vie et incontrôlée. Quand il baisait, il se dévouait corps et âme. Il était peut-être un peu égoïste, mais endurant et attentif à mes réactions et à mes frissons. Il jouait de mon corps comme de sa batterie, avec ardeur et précision ; il dominait le rythme, imposait le tempo et prenait autant de plaisir dans ses talents professionnels que dans les sensations que le sexe faisait naître dans son corps.
Mais il n’avait rien de sentimental.
Un jour, il m’a posé une question à propos de mon bracelet de cheville. Ce cadeau symbolique qui me rappelait Leonard chaque fois que je posais les yeux sur lui.
— Un autre homme ? a-t-il demandé en passant.
J’ai acquiescé.
— Ça n’a aucune importance, a-t-il répondu. Vraiment.
Pour lui, le sexe était un jeu, auquel il aimait se livrer avec un abandon joyeux. De la même manière qu’il aimait jouer de la batterie, se produire en concert ou manger. C’était un besoin primitif qu’il remplissait de tout son cœur, sans réserve ni remords.
Il m’aimait bien, mais j’avais le sentiment que j’étais interchangeable. Les femmes étaient toutes les mêmes pour lui, jetables, des havres de plaisir sur une route hédoniste sans fin. Il n’aurait jamais fait de mal à l’une d’entre nous, mais il ne faisait aucune promesse d’engagement non plus. Nous étions amis et nous baisions ensemble. Cela ne signifiait rien au-delà du bref plaisir du bon sexe partagé par deux quasi-étrangers.
— C’est parfait, a remarqué Liana un soir au téléphone. Pas de complications. Vous en profitez le temps que ça dure.
— Je ne sais pas, ai-je répondu.
— Il n’est pas parfait, mais qui l’est ? a rétorqué Liana.
Peut-être qu’au fond de moi je ne voulais pas être une traînée.
Lorsque Dagur allait et venait en moi avec une régularité de métronome brutal, me prenant avec la dureté d’un guerrier viking déchaîné, je regrettais la douceur de Leonard, et quand mon batteur tatoué se détendait et m’enlaçait de ses bras puissants j’aurais tout donné pour revivre l’un de ces rares moments où Leonard penchait son visage vers le mien, avec son expression éternellement tourmentée, comme si son âme combattait sa sensibilité et accélérait ses coups de reins, au rythme de mon plaisir, prenant le pouls de ma vie et y répondant, en parfaite harmonie.
Une nuit, Dagur m’a rejointe tard chez moi après un concert dans l’est de Londres. Nous étions blottis l’un contre l’autre dans mon lit étroit, et mon corps baignait toujours dans le rayonnement intérieur provoqué par l’amour que nous avions fait plus tôt, lorsque je me suis réveillée brutalement, aux petites heures de l’aube. Il faisait toujours nuit. Je suppose que j’avais rêvé ; mes pensées étaient confuses, mélange de gens, d’événements, de choses éparpillés au hasard sur l’écran noir de mon cerveau endormi. Dagur était étendu de son côté, le bras affectueusement passé autour de moi, et il ronflait doucement : c’était un homme repu et en paix avec lui-même. J’aurais dû être satisfaite aussi, mais, quand j’ai posé les yeux sur lui, Leonard m’a manqué. Terriblement.
Le mauvais homme au mauvais moment.
Je me suis dégagée de l’étreinte de Dagur et, tendant la main vers la table de nuit, j’ai attrapé mon téléphone portable. J’ai fait défiler la liste de mes contacts jusqu’à Leonard, et mon doigt a hésité à appuyer sur le bouton « Appeler » pendant une éternité. Mon esprit passait par toute la palette de sentiments existant entre la certitude et la crainte.
Puis j’ai songé que, où qu’il soit – s’il était toujours en Europe, et pas dans une autre partie du globe –, ce serait le milieu de la nuit pour lui aussi et qu’il ne méritait pas d’être réveillé à une heure si pénible. Je savais que tout ce que je pourrais dire serait absurde et ne changerait rien à ce qui nous retenait éloignés l’un de l’autre.
J’ai pensé alors lui envoyer un texto, mais j’ai vite compris que je serais incapable de formuler ma pensée correctement, de choisir les mots justes et de décrire précisément les sentiments qui me lacéraient le cœur.
Peut-être Leonard était-il, au même moment, incapable de dormir et en train d’hésiter, le téléphone à la main. Peut-être partageait-il exactement mes pensées et faisait-il face aux mêmes doutes. J’avais besoin de le croire.
J’ai reposé le téléphone à côté du lit, puis j’ai contemplé les larges épaules de Dagur en écoutant sa respiration. J’ai glissé la main sous la couverture jusqu’à son entrejambe. J’ai pris ses couilles dans mes mains et soupesé leur poids immobile. La réaction de Dagur ne s’est pas fait attendre : il a bougé et a roulé sur le dos. Son sexe mou a commencé à durcir, à quelques centimètres de mes mains baladeuses.
Je me suis faufilée sous la couverture et je l’ai pris en bouche. Dans l’obscurité, submergée par l’agréable odeur de nos tié deurs, je l’ai sucé jusqu’à ce que son sexe soit complètement rigide et qu’il pulse, puis je me suis assise à califourchon sur lui et j’ai dirigé avec dextérité sa queue en moi. Il n’avait pas ouvert les yeux, mais j’étais certaine qu’il était parfaitement conscient. Je le chevauchais sans préservatif, mais je n’en avais rien à faire.
Il a gémi. Soupir paresseux de satisfaction. Je me suis agitée sur lui, déterminée, affamée, enfonçant son sexe rigide profondément en moi.
Encore et encore, jusqu’à ce que j’aie l’impression de me baiser toute seule en l’utilisant comme un accessoire. J’ai songé que c’était certainement ce qu’il ressentait lorsqu’il me sautait ou qu’il couchait avec une autre groupie.
Je savais déjà que je ne parviendrais pas à jouir. Mais je voulais que sa rigidité m’emplisse, qu’elle m’écartèle jusqu’à ce que je crie et que le fantôme de Leonard quitte la pièce, qu’il n’ait plus aucune emprise sur moi, comme une chose du passé, quelqu’un que je devais à tout prix oublier si je ne voulais pas sombrer dans la folie. Bonjour, Dagur ; au revoir, Leonard. On aurait presque dit le titre d’une chanson. Au revoir, Leonard ; bonjour, rock’n roll.
Dagur était indifférent à mes états d’âme. Il se fichait totalement de savoir qui prenait l’initiative et le fait que je le réveille aux petites heures du matin avec une violente envie de me faire sauter était pour lui à la fois banal et normal. Il a cependant dit que, si nous prenions l’habitude de baiser sans préservatif, nous devions absolument nous faire tester. Son attitude m’a fait rougir, tout en me donnant de l’assurance et la liberté de me laisser aller à mes désirs. Dagur a à peine froncé les sourcils lorsque j’ai mentionné, en plaisantant, que j’étais devenue une traînée, comme si le mot lui était inconnu et qu’il n’en devinait pas le sens. Contrairement à bien des hommes, Dagur ne pensait pas qu’on pouvait trop aimer le sexe ou avoir trop de partenaires. Pour lui, cela faisait simplement partie de la vie.
J’ai décidé de lui ressembler davantage et j’ai passé moins de temps à me demander avec qui je devrais coucher ou pas, tant que je me faisais plaisir.
Aussi, lorsqu’il m’a invitée à l’accompagner à une séance photo planifiée par son manager, j’ai fait fi de toute prudence et j’ai accepté.
— Les autres membres du groupe ne viennent pas ? ai-je demandé à Dagur, pensant qu’il s’agissait de photos promotionnelles pour les Holy Criminals.
— Non, a-t-il répondu. Notre manager trouve que mes clichés sont trop datés. Il veut renouveler le portfolio. Viggo et les autres ont fait des photos il y a quelques semaines. Il ne reste plus que moi. J’ai repoussé le truc autant que j’ai pu, mais mon manager commence à s’impatienter.
— Tu as peur qu’on te vole ton âme ? l’ai-je taquiné.
— Je crains bien que oui. Le photographe est hyperconnu. Surtout pour ses photos de mode. J’en ai entendu parler par les nanas de la prod. Aujourd’hui, je pense qu’il ne va faire que des essais. Rien d’officiel. Mais je déteste qu’on me prenne en photo tout seul. Quand le reste du groupe est là, ça se passe mieux, parce qu’on fait les cons. C’est pour ça qu’il m’a suggéré de venir avec quelqu’un…
J’étais flattée que Dagur ait pensé à moi. J’aurais pensé qu’il avait un harem de nymphes blondes vers qui il se tournait quand il avait besoin qu’on lui tienne la main.
— Salut, je m’appelle Grayson, a déclaré le photographe sur un ton enjoué lorsque nous sommes entrés.
Son regard a effleuré mon tatouage en forme de larme, mais il n’a fait aucune remarque et il m’a immédiatement plu.
J’ai siroté un café en regardant Grayson installer les projecteurs et manipuler du matériel. Pendant une demi-heure, juste après avoir pris des Polaroïd, Grayson a shooté à toute allure en tournant autour de Dagur comme une abeille industrieuse, variant les poses et les instructions. Pendant tout ce temps, le sourire de Dagur était figé et contraint, et son malaise d’être ainsi placé sous l’objectif, palpable.
— Faut te détendre, mec, a dit Grayson.
— Et je fais ça comment ?
— Fais quelque chose qui t’est naturel, a expliqué le photographe.
Il n’a pas cillé lorsque Dagur a ôté son tee-shirt à manches longues, puis a dégrafé sa ceinture et enlevé son jean, avant de repousser ses vêtements en tas sur le côté.
Dagur nous a fait un clin d’œil à Grayson et à moi. Sa malice le détendait visiblement, et toute tension l’a immédiate ment quitté.
Grayson a souri.
— Il faut ce qu’il faut, a-t-il commenté.
— Ça va beaucoup mieux comme ça, a répondu Dagur. Mais je compte sur toi et sur mon manager pour qu’aucune photo compromettante ne sorte d’ici.
— Je te le promets, a affirmé le photographe en reprenant sa danse autour d’un Dagur beaucoup plus à l’aise et moins tendu.
J’avais évidemment vu Dagur nu des dizaines de fois auparavant, mais je ne l’avais jamais regardé de cette façon. En général, lorsque nous nous déshabillions l’un devant l’autre, nous ôtions nos vêtements le plus vite possible, tout en nous enlaçant. Le matin, nous nous dépêchions de nous rhabiller avant de filer en répétition ou au travail. Se dévêtir n’était jamais un rituel, comme cela avait pu l’être avec Leonard, une couche après l’autre lentement, comme si chaque vêtement représentait une émotion cachée ou une inhibition surmontée, nous rapprochant bout de tissu par bout de tissu ôté, exposé de corps comme d’esprit.
Mais, alors que Grayson pointait un projecteur sur la poitrine de Dagur, je l’ai examiné sous un tout autre jour. Malgré ses épaules puissantes et les muscles de son dos et de son torse, il avait l’air étrangement vulnérable lorsqu’il était immobile et que son corps était au repos. Son sexe pendait, petit et doux, blotti entre ses jambes dans un nid de poils sombres. Faible. Fragile.
Je me suis rencognée dans mon siège sans chercher à dissimuler poliment le plaisir que je prenais à contempler Dagur, prisonnier de la lumière des projecteurs comme un insecte sous une lame de microscope. Pendant qu’il obéissait aux instructions de Grayson, j’ai senti mes tétons durcir et la moiteur se répandre entre mes jambes. J’étais satisfaite. Dagur était dévêtu et pas moi : je contemplais de loin un spectacle que je me suis imaginé avoir orchestré. Mon homme était maintenant captif entre mes mains, obligé de se soumettre à tous mes caprices.
— Ça te plaît, pas vrai ? a demandé Dagur lorsque Grayson a quitté la pièce pour changer la batterie de son appareil photo.
Il a glissé la main sous mon débardeur et m’a pressé le sein. Je ne portais pas de soutien-gorge ce matin-là, comme Dagur me l’avait conseillé. Si je devais moi aussi être photographiée, il ne fallait pas que j’aie les marques rouges souvent laissées par la lingerie.
— Hé, ai-je rétorqué en frappant légèrement sa main. Est-ce que je t’ai donné l’autorisation de faire ça ?
— Je ne vous dérange pas, j’espère ? a plaisanté Grayson en revenant, juste au moment où Dagur ôtait sa main de sous mon tee-shirt.
Jusque-là, je n’avais guère fait attention au photographe. Il était aimable, mais faisait preuve de la distance du professionnel qui a un travail à accomplir. Il donnait l’impression de se fondre dans son matériel, et il était facile d’oublier qu’il était humain et de le prendre pour une simple extension de son appareil photo.
Mais, à présent qu’une vague de chaleur avait envahi ma peau et que je sentais la nudité de Dagur si près de moi, j’ai regardé Grayson avec d’autres yeux. Il était bien bâti lui aussi, ai-je songé en regardant son torse et en tâchant d’imaginer à quoi il ressemblait nu. Il portait un tee-shirt moulant comme une deuxième peau, et il était mince et musclé, même si ce n’était pas autant que Dagur qui faisait de la musculation pour le sex-appeal du groupe. Son jean était taille basse et trop grand pour lui ; il tombait sur ses hanches et, quand il bougeait, dévoilait de temps en temps l’élastique de son boxer de luxe.
Lorsque Grayson a demandé à Dagur s’il voulait faire des photos avec moi, mes tétons étaient durs comme la pierre, ce qui m’a embarrassée ; je n’ai pas ôté mon tee-shirt, pour ne pas dévoiler aux deux hommes l’effet qu’ils me faisaient.
Grayson n’a pas semblé remarquer quoi que ce soit. Son attitude distante a contribué à augmenter la chaleur qui brûlait en moi.
— Super, a dit le photographe. Continuez comme ça. Je vais ajuster la lumière.
Dagur était assis sur un tabouret noir et blanc, une paire de baguettes de batteur à la main. Je me suis glissée derrière lui et je suis montée sur son dos.
— Incroyable, a-t-il commenté en tournant la tête vers moi. Tu es trempée.
Ma chatte a glissé le long de son dos lorsque je me suis cramponnée plus fermement à lui, les cuisses autour de sa taille.
Son sexe a commencé à grossir près de ma cheville, et, soudain consciente de l’intimité de cette situation et du regard de Grayson derrière l’objectif de son appareil, j’ai commencé à glousser.
— Faites comme si je n’étais pas là, a dit Grayson, d’une voix tranquille. Faites ce qui vous vient.
La tentation était trop grande. Je ne voulais pas seulement imaginer que Dagur était prisonnier entre mes jambes, captif de sa propre excitation ; je voulais aussi que la photo l’immortalise ainsi. Je me suis agenouillée entre ses jambes et j’ai commencé à le sucer. Je voulais le forcer à lâcher prise.
Qu’est-ce que Liana penserait de moi ? ai-je songé en souriant, pour autant que l’on puisse sourire la bouche pleine. Les flashs continuaient de crépiter autour de nous. J’ai attendu que Dagur soit prêt à exploser dans ma bouche, puis j’ai sauté sur mes pieds, je l’ai attrapé par les cheveux et maintenu par la peau du cou tout en fixant l’appareil photo.
Grayson est devenu complètement fou, enchaînant les photos à toute allure, surexcité. Je sentais la chaleur et l’émotion irradier mon visage, et Dagur est tombé à genoux devant moi. Privé de l’orgasme qui montait en lui, il grognait de souffrance, et je frissonnais sous l’effet du pouvoir que j’avais sur lui.
C’est alors que j’ai remarqué l’érection qui tendait le pantalon de Grayson. J’ai perdu la tête.
— Pose l’appareil, ai-je ordonné.
Il a obéi, comme si je le manipulais par un fil invisible.
— Approche !
Il s’est avancé. J’ai saisi son sexe et l’ai pressé.
— Je vous veux tous les deux, ai-je déclaré. Maintenant.
— Tout ce que vous voulez, jeune fille, a répondu Grayson en s’agenouillant.
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