80 Notes de blanc
3. 80 notes de Leonard
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80 NOTES DE LEONARD
C’ÉTAIT BON D’ÊTRE AVEC LEONARD. ÉVIDEMMENT.
Mais, à bien des égards, c’était aussi mal, très mal.
D’un côté, je savais maintenant quel effet cela faisait de coucher avec un homme et pas avec un garçon. Rien n’était hésitant dans sa façon de faire l’amour, ni inexpérimenté ni maladroit. Ses gestes étaient déterminés, sa vision de l’instant intense et patiente, et, avec lui, je me sentais à l’aise comme avec personne d’autre. Je n’en attendais pas moins d’un homme qui avait deux fois mon âge.
Mais, d’un autre côté, je savais que ce n’était pas le genre d’hommes que je pouvais présenter à mes parents ou à mes amis comme mon petit ami sans attirer de la réprobation. De toute façon, je n’avais aucunement l’intention de l’exhiber à mon bras. J’aimais la nature clandestine de notre relation. J’adorais avoir un amant secret.
D’un commun accord, nous nous retrouvions dans les bars d’hôtels, toujours éloignés de nos lieux de travail respectifs. Il nous arrivait d’aller dans son bureau vide et de baiser sauvagement sur la moquette, porte fermée à clé ; d’autres fois, nous nous réfugiions dans un hôtel près de l’aéroport s’il devait prendre l’avion le lendemain. Mon appartement en colocation n’a jamais été à l’ordre du jour. Je ne suis jamais allée dans sa maison de Blackheath, et aucun de nous ne l’a envisagée comme lieu de rendez-vous. Notre relation s’épanouissait dans un espace à part, et cela nous convenait. Il ne m’est jamais venu à l’esprit qu’il pourrait être embarrassé d’être vu avec moi, ma larme tatouée, mes piercings et ma garde-robe exclusivement noire.
Parce qu’il voyageait beaucoup, il s’arrangeait souvent pour que je le rejoigne à Paris, à Amsterdam ou à Barcelone le vendredi soir après son boulot : nous passions le week-end ensemble avant de prendre un vol le dimanche soir pour Londres.
Cet arrangement est rapidement devenu problématique, et j’ai eu des ennuis avec mes collègues à la boutique lorsque je me suis mise à sauter mon tour de travail le samedi en prétextant des problèmes de famille. Je pense que Jonno a compris qu’il y avait un homme là-dessous – il se contentait d’ôter mon nom des plannings avec un clin d’œil complice.
Les gens du club fétichiste et l’impériale Elle semblaient moins concernés : ils avaient à leur disposition une armée de temps partiels. Je prenais bien soin d’être disponible les week-ends durant lesquels Leonard n’était pas à l’étranger, puisque, de toute façon, nous nous voyions quasiment tous les soirs lorsqu’il était à Londres.
— Tu n’es jamais chez toi et tu ne réponds jamais au téléphone, s’est plaint Neil, un mois environ après le début de ma liaison avec Leonard.
Nous picorions nos sandwichs dans un Pret A Manger en faisant durer nos cafés.
— Je suis occupée, c’est tout.
— Occupée à quoi ?
— J’ai rencontré quelqu’un, ai-je avoué.
L’expression de son visage a révélé sa déception. Il avait tenté de me convaincre à plusieurs reprises, puisqu’il s’était lui aussi installé à Londres, de sortir avec lui, mais j’avais répondu qu’il valait mieux que nous nous contentions d’être amis.
— Est-ce que je le connais ? a-t-il demandé.
— Non, me suis-je contentée de répondre.
Comment pouvais-je expliquer à un garçon de vingt-deux ans qui était naïvement amoureux de moi que je couchais avec un homme assez vieux pour être son père, ou le mien ? Que j’aimais cette différence d’âge ? Que les années qui nous séparaient me permettaient de me sentir féminine et désirable d’une façon que je n’avais jamais ressentie avec les jeunes hommes de mon âge ? Que je m’étais habituée à l’assurance de Leonard et à sa peau plus rugueuse ? Que ses pattes-d’oie, lorsqu’il riait ou souriait, m’emplissaient de joie ? Que nous pouvions rester longtemps assis sans parler ou au contraire discuter pendant des heures à propos de tout et de rien, et qu’il pouvait demeurer tranquillement assis à me regarder et à m’écouter parler de ma vie d’avant lui, sincèrement fasciné par la routine ennuyeuse de ma vie londonienne ? Je savais que de telles révélations ne feraient qu’aggraver la souffrance de Neil, aussi ai-je préféré me taire.
La conversation avec Neil a rapidement tourné court après cela, mais de toute façon nous devions rejoindre nos employeurs respectifs, moi la boutique de Denmark Street, lui une grosse boîte de relations publiques sur Chancery Lane, dans laquelle il était stagiaire.
Une camionnette DHL était garée devant le magasin, et une livraison était en cours lorsque j’ai regagné la boutique. De lourds cartons passaient de main en main dans une chaîne bien organisée, et d’autres membres du staff ont descendu les nouvelles guitares américaines au sous-sol. J’ai rejoint mes collègues pour donner un coup de main, tout en entendant le signal familier de mon téléphone, dans la poche de mon jean, m’annoncer que j’avais un message. Je n’ai pu le lire qu’un quart d’heure plus tard.
Leonard. Cette fois-ci, ce serait Paris. Il avait joint le code pour le billet électronique de l’Eurostar, ainsi que le nom et l’adresse de notre hôtel. Il avait passé la semaine en Grèce et en Turquie, mais s’était arrangé pour faire escale dans la capitale française sur le chemin du retour, histoire de passer du temps avec moi. J’avais espéré qu’il m’emmène à Istanbul, mais je devais reconnaître que Paris valait bien le Grand Bazar.
J’ai appelé le club et je me suis arrangée pour échanger mon samedi contre deux nuits dans la semaine.
Plus tard dans l’après-midi, alors que je rêvassais en pensant à Paris et à ce week-end avec Leonard, trois hommes sont entrés dans la boutique. Ils se parlaient dans une langue que je ne connaissais pas – mais, d’un autre côté, je ne parle aucune langue étrangère.
Deux d’entre eux étaient minces et grands comme des fils de fer. Le troisième était de taille moyenne, un peu costaud, avec des épaules de nageur. Ils portaient l’uniforme de rigueur chez nos clients : veste en cuir noir, jean et tee-shirt. Celui qui avait la peau la plus mate s’est adressé à moi, en anglais heureusement.
— Mes amis voudraient jeter un coup d’œil à vos Gibson.
Il avait un accent scandinave, agréable mais guttural.
— Neuves ou d’occasion ? ai-je demandé.
— Les deux, a-t-il répondu après avoir conversé avec ses amis.
Voyant que j’étais intriguée par leur langue, il a cru bon de préciser :
— Ils sont islandais.
— Ah ! ai-je commenté, ma curiosité satisfaite.
— Moi aussi, a-t-il poursuivi. Mais j’ai quitté l’île il y a longtemps. Ça fait dix ans que je vis en Angleterre.
J’ai acquiescé.
— Je suis dans un autre groupe à présent, mais j’ai joué avec eux en Islande quand nous étions plus jeunes. Je m’appelle Dagur Sigur-Darsson. Vous pouvez m’appeler Dagur.
Il m’a tendu la main, et je l’ai serrée.
— Lily.
Il avait un très joli sourire qui dévoilait une rangée de dents blanches.
Je me suis occupée de ses amis pendant qu’il vadrouillait dans la boutique. L’un des musiciens islandais a eu un coup de foudre pour une Dobro et m’a demandé de la décrocher du mur. J’ai connecté l’instrument à l’ampli que nous gardions branché en permanence pour les tests et les démonstrations, et une volée de notes mélodieuses, au rythme country, a résonné dans la boutique.
Depuis que je travaillais dans ce magasin, j’avais appris qu’il n’était nul besoin de faire l’article ou de pousser à la vente. Les musiciens ont des idées bien arrêtées et ils ne se préoccupent pas de l’opinion des autres. Le guitariste a rapidement décidé d’acheter la Dobro, et j’ai encaissé l’achat pendant que Jonno emballait l’instrument dans son étui.
J’ai tendu la facture et le reçu de la carte de crédit au client, que Dagur venait de rejoindre.
— Vous voulez voir quelque chose ? lui ai-je demandé avec un brin d’effronterie.
Je me sentais en veine.
— Je suis batteur, a-t-il répondu.
J’ai rougi, même s’il n’était pas écrit sur son front qu’il jouait de la batterie. Or, nous ne vendions pas de percussions. Dans le monde de la musique, c’était une spécialité que peu pratiquaient.
Il m’a envoyé un baiser théâtral en quittant la boutique.
— Tu ne savais pas qui c’était, hein ? a demandé Jonno avec un sourire jusqu’aux oreilles.
— Le batteur ? Je devrais le connaître ?
— Il fait partie des Holy Criminals.
— Le groupe de Viggo Franck ?
— Oui. C’est pas vraiment ma came, mais la plupart des nanas les adorent.
Pas moi. Et c’était tout à mon honneur apparemment aux yeux de Jonno.
J’ai haussé les épaules avec nonchalance, histoire de conti nuer à l’impressionner, alors qu’au fond de moi j’étais ravie d’avoir vendu une guitare à une véritable rock star, enfin du moins à un de ses amis.
Mais l’excitation liée à la rencontre avec Dagur s’est rapidement estompée, et j’ai recommencé à rêver de Paris. Et de Leonard.
Après une journée entière passée debout à la boutique, j’étais lessivée. Aussi, lorsque je suis arrivée au club fétichiste, j’étais épuisée, j’avais la tête qui tournait et j’avais bu tellement de boissons énergisantes pour tenir le coup que j’étais sur les nerfs.
J’essayais de ne pas enchaîner les boulots parce que c’était trop épuisant, mais j’étais bien obligée de faire des sacrifices pour continuer à voir Leonard sans déplaire à mes employeurs. L’un de ces sacrifices était l’absence de sommeil lorsque je travaillais nuit et jour. J’avais commencé à la boutique à 10 heures du matin et je ne serais pas de retour chez moi avant 6 heures le lendemain matin.
L’atmosphère dans le club souterrain était irréelle dans le meilleur des cas, mais, ce soir-là, on se serait quasiment cru dans un rêve. Les jeudis soir étaient toujours plus calmes que les samedis soir, et ils attiraient davantage les couples qui venaient profiter de l’équipement et de l’anonymat fournis par le club. Le bruit sourd des martinets et le claquement des fouets sur la peau nue, de même que les cris qui s’ensuivaient, pouvaient porter loin, et je comprenais pourquoi les gens préféraient venir au club plutôt que de prendre le risque de réveiller leurs voisins avec leurs inhabituelles pratiques nocturnes.
Régulièrement, l’un des employés venait me relever pour me permettre d’aller aux toilettes ou de sortir fumer, même si je ne fumais pas. Je profitais systématiquement de ces pauses pour passer du temps dans les aires de jeux et observer les interactions entre les invités du club.
Je n’ai jamais pu m’habituer à voir des femmes attachées et frappées. Je pensais souvent à Liana et à Nick, et à la nuit où j’avais joué les voyeuses. Même si j’avais ressenti une certaine excitation, l’idée que mon amie souffre, qui plus est de la main d’un homme, m’avait horrifiée. Je savais que chaque souffrance était contractuelle, et ce dans les moindres détails, qu’elle faisait partie d’une relation et que bien souvent la personne que l’on frappait avait supplié qu’on la traite ainsi. De nombreux maîtres prenaient plaisir à avoir quelqu’un à leur merci, mais d’autres acceptaient d’infliger davantage de souffrance parce que leurs soumises le leur demandaient et qu’ils étaient excités par leur réponse enthousiaste.
Richard était le seul homme Maître du Donjon. Son job consistait à donner des conseils, à garder un œil sur les clients et à vérifier que les nouveaux venus suivaient les règles. Il avait essayé de m’expliquer les méandres de la relation dominant/dominé, et toutes les variations que je trouvais si fascinantes.
— Tu n’as pas besoin de comprendre, m’a-t-il dit cette nuit-là.
Je regardais un homme cingler si violemment les fesses d’une femme avec une cravache qu’elle sursautait et criait à chaque coup.
— Tant que tu respectes le droit qu’a chacun de faire ce qu’il veut de son corps, a-t-il poursuivi.
— Évidemment. Chacun fait ce qu’il veut. Je sais. Je ne comprends juste pas ce qu’ils en retirent.
— Est-ce qu’on t’a déjà tiré les cheveux ? Ou fessée ?
J’ai feuilleté mentalement mon petit catalogue de souvenirs sexuels. Nombre d’entre eux étaient flous à cause de la distance temporelle ou de l’alcool. Je me sou venais vaguement de ce type dans une fête quand j’étais en deuxième année de fac : il m’avait tiré les cheveux en m’embrassant et m’avait mordu la lèvre inférieure, puis il avait glissé ses mains sous ma jupe et m’avait fessée. Nous étions dans la cuisine à ce moment-là : il était adossé au réfrigérateur, et je m’étais approchée pour prendre une bière. C’est à ce moment-là qu’il m’avait prise dans ses bras. Quand il avait tiré sur ma queue-de-cheval et m’avait mordu la lèvre, j’avais juste supposé qu’il était inexpérimenté et maladroit, mais la claque sur mon cul avait été la goutte d’eau. Je m’étais sentie profondément insultée et je l’avais repoussé avant de m’éloigner. Pour qui se prenait-il ? Un mec dans un clip de rap ? Liana avait failli s’étrangler de rire quand je lui avais raconté l’incident.
— Il faut te calmer, avait-elle dit. Être soumise peut être très excitant.
J’avais été choquée mais je n’y avais pas réfléchi plus avant. De toute façon, Liana essayait toujours de me pousser dans mes retranchements.
Après cela, j’avais décidé de ne plus porter de queue- de-cheval quand j’allais à une fête.
Richard m’a ramenée à la réalité.
— Et qu’est-ce que tu penses des maîtresses, de leurs soumis et de leurs esclaves ? a-t-il demandé.
Il a fait un geste de la main vers Elle, qui avait l’air de sortir d’un film de super-héros avec sa combinaison en latex et ses escarpins vertigineux. Elle se tenait raide comme la justice, et ses cheveux sombres relevés en chignon la grandissaient davantage encore. Ses jambes, légèrement écartées, lui donnaient encore plus d’assurance ; elle n’avait pas croisé les chevilles et elle ne vacillait pas comme tant de femmes sur leurs talons hauts. Dans chacune de ses mains, elle portait un bracelet en argent poli incrusté de bijoux étincelants qui brillaient dans la lumière.
Chaque bracelet était relié à une longue chaîne au bout de laquelle était attaché un homme à quatre pattes, le nez rivé au sol. Les deux hommes portaient un short en latex sur lequel était imprimé en rose vif : « Esclave d’Elle ». Elle se contentait de les ignorer, mais il lui arrivait de tirer un peu sur la laisse, et un sourire de contentement éclairait alors ses traits.
— C’est différent, ai-je répondu avec assurance.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas. C’est différent, c’est tout.
Les questions de Richard commençaient à me mettre mal à l’aise.
J’ai repris ma place derrière le comptoir de la réception, qui était complètement déserte. J’avais espéré qu’il y aurait foule pour me distraire des pensées qui tournoyaient dans mon esprit, mais il était tard, et les clients n’arriveraient plus, à moins qu’ils ne viennent d’une fête privée ou d’un autre club.
Je ne portais aucun jugement moral sur les femmes qui se soumettaient aux hommes, tant qu’il s’agissait d’un jeu entre adultes dans lequel tout le monde était au courant des tenants et des aboutissants, et qui était source de volupté, même si je ne pouvais pas comprendre qu’on éprouve du plaisir ainsi ni même qu’on ait envie d’essayer.
En revanche, je comprenais mieux le rapport qu’entretenait Elle avec ses esclaves. Cela ressemblait davantage à de la politique qu’à un jeu sexuel. Comme une société matriarcale dans laquelle Elle était Cléopâtre. C’était un système que j’appréciais. La féministe en moi trouvait cela complètement raisonnable. Les hommes au pouvoir faisaient n’importe quoi depuis des siècles.
Leonard me donnait parfois des instructions au lit. Ou alors il me maintenait tandis que je gigotais pour échapper à une sensation trop intense. Mais il était très doux, et j’avais l’impression qu’il lisait dans mon esprit et qu’il me donnait ce que je réclamais, et non qu’il m’imposait quelque chose pour satisfaire son désir. Et il lui arrivait souvent de me regarder comme un objet de vénération, parfois si intensément que je détournais les yeux. Je n’avais pas l’impression que je méritais l’attention dont Elle était l’objet. Mais je n’étais pas non plus un objet qu’on pouvait utiliser comme on voulait.
Je n’arrivais pas à imaginer que Leonard puisse avoir envie de me fouetter jusqu’à ce que je crie ou qu’il veuille m’attacher entièrement. Neil non plus.
J’ai imaginé ce dernier, tout de cuir vêtu, penché sur moi, cravache à la main, et j’ai éclaté de rire.
— Tu devrais rentrer chez toi, a proposé Sherry de sa voix aiguë.
C’était la fille qui m’aidait au vestiaire ce soir, et elle m’avait surprise en train de rire toute seule alors qu’elle sortait fumer.
— On ne va pas tarder à fermer, je finirai pour toi. Tu as l’air épuisée.
Sherry ne s’appelait pas vraiment Sherry, de même qu’Elle ne s’appelait pas vraiment Elle. La plupart des employés et des invités utilisaient des pseudonymes ou des « noms de scène » pour incarner leur côté fétichiste. C’était en partie pour préserver leur anonymat et éviter les ennuis que leur vie privée pouvait leur causer, en partie pour leur permettre de passer d’un personnage à l’autre, comme quand on enfile une paire de chaussures neuves ou une robe longue.
Quand j’avais été embauchée dans le club, on m’avait demandé quel nom je voulais utiliser, et il ne m’avait pas fallu longtemps pour décider de garder le mien. J’avais tellement de mal à découvrir qui j’étais que je ne voulais pas compliquer les choses. Je ne voulais pas me morceler entre la Gentille-Lily et la Vilaine-Lily, la Lily-sans-tatouages et la Lily-tatouée, la Lily du Berkshire et la Lily de Londres.
J’ai décidé alors que je serais Lily, point. Au club, j’étais libre d’être moi-même, quoi que cela veuille dire, et je ne voulais pas embrouiller les choses en donnant aux autres un nom qui était censé être mon « vrai moi ». Je voulais être toujours moi. La bonne vieille Lily.
Londres s’éveillait à peine lorsque j’ai ôté ma redingote en latex et enfilé mon jean, mon sweat-shirt et mes vieilles baskets pour rentrer à Dalston. Il était à peine 5 heures du matin, et c’était un moment étrange : la moitié des gens qui étaient dehors venaient juste de se lever alors que l’autre moitié rentraient se coucher. Quand je quittais le club, les rues étaient inévitablement remplies de gens bizarres, et je marchais rapidement, tête baissée, en veillant bien à ne croiser le regard de personne. Je n’avais pas spécialement peur. C’était juste que je n’avais même pas l’énergie suffisante pour répondre à de potentiels harcèlements. Les hommes en costume feraient leur apparition plus tard, et, pour l’instant, j’étais entourée de poivrots, de clochards et de travailleurs municipaux. C’était un mélange étrange qui, combiné à l’heure matinale, faisait ressortir le pire chez les gens.
L’air frais et la marche rapide, quoique courte, vers la station de métro de Farringdon, n’ont pas réussi à chasser les questions qui me hantaient cette nuit-là. Je me faisais du souci pour Liana. Nous avions naturellement fini par nous perdre un peu de vue – nous vivions dans deux villes différentes, et je consacrais beaucoup de temps à Leonard.
Pour autant que je sache, elle était toujours avec Nick, mais la dernière fois que nous nous étions parlé, il était clair qu’il y avait des tensions entre eux, et elle m’avait avoué l’air de rien qu’elle passait beaucoup de temps avec des gens que Nick n’aimait pas. Ce n’était pas à cause de cela que je me faisais du souci.
Peu de temps après avoir commencé à travailler au club, j’ai compris que Liana était une vraie soumise, ou que du moins elle avait fait des expériences dans ce domaine, même si elle ne se percevait pas comme telle. Nous n’en avions jamais vraiment discuté, mais j’étais persuadée que Nick était son maître. Une fois que j’ai eu compris cela, je les ai observés quand ils étaient ensemble et j’ai commencé à apprécier Nick : il était discret et très affectueux avec elle, et ils avaient l’air très heureux ensemble. Tant qu’elle était avec Nick, je savais qu’il prendrait soin d’elle. Mais l’idée qu’ils pouvaient s’être séparés et que Liana était à présent livrée à elle-même me paniquait.
Elle était du genre à jeter toute prudence aux orties pour un peu d’excitation. Liana suivait son corps alors que je suivais mon cœur, et elle pouvait facilement aller trop loin et emprunter une route semée de dangers.
La plupart des maîtres étaient des individus complètement normaux, qui avaient beaucoup d’affection pour leurs parte naires, et la majorité des soumis étaient des êtres équilibrés et ordinaires, qui avaient des pratiques sexuelles différentes des autres, mais il y avait des gens à la marge, qu’il valait mieux éviter.
Chaque groupe a ses extrémistes. Richard avait été le premier à m’expliquer quels types de dangers devaient m’alerter si je surveillais l’aire de jeux ou comment garder l’œil sur certains clients à la mine patibulaire afin de décider s’il fallait les mettre à la porte. Les hommes seuls en veste militaire qui se tenaient trop près de l’aire de jeux étaient en général à surveiller, mais ils pouvaient prendre d’autres formes, et ceux qui se dissimulaient derrière une façade respectable étaient ceux qui m’inquiétaient pour Liana.
Elle n’était pas stupide mais très imprudente. Et c’était mon amie la plus chère.
Je me suis juré que, sitôt rentrée de Paris, je prendrais le temps de l’appeler. Je lui parlerais de Leonard et je lui confierais mes derniers secrets, en espérant qu’elle se sentirait toujours suffisamment proche de moi pour me rendre la pareille.
D’ici là, j’oublierais le club et la fascination que ce monde exerçait sur moi. Y compris ce que je ne comprenais pas encore. Et j’allais me consacrer à Leonard.
Je me suis dépêchée de rentrer chez moi pour me reposer et faire ma valise.
Leonard avait eu une vie avant moi. Mais je ne voulais pas en entendre parler. Il avait été marié, avait eu de nombreuses aventures et bien davantage encore. J’étais jalouse.
Je voulais vivre mes propres expériences. Une petite voix me disait que je le méritais. Du coup, j’étais mal à l’aise lorsque mes sentiments pour Leonard prenaient le dessus et que je n’étais capable de rien d’autre que de rêver éveillée à un avenir incertain entre nous. Mon cœur lui appartenait, mais mon âme était déchirée.
La chambre était au dernier étage d’un petit hôtel situé entre la Seine et le boulevard Saint-Germain. Leonard m’a appris plus tard que Serge Gainsbourg, le chanteur aux mœurs dissolues, avait vécu dans la même rue, à quelques encablures de là. En tendant le cou, on pouvait même voir la cour de son immeuble de notre chambre.
Le train avait été immobilisé dans le tunnel pendant une demi-heure, et il faisait déjà nuit lorsque je suis arrivée à destination.
Le vieil homme de la réception a levé les yeux de son journal et s’est contenté de hocher la tête quand je lui ai donné le nom de Leonard. Je lui avais envoyé un texto en arrivant à la gare du Nord, et il m’avait donné son numéro de chambre. Je transportais juste un sac de week-end contenant du change pour la nuit et ma trousse de toilette.
Leonard lisait, assis sur le lit. Il portait, comme à son habitude, un pantalon de costume noir et un tee-shirt. Il m’a accueillie avec un sourire chaleureux et a posé son livre. Il avait laissé la porte ouverte pour moi.
— Bonjour, mademoiselle Lily, a-t-il dit. Bienvenue à Paris.
— Hé, monsieur Leonard, je suis ravie d’être ici…
Je m’apprêtais à dire quelque chose de drôle, même si ce n’était pas en français, mais les mots m’ont fait défaut. Le regard qu’il a posé sur moi, dans cette petite chambre mal éclairée, était serein.
— Tu as faim ? Vu l’heure qu’il est, on va avoir du mal à trouver un endroit où dîner, mais je suis certain qu’on peut s’arranger. Il y a un stand de crêpes près d’Odéon.
— Pas la peine. J’ai mangé un sandwich dans le train et j’ai des pommes dans mon sac.
Il s’est levé et m’a enlacée.
C’était étrange d’être ici avec lui. Nous avions partagé des chambres auparavant et nous savions bien en y entrant que nous allions baiser. Toutes nos rencontres précédentes avaient été guidées par le désir. Nous n’avions jamais bavardé avant. Le fait d’arriver séparément me faisait tout drôle et éveillait des doutes, comme si tout le processus était artificiel. J’ai posé mon sac sur le sol.
Leonard m’a attirée à lui et a déposé un baiser sur ma joue, tout en faisant courir amoureusement sa langue sur mon tatouage, comme pour le goûter. Il avait gardé les yeux ouverts, et je l’ai imité, même si ma première réaction avait été de les fermer, pour mieux savourer ses attentions.
Il a défait les boutons de ma légère veste d’été et l’a fait glisser le long de mes bras. Je lui ai facilité la tâche en les levant. Je sentais son souffle fugace sur mon visage ; j’ai essayé de l’embrasser, mais il a reculé.
— Non, a-t-il dit. Je veux d’abord te déshabiller.
J’ai acquiescé, obéissante. Il avait visiblement planifié cet instant, établi un rituel. J’étais ravie de lui faire plaisir. J’ai repensé à la soirée au club et à la conversation avec Richard. Mais avec Leonard c’était différent. Même lorsqu’il me donnait des ordres. Nous étions à égalité et nous prenions du plaisir, dont la forme variait.
— Doucement, a-t-il poursuivi en s’agenouillant devant moi.
Il a commencé à délacer mes bottes, qui m’arrivaient aux genoux, ce qui m’a donné une vision parfaite du sommet de sa tête. De mon point de vue élevé, ses boucles formaient une épaisse symphonie de mèches blanches et noires qui indiquaient tous les points cardinaux. J’ai soudain eu une envie folle de plonger mes mains dans ce luxuriant jardin, mais je me suis retenue, de peur d’interrompre la façon solennelle dont il avait décidé de me dévoiler, une dentelle, une parure, un doux murmure à la fois.
Par la fenêtre de notre chambre d’hôtel, j’entendais le murmure étouffé des passants dans la rue, des mots inconnus dans une langue étrangère, comme le chuchotement d’un chœur lointain qui faisait écho à mon trop lent effeuillage par cet homme tendre que je connaissais si mal.
Que me trouve-t-il ? ai-je songé. Je savais que j’étais imparfaite, encore un brouillon, et que j’avais toute une vie devant moi, remplie d’aventures. Mais je savais aussi que je chérirais ce genre d’instants à jamais, que je les entreposerais dans les tréfonds de ma mémoire fiévreuse et qu’ils me façonneraient jusqu’à ma mort. Pourquoi avais-je, avec Leonard, ce terrible sentiment de mortalité, cette sensation de voir le tableau dans son ensemble ? Était-ce à cause de notre différence d’âge ? Parce qu’un jour il mourrait et que je serais toujours jeune ? Je prenais tout cela beaucoup trop au sérieux.
Il a ôté les chaussettes fines que je portais sous mes bottes, puis mes collants, puis ma culotte, m’exhibant tout entière. Enfin, avec un long soupir, Leonard a enfoui sa tête entre mes cuisses ; il a inspiré mon odeur et ma moiteur. Dans cet instant à la fois solennel et obscène, j’ai compris soudain que Leonard aussi enregistrait chaque geste et chaque image de notre rituel. En gardait-il le souvenir pour plus tard ? Pour se masturber ?
J’ai essayé de me mettre à sa place. Petite Lily, avec ses petits seins et sa peau pâle, ses cheveux noirs comme la nuit qui frôlaient sa taille, son tatouage audacieux et clinquant sur son omoplate, ses poils pubiens, la larme sur sa joue. Cet homme avait eu bien plus de maîtresses que je n’avais eu d’amants. Qu’est-ce qui lui plaisait chez moi ? Peut-être le fait que nous soyons deux solitaires, même au milieu de la foule. On dit que les contraires s’attirent, mais je sentais, à cet instant, que ce n’était qu’un cliché de plus, que c’étaient nos ressemblances qui nous rapprochaient : notre vide intérieur, nos silences, notre volonté désespérée de partager nos défauts. C’était ce qui nous rendait uniques.
Debout, les jambes écartées, seulement vêtue d’un débardeur en coton remonté sur mon ventre, avec à mes pieds Leonard, comme un pénitent devant l’autel, qui contemplait avec ado ration ma chatte.
D’une main, il a écarté doucement mes lèvres, m’ouvrant, dévoilant cérémonieusement ma roseur, puis il a plongé sa langue profondément en moi. J’ai frissonné tandis qu’il orchestrait la montée de mon désir : chaque caresse, chaque coup de langue était un assaut calculé de mes défenses, excitait mes terminaisons nerveuses et, atteignant les tréfonds de mon âme, faisait tomber toutes mes inhibitions. C’est alors qu’il a enroulé sa langue autour de mon clitoris, et de nouvelles vagues de plaisir ont parcouru mon corps. Un léger vertige m’a saisie. De son autre main, Leonard me maintenait fermement par les fesses, tout contre lui.
J’ai fermé les yeux et je me suis abandonnée.
Mon sexe était en feu. Mon esprit était prisonnier d’un cercle de flammes.
La torture était exquise, et tous mes muscles ne réclamaient silencieusement qu’une chose : la jouissance.
J’étais certaine que Leonard savait quel trouble il faisait naître en moi, de quelle façon il embrumait mon esprit et contrôlait mon corps, mais il n’en laissait rien paraître. Je savais que j’étais très humide et je me suis demandé quel goût j’avais.
Sa langue ne cessait de m’exciter, ses lèvres brûlantes mouil laient les miennes, me caressaient, joueuses et malicieuses, et j’ai imperceptiblement écarté davantage les jambes pour encourager ses avances.
Ses dents.
Il a mordillé mes lèvres avec tendresse et précaution, tirant, mordant délicatement leur chair délicate avant de s’enfouir plus profondément, plus haut, et de saisir le bouton enflammé de mon clitoris, qu’il a commencé par lécher avant de mordiller doucement sa dureté croissante, jusqu’à ce que je ne puisse plus supporter la tension, le désir, la frustration poignante entre la douleur et la transcendance, et que je lui dise, hors d’haleine :
— Baise-moi, Leonard. Maintenant !
Il a reculé et s’est redressé. Je l’ai poussé en arrière sur le lit et j’ai commencé à défaire son pantalon. Fermeture Éclair, ceinture en cuir : j’étais impatiente de libérer son sexe sombre, de satisfaire mon appétit féroce, de sentir le pouls de sa vie battre dans ma bouche alors qu’il grossissait et me remplissait, puis de le prendre rapidement dans ma chatte qui le réclamait à cor et à cri, comme un mendiant quémande de la nourriture, afin qu’il me complète enfin.
Mais Leonard n’était pas du genre à se hâter et, même lorsque nous baisions et que nous nous agitions brutalement, il faisait toujours preuve d’une certaine componction, de patience ; il savourait les instants que nous passions ensemble avec lenteur et calcul. Il ne se pressait jamais et il donnait des coups de reins réguliers : lents, lents ; rapides, rapides ; lents… Il en variait le rythme et l’intensité, et manipulait à merveille mes sens exaltés sans jamais cesser d’observer la croissance de mon plaisir, les yeux grands ouverts et un demi-sourire aux lèvres. Je savais que sa façon de me regarder lorsque nous baisions n’était pas de l’autosatisfaction mais une compréhension parfaite de la façon dont nous nous fondions l’un dans l’autre et dont nous nous répondions quand nous étions pris dans les affres de la passion.
Il ne ressemblait à aucun de mes amants précédents.
Et, lorsque épuisés après l’amour, nous gisions sur le lit défait, draps et membres mêlés, le souffle encore court et le corps encore en proie aux vagues du plaisir qui s’estompaient, il ne se hâtait pas de se couvrir comme les autres l’auraient fait. Il n’avait pas honte d’exposer son corps à mon regard curieux et il était presque fier de ses hasardeuses imperfections ; là un pli, un creux, une fine cicatrice sur l’épaule.
J’adorais le corps de Leonard. Mais je ne pouvais m’empê cher de me demander s’il voyait en moi autre chose que ma jeunesse. Peut-être n’étais-je pas Lily pour lui mais une fontaine de jouvence.
— Ce n’est pas vrai, a-t-il répondu un jour que je lui faisais part de cette réflexion.
Nous étions à Barcelone, et ce serait la dernière fois que je le rejoindrais en Europe.
— Je ne veux pas vampiriser ta jeunesse, a-t-il poursuivi. Bien loin de là. C’est juste qu’à tes côtés je me sens vivant.
Je me délectais de ces matins paresseux dans ces villes étrangères, dans ces hôtels qui souvent n’avaient pas de nom ; nous nous réveillions, et il me permettait de contempler le spectacle de son corps pendant que nous nous caressions. Son pénis me fascinait, au repos comme en pleine action, et il acceptait sans vergogne mon examen ; j’en mémorisais chaque creux, chaque plein et chaque teinte, la façon dont il saillait de son corps et se nichait contre sa cuisse, presque animé d’une vie propre. Leonard disait en plaisantant que je lui portais un intérêt tout médical.
Peut-être essayais-je seulement de découvrir entre les lignes de son corps ce qu’avait été sa vie avant moi. L’un dans l’autre, c’était un sentiment étrange.
De la même manière, il m’avait avoué qu’il adorait me regarder et à quel point ma nudité le ravissait. Je le voyais dans son regard, dans sa façon de me suivre des yeux lorsque je me baladais dans la chambre, m’habillant et me déshabillant devant lui.
À Amsterdam, la fenêtre de notre chambre d’hôtel donnait sur Singel Canal, sur un lacis de ruelles battues par la bruine légère, sur un défilé de vélos garés le long du quai et des arbres qui bruissaient sous la brise. Allongée sur le lit, je me laissais nourrir de framboises et de chocolat par Leonard, comme une vestale romaine indolente étalée sur le lit et vénérée avant d’être prise. Soudain, il a écarté mes lèvres et a fourré ma chatte avec le dernier carré de chocolat. Il a ensuite attendu qu’il fonde avant de le lécher avec délices. J’ai éclaté de rire et j’ai goûté sur ses lèvres le goût de mon intimité mêlé à celui de chocolat amer.
C’est aussi à Amsterdam qu’il a glissé une fleur dans mes cheveux sombres pour célébrer le printemps, puis qu’il m’a demandé de porter une ample jupe blanche qui balayait mes chevilles avec mes Dr Martens et m’a suppliée d’aller me promener bras dessus bras dessous avec lui, sans culotte.
— Fais-le pour moi, a-t-il ordonné.
Et je lui ai fait plaisir.
Dans une petite bijouterie près du Dam, il a fait l’acqui sition d’un bracelet en or qu’il a fixé à ma cheville avec une petite clé qu’il a prestement fait disparaître dans sa poche. Était-ce une façon de m’attacher ? J’ai immédiatement pensé cela, et le souvenir de Liana a resurgi. Mais Leonard et moi n’avions pas ce genre de relation. Mais alors pourquoi avait-il fait cela ?
— Pour que tu ne m’oublies jamais, a-t-il expliqué. Quand je ne serai plus là. Après Leonard… On dirait presque le titre d’une pièce de théâtre existentielle, non ?
J’ai commencé à paniquer et j’ai tenté de protester, mais Leonard s’est montré très ferme.
— Ça ne peut pas durer, Lily. Je ne suis pas idiot. Ça ne doit pas durer. De toute façon, c’est inéluctable. Tu finiras par rencontrer quelqu’un de plus jeune, qui sera moins ennuyeux que moi et avec qui tu n’auras pas honte d’être vue en public. Tu verras.
J’ai ouvert la bouche pour m’insurger, mais Leonard a posé ses doigts sur mes lèvres pour m’empêcher de parler.
— Il n’y a pas de négociation possible, a-t-il poursuivi, alors qu’un nuage de tristesse nous enveloppait à présent. Ce sera comme ça, ça aurait dû l’être depuis le début.
Ses doigts ont quitté ma bouche, et il m’a embrassée sur le front.
Deux semaines plus tard, nous étions à Barcelone. Il reve nait du Moyen-Orient. La réception de notre hôtel était toute en lignes droites et décorée de nombreux miroirs. Lorsque nous avons pris la chambre en arrivant tous deux en taxi de l’aéroport où nous nous étions retrouvés, l’employé en uniforme nous a jeté un regard entendu. Nos tenues n’étaient pas assorties : Leonard portait comme à son habitude un costume bleu marine et moi une veste en cuir usée, des leggings et des bottes hautes. La plupart des employés n’avaient que quelques années de plus que moi, et je croyais lire de la désapprobation dans leurs regards. Peut-être Leonard l’a-t-il sentie aussi. Il aurait pu inventer une explication ou prétendre que j’étais sa fille, mais lorsqu’il a signé la réservation il a insolemment confirmé mon statut en répondant à l’employé que non merci, nous n’avions pas besoin de lits jumeaux, un lit double ferait l’affaire. J’étais écarlate, mais je commençais à comprendre les dangers de notre relation. Jusque-là, mes sentiments pour Leonard avaient voilé la réalité que nous ignorions joyeusement en prétendant être un couple.
Un couple qui n’avait rien en commun. Pas même un ami ou un goût musical.
En descendant les Ramblas depuis la place de la Catalogne, j’ai été submergée par la peur et la perspective de voir le bonheur m’échapper et, dans un accès de panique, j’ai dit à Leonard que j’étais amoureuse de lui et que rien d’autre n’avait d’importance. Nous avons fait un détour par l’immense marché couvert pour contempler, émerveillés, les fruits de toutes les couleurs et les déploiements de viandes et de poissons exotiques exposés sur les étals en marbre.
Plus tard, sur le chemin qui nous ramenait à l’hôtel à Condal, nous avons croisé des oiseaux en cage sur le marché aux animaux, et j’ai eu envie de pleurer. C’était irrationnel, mais j’avais l’impression qu’une nappe de brouillard s’était abattue sur nous et nous isolait du reste de la ville pendant que nous marchions en silence, tous deux en proie à des pensées moroses et au sentiment prémonitoire de lendemains plus sombres.
Cette nuit-là, nous avons baisé comme des fous, nous nous sommes presque lacérés, enragés, alors que nos corps se livraient à un combat furieux, comme des boxeurs sur le ring. Je l’ai griffé. Il m’a contusionnée. Ni l’un ni l’autre n’a cru bon de s’excuser. Les mots étaient devenus inutiles.
Le lendemain matin, nous avions la matinée pour nous avant de reprendre un vol en fin d’après-midi pour Londres. Nous avons décidé de visiter le parc Güell. L’escalier sans fin qui y menait nous a laissés à bout de souffle. Mais la vue qui nous attendait était inoubliable, et, avec la ville à nos pieds sous le soleil, nous nous sommes tenus par la main en public pour la première fois, puis nous nous sommes assis pour nous embrasser sur un banc, tandis qu’une horde de religieuses à lunettes à la tête d’un groupe d’enfants nous dépassait en nous jetant en douce un regard désapprobateur.
Après ces quelques jours beaucoup trop courts à Barcelone, patchwork insensé de passion et de doutes, de moments de gêne et de silences trop longs, de révélations et de non-dits, nous nous sommes séparés pour ce qui devait être la plus longue durée depuis le début de notre relation. Presque un mois.
Le lendemain matin qui a suivi notre retour à Londres, je me suis réveillée et j’ai roulé sur le ventre, tendant, comme à mon habitude, le bras pour consulter les messages sur mon téléphone. Leonard me répondait en général après minuit, et je gardais toujours son dernier message pour le lire au saut du lit. C’était devenu une habitude puis une superstition. Si je me réveillais au beau milieu de la nuit en sachant qu’il m’avait certainement répondu, je n’ouvrais pas ma messagerie avant l’aube et la sonnerie de mon réveil. J’avais peur que ma journée ne soit gâchée si son nom ne s’affichait pas dans ma boîte mail.
Ce matin-là, pas de message. Ma boîte était vide, comme mon cœur. Il avait beaucoup voyagé récemment. Peut-être était-il simplement coincé dans un aéroport sans réseau. Ou peut-être avait-il laissé son chargeur dans son bagage en soute.
Mais je savais que Leonard était un homme routinier et que, s’il ne m’avait pas écrit, c’était qu’il avait une bonne raison.
J’ai décidé de ne pas lui écrire en premier. C’était notre façon de procéder. Et puis pas question de lui courir après comme une gamine énamourée.
J’ai essayé de me distraire en revenant à mon ancienne vie, à ma routine. À la Lily que j’étais avant de rencontrer Leonard.
J’ai commencé par contacter mes amis, mais le numéro de Liana sonnait sans relâche dans le vide. Une semaine s’est écoulée, et elle ne m’a pas rappelée. Mes inquiétudes à son sujet, combinées à la crainte d’avoir définitivement perdu Leonard, ont formé une boule dans mon estomac, qui menaçait d’engloutir ma vie tout entière. J’étais maussade à la boutique et songeuse au club, même si mes deux employeurs étaient ravis que je sois plus disponible qu’avant.
Ni Jonno ni Elle ne m’ont posé de questions. Ils ont dû supposer que la raison de ma nouvelle présence était la même que celle qui expliquait mes anciennes absences. Un homme.
Quinze jours après mon retour, j’ai appelé Neil, juste pour être réconfortée par une voix amicale.
— Lily ! s’est-il exclamé après seulement deux sonneries.
Il avait l’air beaucoup plus gai que d’habitude.
— Tu es de bonne humeur, ai-je constaté.
— J’ai décroché le job ! a-t-il crié avec enthousiasme. Comme chargé de clientèle !
Je me rappelais vaguement qu’il avait un entretien d’embauche dans la boîte de relations publiques où il avait fait un stage et j’ai tenté de me souvenir des détails. J’ai ressenti une pointe de culpabilité. J’avais été tellement absorbée par ma propre vie que j’en avais oublié celle de mes amis.
— Ouah, génial !
Neil était le seul de mon groupe de comparses étudiants diplômés en même temps que moi à avoir décroché un véritable emploi. Les autres, nous nous contentions de dériver et nous avions tous des jobs d’été qui s’éternisaient, le temps qu’on découvre ce qu’on voulait faire ensuite.
— Qu’est-ce que tu vas faire ? ai-je demandé en m’efforçant d’avoir l’air contente.
Une conversation avec Neil était peut-être le dérivatif à ma mélancolie.
— Gérer des comptes. Dans le département de l’urbanisme, a-t-il expliqué. Ce n’est pas encore un emploi avec beaucoup de responsabilités, mais je vais travailler sur certaines campagnes. Prochaine étape : la voiture de fonction… Je suis sur la bonne voie, Lily. Cest pas génial ?
— Oh ! ai-je répondu.
D’une manière étrange, j’avais toujours cru qu’il bosserait dans la comptabilité, à vérifier des factures et à établir des fiches de paie.
— Comment tu vas, toi ? Ça fait une éternité.
— Bien, ai-je menti. On devrait sortir un de ces quatre. Tu fais quelque chose ce soir ?
— Oui. Je bosse. Et demain soir aussi. La semaine prochaine ?
— Avec plaisir.
Nous avons raccroché en nous promettant de nous voir rapidement.
J’étais contente pour lui, mais, après cette conversation, je me sentais encore plus seule. L’ancien Neil que je connaissais bien semblait avoir été remplacé par une version plus récente que je connaissais beaucoup moins bien et à laquelle je n’étais pas habituée.
Qu’est-ce que j’avais fait de travers ? J’aurais aimé revenir en arrière, à cette vie estudiantine facile et rythmée par les cours et les examens. La vraie vie n’était alors qu’un fardeau lointain, qui ne viendrait jamais frapper à nos portes.
Même un disque d’Alice Cooper écouté en boucle ne pouvait me sortir de la déprime.
Le cœur lourd, j’ai rafraîchi ma page et consulté de nouveau mes mails.
Toujours rien.
Leonard avait disparu de ma vie. Et j’ai compris, avec l’inflexible assurance que confère la jeunesse, que je venais de tourner une page importante de mon existence.
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