80 Notes de blanc
10. Dans la Maison des poupées en bambou
10
DANS LA MAISON DES POUPÉES EN BAMBOU
NEIL S’EST LEVÉ MALADROITEMENT.
— Tu es venu ? ai-je répété bêtement. Tu as fait tout ce chemin pour moi ?
— Oui. Je suis venu pour toi.
— Mais…
— Tais-toi et embrasse-moi, a-t-il rétorqué en m’enlaçant.
Sa réplique semblait sortir tout droit d’un film américain, et j’ai commencé à rire. Du coup, lorsque les lèvres de Neil se sont posées sur les miennes, j’avais la bouche entrouverte. Sa langue a caressé mes dents du bas, et, à ma grande stupéfaction, j’ai frissonné.
— Oh ! ai-je commenté, surprise.
— Oh, Lily ! a-t-il gémi avant de m’embrasser pour de bon.
Sa bouche était chaude et humide, et nos lèvres se sont mêlées dans une harmonie parfaite. Nos langues ont dansé tendrement sur le fil ténu entre trop et trop peu, sans jamais déraper.
Il a plongé ses mains dans mes cheveux et m’a attirée à lui si fermement que j’ai rapidement songé que j’allais devoir le repousser violemment pour respirer de nouveau. Neil essayait de m’aspirer. Nous avons vacillé devant la porte, nous poussant, nous combattant, nous dévorant l’un l’autre.
Il me tenait par le cou. Je l’ai attrapé par les poignets et j’ai levé ses bras au-dessus de sa tête tout en le repoussant contre la porte. Le grondement rauque de plaisir animal qui est alors monté de sa gorge m’a foudroyée. J’ai laissé tomber mon sac en oubliant que j’avais l’intention d’en extirper mes clés et de nous faire entrer tous les deux. Je me suis jetée sur lui de telle manière qu’il a écarté les jambes pour faire de la place à mes hanches. Il a penché la tête et a commencé à sucer brutalement la peau de mon cou. Je me suis serrée davantage contre lui, prenant plaisir à la sensation du sang qui affleurait à la surface. Mon dernier suçon remontait à la fac, ai-je songé avec un amusement qui a disparu dès que j’ai senti son érection contre ma cuisse.
À cet instant précis, ce que je voulais plus que tout au monde, c’était prendre son sexe dans mes mains et sentir sa longueur dans ma bouche. Il a émis un petit cri de déception lorsque j’ai lâché ses poignets, rapidement suivi par un murmure interrogatif lorsque j’ai attrapé sa ceinture pour en défaire la boucle.
— Je crois que je vais devoir te bâillonner, ai-je chuchoté. (Il a gémi de nouveau.) J’utiliserais bien ma culotte pour ça, ai-je poursuivi avec malice, mais je n’en porte pas.
C’était la vérité. Je m’étais aperçue avant de sortir que toute ma lessive était humide : j’avais oublié de la rentrer avant la tempête de l’après-midi.
Il a enfoncé ses doigts dans mes épaules et a frappé la porte avec sa tête tandis qu’un nouveau frisson le parcourait. J’avais peur qu’il ne jouisse avant même que j’aie pu avoir un aperçu de son érection, mais je n’avais pas de souci à me faire de ce côté-là. Neil bandait toujours.
Son pantalon est tombé sur ses chevilles. J’ai pris son sexe dans la main droite et je me suis apprêtée à le prendre dans ma bouche. Il sentait bon. Un léger parfum de musc masculin se détachait sur la fraîcheur de sa peau propre, lavée avec un savon aux agrumes.
Il avait fait tout ce chemin pour moi. J’ai été submergée par une soudaine bouffée d’affection pour lui. Mon vieil ami ! Non, c’était plus qu’un ami. Je voulais le connaître mieux, de toutes les façons possibles et en commençant par la plus primitive.
Quand je taillais une pipe, je ne m’y prenais pas comme Liana, qui essayait d’avaler son homme d’une seule goulée. Il faut dire aussi que je n’avais pas beaucoup d’expérience. J’avais été vraiment choquée en voyant Elle sucer le soumis qui portait le panneau : « Mangez-moi » au bal. Les dominatrices ne suçaient pas leurs soumis, point. Ou du moins, elles n’en parlaient pas et, si l’on exceptait cette fois-là, elles ne le faisaient pas en public. Leonard voulait tellement me faire plaisir qu’il me léchait souvent sans me permettre de lui rendre la faveur. Quant à Dagur, il aimait les pipes, mais il me positionnait toujours sur lui pour un soixante-neuf ; or, dans cette position, je ne parvenais pas à me concentrer ni à utiliser correctement ma bouche pour lui donner du plaisir sans lui faire mal en le mordant accidentellement.
Savoir si le sexe oral était un acte de domination ou de soumission était un débat vieux comme le monde, qui suscitait des conversations passionnées sur les forums spécialisés. J’adorais évidemment l’idée d’avoir un homme à ma merci entre mes lèvres et de savoir qu’il ne pouvait pas bouger même s’il le voulait. La question n’était pas de se mettre ou non à genoux. J’étais plus petite et bien plus légère que la plupart des hommes que j’avais dominés ; il y avait bien longtemps que j’avais compris que la démonstration de pouvoir et la conquête de la reddition n’avaient rien à voir avec une quelconque position.
Lorsque j’ai pris le sexe de Neil dans ma bouche, je l’ai fait pour le plaisir. Le sien et le mien. Rien d’autre. Sa peau soyeuse a glissé contre l’intérieur de mes joues. Éprouver de nouveau l’agréable sensation d’être emplie à ras bord, la familiarité du rythme que l’on trouve puis que l’on tient, le mouvement de haut en bas. Et entendre ses gémissements tandis que je le caressais. C’était un acte simple, mais qui me remplissait de joie.
Il a mis les mains dans mes cheveux, mais ne m’a pas saisi la tête, comme j’avais vu tant de dominateurs le faire avec leurs soumises, ou Leroy avec Liana. Il a caressé tendrement mes cheveux pendant que je léchais sa queue de belle dimension de haut en bas et enroulais ma langue autour de son gland.
Je me suis redressée un peu : le sol en béton me faisait mal aux genoux. Neil a poussé un petit cri lorsque j’ai changé de position. Ce faisant, j’avais enfourné plus avant son sexe, dont le bout avait heurté la surface plus rugueuse de mon palais.
— Tu aimes ça, pas vrai ? ai-je murmuré la bouche à moitié pleine.
— Oh ! a-t-il répondu. J’aime tout ce que…
Il s’est interrompu et a inspiré bruyamment lorsque j’ai empoigné ses couilles et que j’ai fait courir légèrement mes ongles sur leur peau fine. Il a serré plus fermement mes cheveux et a fait bouger mon visage d’avant en arrière afin d’insérer plus profondément son sexe dans ma bouche.
Les bruits des festivités flottaient dans la rue, portés par des gens éméchés qui descendaient le sentier en cherchant leur maison. Une voiture est passée : Khe Sanh, de Cold Chisel, se déversait par les vitres ouvertes. Une brise tiède a effleuré mes épaules, repoussant un peu la moiteur permanente. À Darwin, l’air était lourd à cette époque de l’année et il annonçait toujours une averse brutale, ou un orage. Il n’y avait guère de vie nocturne, et, même le soir du réveillon du Nouvel An, la moitié de la population était assise sur son balcon et buvait de la bière en écoutant le chant des crapauds. Mes voisins commençaient à se masser sur leurs porches en attendant le feu d’artifice. Ils avaient certainement une vue imprenable sur ma tête qui s’agitait de haut en bas contre l’entrejambe de Neil, mais je m’en fichais royalement.
Le réveillon du Nouvel An : Neil et moi l’avions passé plusieurs fois ensemble quand nous étions à l’université du Sussex, mais jamais comme cela. Je l’avais toujours soigneusement évité lorsque l’horloge sonnait minuit, de peur qu’il n’essaie de m’embrasser et que je ne sache pas comment réagir. L’ironie de la situation ne m’échappait pas : j’avais passé un temps fou à apprendre comment frapper et humilier les hommes, mais je n’arrivais pas à admettre qu’ils puissent me vénérer.
Des cris ont retenti quand le compte à rebours a com mencé. J’ai reculé légèrement et j’ai saisi son sexe dans ma main. Je l’ai branlé tout en léchant son gland du bout de ma langue.
— Cinq, quatre, trois, deux…, ont crié les invités qui faisaient la fête dans la maison d’à-côté.
À « un », j’ai humidifié mon doigt et je l’ai glissé dans son cul sans cesser de le caresser.
— Oh, putain ! s’est-il écrié.
Son corps tout entier a tressailli, et un jet chaud a frappé le fond de ma gorge. Les voisins ont hurlé : « Bonne année ! »
Je me suis accrochée à lui et lui ai caressé les cuisses jusqu’à ce qu’il cesse de trembler. J’ai alors reculé en me léchant les lèvres.
— Bonne année ! ai-je dit avec enthousiasme tout en souriant.
Mes jambes étaient si raides que je n’étais pas certaine de pouvoir me lever.
— Lily, oh Lily ! a-t-il répondu. Viens là.
— Tu n’es pas obligé de m’embrasser, ai-je murmuré, bien consciente que ma bouche avait encore le goût de son orgasme.
— Je veux t’embrasser. Je veux t’embrasser toujours et à jamais.
Il a posé ses lèvres sur les miennes.
— On devrait rentrer avant que les voisins se mettent à nous filmer, ai-je suggéré.
Mon trousseau de clés me paraissait lourd et bruyant en cet instant de légèreté, et j’ai eu du mal à déverrouiller la porte.
— Lily, a murmuré Neil en soulevant une mèche de mes cheveux pour me parler à l’oreille.
Son souffle était plus tiède que l’air environnant, mais cela ne m’a pas empêchée de frissonner.
— Il y a quelque chose que j’ai toujours voulu faire. Je peux ? a-t-il poursuivi.
— Eh bien, je ne sais pas ce que c’est, mais d’accord !
Je me suis raidie, un peu anxieuse. Même si Neil était l’homme le plus gentil que je connaisse, je n’étais pas habituée à lâcher prise.
— Détends-toi, a-t-il ordonné.
Puis il m’a soulevée de terre et prise dans ses bras. Il a aisé ment repoussé ma main de la clé qu’il a fait tourner dans la serrure, a ouvert la porte d’un coup de pied et m’a portée à l’intérieur.
Il avait remonté son pantalon mais sans rajuster sa ceinture : il n’avait pas fait deux pas que celui-ci est de nouveau tombé sur ses chevilles et a sérieusement ralenti notre progression.
— Ça ne se passe pas tout à fait comme je l’avais imaginé, a-t-il commenté, un peu bougon, tandis que nous avancions maladroitement et que je me mettais à rire.
— Pose-moi, ai-je ordonné sur un ton faussement outragé, ou je te donne une fessée.
— Dans ce cas, je ne te lâcherai jamais, a-t-il rétorqué. J’espère que tu es bien dans mes bras.
— Oh, je vois ! Tu veux une funition.
— Une funition ?
— Ne joue pas l’innocent. Je sais que tu as fait des recherches sur le BDSM dès que tu m’as vue manier le fouet. Funition. Une punition fun.
— Ne le sont-elles pas toutes ? a-t-il répondu.
J’ai songé à Elle et à certaines tortures que je l’avais vue infliger à ses esclaves. Cela ne me paraissait pas drôle du tout, mais, s’il y avait bien une chose que j’avais apprise depuis mes débuts dans ce monde, c’était que chacun avait des idées bien personnelles sur ce qui était agréable et ce qui ne l’était pas. Pour certains, le plaisir venait de tout ce que leur maître leur infligeait : plus la sensation était douloureuse, plus la récompense était grande. Tout cela était très compliqué et m’a rappelé que Neil et moi n’avions jamais vraiment discuté de ce que nous aimions et n’aimions pas. Il avait sous-entendu qu’il aimait être dominé. Mais dans quelle mesure et de quelle manière, je n’en avais aucune idée.
Avant que je puisse lui poser la question, il a posé tendre ment ses mains sur mes seins à travers mon tee-shirt et a commencé à me caresser doucement les tétons du bout des pouces. Ils se sont durcis immédiatement. J’adorais qu’on me caresse les seins, mais, comme ils étaient petits, j’avais souvent été déçue de voir que les hommes ne leur accordaient pas toute l’attention qu’ils méritaient. Apprendre à réclamer prenait du temps, et ma connaissance de moi n’était pas aussi rapide que mes désirs.
— Ta valise est toujours dehors, non ? ai-je demandé, le souffle court.
Le désir avait pris ses quartiers dans ma colonne vertébrale, et j’avais du mal à aligner deux pensées cohérentes.
— Si un dingo la vole, je m’en fous, a-t-il répondu avec véhémence.
Il a sorti mon tee-shirt de la ceinture de ma jupe et a glissé les mains en dessous, sur mes seins. Entre chaque caresse, il me pinçait légèrement les tétons.
Mes seins étaient en harmonie totale avec ma chatte. Je me suis blottie contre lui, détendue. Chacune de ses caresses me faisait mouiller davantage.
— Il n’y a rien que je n’aie envie de te faire, a-t-il dit. À toi, avec toi, pour toi. Où est ton lit ?
Je me suis redressée suffisamment longtemps pour lui indiquer le chemin de ma chambre. Il a ôté sa chemise, ses chaussures et son pantalon, puis il m’a de nouveau prise dans ses bras et transportée jusqu’au lit, sur lequel il m’a déposée avec précaution, comme si j’étais une fleur exotique dont il fallait préserver les pétales.
— Puis-je te déshabiller ? a-t-il demandé, hésitant.
Je l’ai regardé. Debout au pied du lit, il me contemplait avec une expression qui suggérait qu’il me voyait déjà entière ment nue, peut-être étalée dans une baignoire de cérémonie emplie d’eau de rose, le front ceint d’une couronne. Être idolâtrée ainsi était étrange, mais aussi inhabituellement merveilleux. Je pourrais certainement m’y habituer.
Neil était complètement nu. Je me suis redressée et je me suis agenouillée pour mieux le regarder. Il avait fait de la musculation, mais il était toujours le Neil doux, mince et un peu gamin que j’avais toujours connu. Je doutais qu’il devienne vraiment musclé, même s’il passait le reste de sa vie à soulever de la fonte toute la journée. Il n’était pas bâti pour cela, c’est tout. Il avait quelques poils et des taches de rousseur sur le torse. Ses tétons étaient roses et dressés. Son sexe l’était encore plus. Il frappait sur sa cuisse tandis qu’il se balançait d’un pied sur l’autre, mal à l’aise.
— Non, ai-je répondu. Tu ne peux pas me déshabiller. (Il a eu l’air désespéré.) Je vais te chevaucher d’abord.
Je l’ai pris par la main et l’ai attiré à moi. Il est monté sur le lit, hésitant, puis s’est placé au-dessus de moi. Dès qu’il a commencé à faire peser son poids sur moi, je l’ai renversé sur le dos.
— Ouah ! a-t-il commenté. Tu es plus forte que tu n’en as l’air.
J’ai souri.
— Ferme les yeux. Ne les rouvre pas sans ma permission.
Il a obéi. Je me suis levée et j’ai filé vers mon armoire. Tout au fond, j’avais rangé le sac qui contenait les jouets et les instruments que j’avais achetés durant les derniers mois passés à Londres et que j’avais emportés avec moi sans trop savoir pourquoi. J’adorais les menottes : je n’étais pas encore une pratiquante aguerrie des cordes et je trouvais difficile d’avoir l’air dominatrice quand mes doigts peinaient et que je devais consulter un guide du bondage toutes les cinq minutes.
Neil a soupiré d’anticipation lorsque j’ai fixé un bracelet de menottes en cuir autour de chacun de ses poignets et de chacune de ses chevilles, puis que j’ai étalé ses membres comme une étoile de mer avant de l’attacher aux montants du lit. J’ai serré les liens : il ne pouvait vraiment pas bouger. Il était prisonnier.
Son sexe était raide et pointait vers le plafond comme une flèche qui cherche sa cible. J’ai pris un préservatif dans le tiroir de ma table de nuit avant de le rejoindre, à quatre pattes comme une chatte, le préservatif entre les dents, même s’il ne pouvait pas me voir. Mon personnage de dominatrice prenait le dessus. J’enfilais une autre peau, je mettais un nouveau masque, mais pas pour me cacher. C’était une transformation facile en une autre version de moi. Comme lorsqu’on ouvre une poupée russe et qu’on en trouve une autre à l’intérieur, virtuellement identique et pourtant différente d’une façon infinitésimale mais vitale.
J’ai penché la tête et soufflé sur sa queue sans m’autoriser à y poser les lèvres.
— Mmmm ! a-t-il murmuré.
Ses paupières ont frémi.
— Garde les yeux fermés, ai-je aboyé.
Sa peau s’est couverte de chair de poule en réponse au ton brutal de ma voix.
J’ai déchiré l’emballage du préservatif, et Neil a frissonné.
— Qu’est-ce que tu veux ? ai-je demandé. Dis-le-moi.
— N’importe quoi, a-t-il répondu. N’importe quoi, Lily. Tout. J’ai terriblement envie de toi.
— C’est bien, ai-je rétorqué, mais je veux des détails. Qu’est-ce que tu veux maintenant ?
J’ai posé le préservatif sur son gland pour qu’il le sente.
— Meeeeerde, baise-moi ! Chevauche-moi, je veux que tu me chevauches !
— S’il te plaît, l’ai-je réprimandé.
— S’il te plaît ! S’il te plaît, Lily, chevauche-moi, chevauche ma bite ! Je veux que tu chevauches ma bite.
— D’accord, ai-je répondu avec enthousiasme.
J’ai souri en voyant qu’il creusait le dos et soulevait les hanches en signe d’invitation.
J’ai déroulé le préservatif avec ma bouche, même si je déteste le goût du latex. C’était un tour que Liana m’avait appris dans la cuisine de notre appartement de Brighton en utilisant une banane en guise de pénis, et l’idée m’avait toujours attirée, mais j’ai quand même repassé la main dessus, histoire d’être certaine qu’il soit bien en place.
Il m’a pénétrée avec facilité, comme un couteau traverse le beurre.
— Putain, tu es super mouillée !
— Ouvre les yeux, ai-je ordonné.
Il a obéi immédiatement, et mes yeux ont plongé dans les siens. Dans les profondeurs de son âme. Son expression était si pleine de désir, d’émerveillement et d’autre chose – de l’amour ? – que dans n’importe quelle autre occasion j’aurais éprouvé de l’agacement devant tant d’intensité. Cependant, ici et maintenant, avec son sexe profondément enfoui en moi, cette expression m’excitait encore davantage.
J’ai croisé son regard avec résolution et je me suis agitée sur lui de plus en plus brutalement. Il a tiré si fort sur ses liens que j’ai cru qu’il allait arracher les montants du lit et nous blesser tous les deux, mais la tête de lit et les menottes ont tenu bon tandis que je le chevauchais et que Neil criait de plaisir et de frustration. Je me suis mise à crier aussi.
Tant pis pour les voisins.
— Dis-moi ce que tu veux.
Il n’a pas répondu. Ses yeux étaient révulsés. Il était perdu dans un tourbillon de sensations.
J’ai abaissé la main et je l’ai giflé.
— Oh putain, oui ! a-t-il crié. Encore. Encore.
Je l’ai giflé sur l’autre joue, et il s’est arc-bouté encore plus violemment. Je le chevauchais, je le montais, je le dominais, je prenais mon plaisir. Je me suis agitée plus fort en frottant mon clitoris contre son ventre.
— Je veux te voir. Je veux sentir tes seins, a-t-il gémi, hypnotisé par leur balancement sous le tee-shirt.
Il a tiré sur ses liens avant d’abandonner et de mettre toute son ardeur pour soulever ses hanches.
— Tu ne seras libre que lorsque je le déciderai, ai-je dit.
— Je ne veux pas que tu me libères, a-t-il répondu. Je veux être à toi. Ton chiot. Ton jouet. Ton tout.
Ses yeux étaient des puits de vert et de brun emplis d’une émotion et d’une affection infinies. C’est alors que j’ai su que, quoi que je lui fasse, Neil m’aimerait de manière inconditionnelle. Pour l’éternité.
Je me suis immobilisée et je l’ai embrassé.
— Je veux être à toi, moi aussi, mon chéri, ai-je murmuré.
Il a frissonné et a joui en moi.
— Merde ! Je suis désolé. J’essayais de me retenir, mais tu… tu m’as poussé à bout.
— C’est pas grave, ai-je répondu en riant tout en me penchant pour le libérer. Nous avons toute la nuit devant nous. Et toute la journée.
Nous n’avons pratiquement pas quitté mon appartement de la semaine, sauf pour faire les courses. J’ai passé la majeure partie de mon temps au lit à me laisser nourrir de mangues et de papayes fraîches par Neil.
— Tu n’es pas là pour longtemps, ai-je constaté. Je devrais te faire visiter un peu Darwin, même si tu n’auras pas le temps de tout voir.
— Je me fous de Darwin, a répondu Neil. Je me fous de tout. J’ai juste envie de te baiser, Lily.
Je ne l’avais jamais entendu parler comme ça, mais il a tenu parole. Nous avons fait l’amour de toutes les manières possibles dans l’univers. J’ai utilisé toute ma panoplie sur lui. Les cordes, le martinet, le paddle, mon gant en fourrure et même un kit d’électrostimulation que m’avait donné Lauralynn et dont la simple vue m’effrayait. Neil était ouvert à tout, mais ce qui nous donnait le plus de plaisir à tous les deux, c’était le peau-à-peau. Il adorait que je le fesse, puis que je le mette violemment sur le dos avant de m’empaler sur lui comme s’il n’avait pas le choix. Il aimait être pris.
— Imagine que tu es un bandit de grand chemin, a-t-il dit pour m’expliquer pourquoi il était si excité par l’idée d’être dominé.
— Et toi, tu es une vierge effarouchée dont le corset a été lacéré ? ai-je suggéré.
Je n’ai pas pu garder mon sérieux et je me suis écroulée sur lui en gloussant.
— Pourquoi on fait ça ? ai-je demandé une nuit.
Je l’avais fouetté jusqu’à ce que mon bras me fasse mal, puis nous avons baisé comme des animaux sur le parquet de la cuisine.
Comme à son habitude, il me tenait fermement enlacée et me caressait les cheveux.
— Parce qu’entre nous ce n’est pas que du sexe, a-t-il répondu avec sérieux. Même si j’adore te baiser, Lily. Mais il y a plus que ça.
C’est alors qu’il m’a convaincue de rentrer à Londres avec lui. Il n’avait pas démissionné, mais juste pris une semaine de vacances pour venir en Australie.
— Tu sais, Lily, j’aurais quitté mon job sans hésiter si tu avais refusé de rentrer avec moi. Rien n’a d’importance si je ne suis pas avec toi.
Je ressentais exactement la même chose à son égard. J’étais juste surprise de ne pas m’en être rendu compte avant. L’Australie était sympa, mais j’étais une fille du froid, pas de la chaleur. Et j’étais trop mélancolique pour vivre en bord de mer, d’autant plus que cette dernière était infestée de créatures dangereuses qui rendaient la baignade impossible.
On a trouvé un billet de retour sur le même vol que celui que Neil avait réservé, avec une escale à San Francisco. Je n’y avais jamais mis les pieds, mais c’était une ville qui attisait mon imagination depuis longtemps. Ses habitants étaient audacieux et insouciants, et je pensais que je me sentirais forcément chez moi dans ce genre d’endroit, ou, au pire, que je m’y amuserais beaucoup. Nous nous sommes arrangés pour y passer deux jours.
J’avais envoyé un mail à Lauralynn pour lui annoncer que je rentrais en Grande-Bretagne et pour partager mon excitation à l’idée de cette escale à San Francisco. Elle était américaine et avait vécu dans cette ville pendant un certain temps, aussi lui ai-je demandé ce qu’il fallait visiter, en dehors des incontournables pièges à touristes qu’étaient le Golden Gate Bridge et Haight Ashbury.
L’hôtel que nous avait réservé l’agent de voyages était au centre-ville, dans l’ombre de la Coit Tower, dans un quartier d’affaires très ennuyeux. Nous avons commencé par nous diriger vers la baie, où toutes les boutiques garantissaient que nous trouverions une perle dans les huîtres que nous avions le droit de choisir. Tandis que l’huître que j’avais désignée était cérémonieusement ouverte devant moi, j’agrippais la main de Neil, nerveuse et excitée comme une enfant le jour de Noël. Et il y avait bien une perle dedans, même si elle était petite et noire, et ne brillait pas du tout. À Darwin, les perles étaient beaucoup plus belles. Nous nous sommes ensuite rendus à Chinatown, qui m’a déçue aussi : ce quartier était beaucoup plus petit et moins animé que celui de Londres, et le repas que nous avons partagé dans un immense restaurant bondé n’était pas aussi bon que ceux que l’on mange dans les restaurants de Gerrard Street.
Le soir venu, je n’éprouvais plus guère l’envie de continuer à visiter la ville.
— Allez, m’a encouragée Neil, il faut qu’on en profite à fond.
J’ai grogné. Je me sentais de plus en plus maussade.
— Bof.
— Et si on essayait les endroits que Lauralynn t’a recom mandés ? a-t-il suggéré.
J’avais imprimé son mail avant de quitter Darwin. Sa liste était courte. Deux adresses ont attiré notre attention, toutes deux apparemment non loin de notre hôtel – nous n’avions pas le courage de traverser toute la ville. Si l’on en croyait le plan que j’avais fait apparaître sur mon téléphone portable, l’une était tout près de la librairie City Lights, où nous nous étions rendus le matin même, puisque c’était l’un des passages obligés de tout touriste. J’y avais déniché un roman d’occasion très intéressant, que j’avais l’intention de lire dans le vol vers Londres.
Lauralynn s’était contentée d’inscrire un nom : « la Maison des poupées en bambou », et une adresse. L’autre endroit était un restaurant italien : le Bucca di Beppo, où, avait-elle écrit, il fallait absolument demander à dîner dans la salle du pape ou celle de la Vierge. Ni Neil ni moi n’avions faim ; le choix était donc vite fait.
— De quoi s’agit-il ? a demandé Neil.
— Aucune idée, mais connaissant Lauralynn ça ne peut qu’être intéressant.
Il m’a lancé un regard soupçonneux. Pour une raison qui m’échappait, il avait l’air de ne pas apprécier l’Américaine.
La Maison des poupées en bambou était un immeuble anonyme en briques rouges à une encablure de Chinatown, sur une colline escarpée où ne passait aucun tramway.
Sur la porte en bois nu, un chiffre : « 19 », et c’était tout. Ni nom ni enseigne qui auraient pu nous renseigner sur ce qui nous attendait à l’intérieur.
J’ai appuyé sur la sonnette.
Une ombre dessinée par le changement de lumière derrière le judas a bougé.
— Oui ? a demandé une voix feutrée derrière la porte.
— C’est bien la Maison des poupées en bambou ? ai-je demandé en me retournant pour vérifier que personne ne nous écoutait.
Tout cela était ridiculement mélodramatique.
Je n’arrivais pas à décider si la voix était masculine ou féminine.
— On n’entre que sur invitation.
Neil m’a donné une légère bourrade pour me suggérer de laisser tomber.
— C’est Lauralynn Wilmington qui m’a recommandé cet endroit, ai-je répondu. Nous sommes ses amis.
Il y a eu un silence, puis la porte s’est ouverte pour nous laisser entrer. Une femme grande et élancée, en smoking masculin, chemise habillée et chapeau en feutre tape-à-l’œil se tenait dans un long couloir mal éclairé.
— Entrez, a-t-elle dit en nous faisant signe de son bras incroyablement long de nous diriger vers la volée de marches au bout du couloir, qui avait l’air heureusement mieux éclairé.
En haut de l’escalier, nous sommes tombés sur une autre porte. De la musique nous parvenait. Je l’ai poussée, et nous sommes entrés.
C’était une pièce de taille moyenne, qui ressemblait beaucoup à un club privé, avec un bar à l’une des extrémités, derrière lequel étaient disposés des bouteilles et des verres de toutes tailles et de toutes sortes.
La barmaid portait un béret et un tee-shirt blanc impec cable, et elle me ressemblait un peu : très pâle, petite et certainement plus âgée que ce qu’elle paraissait. À cause du bar et de la distance, je ne voyais pas si elle portait une jupe, un pantalon ou quoi que ce soit. Elle n’avait pas de larme tatouée sur la joue, mais la ressemblance avec moi était quand même assez incroyable. À tel point que, lorsqu’elle a tourné la tête vers un client, je n’ai pas immédiatement remarqué la spirale colorée qui descendait de son oreille droite vers son épaule pour aller se perdre en serpentant sous son tee-shirt. Je devais me contenter d’imaginer jusqu’où était tatoué ce serpent et, étant donné son attitude, je soupçonnais que c’était le genre de fille à avoir un serpent tatoué tout le long de son flanc et jusqu’à son pied. J’étais presque jalouse. Ça, c’était de la rébellion.
J’ai détourné les yeux sans prêter attention à Neil qui me tirait par la main, afin de jeter un coup d’œil autour de moi. Des tables basses et, le long des murs, des alcôves rouges occupées par des buveurs silencieux, qui nous regardaient fixement.
C’est alors que je me suis aperçue qu’il n’y avait que des femmes.
Une voix nous a salués.
— Bienvenue dans la Maison des poupées en bambou.
La voix appartenait à une femme plus âgée, à qui je donnais une quarantaine d’années. Elle portait un kimono moulant, noir avec de fines rayures dorées, d’où émergeait une jambe musclée recouverte d’un bas noir. Ses pieds étaient chaussés d’escarpins Louboutin. Je reconnaîtrais ces semelles rouges n’importe où, même si je n’avais pas les moyens de m’en payer.
— Vous venez pour la première fois, je suppose ?
J’ai acquiescé.
Elle a jeté un regard méprisant à Neil.
— Le jeune homme est à vous ? m’a-t-elle demandé en le désignant d’un geste.
Neil était mal à l’aise. Il ne se sentait manifestement pas à sa place.
J’ai acquiescé tout en me demandant pourquoi elle l’avait désigné comme m’appartenant au lieu de me demander s’il était avec moi, ce qui était de toute façon évident.
— C’est permis, a-t-elle poursuivi.
— Permis ?
— Il y a des règles, a-t-elle ajouté avec un léger sourire.
Elle a détaillé Neil des pieds à la tête, comme si c’était du bétail. Il s’est agité, gêné.
Je ne devais pas avoir l’air de bien saisir, aussi a-t-elle poursuivi :
— Votre soumis est-il ici pour être utilisé par toutes ou seulement par vous ?
J’ai alors compris que Lauralynn s’était jouée de moi : elle savait que je rentrais avec Neil. Je lui avais confié que notre relation était ambiguë. Tout cela était un jeu pour elle.
Neil qui avait lui aussi compris de quoi il retournait m’a lancé un regard désespéré et suppliant.
— Seulement par moi, ai-je répondu rapidement. C’est possible ?
Si elle en a éprouvé de la déception, la femme au kimono ne l’a pas montré.
— Bien sûr. (Elle s’est interrompue un instant.) Dans ce cas, puis-je avoir l’assurance que ce jeune homme est correc tement marqué ?
J’ai écarquillé les yeux.
— Le Réseau insiste pour que toute propriété personnelle soit marquée, a-t-elle insisté.
— Marqué ?
— J’en déduis donc que ce n’est pas le cas.
— Mmmm… Non.
— Dans ce cas, nous pouvons toutes l’utiliser à notre guise. Lauralynn ne vous l’a pas expliqué ?
— Non.
— C’est très vilain de sa part, mais ça ne m’étonne guère. Il est obligatoire pour quiconque entre dans la Maison des poupées en bambou d’être tatoué, en signe de reconnaissance.
Neil et moi avons regardé autour de nous. Toutes les femmes portaient effectivement un tatouage. Sur le visage, l’épaule, le bras, le coude : certains étaient entièrement visibles, d’autres se devinaient sous les vêtements.
Neil a dégluti violemment. Il m’a murmuré à l’oreille qu’il refusait de se faire tatouer le visage.
La femme l’a entendu.
— Un soumis doit être tatoué sur le corps, afin que seule sa maîtresse connaisse son statut, a-t-elle expliqué.
Neil m’a regardée, puis a tourné la tête vers la femme.
— D’accord, a-t-il énoncé avec assurance.
— Quoi ? me suis-je exclamée. Non, on s’en va. Je ne veux pas que tu prennes une telle décision dans ces circonstances.
Il a considéré mon tatouage en forme de larme et a haussé un sourcil. Il avait raison. Dans ce domaine, je ne pouvais guère protester ou donner de leçon.
— Je suis à toi, Lily. Je veux l’être pour toujours. Je veux être marqué.
— Nous avons une excellente tatoueuse ici, est intervenue la femme. Suivez-moi.
Elle n’avait pas l’air le moins du monde surprise par la réaction de Neil.
On nous a menés dans une arrière-salle.
— Voici Nibbles, a dit la femme en nous présentant une petite jeune femme assise derrière un ordinateur.
Elle avait une coupe à la garçonne avec une frange au cordeau, un anneau dans le nez, des yeux bleu pâle et des fleurs tatouées le long des jambes. Elle a levé les yeux vers nous, un peu curieuse.
— Le garçon, a déclaré la femme au kimono.
L’expression de Nibbles n’a pas changé : elle est restée détachée et professionnelle. Elle s’est levée et a quitté la pièce pour aller chercher son matériel. Elle est restée absente une minute, au cours de laquelle aucun de nous trois n’a brisé le silence.
— J’ai été très discourtoise, m’a dit soudain la femme au kimono. Je ne me suis pas présentée. Je suis Mme Violet.
Elle ne s’adressait qu’à moi, comme si Neil était une quantité négligeable.
— Lily, ai-je répondu.
Je n’ai pas présenté Neil, parce que je savais qu’elle ne s’attendait pas à ce que je le fasse. Quelques-unes des règles de la Maison des poupées en bambou étaient à présent fort claires pour moi.
Nibbles est revenue en tirant une valise Samsonite de taille moyenne aux bordures métalliques. Son matériel.
Elle a suivi la direction du regard de Mme Violet et s’est tournée vers Neil, qu’elle a dévisagé. Un profond courant de cruauté a traversé ses yeux pâles.
— Alors ? m’a-t-elle demandé.
Mme Violet est venue à mon secours.
— Où voulez-vous qu’il soit marqué ?
C’était à moi de décider.
J’ai réfléchi rapidement sans tenir compte de l’expression paniquée de Neil.
— Le cul, ai-je répondu.
Mme Violet, Nibbles et Neil étaient suspendus à mes lèvres.
— Mon initiale. L pour Lily.
J’ai remarqué un léger frisson de déception parcourir les lèvres écarlates de Nibbles comme si elle avait espéré quelque chose de plus humiliant et un endroit plus dégradant. Mais elle s’est rapidement ressaisie, a gonflé les joues, ouvert la valise et étalé ses instruments sur une table basse. J’en ai reconnu certains. Les autres avaient l’air de sortir d’un film d’horreur dans l’univers médical ou de l’imagination de David Cronenberg. Neil a dégluti et retenu son souffle.
Mme Violet et Nibbles l’ont regardé, dans l’expectative. Il était figé sur place, blanc comme un linge.
— Ça va aller, ai-je dit doucement. Ça ne fait pas si mal que ça. Je suis passée par là, et sur le visage.
— Allez, mon garçon ! est intervenue Nibbles sèchement.
Neil n’a pas compris ce qu’on attendait de lui.
— Faites-le déshabiller, Lily.
Neil a pris conscience qu’il avait atteint le point de non-retour. Il a ôté sa veste en coton beige et l’a déposée sur le dossier d’une chaise. Il était sur le point de déboutonner sa chemise en soie bleue lorsque Mme Violet a crié, péremptoire :
— Non ! Uniquement le pantalon. Nous n’avons aucune envie de nous infliger la vue de ta poitrine maigre.
J’ai réprimé un murmure de protestation : Neil n’était pas bodybuildé, mais il n’était pas maigrichon non plus.
De plus en plus gêné par le regard voyeur de trois femmes, Neil a défait maladroitement sa ceinture avant d’ôter son pantalon. Une fois en caleçon, il n’a plus hésité – comme s’il était résigné à son destin – et l’a enlevé rapidement.
Je n’ai pas pu m’empêcher d’admirer la beauté de ses fesses musclées lorsqu’il s’est penché en avant. Il s’est redressé, exposant son sexe long et mince. Il bandait un peu, involon tairement excité par la tournure prise par les événements. Mais il portait toujours ses chaussettes et ses chaussures noires, et je ne supportais pas de le voir ridicule.
— Enlève tes chaussures et tes chaussettes, Neil. Tu as l’air idiot comme ça.
Cette fois-ci, c’était moi qui donnais des ordres. Il a obéi sans discuter et a fini cul nu devant nous, totalement impuissant.
Mme Violet l’a contourné et a brièvement soupesé sa queue avant de la laisser retomber.
— Son cul ? Vous en êtes sûre, Lily ? La dernière fois que nous avons marqué un soumis, nous avons fait preuve de beaucoup plus d’imagination…
Un sourire pervers illuminait ses traits ; un défilé de visions obscènes s’est succédé dans mon imagination, mais je les ai repoussées.
— Son cul. Un L, ai-je confirmé.
— Qu’il en soit ainsi, a conclu Mme Violet.
Elle a saisi Neil par les cheveux et l’a conduit vers un tabouret haut, sur lequel elle l’a forcé à se pencher, afin que ses fesses soient exposées comme pour une fessée ou une flagellation. Neil n’a pas protesté.
Instruments en main, Nibbles s’est approchée et a désin fecté ses fesses avec une lenteur malicieuse. Elle a fait un pas en arrière et lui a écarté les jambes davantage afin d’accroître son humiliation. Derrière lui, avec une vue obscène de son anus, je ne pouvais qu’imaginer l’horreur qui devait se lire sur son visage.
— Je pense qu’une lettre gothique serait parfaite, a affir mé Mme Violet.
Nibbles a acquiescé et s’est penchée sur les fesses de Neil. Son instrument s’est mis à ronronner de manière monotone, et elle a commencé à tracer la lettre sur sa peau. Lorsque j’ai vu la taille du tatouage, j’ai été tentée de l’arrêter, mais je me suis retenue en me souvenant de l’impression indélébile provoquée en moi par le chiffre 1 tatoué juste au-dessus de la chatte de l’esclave que Thomas tenait en laisse au bal. J’ai été envahie par une chaleur soudaine au souvenir de toutes les marques et de tous les mots de toutes formes que j’avais vus sur tant d’hommes et de femmes, que ce soient les colliers, les paddles imprimés qui gravaient le mot « Salope » en hématomes sanglants, les piercings génitaux de Liana, et même une fois un code-barres.
À présent, Neil serait lié à moi pour toujours, que ça me plaise ou non. Je n’avais rien prémédité. Mais cette idée m’excitait bien plus que ce que j’aurais imaginé avant notre visite à la Maison des poupées en bambou.
— Il te suffisait de dire non, et j’aurais quitté l’endroit sans problème, ai-je affirmé à Neil. Je ne t’aurais pas demandé de le faire.
Nous étions de retour à Londres, dans son nouvel appartement près de Maida Vale. Par temps clair, de la baie vitrée, nous voyions les murs bas du terrain de cricket de Lord et, au-delà, une lointaine bande de verdure. Nous étions rentrés depuis deux jours et nous souffrions toujours du décalage horaire. L’ardeur initiale de notre semaine frénétique à Darwin s’était apaisée, et une gêne s’était abattue sur nous depuis les événements de San Francisco.
Neil était assis sur un tabouret de cuisine et il avait l’air mal à l’aise : il s’agitait d’une fesse sur l’autre, comme pour chercher son équilibre.
— Ça fait toujours mal ? ai-je demandé.
— Pas vraiment. Mais j’ai envie de me gratter en per manence et j’essaie de me retenir.
Je n’avais pas vu la marque sur sa fesse, ma marque, depuis la Maison des poupées en bambou. Il s’était rapidement rhabillé, et nous avions fui l’endroit après quelques cafés et une conversation à bâtons rompus avec Mme Violet et les autres dominatrices, qui nous ont posé des questions sur notre histoire et notre passé. Tout frais, d’un noir d’encre, le tatouage dominait la surface pâle de sa peau comme une lettre d’infamie en police gothique. Je me demandais combien de fois, en mon absence, Neil le contemplait dans le miroir de sa salle de bains et ce qu’il en pensait. Et de quelle manière il l’associait à moi.
— On aurait pu partir sans rien faire, ai-je répété.
— Non, Lily. C’était mon choix, a-t-il déclaré. C’est ma façon d’accepter le fonctionnement de notre relation.
Dans la chaleur du soleil tropical à l’autre bout du monde, son enthousiasme m’avait semblé naturel, et j’avais aimé être servie et vénérée. Mais la façon dont je m’étais comportée à la Maison des poupées en bambou m’avait choquée et, à présent que nous avions retrouvé la vie quotidienne, je me demandais ce que nous allions devenir.
Je me sentais coupable. Comme si je l’avais délibérément manipulé sans rien lui donner en retour, traité comme un chiot, joué avec lui et compté sur ses émotions sans réfléchir. Quoi que j’en pense à présent, Neil porterait ma marque pour toujours.
Ses vacances prenaient fin le lendemain, et il allait retourner au travail. Devais-je continuer à squatter chez lui ou devais-je chercher un appartement ? Et un emploi ? Je ne pouvais pas vivre éternellement à ses crochets, même s’il aimait être maltraité et qu’il ne se plaignait jamais.
— Pourquoi moi, Neil ? ai-je demandé alors que nous nous apprêtions à regarder un DVD.
Nous nous étions longuement disputés sur le choix du film et nous avions fini par atteindre un compromis qui ne nous satisfaisait ni l’un ni l’autre.
— Avec ton boulot et ton physique, tu pourrais sortir avec n’importe quelle fille. Non ?
Il a choisi ses mots avec soin avant de lever le visage vers moi et de me regarder droit dans les yeux.
— Je t’ai toujours désirée, Lily. Dès le premier jour. Ce n’est pas une question de physique. Même si je tiens à dire que je t’ai toujours trouvée très belle. Quand tu sais, tu sais. Tu m’attires, tu m’agaces, tu me mets parfois hors de moi, il m’arrive d’avoir envie de te crier dessus, mais ça ne change rien. Je n’ai jamais ressenti ça pour aucune autre femme. Au début, je voulais être avec toi, te baiser, tendrement ou brutalement, de toutes les façons obscènes possibles. J’avais même honte des fantasmes que tu faisais naître en moi, des choses que je voulais te faire, j’avais honte de mes propres pensées. Ne ris pas, mais, pendant des mois, j’ai fantasmé que je te dominais, te domptais, t’utilisais comme une pute, t’exhibais en public avec une rage dont je ne me savais pas capable, t’ordonnant de faire les choses les plus dégradantes, les plus dégoûtantes, t’offrant à d’autres hommes pendant que je regardais. Tu vois à quel point j’étais pervers…
J’ai ouvert la bouche, mais il ne s’est pas interrompu.
— Alors imagine ma surprise, ma terreur, quand j’ai compris que c’était moi le soumis quand j’étais avec toi, que je devais réprimer toutes ces pensées et que la seule façon pour moi d’être avec toi était de devenir ton jouet. Au début, j’ai été abasourdi par cette facette de toi, mais j’ai compris que le plaisir prend des routes bien différentes et j’ai accepté le fait que pour te garder je devais me plier. Et maintenant je me rends compte que je suis devenu accro. J’ai besoin de toi. Plus que jamais. Et j’ai peur que tu ne le comprennes pas vraiment et que tu finisses par te lasser de moi, et que tu me largues pour un autre jouet, que tu m’abandonnes, vide et incomplet. Ce n’est pas seulement une histoire de sexe, c’est un investissement émotionnel. Quand tu m’utilises, tu me fais découvrir des endroits dont j’ignorais l’existence, et, même si ça fait mélo, je pense que je mourrais si tu me retirais ça.
— Je crois que je comprends, Neil, mais je ne suis pas la seule dominatrice à Londres. Les autres sont beaucoup plus expérimentées. J’ai encore beaucoup à apprendre.
— Je sais. Mais je n’ai pas de lien personnel avec elles. Ce n’est pas comme avec toi.
— Je veux juste que tu ne dépendes pas de moi, Neil, ai-je protesté. Je ne sais pas si je suis capable d’être tout ce que tu veux que je sois. Tout ce dont tu as besoin.
Ses épaules se sont affaissées comme si je lui avais porté un coup mortel.
— J’ai accepté d’être marqué pour toi, Lily.
Il me suppliait à présent, ce qui a fait naître ma colère. Je ne lui avais pas demandé d’être dépendant. Je ne voulais pas le posséder. C’était un ami. Très proche. Un amant. Je ne voulais pas qu’il soit uniquement mon jouet. C’était trop de responsabilités.
Je savais ce que je ne voulais pas.
Mais savais-je ce que je voulais ?
abonne2328 <ptitboutq03@gmail.com>
OceanofPDF.com