80 Notes de blanc
8. Marcher du côté sauvage
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MARCHER DU CÔTÉ SAUVAGE
LA VIE CONTINUE.
Je commençais à mieux comprendre ma nature, mais j’avais encore beaucoup à apprendre.
Les leçons d’Elle, sa façon étrange d’atteindre les désirs qui dormaient au plus profond de moi, mon amitié naissante avec l’adorable Lauralynn, mes nuits de plus en plus rares avec Dagur, lorsqu’il était en ville et pas en tournée avec Viggo et le groupe, les attentions maladroites de Neil, la nature ambiguë de ma relation avec Grayson, les souvenirs vivaces et douloureux de ma liaison avec Leonard, tout cela formait un tout obsédant qui finissait par n’avoir plus aucun sens.
Je sentais bien que je n’étais plus celle qui était arrivée à Londres, mais je n’étais pas non plus parvenue au bout de mon voyage. J’étais une œuvre inachevée aux prises avec ses nombreuses contradictions. Lorsque j’étais adolescente, j’avais évidemment rêvé du prince charmant, même si je savais au plus profond de moi que c’était certainement une illusion, et en aucun cas ce que voulaient nous faire croire les films, les romans et les chansons. Mais c’était quand même un fantôme un peu agaçant tapi dans les replis de mon esprit.
D’un côté, j’étais ravie que ma vie sexuelle ait enfin un sens et un but, mais, de l’autre, j’avais envie d’une relation dans laquelle entrerait une forme d’intimité que je n’avais pas trouvée. Du moins pas encore.
Sous la tutelle rigoureuse d’Elle et de Lauralynn, je me suis davantage investie au club. J’ai arrêté de rester en retrait, pleine de curiosité et d’inquiétude, de pratiquer mes talents d’attacheuse sur des pieds de chaise et de brandir mon fouet dans le vide. Je suis devenue une dominatrice, tout en gardant mon emploi au magasin de musique. Vivre une double vie m’était naturel.
Je n’avais pas eu de nouvelles de Liana depuis des mois et je me sentais coupable. Nous étions naguère si proches. Le fait qu’elle soit une soumise m’embarrassait peut-être : je n’étais pas tout à fait à l’aise avec la façon dont je traitais les hommes soumis que je punissais et avec qui je jouais tous les soirs.
Lors de mes séances les plus intimes, je ne jouais qu’avec des hommes avec qui j’avais un lien personnel. Même si je ne ressentais pour eux aucun amour, loin de là, j’éprouvais une certaine satisfaction à l’idée que je leur procurais du plaisir, qui contrebalançait l’idée que je me montrais cruelle avec eux. Mais, au club, j’étais régulièrement amenée à frapper des esclaves que je ne connaissais pas ou que je n’appréciais pas particulièrement, et il m’arrivait de les mépriser pour leur faiblesse et leur servilité, ce qui me conduisait à les traiter plus durement. Ils aimaient cela, mais je ne parvenais pas à me pardonner de les traiter ainsi par colère et par dédain, au lieu d’être guidée par notre plaisir mutuel. Cette ombre au fond de moi – vouloir rejeter toute frontière entre le bien et le mal, et me laisser aller à mes instincts animaux – persistait. Je voyais bien la ressemblance entre Liana et moi. Mais, contrairement à moi, elle s’acceptait comme elle était.
En l’espace d’une semaine, j’ai tenté de la joindre plu sieurs fois sans succès. J’ai laissé des messages. Le souvenir de notre dernière conversation à cœur ouvert avait ravivé mon inquiétude.
Mais la vie a repris son cours, et je l’ai momentanément, et un peu honteusement, oubliée. Peut-être n’avait-elle plus envie de me fréquenter.
Quelques semaines se sont écoulées avant qu’elle donne signe de vie.
— Salut, traînée !
J’étais dans la boutique, où les affaires tournaient au ralenti. De toute la matinée je n’avais vendu que quelques cordes de guitare.
Au ton alerte de sa voix, j’ai compris que l’ancienne Liana était de retour.
— Liana !
J’ai crié tellement fort que Jonno s’est tourné vers moi, perplexe, avec une expression si désapprobatrice qu’il ressemblait à un bibliothécaire mal embouché.
— Ça fait une éternité, je sais, s’est-elle excusée.
— Pas grave. Tu as fini par me rappeler, c’est l’essentiel.
— Il s’est passé beaucoup de choses, a-t-elle expliqué.
— Raconte-moi tout.
J’étais vraiment très heureuse de l’entendre.
— Eh bien… j’ai déménagé à Amsterdam ! a-t-elle annoncé, triomphante.
Je suis restée sans voix.
— Non ? ai-je fini par dire. Je veux tout savoir.
J’avais pris le train à l’aéroport de Schiphol et, vingt minutes plus tard, j’arrivais à Centraal Station. C’était une journée maussade. Il tombait une bruine fine comme un brouillard, et des frissons parcouraient les canaux qui quadrillaient la ville. C’était seulement la deuxième fois que je me rendais dans la capitale des Pays-Bas, et ma première impression en franchissant le vaste porche de la gare, puis en laissant derrière moi la longue file de taxis et les travaux bruyants, a été d’entrer dans une jungle de vélos. Ils tournaient dans tous les sens, se glissaient entre les rails du tramway et envahissaient les rues avec calme et rapidité. Je n’étais pas montée sur une bicyclette depuis l’âge de quatorze ans, mais Liana m’avait dit qu’elle m’en prêterait une quand je viendrais la voir. Lors de ma première visite, Leonard m’attendait à l’aéroport, et nous nous étions rendus en ville en taxi. Nous ne nous étions pas aventurés plus loin que Dam Square, où il avait réservé une chambre dans l’opulent Hôtel Krasnalposky.
J’avais imprimé le plan que Liana m’avait envoyé par mail afin de rejoindre le plus simplement possible la maison dans laquelle elle logeait. J’en avais pour vingt à trente minutes de marche au maximum et je n’avais pour tout bagage qu’un sac à dos contenant quelques vêtements de rechange. J’ai mis ma capuche et déplié le plan en essayant de le protéger de la pluie.
Il fallait juste localiser le bon canal puis un groupe de ponts parallèles, même si je n’étais en général pas très douée pour lire les cartes.
Tout en errant dans les ruelles pavées près des canaux, j’ai été frappée par la tranquillité rassurante de la ville, qui vous surprenait dès que vous vous éloigniez des artères principales. Rien à voir avec la frénésie londonienne. Les piétons marchaient sans se presser. Les fenêtres qui étaient à hauteur d’yeux n’étaient protégées par aucun rideau, comme s’il n’était nul besoin de se cacher. Une ville sans secrets. Oui, ai-je songé, c’est le genre de ville dans lequel je pourrais vivre, et je n’étais pas surprise que Liana, avec qui j’avais tant de points communs, se soit établie ici.
Elle m’avait dit qu’elle travaillait au marché aux fleurs jusqu’au milieu de l’après-midi, un emploi temporaire qu’elle aimait beaucoup, et elle s’était arrangée avec sa voisine du dessous pour que je puisse récupérer la clé de son appartement. Je n’étais donc pas pressée.
Je me suis arrêtée pour boire un café dans un petit bar dont les marches en pierre menaient dans une cave voûtée à la chaleur réconfortante. Il y régnait une odeur agréable, faite d’alcool, de cannelle et d’une légère trace de tabac. Je me sentais parfaitement détendue et j’avais sommeil.
L’immeuble de Liana était un vieux bâtiment en pierre de trois étages, large et imposant. De l’extérieur, les fenêtres étaient immenses. L’appartement de Liana était au dernier étage, et on y parvenait par un escalier en colimaçon plutôt raide.
La vieille dame qui vivait au rez-de-chaussée et avait l’air d’être la propriétaire de l’immeuble était l’archétype de la grand-mère. Elle m’a fait un grand sourire en ouvrant la porte et m’a complimentée sur mon apparence, en ajoutant que je ressemblais à Liana comme à une sœur. Liana était fille unique, comme moi, mais ce n’était pas la première fois qu’on me faisait ce genre de remarque, alors que nous étions physiquement très différentes.
Une fois à l’intérieur, j’ai posé mon sac sur le parquet et j’ai ôté mon manteau léger. Des gouttes d’eau en sont tombées tandis que je cherchais un placard ou tout autre endroit pour le suspendre.
C’était une grande pièce très spacieuse avec de hautes et larges fenêtres par lesquelles entrait la lumière extérieure, qui baignait la pièce dans une lueur chaude. J’ai regardé dehors vers le canal tranquille et la longue rangée de vélos bien garés. De l’autre côté du canal, par-delà les toits, je pouvais voir la ligne brisée des arbres d’Oosterpark.
J’ai trouvé un endroit où m’asseoir, un petit canapé étroit recouvert d’une couverture en patchwork jaune citron, et je me suis abîmée dans la contemplation. Le silence était surnaturel. Dans toute ville, il y a toujours une rumeur distincte de bruits, de voix, de voitures, mais, ici, l’après-midi était vierge de tout bruit. Au début, c’était déstabilisant. Mais je me suis détendue et je me suis laissée aller au calme environnant jusqu’à sommeiller. J’étais heureuse d’être assise là et de rêvasser vaguement. Je regardais alternativement les murs et la lumière extérieure qui s’amenuisait lentement en prenant bien garde à ne réfléchir à rien. En temps normal, je me serais levée et j’aurais cherché quelque chose à faire. J’aurais eu très envie d’un café ou de lire quelque chose, n’importe quoi pour m’occuper. J’ai été tirée de ma torpeur par le vrombissement de mon téléphone portable.
C’était un texto de Liana : elle n’allait pas tarder à rentrer.
— Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? ai-je fini par demander.
Nous nous étions embrassées avec effusion puis nous étions descendues dans un café proche, où tout le monde avait l’air de connaître mon amie. Elle portait un gilet gris informe, trop grand d’au moins une taille, un short en jean sur d’épais collants noirs et une paire de bottines.
Ses joues étaient roses, et un éclat sain illuminait joliment son visage. Elle avait l’air sincèrement heureuse, contrairement à notre dernière rencontre, où je l’avais trouvée indécise et anxieuse.
— Je l’ai quitté.
— Ton maître à Brighton ?
Elle avait toujours catégoriquement refusé de me donner son nom.
— Oui.
— Tant mieux. Ça avait l’air d’être un vrai connard. Mais pourquoi Amsterdam ?
— Ici ou ailleurs, tu sais…, a-t-elle répondu. J’avais un correspondant ici quand j’étais au collège et j’avais gardé de bons souvenirs de cette ville. Et le trajet entre Amsterdam et Londres n’est pas cher.
— Tu es là depuis combien de temps ?
Elle a réfléchi un peu.
— Un peu plus de quatre mois.
J’étais abasourdie. Je savais bien que nous ne nous étions pas parlé pendant quelque temps, lorsque j’étais préoccupée par mes découvertes et mes petites aventures, mais je n’aurais jamais cru que cela faisait aussi longtemps. Quel genre d’amie étais-je donc ?
— Le temps passe vite, n’est-ce pas ?
— Et comment !
Elle a bu une gorgée de sa tisane. Par habitude, j’avais commandé un café. Il avait un goût inhabituellement amer et il était trop tiède. Liana me regardait intensément, comme si elle s’apprêtait à avouer quelque chose. J’ai ôté mes chaussures sous la table. De la musique nous parvenait de loin, bien que le café ne soit équipé ni d’un jukebox ni de la radio. Le bourdonnement irrégulier de la basse ressemblait au bruit de mon cœur dans l’attente.
— Les choses n’ont pas arrêté d’empirer, a continué Liana. Avec le mec de Brighton. Je sais bien que je suis une soumise et que j’aime être dominée. Mais il y a quand même une différence entre être dominée et être un paillasson. Entre un maître et un connard. Ce type était un vrai taré. Il m’a fallu du temps pour le comprendre. Il était très charismatique, et je voulais tellement retrouver le niveau d’intimité que j’avais partagé avec Alyss, avant lui, que j’ai fait des choses que je n’avais pas envie de faire. Je pensais que, si je lui faisais plaisir, tout s’arrangerait. Mais j’ai fini par comprendre que je ne comptais pas vraiment pour lui. Il aimait le pouvoir et avoir une petite amie jeune et jolie. C’est tout. Alors je l’ai largué. Mais il fallait que je parte pour ne pas retomber sous sa coupe. Il y a des choses dont on a du mal à se séparer, même quand on sait qu’elles nous font du mal.
J’ai ouvert la bouche. J’avais très envie d’entendre les détails sordides et de les confronter à ma propre situation, même si je savais que cela m’affecterait profondément si Liana me les racontait. C’était mon amie, et ses blessures me mettaient en colère. Cependant, le dilemme m’était familier, à moi qui étais encore en train d’essayer d’assumer ma nature dominatrice et de comprendre comment elle changeait ma relation aux hommes.
Je me fichais comme d’une guigne de la plupart des soumis que je frappais au club. Je savais qu’ils en étaient conscients et que cela ne les gênait pas plus que ça. Il m’arrivait de me sentir terriblement coupable de les frapper, même quand ils me suppliaient de le faire. Je me demandais si je serais capable de faire mal à quelqu’un que j’aimerais vraiment ou si j’aurais envie au contraire de lui faire encore plus mal qu’à ceux dont je me fichais éperdument. Pousser la douleur physique encore plus loin, histoire d’augmenter les émotions. J’avais très envie de ressentir un lien comme celui que décrivait Liana. Le même que celui qui unissait Elle et Grayson, ou Lauralynn et son inconnu. Mais j’avais peur de ce qui se passerait alors. De ce que je pourrais devenir.
Parfois, lorsque les hommes que je dominais étaient serviles et ridicules, et me suppliaient de les punir, en dépit de mes efforts je ne pouvais m’empêcher de ressentir du mépris en jouant avec eux, en blessant superficiellement leurs corps et leurs sentiments, les humiliant tandis qu’ils me suppliaient de les pousser encore plus loin. Mais, au fond de moi, j’attendais le jour où je ressentirais un lien émotionnel avec l’un d’eux, où il y aurait une vie en dehors de la scène et du jeu. Ces hommes étaient des anonymes dans la foule. Le jour où l’un d’entre eux aurait enfin un visage, tout changerait.
— Je comprends, ai-je murmuré. Je l’espère vraiment, Liana.
— Je voulais être utilisée, et il l’a fait, a-t-elle poursuivi. Je comprends maintenant que ça s’arrêtait là pour lui. J’étais l’instrument de sa cruauté et de son sadisme. Certaines personnes aiment ça, même sur le long terme, mais pas moi. S’il avait dit certaines choses, s’il m’avait montré de l’affection, s’il m’avait prouvé qu’au fond de lui il m’aimait comme une personne, et pas comme un morceau de viande à baiser, j’aurais continué, crois-moi. Je suis comme ça. Le problème, ce n’était pas ce qu’il faisait mais le fait qu’il n’y mettait aucun sentiment. Aucune tendresse après. J’attendais que les choses s’arrangent. Mais je savais que ça n’arriverait jamais.
— Et puis ?
— Je lui ai dit que j’en avais assez. Il l’a mal pris. Mais je m’étais juré de ne plus jamais le voir, même s’il n’a pas arrêté de m’envoyer des mails et de me téléphoner. Il était sûr que je finirais par revenir, que j’avais plus besoin de lui que lui de moi.
— Tu ne l’avais pas rencontré au boulot ?
— Si. Ça a rendu les choses assez embarrassantes.
— Je comprends.
— C’est aussi pour ça que je suis partie. Je suis restée éloignée pendant des semaines, et pourtant Dieu sait que je me sentais vraiment vide à l’intérieur. J’ai rencontré d’autres hommes, des dominateurs aussi, sur Internet. Le premier, c’était un nullard, un arnaqueur, mais le deuxième, que j’ai rencontré au Pelirocco – tu sais, ce petit hôtel à Regency Square, où le barman fait ces cocktails complètement délirants ? – celui-là, il était différent, même si ça a été court. Il était tendre, attentionné…
Elle n’a pas achevé sa phrase. Ses souvenirs refaisaient surface, assombrissant son regard.
— Ça n’a pas marché ?
— Non, a-t-elle dit en revenant au présent. Je l’aimais bien. Vraiment. Mais je pense qu’à sa manière il était aussi perdu que moi. Pas sûr de son rôle. Il m’a déshabillée, mais il a paniqué lorsqu’il a vu mes bleus… Il ne s’est rien passé.
— Je suis désolée.
— Aucune raison de pleurer. C’est alors que j’ai pris une décision. J’ai donné ma démission le lendemain, vidé mon compte en banque de mes maigres économies et j’ai presque joué à pile ou face. J’hésitais entre Paris et New York. Mais je ne parle pas un mot de français, et la Grosse Pomme était trop loin, alors j’ai échoué à Amsterdam. Où tout le monde parle anglais !
— Je pense que les canaux te vont bien, ai-je remarqué. Tu as l’air heureuse.
— Je le suis, a répondu Liana. C’est une ville délicieuse.
Elle a baissé les yeux, et j’ai compris qu’elle ne m’avait pas tout raconté.
Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. Cela n’avait rien à voir avec sa nature soumise : Liana ne pouvait pas rester seule bien longtemps.
— Tu as rencontré quelqu’un, n’est-ce pas ? Je le devine à ton sourire.
— Oui, a-t-elle confirmé, toute timidité envolée.
J’étais ravie pour elle, mais je devais savoir.
— Un dominateur ?
Son regard était espiègle.
— Oui, a-t-elle répondu fermement. Je ne peux pas sortir avec un autre genre d’homme. Mais… comment dire ?… un bon dominateur.
— Tu es incorrigible.
— J’suis c’que j’suis, a-t-elle rétorqué.
C’était notre blague depuis toujours, cette allusion à Popeye.
— Ça, c’est sûr.
— Il va venir ce soir. Je veux te le présenter.
Il s’appelait Leroy. C’était un Américain qui avait quitté New York pour terminer sa thèse de philosophie. Sa mère était hollandaise. Il parlait donc la langue et il avait toujours eu envie de vivre un peu aux Pays-Bas.
— Tout le monde doit revenir à ses racines à un moment, a-t-il expliqué. Sinon, on ne sait pas vraiment qui on est.
Leroy avait quelques années de plus que nous, mais, comme les hommes mûrissent plus tardivement, il avait l’air d’avoir notre âge. Il était étonnamment petit, surtout pour quelqu’un qui était à moitié hollandais. Liana était toujours sortie avec des hommes grands. Mais il était baraqué et musclé, comme tous les habitants d’Amsterdam, à cause du vélo. Son père était nigérien, et le métissage lui avait donné des traits magnifiques et une bouche pulpeuse. Il y avait quelque chose de profondément sensuel dans son apparence et dans sa façon de bouger. Taille mise à part, je comprenais pourquoi il plaisait à Liana.
— Vous vous êtes rencontrés sur Internet ? ai-je demandé tandis que Leroy touillait le ragoût à l’odeur délicieuse.
Il avait un beau cul, ai-je remarqué lorsqu’il s’est penché pour ouvrir la porte du four et vérifier la cuisson du pain à l’ail. Liana et moi étions assises à l’extrémité de la longue table en bois à tréteaux dans la cuisine et nous sirotions chacune un verre de vin rouge. Elle a suivi mon regard tandis que je matais les fesses musclées de Leroy et elle m’a fait un clin d’œil.
— Pas mal, hein ? a-t-elle articulé sans bruit en profitant du fait qu’il était accaparé par le repas.
Leroy s’est retourné pour me répondre.
— Oui, sur Internet. C’est la seule façon possible quand on cherche quelqu’un qui appartient à la scène. Si tu essaies de savoir si quelqu’un est déviant d’une autre manière, tu t’exposes au danger.
J’ai gloussé en imaginant ce genre de conversation lors d’un premier rendez-vous. Le vin commençait à me monter à la tête.
— Nous nous sommes rencontrés, ça a cliqué entre nous, a poursuivi Liana en haussant un sourcil pour me faire comprendre de manière pas très subtile que le « clic » n’avait pas été qu’intellectuel, et le reste s’est fait tout seul.
Leroy a versé la nourriture dans les assiettes, qu’il a ensuite apportées à table. Il les a déposées devant nous avant d’aller chercher la sienne.
— Merde ! s’est-il écrié en s’asseyant enfin. Le pain.
Il s’est levé d’un bond et a ouvert vivement la porte du four.
Je mourais d’envie de poser des questions, mais je n’osais pas.
Pourquoi ? Je voulais savoir. Pourquoi cherchions-nous ces liens extrêmes ? Je n’étais pas certaine qu’il y ait vraiment une réponse. J’avais posé cette question à Elle et à Lauralynn, et elles m’avaient toutes deux répondu la même chose. Certaines personnes sont heureuses dans les eaux peu profondes de la vie, d’autres aiment surfer dans les torrents. Certaines personnes aiment la glace au chocolat, d’autres préfèrent la glace rhum-raisins. Cela dépend de la personnalité de chacun et c’est tout.
En les voyant ensemble, je ne pouvais pas deviner plus que le fait qu’ils s’entendaient bien et qu’ils étaient heureux. Ils avaient de petits gestes – qui existent aussi chez les couples ordinaires mais qui prennent un autre relief entre pratiquants.
Sa façon de poser sa main dans le creux de ses reins quand ils étaient tous deux côte à côte dans la cuisine. La grâce avec laquelle elle s’est si naturellement agenouillée devant lui et a posé la tête sur ses mollets au lieu de s’asseoir sur le siège à côté de lui lorsque nous sommes passés au salon et la tendresse avec laquelle il lui a caressé les cheveux.
Je ne restais que quelques jours, mais je me suis coulée dans la vie de Liana comme si nous ne nous étions jamais quittées. Nous pensions toutes deux que si nous fermions les yeux nous pouvions imaginer que nous étions de nouveau étudiantes à Brighton. Par certains côtés, nous avions changé et tant mûri que nous n’étions plus du tout les mêmes, mais, par d’autres, nous étions toujours les deux filles qui faisaient du shopping et se faisaient tatouer sur un coup de tête.
Liana ne travaillait pas depuis suffisamment longtemps pour avoir pu prendre plus d’un jour de repos pendant ma visite. Le matin, je me rendais donc au marché aux fleurs et je lui donnais un coup de main. La fragrance entêtante des fleurs me rappelait la nuit du bal et les parfums tropicaux qui avaient envahi l’air, et je ressentais une paix presque surnaturelle à travailler de mes mains dehors. Le contraste avec les recoins sombres du club et l’espace restreint et brillamment éclairé du magasin de musique était saisissant.
Leroy n’est pas venu les deux soirs suivants, même si je savais que Liana et lui s’envoyaient régulièrement des textos. Il voulait la laisser tranquille afin qu’elle puisse profiter de ma présence. Mais son téléphone s’allumait souvent, et le visage de Liana aussi.
La veille de mon départ, Liana m’a demandé, comme ça, si j’avais envie de les voir faire l’amour.
— Je sais que la dernière fois, avec Nick, ça t’a traumatisée, a-t-elle dit. Je me demandais si tu avais envie de voir ce qu’on faisait. Comme ça tu comprendrais. Et tu saurais que je ne risque rien.
J’étais debout devant le réfrigérateur ; je buvais du jus d’orange directement à la bouteille et j’ai failli m’étouffer. C’était la première fois que Liana parlait de ce qui s’était passé cette nuit-là et admettait que je l’avais vue en train de baiser.
Elle m’a tapoté le dos.
— Ça t’apprendra à ne pas prendre un verre.
— Tu veux que je te regarde faire l’amour ? ai-je répété d’une petite voix.
— Oui, a-t-elle confirmé tranquillement.
— Je ne sais pas trop quoi répondre. Comment… ?
Je voulais demander si elle pensait que je devais participer. Avait-elle envie d’un plan à trois ? La dernière fois, avec Nick, j’avais été choquée, mais la situation s’était déroulée avec naturel, et il était évident que je n’étais pas prévue dans le scénario. Mais là c’était différent. Et puis j’avais disparu avant d’avoir à leur parler au petit matin, ce qui m’avait évité d’être gênée.
— Tu veux que je regarde ? ai-je répété un peu bêtement.
— Regarder. Pas participer. On ne fera même pas attention à toi.
Je ne savais pas si c’était mieux ou pire.
J’avais évidemment vu des tas de trucs au club et au bal, et durant tout le temps que j’avais passé avec Lauralynn et Elle. J’avais vu des pièces entières remplies de gens en train de baiser ou de se livrer à des pratiques sadomasochistes. Mais Liana était une amie de longue date, et, juste à trois, c’était beaucoup plus intime.
À cette idée, j’ai eu la chair de poule. Mais j’étais curieuse. Et, plus que tout, je voulais observer Leroy. Voir comment un couple se comportait et imaginer comment ce serait si jamais je rencontrais quelqu’un avec qui je ressentais ce genre de choses.
— Si tu veux, ai-je acquiescé.
— Super ! s’est-elle exclamée, enthousiaste, comme si elle m’avait invitée à dîner et pas à la regarder baiser avec son mec.
Ce n’était pas le bon moment pour visiter le décevant musée de l’Érotisme, qui ne faisait qu’un quart de la taille du musée parisien dans lequel Leonard m’avait emmenée lors de l’un de nos week-ends. Lorsque j’ai vu le pénis géant qui était plus grand que moi et les diverses représentations du sexe à travers les âges, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Liana et à Leroy, et à ce qui se produirait le soir. J’étais tellement perturbée que je me suis trompée de pont et que j’ai échoué près de Leidseplein. J’ai dû revenir sur mes pas.
Lorsque le moment fatidique est arrivé, j’ai été ravie de constater que Leroy était aussi nerveux que moi. Mais peut-être était-ce de l’excitation ? Il était arrivé chez Liana avec un sac de voyage qui avait rendu un son mat lorsqu’il l’avait posé sur le parquet du salon.
— Salut, Lil, m’a-t-il salué. Comment va ?
— Bien, ai-je répondu avec un entrain de façade.
Nous avons sauté le dîner. J’étais trop nerveuse pour manger. Leroy a dit que la nourriture lui donnerait envie de dormir. Et Liana avait peur de vomir. J’ai grimacé en les entendant.
C’est Leroy qui a finalement pris les choses en main. Liana s’est subitement tue et elle a pris une expression expec tative, comme si elle attendait qu’il se passe quelque chose, comme moi.
— Viens, a-t-il ordonné.
Elle s’est levée de la table devant laquelle elle était assise et a emprunté le couloir qui menait au salon. Elle bougeait comme si elle était guidée ou télécommandée, alors qu’elle était face à lui. Je les ai suivis, hésitante. Je ne savais pas trop quoi faire. Ce n’était pas la première fois que je souhaitais qu’il existe un manuel pour apprendre à se comporter dans ce genre de situation. En cours de SVT, j’avais appris à dérouler un préservatif sur une banane, ce qui ne m’avait jamais été d’aucune utilité. Ce dont j’aurais eu réellement besoin, c’est d’un cours sur ce qu’il faut faire lorsque votre meilleure amie vous demande de la regarder baiser. Pourquoi est-ce que c’étaient toujours les scénarios les plus difficiles qui étaient livrés sans mode d’emploi ?
— Je dois mettre de la musique ? ai-je demandé.
Le parquet était froid sous mes pieds nus. J’aurais voulu enfiler une paire de chaussettes, mais je n’ai pas osé. Ce n’était pas le moment de penser chiffons.
— Non, a répondu Leroy. Elle aime les bruits.
Ils n’avaient encore rien fait, mais une bande-son pornogra phique a immédiatement commencé à jouer dans ma tête : des corps frappant, en nage, sur des « oh, oh, oh ! » improbables.
Liana était silencieuse. Elle a commencé à vaciller dou cement d’un pied sur l’autre, les yeux fermés. Leroy a décrit un cercle autour d’elle, comme un animal harcelant sa proie. On aurait dit que toute la tension qui avait quitté le corps de Liana était passée dans celui de son amant. Il était tendu comme un arc. Je me suis assise sur le canapé. Ils avaient déjà oublié ma présence.
Il l’a embrassée, exactement de la même manière que j’avais embrassé le danseur le soir du bal. Il a encerclé sa gorge de sa main d’une manière protectrice. Elle a penché la tête en arrière comme si elle s’offrait à lui. Puis il a levé la main et a lentement caressé sa joue avant de glisser ses doigts dans ses cheveux et de tirer son cou en arrière d’un seul mouvement brusque.
Bien qu’ils fassent presque la même taille, il paraissait la dominer par la façon qu’il avait de la plier à sa volonté. Elle a ouvert la bouche et a miaulé comme une chatte. Il a grogné et a posé sa bouche sur la sienne d’une manière suggérant qu’il n’allait pas tarder à la dévorer. Elle a répondu à son baiser comme un enfant cherche le sein de sa mère.
— Tourne-toi, a-t-il ordonné doucement.
Elle a obtempéré avec tant d’impatience qu’elle a pivoté trop rapidement et a presque perdu l’équilibre. Leroy l’a rattrapée d’une main ferme.
— Remonte ta jupe.
Les mains de Liana tremblaient, et ses mouvements étaient imprécis et maladroits, comme si elle avait bu. Elle est finalement parvenue à rassembler le tissu de sa longue jupe de style bohémien et l’a attaché autour de sa taille. Il a reculé pour la contempler. Sans la toucher. Il s’est assuré qu’il avait une vue parfaite sur ses fesses nues. Elle ne portait pas de culotte. J’ai supposé que Leroy lui avait ordonné de le faire.
— Touche tes orteils. Aussi loin que possible.
Liana s’est étirée et a trouvé une position qui lui a permis de poser les mains sur le sol à cinquante centimètres devant elle, comme si elle était en plein milieu d’une posture maladroite de yoga.
Sous cet angle, ses jambes semblaient interminables. Elle avait tout de l’échassier. Maigre mais gracieuse, et avec des fesses musclées comme celles d’une danseuse, même si elle m’avait affirmé n’avoir jamais fait de danse.
— Redresse-toi et écarte les fesses.
C’était une tâche impossible. Dans cette position, elle allait certainement tomber tête la première sur le parquet. Mais Liana a réussi à se redresser tout en gardant le dos bien à plat. Elle a remonté davantage le tissu de sa jupe et a posé une main sur chaque fesse, qu’elle a étirée.
Leroy était encore loin de l’effleurer, et pourtant je devinais à la façon dont son corps tressaillait et à ses petits gémissements que Liana était déjà excitée. Oubliant toute timidité, je me suis penchée en avant, fascinée. J’ai observé les myriades d’émotions qui affleuraient sur son visage tandis que ses joues rosissaient et que sa bouche s’ouvrait, sensuelle.
J’aurais aimé être à sa place. J’aurais voulu ne serait-ce qu’une seule fois pouvoir m’abandonner totalement à l’instant, être une esclave consentante du plaisir. Lorsque je dominais, il m’arrivait de me laisser emporter, mais jamais aussi complètement : je prenais toujours soin de garder à l’esprit le bien-être de mon soumis.
J’ai compris alors que la soumission était un acte de reddition. C’était pour cela qu’elle avait l’air si détendue. Elle ne se donnait pas seulement à Leroy mais à la sensation de chaque instant. C’était d’une intensité folle. Comme elle n’avait pas besoin de se concentrer sur autre chose que sur ses sensations physiques, elle devait être consciente du moindre frisson de l’air sur sa peau.
Il a fini par tendre la main et faire courir ses doigts sur sa chatte. Elle a sursauté et frissonné, comme s’il l’avait touchée avec un fer rouge.
Ses doigts brillaient lorsqu’il les a retirés. Il a porté la main à sa bouche et les a léchés avec délectation.
— Tu es très mouillée, a-t-il remarqué.
Liana a gémi.
— Qu’est-ce que tu es ? a-t-il demandé. Dis-le. Je veux l’entendre de ta bouche.
— Je suis une salope. La tienne.
— Plus fort.
— Je suis ta salope ! a-t-elle crié.
Elle avait dit exactement la même chose à Nick. Était-ce une coïncidence ou poussait-elle tous les hommes à lui poser cette question ? J’avais envie de demander à Leroy dans quelle mesure il agissait selon sa volonté propre ou selon celle de Liana. Je savais d’expérience que les soumis peuvent être très exigeants. Je passais des heures au club à répondre à leurs suppliques. La moitié du temps, j’avais l’impression qu’ils étaient les maîtres.
— Tu es la salope que je baise, a-t-il repris, satisfait.
Sa voix était plus rauque, comme si quelque chose qu’il tenait en laisse au fond de lui avait été libéré. Il a tendu brusquement le bras, a saisi les cheveux de Liana et les a tirés violemment en arrière. En même temps, il l’a fistée si brutalement que chacun de ses va-et-vient avait la violence d’un coup. Mais, au lieu de manifester de la douleur et de la peur, Liana s’est détendue et a écarté davantage les jambes. Elle était appuyée sur lui et tremblait comme si elle était sur le point de jouir. Elle avait les yeux fermés et elle souriait.
Leroy l’a lâchée sans crier gare, et Liana a basculé en avant sans faire aucun effort pour se retenir. Elle n’a même pas ôté les mains de ses fesses. Parce qu’il ne lui en avait pas donné l’ordre, ai-je compris. Ses instincts les plus profonds étaient entre les mains de Leroy. Elle s’était tellement abandonnée qu’elle lui faisait confiance pour tout, même pour la maintenir debout. Si je trébuchais, par réflexe mes mains se tendraient immédiatement en avant pour atténuer la chute. Mais le corps de Liana obéissait instinctivement aux ordres de Leroy plus encore qu’à ses propres réflexes. Il l’a rattrapée sans problème avant qu’elle heurte le sol.
Il l’a saisie par les hanches et a penché la tête sur son anus. Il y a glissé la langue puis l’a fait courir tout le long de sa colonne vertébrale jusqu’à sa nuque, qu’il a mordue. Elle s’est cambrée et s’est pressée contre lui. C’était leur version, très personnelle, du câlin, et elle avait l’air étrangement réconfortante.
Le réconfort n’a pas duré.
D’une seule poussée rapide, Leroy a mis Liana à quatre pattes. Il a de nouveau tiré ses cheveux, avec tant de violence que j’étais surprise qu’elle en ait encore. Peut-être que ce traitement les aidait à pousser plus vite…
Il lui a présenté son sexe, que Liana a enfourné avec l’empressement de quelqu’un qui n’a pas mangé depuis une semaine. Elle n’a pas commencé par le lécher gentiment ou par appliquer toutes les techniques dont elle se moquait et qui me faisaient rougir lorsque nous étions deux étudiantes encore relativement innocentes. Elle s’est empalée sur lui comme si elle voulait le dévorer tout cru. Leroy avait posé les mains de chaque côté de ses joues, il faisait aller et venir son visage comme s’il baisait sa chatte et non sa bouche. De temps en temps, elle produisait un son semblable à celui d’un chat qui s’étouffe avec une boule de poils, et, chaque fois que je pensais qu’elle ne pourrait pas continuer plus longtemps, il se retirait pendant un moment assez long pour qu’elle reprenne son souffle, puis elle se jetait de nouveau sur lui et continuait de le sucer comme s’il était sa source d’air.
Leroy a commencé à frissonner, et j’ai songé qu’il allait certainement jouir dans sa bouche et que je serais confrontée à cet instant horrible où je ne saurais pas quoi dire quand ils auraient terminé. Mais il s’est arrêté avant d’exploser.
— Chuuut, a-t-il murmuré.
Ce mot a agi comme une formule magique. Liana s’est assise sur ses talons, le visage détendu. Elle a libéré sa queue de l’emprise de sa bouche et a enfoui son visage contre son sexe. Elle a déposé des baisers légers sur ses cuisses et a mordillé ses couilles. Il bandait toujours, et elle se pressait contre son sexe comme si elle se livrait à la caresse de sa main. Elle était passée de la rage au romantisme en un clin d’œil.
Il a tendu la main et a caressé son sein. Doucement d’abord, et elle a ronronné, blottie contre ses doigts. Puis, dans un autre de ces brefs moments d’échange de pouvoir qui semblaient brûler entre eux, il est devenu brutal. Une main sur son sein, l’autre dans son dos, il l’a renversée.
Elle est tombée sur le dos, totalement exposée, et c’est alors que j’ai remarqué l’éclat argenté. Elle était intégralement épilée, et ses lèvres, gonflées et écartées, dévoilaient des piercings dont elle ne m’avait jamais parlé. Un anneau métallique brillait sur son clitoris, et deux cercles argentés identiques étaient accrochés à chacune de ses lèvres. Elle ne m’avait pas dit qu’elle s’était fait percer. C’était pourtant le genre de choses qu’elle m’aurait en temps normal confié avec plaisir. Avant de le faire et après. Et pourtant elle n’en avait pas soufflé mot.
J’avais croisé quelques personnes qui avaient été percées par ou pour leur maître. Certaines portaient un collier comme un animal pour indiquer à qui ils appartenaient. Je soupçonnais que ces piercings étaient le résultat de sa liaison avec le maître de Brighton. Cela expliquait pourquoi elle ne m’en avait jamais parlé. Je n’étais pas surprise qu’elle les ait gardés. Elle ne pensait pas que le passé était une valise dont il fallait se débarrasser à la moindre occasion. Elle était bien trop pragmatique pour cela. Liana aimait ses démons. Elle ne les combattait pas. Elle chérissait ses erreurs, qui lui rappelaient sans cesse qui elle était vraiment.
« J’suis c’que j’suis », comme elle disait toujours.
— Ferme les yeux et ne bouge pas tant que je ne te le permets pas, a sifflé Leroy.
Elle était étalée sur le dos et n’avait pas l’air de vouloir bouger.
Il a fourragé dans son sac de voyage et en a sorti deux longueurs de corde de bondage. Chaque fois qu’elle entendait un cliquètement dans le sac, Liana répondait par un gémissement bas ou un frisson. Leroy souriait en la regardant faire, et j’étais certaine qu’il faisait exprès de prendre son temps et d’agiter ses jouets pour augmenter l’anticipation.
Lorsque la corde l’a effleurée, la chair de poule s’est répan due sur tout son corps, et elle a gémi plaintivement, comme si l’attente était trop longue à supporter.
Leroy a plié ses genoux et a attaché ses chevilles à ses cuisses. Dans cette position, elle était complètement offerte, mais ne pouvait rien faire de plus que de s’agiter un peu. Il a ensuite lié ses poignets ensemble au-dessus de sa tête. Plus il tirait brutalement sur les cordes, plus Liana gémissait fort, excitée. Mais sa brutalité n’était que de façade : il faisait très attention à laisser du jeu entre la corde et la peau afin de ne pas couper sa circulation ; il vérifiait souvent qu’elle ne devenait pas bleue et il lui prenait les mains pour les réchauffer.
Il a fini par écarter ses genoux et par se positionner au-dessus d’elle. Son sexe était dur et humide. Il n’a pas fait mine de prendre un préservatif, et l’idée qu’il allait la baiser sans protection m’a bizarrement excitée plus que tout le reste. C’était tellement personnel.
— Dis-moi ce que tu veux.
Sa voix était rauque. Il faisait un tel effort pour se retenir qu’il en souffrait. J’avais envie de me pencher et de faire moi-même glisser sa queue en elle pour le soulager.
— Baise-moi, a-t-elle dit. S’il te plaît, baise-moi, s’il te plaît, s’il te plaît, baise-moi…
Elle répétait la même phrase sans s’arrêter, comme une folle. Leroy a grogné, s’est redressé puis l’a pénétrée, et l’a baisée le plus fort possible. Ligotée et troussée comme elle était, elle ne pouvait pas bouger les hanches, mais elle a quand même tenté de le faire et elle s’est agitée jusqu’à ce qu’il la prenne par les poignets et la maintienne au sol.
J’étais perchée sur le bord du canapé et j’avais le souffle aussi court qu’eux. J’avais envie que Leroy m’attrape par les cheveux et m’attire violemment à lui, mais je me suis retenue. Je me rappelais la règle numéro un, celle qui était placardée partout dans le club : « Ne jamais interrompre une scène. »
Liana tressaillait de plus en plus et se frottait contre lui. Son piercing avait l’air de stimuler son clitoris, et plus elle s’agitait, plus vite il allait et venait en elle. Elle a fini par se mordre la lèvre et par le supplier :
— Putain, laisse-moi jouir, s’il te plaît, laisse-moi jouir, s’il te plaît, laisse-moi jouir…
— Jouis pour moi, a-t-il crié.
Au moment où les mots ont franchi ses lèvres, elle s’est cambrée, s’est raidie contre les cordes et a crié si fort que j’ai fait un bond sur mon siège, manquant de crier avec elle.
— Oh, putain ! a-t-il dit.
Leroy l’a saisie par les fesses et l’a maintenue contre lui, la berçant pendant que les frissons de l’orgasme la parcouraient.
— Ça t’a plu ? a-t-il demandé, l’air visiblement très concentré.
Le pauvre garçon était sur le point d’exploser, et je doutais fort qu’il puisse se retenir une seconde de plus. Pourtant il a attendu que Liana cesse de trembler suffisamment pour pouvoir murmurer un fervent « oui ».
Alors seulement il a agrippé ses épaules et il s’est enfin laissé aller en elle.
Lorsqu’il a eu joui et qu’il s’est détendu, Liana s’est blottie contre lui. Il l’a étendue et l’a déliée rapidement puis il l’a prise dans ses bras et l’a bercée comme une enfant. « Chuuuut », disait-il chaque fois qu’elle gémissait et se serrait plus fort contre lui. Elle donnait l’impression de vouloir ramper sous sa peau. Comme si elle n’était jamais assez proche de lui.
C’est alors que je les ai laissés. Les regarder baiser était une chose, les regarder se câliner en était une autre. Leur évidente intimité éveillait en moi des sentiments contradictoires. D’un côté j’étais vraiment jalouse. Je voulais ressentir la même chose pour quelqu’un. D’un autre côté c’était tellement intense que cela m’effrayait : en m’ouvrant à quelqu’un, j’avais peur de devenir vulnérable. J’avais peur d’être blessée. J’avais peur de lâcher prise.
Je me suis tournée et retournée pendant des heures cette nuit-là avant de parvenir à m’endormir enfin. J’étais évidemment très excitée, mais je ne pouvais me résoudre à me masturber en pensant à Liana. Je ne voulais pas penser à elle de cette manière. Cela changerait tout entre nous.
Le lendemain matin, j’ai traîné au lit jusqu’à ce que je sois certaine que Leroy était parti. Je ne voulais pas lui parler. C’était lâche, mais je m’en fichais. Quand je serais moins gênée, je le remercierais de m’avoir généreusement permis d’entrer dans leurs vies.
Liana était joyeuse et inhabituellement silencieuse. Je me suis servi un verre de jus d’orange – sans oublier le verre cette fois-ci – et je me suis assise à la table de la cuisine.
— Tu as compris, cette fois ? a-t-elle fini par me demander.
— Oui, ai-je répondu. J’ai compris.
Neil et moi avons déjeuné ensemble le lendemain de mon retour d’Amsterdam. Il travaillait tellement que nous nous voyions rarement en soirée. Quand il sortait du boulot, je commençais ma nuit au club. Les déjeuners rapides étaient donc devenus notre façon de nous donner des nouvelles. Il portait un costume gris foncé, une chemise blanche bien coupée, une cravate bleu marine et des chaussures noires parfaitement cirées : il avait l’air d’être le maître du monde. À chacune de nos rencontres, il semblait s’être métamorphosé davantage. Il s’éloignait de plus en plus de la chrysalide de Brighton et perdait la douceur inexpérimentée de la jeunesse alors que, pour ma part, je ne constatais aucun changement dans le miroir : j’avais toujours l’air de faire plus jeune que mon âge.
Il mûrissait bien.
Il avait réservé une table chez Kettner’s, un restaurant chic de SoHo, où je me trouvais déplacée avec mes vêtements ordinaires et mes grosses bottes. J’étais mal dégrossie et maladroite. J’étais certaine que certains de mes costumes fétichistes auraient été plus adaptés.
Neil, de son côté, était parfaitement dans son élément. Il a suivi avec grâce le serveur, de l’entrée à la salle de restaurant guindée, en me tenant légèrement par la main.
Mais, lorsque la conversation a pris un tour plus intime, sa belle assurance s’est envolée.
Combien de fois allait-il devoir affirmer qu’il tenait beaucoup à moi, comme il le disait, sans oser prononcer le terrible verbe de cinq lettres ? Et à quel point il voulait que nous fassions un essai, même s’il a maladroitement tenté d’expliquer que ma façon de vivre l’effrayait ?
Il combattait ses propres démons, à la recherche d’un équilibre. Il tentait de réconcilier ses sentiments et ce qu’il avait découvert de ma sexualité, et de mes appétits.
Son cœur, et l’éducation qu’il avait reçue, voulait m’offrir un conte de fées. Le mariage, la maison en banlieue et les bébés aux joues rebondies avec lesquels on l’avait bassiné depuis toujours. Mais il voulait aussi explorer les instincts qui avaient fait surface lors de la séance photo avec Grayson et du bal, et qui le perturbaient beaucoup.
Il était en proie à des sentiments contradictoires.
Moi aussi. Mais son manque de clarté et le fait que je ne pouvais pas m’expliquer correctement dans un restaurant bondé n’ont fait qu’exacerber mon agacement. Notre discus sion a rapidement pris un tour désagréable, et nous nous sommes quittés à moitié fâchés. Jonno et mes collègues ont tout de suite pris la mesure de ma mauvaise humeur et m’ont donné l’après-midi.
Je n’avais aucune envie de rentrer chez moi. J’avais trop mangé à midi et je savais que je passerais mon temps à atermoyer en mangeant des chips et en regardant des rediffusions d’émissions de télé-réalité, ou à paresser sans but, ce qui ne ferait qu’aggraver mon état.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu de nouvelles de Dagur. Il était resté un bon bout de temps en tournée et était rentré lorsque j’étais à Amsterdam. J’ai décidé qu’il constituerait une distraction idéale.
Je l’ai appelé.
— Salut.
— Salut, Larme. Ça faisait un bail.
— On a des vies bien remplies, pas vrai ?
— Ça te dirait qu’on se voie ?
— Avec plaisir. Tu es dispo maintenant ? Je peux être chez toi dans une demi-heure.
Dagur partageait une maison à Brixton avec le bassiste, tout près du métro et dans une rue tranquille derrière le cinéma Ritzy. Son colocataire n’était jamais là, toujours à droite ou à gauche chez l’une de ses innombrables copines, et nous avions toujours la maison pour nous tout seuls.
— Je t’attends.
— J’arrive.
Je savais que le sexe avec Dagur serait facile. Pas de sentiments, pas de complications. Et, comme il n’avait rien d’un soumis, je ne serais pas tentée de le dominer. Pour exciter mon côté dominateur, j’avais besoin d’hommes qui me demandaient instinctivement de prendre les commandes, d’hommes qui mouraient d’envie d’inverser les rôles.
J’ai descendu à toute allure l’escalator en direction de la Northern Line à Tottenham Court Road. Un guitariste aux cheveux longs chantait Wonderwall à l’endroit réservé aux musiciens, là où les couloirs se séparent. Je me suis soudain rappelé que, peu de temps après mon arrivée à Londres, j’avais été émerveillée par la musique sublime d’une jeune violoniste qui se tenait exactement au même endroit, les yeux fermés, l’air ailleurs. Je ne l’avais jamais revue. Je suis passée devant le chanteur juste au moment où il faisait une fausse note.
Il faisait déjà sombre lorsque j’ai atteint Brixton. Les vitrines des magasins de High Street étaient brillamment illuminées, baignant ce quartier du sud de Londres dans une atmosphère de Noël, alors que les festivités n’auraient lieu que dans plusieurs mois.
— La porte n’est pas fermée. Entre, a dit la voix de Dagur à l’interphone, avec en fond sonore Let’s Spend the Night Together des Rolling Stones. Je suis dans la chambre.
Au début de ma liaison avec Dagur, j’avais passé une semaine complète chez lui. J’allais travailler tous les matins et je revenais tous les soirs. Je connaissais donc bien les lieux. Sa chambre était au dernier étage. Elle était très spacieuse, ayant été ajoutée lorsque la maison avait été convertie en loft.
J’ai gravi rapidement l’escalier et j’ai ouvert la porte.
Dagur était au lit.
Mais il n’était pas tout seul.
La première chose qui m’a sauté aux yeux, c’est le cul parfait d’une femme. Une blonde, dont les cheveux incroyablement longs recouvraient les flancs et les fesses d’une pâleur de porcelaine, était très occupée à sucer la queue de Dagur.
Elle était à quatre pattes, mais, même dans cette position compromettante, je pouvais voir avec netteté qu’elle possédait des jambes de top-modèle.
J’ai retenu mon souffle.
Dagur a fini par se rendre compte de ma présence.
— Oh, salut, Larme ! a-t-il murmuré distraitement, concentré sur les soins que lui prodiguait la blonde.
En l’entendant, elle a abandonné son sexe et s’est retournée pour me regarder. Elle sortait directement d’un book de photographe : les seins fermes et ronds, les pommettes bien dessinées, les yeux bleu pâle. Elle m’a souri amicalement. Puis elle est retournée à sa pipe, ses lèvres pleines avalant la longueur de Dagur d’une seule goulée élégante.
Dagur m’a fait un clin d’œil.
Je devais très certainement avoir l’air stupéfaite.
— Tu te joins à nous, Lily ?
Au moins, il se souvenait de mon prénom.
Je suis restée figée sur place.
— Je ne crois pas, non.
Je n’étais pas jalouse. Ni possessive. Dagur était musicien, et les femmes se jetaient sur lui et les autres membres du groupe. Nous n’avions jamais prétendu être exclusifs. Nous baisions quand nous en avions envie, et, jusqu’à présent, cela m’allait très bien. Nous avions même fait un truc à trois avec Grayson, et l’idée d’une variation dans cette équation n’était pas sans attrait. Mais je n’étais pas d’humeur à entrer en compétition avec une autre femme. Je serais la dernière roue du carrosse alors que je voulais diriger.
Je suis sortie et je les ai laissés tous les deux. Je savais pertinemment que c’était la dernière fois que je voyais Dagur.
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