Andromède 2 - Andromède revient

Fred Hoyle · Chapitre 10 sur 14

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Andromède 2 - Andromède revient

Chapitre VIII

 

 

Le lendemain, Janine Gamboul convoqua Kaufmann à son bureau. Elle portait un costume plus sobre qu’à l’ordinaire, et il nota en elle une certaine exaltation. Elle lui jeta un regard indifférent, ne l’invita même pas à s’asseoir et lui dit :

— La situation est parfaitement calme. Préparez un rapport dans lequel vous exposerez les faits. Expliquez que nous avons le contrôle et qu’il en restera ainsi.

— Et que dirai-je, demanda-t-il prudemment, en ce qui concerne le colonel Salim ? Il était bien considéré par le bureau de Vienne.

— Rapportez les faits, fit-elle avec un haussement d’épaules. Dites qu’il a été abattu parce qu’il se mettait en travers de notre chemin. S’il avait pris le pouvoir, il aurait utilisé le computeur pour ses propres buts mesquins… Ce matin, le président réunit son conseil. Pauvre petit homme ! Il est effrayé mais il comprend qu’il doit coopérer avec nous. Nous nous assurerons de la loyauté de tous ces vieux bonshommes du gouvernement. Vous assisterez à leur réunion, où vous représentez l’« Intel ». Voici la liste de nos propositions que vous leur communiquerez…

Elle lui tendit un papier. Il le lut lentement, avec des signes de tête approbateurs.

— J’ai toujours fait de mon mieux, dit-il. Et vous pouvez compter sur moi dans l’avenir.

— Très bien. Maintenant, filez au palais…

Au palais présidentiel, les conseillers – une douzaine d’Arabes âgés, à la mine fière, tous vêtus à l’orientale – étaient assis autour du dais du président. Celui-ci leur donnait sa version des événements et leur déclarait qu’il allait prendre en personne le contrôle de toutes les affaires. Salim, en raison de sa trahison, serait inhumé sans honneurs militaires. Les officiers qui avaient trempé dans la rébellion passeraient en cour martiale. Il y aurait des élections en temps voulu, mais le parlement ne serait pas convoqué jusqu’à nouvel ordre.

Les paroles du président étaient traduites en anglais, à l’intention de Kaufmann. Un conseiller demanda devant qui le président serait responsable.

— Devant lui-même, fit sèchement Kaufmann. Messieurs, ajouta-t-il, le président, et donc le pays, peuvent avoir confiance en l’aide sans cesse accrue de l’« Intel », que je représente ici. Afin d’augmenter la prospérité de l’Azaran – qui ne pourrait être que compromise par d’autres interventions – mes supérieurs souhaitent que ce pays ne renoue pas de relations diplomatiques avec les autres nations.

Il y eut quelques remous dans le conseil. Le président, mal à l’aise, demanda des précisions sur l’aide qui serait apportée.

— Nous vous apportons, reprit Kaufmann, de nouveaux moyens de défense et des nouveautés techniques. Avant peu, nous ferons de vos déserts des régions fertiles.

A la demande d’un des conseillers, il entra dans les détails. Puis un autre conseiller voulut savoir si l’« Intel » et ses laboratoires pourraient faire quelque chose contre les vents terribles et anormaux qui s’étaient mis à souffler sur le pays. Kaufmann n’était pas préparé à répondre. Mais le président le tira d’embarras en disant :

— Le vent est le serviteur d’Allah. Nous ne devons pas le mettre en question.

*

* *

Fleming n’avait jamais eu aucune illusion sur la situation. Il savait depuis le début qu’il était prisonnier, mais ne l’avait jamais aussi bien senti que maintenant. L’inaction lui pesait. Et la solitude.

Abu avait été convoqué chez Janine Gamboul. Les gardes patrouillaient partout. Ils avaient interdit à John d’approcher de l’infirmerie où était Andromède. Tout juste était-il parvenu à voir l’infirmière, qui lui avait dit qu’elle allait encore plus mal, mais que, pour le moment, elle dormait.

Il prit, sans appétit, un petit déjeuner tardif, se contentant de boire plusieurs tasses de café. Puis il se rendit au laboratoire de Madeleine, où on ne l’empêcha pas d’entrer. Elle le salua d’un air absent et, quand il lui parla d’Andra, elle lui dit :

— Je crains bien que nous ne puissions rien faire pour elle.

Ensuite elle lui montra une grosse éprouvette.

— J’aimerais que vous regardiez cela.

L’éprouvette était pleine d’un liquide grisâtre qui semblait coller au verre quand il l’agita.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Les échantillons d’eau de mer que j’ai demandés. Je dois dire que l’« Intel » a fait vite. On n’a pas voulu me laisser aller les recueillir moi-même, mais on me les a procurés rapidement, et en provenance non seulement du golfe Persique, mais de la Méditerranée, de l’Océan Indien et même de l’Atlantique.

Elle secoua l’éprouvette. Le liquide devint complètement opaque. Elle en secoua un autre, où il resta clair. Puis elle prit une éprouvette vide, y versa du liquide clair, et ajouta quelques gouttes de celui qui était opaque.

— Maintenant, observez, dit-elle.

Lentement l’eau se troubla au fond du tube. Puis, peu à peu, tout le liquide devint opaque.

— Une bactérie, dit-elle. Venez par ici…

Elle l’emmena près d’un microscope, prépara une lame.

— Maintenant regardez.

Fleming regarda, puis fit entendre un petit sifflement. Un organisme globulaire palpitait sur la lame. Il se divisa, et chaque fraction grossit. Quelques secondes plus tard, il y eut une nouvelle division.

— Vous savez d’où ça provient ? demanda-t-il.

— Ces organismes ne ressemblent à aucune des bactéries que je connais. Ils sont d’une structure très simple, comme vous avez pu le voir. Ils semblent néanmoins posséder plusieurs particularités remarquables – notamment la faculté de se reproduire avec une rapidité fantastique…

Fleming examina les diverses éprouvettes et lut les indications qui figuraient sur les étiquettes.

— Les zones d’où proviennent les échantillons contenant ces bactéries, dit-il, semblent coïncider avec celles dont parle la B.B.C. et où il y a eu les tempêtes les plus violentes.

— Oui, fit-elle. Et nous connaissons bien l’une d’elles – pour laquelle la teneur a l’air particulièrement riche. Il s’agit de Minch. Du bras de mer entre l’Ecosse et les Hébrides.

— C’est-à-dire tout près de Thorness. Qu’en déduire ?

— Cela a bien dû commencer quelque part. Et on peut penser que, dans la zone d’origine, la densité en bactéries est plus élevée qu’ailleurs. Malheureusement, en ce qui concerne l’échantillon venant d’Ecosse, nous n’avons aucune preuve. Ces bactéries ont continué à se développer dans les éprouvettes. Il aurait fallu calculer leur densité au moment même du prélèvement. Il faudrait donc des observations plus poussées pour savoir s’il y a une corrélation entre ces organismes microscopiques et le mauvais temps anormal qui règne en certains endroits…

Fleming réfléchit un instant.

— Voyons, Madeleine, fit-il, ne laissons pas travailler notre imagination. Recueillir des données, trier les faits, comparer, voilà la routine à suivre. Mais dans la situation de prisonniers où nous sommes, cela ne peut pas nous mener bien loin. Vous pouvez toutefois étudier la structure de ces bactéries.

— Il me paraît, en tout cas, évident que l’« Intel » lui-même, étant donné l’empressement qu’il a mis à me procurer ces échantillons, a quelque idée qui rejoint les nôtres quant aux causes possibles des phénomènes atmosphériques insolites qui se produisent en ce moment. Et je crois que si je demandais à Kaufmann de m’apporter des échantillons de n’importe quel point du globe, il s’arrangerait pour me donner satisfaction. Quant à vous, John, vous pourriez m’aider en faisant un relevé soigneux des informations de la B.B.C. sur ce sujet.

Fleming lui promit de le faire. Il écouta attentiveinent le bulletin de midi, qui, d’ailleurs, était presque entièrement consacré aux tempêtes.

Le premier ouragan sérieux venait d’être enregistré en Grande-Bretagne, où il avait fait des morts et de gros dégâts entre Pezance et Wiek. Dans le Lancashire, de vastes surfaces étaient inondées. La pression atmosphérique était la plus basse qu’on eut jamais relevée, sauf dans les régions tropicales.

Fleming était de nouveau auprès de Madeleine quand une terrible bourrasque venue du désert passa sur l’établissement, emportant des spirales de sable qui venaient crépiter dans les vitres. Le vent était chaud et sec. Madeleine eut un frisson.

John mit en marche le poste de radio et tâtonna un moment. Puis il trouva ce qu’il cherchait : la Voix de l’Amérique.

— Le bureau météorologique des Etats-Unis, disait le speaker, signale des tempêtes qui approchent de notre côte orientale. Elles semblent devoir être de la même puissance que celles qui ont balayé l’Europe occidentale pendant la nuit. Les savants américains parlent d’un changement dans les rythmes planétaires comparable à ce qui s’est produit au début de l’ère glaciaire…

Fleming tourna le bouton. Madeleine se leva.

— Je retourne dans mon laboratoire, dit-elle. Si vous avez quelque idée…

Mais plus ou moins délibérément ils évitèrent de se voir au cours des deux jours suivants. Ils se sentaient l’un et l’autre totalement impuissants. Ils écoutaient la radio et prenaient des notes. Le troisième jour – et il y avait eu de nouvelles tempêtes en Angleterre, en Hollande, en France, en Espagne – Fleming retourna dans le laboratoire de Madeleine. Il fut impressionné par ce qu’elle avait fait. Une immense carte de l’hémisphère nord couvrait tout un mur. Elle y avait piqué des épingles à têtes colorées.

— Vous voyez, dit-elle. On commence à avoir une idée de la façon dont les choses se présentent. Et ce n’est pas tout. Kaufmann n’a pas pu me procurer encore tous les échantillons que j’ai demandés, mais j’en ai reçu une dizaine la nuit dernière, provenant de divers point au large de la Grande-Bretagne. Les échantillons ont été stérilisés dès le prélèvement. Voici celui où la teneur en bactéries est le plus élevée. Il provient du voisinage de l’Obanshire, au large de Thorness. Cela me paraît constituer une preuve… Je me suis arrangée pour qu’on m’amène Andra ici ce matin.

— Mais elle est malade et ne peut pas vous aider…

— Elle est de plus en plus malade, et c’est bien pourquoi il me faut la voir rapidement. Non, John, je ne suis pas sans cœur… Mais il faut qu’elle nous aide si elle le peut, et je crois qu’elle le peut.

— C’est vous qui commandez, fit-il avec un soupir. Mais cela ne me plaît pas…

Bientôt une infirmière amena Andromède dans une chaise roulante. Fleming s’efforça de lui adresser un sourire, mais elle semblait désespérément fragile et si pâle ! Il en fut effrayé. Madeleine expliqua à la malade ce qui se passait. Elle lui parla de l’échantillon prélevé non loin de Thorness.

— Cela n’a pas de sens, dit Andra. Aucun rapport avec le message. Les buts du message sont différents.

— Différents ou pas, nous sommes menacés d’un désastre. Réfléchissez, je vous en supplie…

— Il n’y a rien de tel dans ce qu’a ordonné le computeur, insista Andromède.

— Pas maintenant, peut-être, fit John d’un air pensif. Pourtant, ces microbes m’ont un air vaguement familier. Où en êtes-vous de vos analyses, Madeleine ?

— Jusqu’ici, j’ai transcrit en code binaire tout ce que j’ai pu obtenir. Cela peut-il aider ? Voici les feuilles…

Fleming les examina.

— Oui, fit-il. Cela ressemble terriblement à quelque chose que je connais déjà…

— Alors, fit Andra, il s’agit de quelque chose que vous avez mis en train vous-mêmes, à Thorness. C’est pourquoi la machine d’ici ne s’en souvient pas. Combien de fois avez-vous tenté de saboter l’autre computeur avant d’y parvenir ?

— Plusieurs.

— Alors le computeur, après une de ces tentatives, a voulu riposter. Avec ces bactéries… Une grande force – poursuivit Andra sur un ton hostile – vous a été envoyée pour votre bien, et vous l’avez tournée contre vous… Vous ne voulez pas m’écouter. Vous n’écoutez personne. Vous avez condamné votre propre race. Vous ne pouvez plus rien faire maintenant. Tout sera anéanti.

Il y avait dans son accent une sorte de résignation inhumaine. Fleming s’éloigna, la mort dans l’âme.

Pendant un jour ou deux, il évita de voir qui que ce fût. Il lut beaucoup (la bibliothèque était bien fournie en livres et revues techniques), mais sans retenir grand-chose de ce qu’il lisait. A cause des conditions atmosphériques, les communications entre l’Azaran et l’Europe étaient devenues difficiles.

Il entendait souvent le bourdonnement du computeur. Abu Zeki devait s’en occuper. Mais, malgré sa grande compétence, il n’était pas de taille à obtenir des résultats valables. Pourtant Abu, en tant qu’homme, intéressait John. Il eut soudain le désir d’avoir un entretien avec ce garçon. Il l’appela au téléphone.

— Allô ! lui dit-il. Comme le week-end approche, je me demandais si nous ne pourrions pas nous voir un peu. J’aimerais connaître votre famille. Je crains toutefois qu’on ne me laisse pas sortir sans un gardien.

Le jeune Arabe hésita un instant.

— Je serais très honoré, dit-il enfin, de vous accueillir chez moi. Mon foyer est très simple, mais vous y serez le bienvenu.

Ils prirent rendez-vous pour le samedi à midi. Abu serait libre jusqu’au lundi matin. Fleming téléphona à Kaufmann pour demander un laissez-passer. L’Allemand n’était pas là, mais on prit note de sa demande. Le laissez-passer lui fut apporté dans l’après-midi, sans qu’on lui eût posé de questions.

Abu avait une petite auto italienne. Sa maison se trouvait à une trentaine de kilomètres des établissements de l’« Intel ». Mais il ne pouvait lui-même y aller que pour les week-ends.

— Cela ne plaît pas beaucoup à ma femme, dit-il à John. Mais elle a sa mère avec elle. Et le bébé qui l’occupe beaucoup.

Ils quittèrent la grande route pour prendre une piste sablonneuse et caillouteuse. Un gardien, qui avait pris place à l’arrière, accompagnait Fleming. Il poussait parfois des jurons en arabe quand les cahots devenaient trop violents. Le vent soufflait et soulevait le sable autour d’eux.

La piste se mit à monter. Le terrain devenait plus rocheux. Devant eux se dressaient des montagnes dont les couleurs changeaient avec les diverses heures du jour. Au début de l’après-midi, elles étaient généralement estompées par une brume de chaleur.

Abu montra une petite collection de maisons rectangulaires, aux toits plats, qui se dressaient sur un plateau.

— C’est mon village, dit-il. Il est très ancien. Ces bas-reliefs que vous voyez sur les rochers datent de la plus haute antiquité.

Les bas-reliefs en question, à demi effacés, représentaient des animaux et des guerriers barbus.

— C’est persan, reprit Abu. Des archéologues anglais et américains sont venus il n’y a pas très longtemps. Mais ce qui les intéressait le plus, c’est le temple que vous allez voir après le prochain tournant.

Ce temple, qui semblait menu au pied de la vaste falaise rocheuse, était en ruine : quelques piliers émergeaient d’une masse de décombres.

— On trouve là, dit Abu, les traces de diverses civilisations : assyrienne, persane, égyptienne.

Les piliers étaient romains.

— Comme vous le savez, Azaran a été la vassale de divers empires. Maintenant elle ne l’est d’aucun.

L’instant d’après, ils mettaient pied à terre. Une jeune femme très belle, à peine sortie de l’enfance, se tenait devant une petite maison. Elle portait le costume arabe, mais n’était pas voilée. Elle baissa les yeux quand Fleming lui fut présenté, mais lui fit un accueil cordial, en excellent anglais.

— Ma femme Lemka, dit Abu, a fait ses études à l’université du Caire.

— Entrez, dit-elle. Ce vent est terrible. Et, dans la maison, il fait plus frais. Mais qui est cet homme qui vous accompagne ?

— Il sert d’escorte au docteur Fleming.

Cette réponse ne parut pas la satisfaire pleinement.

— Il y a eu des désordres en ville ? demanda-t-elle. La radio nous apprend si peu de chose. Le calme est-il revenu ?

— Oui, fit Abu. Tout est normal. Veux-tu nous donner des rafraîchissements ? Et nous préparer à déjeuner ? J’ai dit à notre ami que ce serait à la fortune du pot.

Lemka disparut dans la cuisine.

— Ma femme est chrétienne, reprit-il. C’est pourquoi elle ne porte pas le voile.

— Mais vous êtes musulman ?

— Je suis avant tout un homme de science. Et j’aime mon pays.

— Moi, dit Fleming, j’aime toute l’espèce humaine. Vous ne croyez pas ce que je vous ai dit au sujet du computeur, n’est-ce pas ? Eh bien, maintenant, il faut me croire au sujet de cette fille, d’Andra.

Lemka reparut, avec un pichet de vin et des verres. Le vin était doux, peu alcoolisé, mais agréable. John poursuivit :

— Tout est très simple. L’« Intel » a construit ici le computeur et vous a engagé pour aider à le faire fonctionner. Après le départ de Neilson, comme il ne voulait pas marcher, on m’a kidnappé et j’ai amené avec moi cette fille. Le but de l’« Intel » était de prendre de l’avance sur le plan technique. L’« Intel » s’est aussi occupé des missiles. Mais Salim, un homme intelligent et ambitieux, a voulu prendre le contrôle.

— C’était un patriote.

— Il est certain qu’il n’était pas homme à jouer les subordonnés. Andromède le sut, ou l’apprit par le computeur qui étudia la situation. D’où la décision d’Andra de placer le contrôle entre les mains de l’« Intel ». C’est pourquoi Janine Gamboul fut choisie. Elle eut connaissance, tout au moins partiellement, du message…

— Et vous croyez que cela a pu l’influencer ? dit Abu sur un ton de scepticisme.

— L’influencer ? En fait, l’envoûter complètement. Elle est comme un converti qui a eu une vision. Il lui fallait tuer Salim, et elle l’a tué ou fait tuer. Elle est devenue fanatique.

Lemka, qui les écoutait, demanda :

— Mais comment une vision peut-elle être traduite en paroles ?

— Je pense qu’Andromède s’en est chargée. J’ai eu moi-même un aperçu de la chose…

— Vous croyez réellement à cela ? reprit Abu. Et comment décririez-vous cette vision ?

— Elle donne à penser que l’espèce humaine n’ira pas sans secours jusqu’au bout de son long chemin, que nous pouvons nous détruire nous-mêmes avant de franchir une nouvelle étape.

— Mais si nous avons l’aide d’une intelligence plus haute et pouvons ainsi éviter les erreurs ? fit Abu.

— C’est la poignée de main de la mort… Un soi-disant ami qui sait mieux que vous ce qui est bon pour vous… Personnellement, je préfère que nous poursuivions notre chemin à tâtons.

— Et que nous nous détruisions nous-mêmes ?

— Non ! Si quelque chose doit nous détruire, cela viendra du dehors. Au moyen du computeur.

— Vous n’en avez aucune preuve, dit Abu avec obstination.

Lemka les regarda et dit à son mari :

— Tu devrais reconnaître quand un homme a raison. Et l’aider.

Abu la regarda un moment dans les yeux et finalement sourit. Il lui prit la main en disant :

— Je vais essayer. Lundi, je tâcherai de voir miss Gamboul et de lui parler.

Fleming le remercia, bien qu’il doutât qu’une telle tentative pût avoir quelque effet. Puis il détourna la conversation.

L’amitié entre les deux hommes ne fit que se confirmer au cours des heures qui suivirent. Le dimanche matin, ils allèrent visiter les ruines du temple. Mais ils durent abréger cette promenade parce que le vent s’était mis à souffler avec plus de violence que la veille, provoquant de petites avalanches de cailloux.

Fleming expliqua la théorie de Madeleine Dawnay concernant ces perturbations atmosphériques. Abu en admit le bien-fondé, car il avait vu les calculs effectués par le computeur sur les bactéries de l’eau de mer. De cela aussi il promit de parler à miss Gamboul.

Ils repartirent – avec le gardien – le lundi matin à l’aube. C’était l’heure où il y avait le moins de vent. Tandis qu’ils roulaient sur la piste accidentée, ils entendirent un grondement lointain et virent soudain des flammes jaillir vers le ciel. C’était un essai d’interception de missiles.

*

* *

Abu fit demander une entrevue à Janine Gamboul. Elle le reçut dans son bureau des locaux de la direction et l’accueillit d’une façon presque amicale.

— Vous serez le premier à savoir, lui dit-elle, que nous venons d’effectuer avec un plein succès une expérience sur les missiles. A cet égard, nous sommes maintenant aussi forts que la Grande-Bretagne. Pourquoi voulez-vous me voir ?

— Je viens au nom du docteur Fleming. Il croit que les graves perturbations atmosphériques qui se produisent en divers endroits et même ici ont pour origine le computeur… Le docteur Fleming aimerait que le professeur Dawnay pût entrer en contact avec le bureau météorologique international.

Elle lui jeta un regard soudain hostile.

— Ce qu’il dit est absurde !

— Mais si le message…

— Je connais le message. Ce qu’il nous demande de faire est parfaitement clair. Et le temps n’a rien à voir avec la mission qu’il nous a donnée.

— Si vous vouliez entendre les explications du docteur Fleming…

Elle se leva et hurla presque :

— Il ne m’intéresse pas, ni ce qu’il a à me dire. Avez-vous compris ?

Abu se retira en balbutiant de vagues excuses. Elle appela aussitôt Kaufmann au téléphone et lui dit :

— Vous avez entendu sur votre micro les propos que vient de me tenir le docteur Abu Zeki. Désormais, faites-le surveiller étroitement et constamment.

 

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