Andromède 2 - Andromède revient

Fred Hoyle · Chapitre 5 sur 14

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Andromède 2 - Andromède revient

Chapitre III

 

 

Fleming ne regagna l’île que tard ce soir-là. Il attendit la nuit avant de se risquer à repartir dans le canot. Il pleuvait sans arrêt, mais il se sentait optimiste. Et il ne se souciait guère des bateaux qui pouvaient patrouiller aux alentours.

Il poussa un « Hello » retentissant quand il entra dans le cottage. Preen était assis près de la jeune femme et lui parlait. L’apparence d’Andra alarma Fleming. Elle avait mauvaise mine, le visage grisâtre. Elle se leva en le voyant, avança d’un pas chancelant, se laissa tomber sur sa poitrine, en tenant ses mains en l’air pour les protéger.

— Doucement, fit-il. J’ai apporté ce qu’il faut pour vous guérir. Ce sera vite fait… Tout va bien ici ? Personne n’est venu vous arrêter ou vous questionner ?

Preen eut un sourire. Il semblait soulagé par le retour de John.

— Je vais vous faire à manger pendant que vous vous occuperez de ses mains… Une pommade, je suppose…

— Oui, mais plutôt spéciale. La seule bonne chose qui nous ait été envoyée à travers l’espace… Mais moins vous en saurez, mieux cela vaudra pour vous… Je puis toutefois vous dire que ce sont des enzymes, de glorieux ferments de cellules vivantes.

Preen secoua la tête, un peu déconcerté, et alla à la cuisine pour préparer du potage. Fleming commença aussitôt le traitement. Andra le regardait sans avoir l’air de se souvenir que c’était elle qui avait interprété la formule du remède, donnée sous forme de chiffres par le computeur. Quand ce fut fini, John lui retira ses chaussures, la fit se coucher sur le sofa et l’enveloppa dans une couverture en murmurant :

— Dormez bien, ma jolie… La souffrance va s’en aller doucement. Et, demain, vous n’aurez plus mal…

Elle lui fit un sourire, comme un enfant confiant, et ferma les yeux.

*

* *

Pendant son retour à Thorness, Madeleine Dawnay rêvassa en songeant à ce que serait sa vie en Azaran. Elle avait toujours été une femme seule qui n’avait connu de joie que dans le travail. Elle savait qu’elle manquait d’attraits. Sa synthèse d’une créature vivante, d’une femme qui dépassait de loin toutes les autres femmes, avait été un triomphe, le point culminant de sa carrière. Et puis, il y avait eu cette maladie étrange dont elle avait souffert et qui avait été causée par la faute ou la volonté du computeur, ce qui l’avait amenée à se demander si les formules issues de celui-ci étaient toutes aussi bienfaisantes qu’elle l’avait pensé.

Elle avait eu alors le soupçon que John Fleming avait raison. L’intelligence qui animait le computeur n’était pas impersonnelle et objective. La machine avait ses propres buts, qui ne coïncidaient sans doute pas avec ceux de l’espèce humaine. En tout cas, tout cela était fini. Et elle se sentait plutôt soulagée.

L’Azaran excitait sa curiosité et son sens de l’idéalisme. Le pétrole, dans ce pays, avait enrichi les classes dirigeantes, mais le peuple restait pauvre et sous-alimenté. Il eût fallu rendre le sol fertile.

Dès qu’elle fut de retour à Thorness, elle demanda la permission d’aller à Londres où elle voulait prendre contact avec le Foreign Office. Elle partit aussitôt.

Le fonctionnaire qui la reçut au ministère semblait enclin à considérer l’Azaran comme un pays d’opéra-comique. Il décrivit le président comme un personnage dont l’ardeur s’éteignait. La révolution sanglante qui l’avait porté au pouvoir n’avait pas présenté beaucoup d’intérêt international. Le président s’était empressé de faire savoir que les rapports avec la Grande-Bretagne, en ce qui concernait le pétrole, ne seraient pas modifiés, pourvu que les revenus de l’Etat fussent augmentés. C’était pour améliorer le sort du peuple, disait-il. Le désert serait irrigué. On créerait des écoles, des hôpitaux, on ferait des routes.

— Il y a de l’eau, ajouta le fonctionnaire. Des ingénieurs français ont découvert un lac souterrain.

Madeleine Dawnay demanda s’il n’y avait pas d’objection officielle à son départ.

— Aucune en ce qui concerne le Foreign Office. Nous voulons maintenir nos relations amicales avec ce petit pays. Les conditions de votre engagement ne nous regardent pas. Voyez leur ambassadeur, le colonel Salim. Il est assez ondoyant, mais il est le porte-parole du président.

Dawnay était déjà décidée. Elle accepterait cet emploi si les conditions étaient convenables.

Un quart d’heure plus tard, un taxi la déposait devant l’ambassade de l’Azaran. On l’introduisit aussitôt dans le bureau de Salim. A sa grande surprise, elle découvrit que l’ambassadeur connaissait tout de ses travaux et discutait avec beaucoup d’intelligence de la tâche qu’elle aurait à accomplir. Il ne mentionna le traitement quelle toucherait – et qui était si considérable quelle étouffa une petite exclamation – que comme une chose accessoire.

— C’est surtout le travail, j’en suis sûr, lui dit-il, qui vous intéressera. Nous sommes une nation attardée, miss Dawnay. Il nous faut importer quatre-vingts pour cent de notre nourriture. Nous voulons rendre notre pays aussi fertile que possible. Vous pouvez nous y aider. Nous aimerions vous voir signer un contrat de cinq ans.

Madeleine Dawnay fut très excitée à la pensée des problèmes qu’elle aurait à résoudre.

— Colonel Salim, dit-elle paisiblement, je serai fière de vous aider. Je suis libre et peux partir quand vous le désirerez. Je n’ai ni parents ni liens particuliers en Angleterre.

Salim eut un chaud sourire.

— Je vais téléphoner immédiatement à mon président. De votre côté, il vous faudra vous procurer les papiers habituels, et vous faire vacciner contre diverses maladies. Voulez-vous que nous nous revoyons après-demain, mettons à 10 heures, pour conclure les derniers arrangements ? Nous pourrons alors fixer la date de votre départ.

Elle fut d’accord. Maintenant, elle avait hâte de partir. Elle téléphona à Thorness pour demander qu’on lui expédiât le peu de choses qu’elle y avait. Elle se dit à cette occasion qu’à part les nombreux livres qu’elle conservait dans sa vieille chambre à Edimbourg, elle ne possédait pas grand-chose. Et quelle n’avait pas beaucoup d’amis à qui il faudrait dire au revoir.

Le lendemain, elle fit différents achats de vêtements et d’objets adaptés au climat tropical, et demanda qu’on lui fît parvenir le tout à l’aéroport le jour quelle indiquerait.

Le surlendemain, elle se présenta de nouveau à l’ambassade d’Azaran.

Salim la salua courtoisement, mais il semblait un peu préoccupé et écoutait à son poste de radio une émission sur ondes courtes en langue arabe.

— Parfait, lui dit-il après avoir jeté un coup d’œil sur son passeport et sur ses autres papiers. Voici votre visa et votre billet d’avion. J’ai cru bien faire en vous retenant une place pour après-demain, 9 h 15. Est-ce que cela vous va ?

Avant quelle ait pu répondre, il se précipita vers son poste de radio et augmenta le volume du son. Il écouta attentivement quelques instants puis tourna le bouton.

— C’était l’annonce de notre liberté, dit-il rêveusement.

— Mais vous êtes déjà un pays libre…

— La liberté politique est très théorique. La vraie liberté est d’ordre économique. Nous avons enfin rompu nos liens d’affaires avec votre pays en ce qui concerne le pétrole. C’est ce qu’annonçait cette émission. Vous comprenez maintenant pourquoi nous avons besoin de gens compétents pour nous aider. Je vais moi-même regagner l’Azaran dès que tout sera clarifié. Nous conserverons, bien entendu, des relations amicales avec l’Angleterre. Vous nous aiderez aussi à cela…

Madeleine Dawnay fut un peu troublée par cette nouvelle. Elle ne s’était jamais intéressée à la politique et considérait que la science était au-dessus des partis et des nations.

— Je ferai de mon mieux, murmura-t-elle.

Salim examinait ses papiers.

— Vous ne vous êtes pas fait vacciner contre la fièvre jaune, dit-il. On a dû pourtant vous faire savoir que c’était nécessaire…

— Je ne pense pas… Mais j’ai encore le temps…

Il eut un sourire.

— On peut faire cela immédiatement, dit-il. Il se trouve que la doctoresse attachée à l’ambassade est là ce matin. Je vais l’appeler.

Madeleine Dawnay eut alors un vague pressentiment – sans savoir pourquoi. Peut-être parce que Salim avait demandé au téléphone qu’on lui envoie miss Gamboul. Quand on parle d’une femme-médecin, on ne dit pas miss, mais docteur. Elle pensa que cette petite erreur venait du fait que l’ambassadeur ne possédait peut-être pas parfaitement toutes les nuances de la langue anglaise.

Tandis qu’ils attendaient, il lui demanda si elle connaissait Fleming et s’il était toujours à Thorness.

— Je ne pourrais pas vous dire, fit-elle.

— Le bruit a couru qu’il était mort.

Elle fit encore une réponse vague, mais il devina, au ton de sa voix, qu’elle savait que Fleming était vivant.

Miss Gamboul entra dans le bureau sans frapper. Elle portait une blouse blanche. C’était une femme d’une trentaine d’années, très brune, très séduisante, avec une bouche sensuelle. Mais elle n’avait pas l’air d’un médecin. Pourtant, son visage était intelligent, sérieux. Ses ongles étaient longs et ornés d’un vernis rouge – ce qui n’était pas très médical non plus. Dans l’ensemble, elle déplut à Madeleine.

Celle-ci tendit son bras pour la piqûre. La jeune femme s’y prit assez maladroitement et lui fit mal.

Salim n’avait pas bougé. Il se mit à parler rapidement.

— Quand vous serez dans notre capitale, miss Dawnay, vous aurez toutes les facilités désirables pour votre travail. Notre capitale, vous le savez, s’appelle Baleb. Nous y avons récemment construit de nouveaux laboratoires, bien équipés…

Madeleine l’écoutait, mais éprouvait une sorte de vertige.

— Puis-je avoir un verre d’eau ? murmura-t-elle. Je n’ai pas supporté cette piqûre aussi bien que je le pensais…

Sa tête se pencha en avant. Elle sentit qu’on lui glissait un verre entre les lèvres et elle but un peu d’eau. Elle aperçut les ongles rouges de la main qui tenait le verre. Puis, alors qu’elle sombrait dans un bizarre sommeil, elle entendit une voix lointaine et menaçante qui lui disait :

— Maintenant, vous allez nous faire savoir où est le docteur Fleming. Où est-il ? Nous voulons tous les détails.

Madeleine se mit à parler, mais avec la curieuse impression que c’était quelqu’un d’autre qui parlait pour elle. Elle raconta par le menu sa rencontre avec Fleming à l’aéroport d’Oban. Elle répéta mot pour mot la conversation qu’elle avait eue avec lui. Sa mémoire était merveilleusement claire. Elle ne se tut que lorsqu’elle eut tout dit.

Salim se mit à rire.

— C’est donc ainsi, fit-il. qu’agit ce sérum de vérité.

— Oui, lui dit Janine Gamboul. L’effet s’atténuera et disparaîtra dans huit ou dix minutes. Mais elle ne se rappellera plus rien de ce qu’elle a dit. Nous lui expliquerons qu’elle s’est évanouie après la piqûre.

Elle quitta sa blouse blanche et apparut dans un costume qui sortait certainement de chez un grand couturier de Paris. Elle semblait parfaitement détendue et à l’aise. Elle s’assit sur le coin de la table et regarda Salim avec un air de malice et d’amusement, tout en allumant une cigarette.

— Répétez à Kaufmann ce que vous venez d’entendre, dit-elle à Salim. Il manque d’imagination, mais il est efficace. Dites-lui qu’il faut faire vite. Et qu’il amène aussi cette fille qui est avec Fleming.

— Mais la fille est sans intérêt, s’écria-t-il. Ce doit être sa maîtresse. A quoi nous servirait-elle ? Des filles, Fleming en trouvera autant qu’il voudra à Baleb. Nous lui en procurerons s’il en a envie…

— Non, fit Janine Gamboul. Il faut que nous l’emmenions aussi.

Salim décrocha docilement son téléphone. Il fallut un moment pour qu’on lui passât Kaufmann. Quand il l’eut enfin au bout du fil, il lui dit rapidement :

— Nous avons des nouvelles intéressantes. Une île, près d’une autre île plus grande. Attendez un instant, j’ai noté le nom de cette dernière. L’île de Skye…

— Bien sûr, grogna l’autre… J’y suis allé moi-même. On a vu l’intéressé y prendre un avion. Mais je n’ai pas d’autres informations…

— Avez-vous sous la main une carte de cette région ?… Bon, regardez-la. Près de l’île de Skye, il y en a une autre qui s’appelle Soay. Et près de celle-ci, n’y a-t-il pas un îlot ?

— Je n’ai pas une carte assez détaillée… Mais ça ne fait rien. Je me débrouillerai… Au revoir.

Kaufmann examina la situation. Il donna deux coups de téléphone à Glasgow, afin qu’on lui fournisse quelques assistants qualifiés pour ce genre de travail. Puis il se rendit à Portree. Là il loua une puissante chaloupe, sous prétexte qu’il voulait photographier des oiseaux la nuit…

*

* *

En deux jours, sur les mains d’Andromède, la chair avait repoussé. Le troisième jour, elle put se passer de pansement.

La vie dans l’île était devenue routinière. On s’éveillait, on se promenait un peu, on préparait les repas. Preen avait une provision de conserves suffisante pour soutenir un siège. On faisait des parties d’échecs. Fleming aidait gentiment la jeune femme à renouer les fils rompus de ses souvenirs.

Par un après-midi brumeux, celle-ci descendit seule jusqu’à la petite plage, et quand elle revint au cottage, elle semblait perplexe.

— Le brouillard rentre dans la mer, dit-elle de sa voix lente et tâtonnante.

Fleming ne la crut pas, et elle n’eut pas la possibilité de lui prouver quelle avait dit vrai, car, aussitôt, le temps changea et passa au vent et à la tempête. D’autre part, quand ils écoutaient le bulletin météorologique sur leur transistor, celui-ci annonçait invariablement des vents violents dans tout l’hémisphère nord. Andra avait le regard un peu vide et devenait de plus en plus maladroite dans ses mouvements.

Mais ils se sentaient en sécurité dans le cottage. Fleming, qui, au début, sursautait au moindre bruit, était maintenant calme. Il fut donc très surpris, une nuit, tandis qu’il jouait aux échecs avec Preen et qu’Andra reposait sur le divan, d’entendre frapper brutalement à la porte qui s’ouvrit aussitôt. Il bondit de sa chaise. Trois hommes étaient debout dans l’entrée. Ils avaient des visages épais et durs. L’eau dégoulinait de leurs cirés.

Le plus grand avança, faisant un signe aux deux autres. Il ne perdait pas Fleming des yeux et ne vit pas Preen fouiller dans son tiroir et y prendre son automatique.

— Sortez ! Sortez d’ici ! hurla Preen, dans une colère soudaine qui lui faisait oublier le danger.

Fleming s’était rapproché d’Andra pour la protéger. Elle l’entoura de ses bras.

— Il vaut mieux, dit John, faire ce que vont nous dire ces messieurs.

Le chef des intrus avait reculé, tout en sortant un Lüger de sous son ciré.

— Attention ! cria Fleming.

Mais déjà Preen avait tiré. Et d’autres coups de feu se succédèrent rapidement. L’homme au Lüger tomba sans un cri, la bouche ouverte. Un de ses comparses gémit comme un enfant, recula en trébuchant et alla s’affaisser dehors. Le troisième s’enfuit vers la mer.

Preen rechargeait son arme et se préparait à le poursuivre.

— Ne sortez pas, lui cria John. Il y en a peut-être d’autres.

Preen sembla ne pas l’entendre. Il était déjà sur le seuil quand un autre coup de feu retentit dans l’ombre. Leur hôte fit quelques pas et tomba à genoux en grognant. Fleming ramassa le Lüger et le donna à Andra en lui disant :

— Si quelqu’un entre, visez et appuyez ici…

Puis, en rampant, il s’approcha de Preen. Celui-ci respirait bruyamment. Il n’y eut pas d’autres détonations. Il traîna leur hôte jusque dans la maison. Les deux agresseurs abattus étaient morts.

Andra vint l’aider à hisser Preen sur sa couche. Puis John emporta les deux cadavres à quelque distance, revint et boucla la porte. Il examina l’écrivain. Le chandail de celui-ci était taché de sang sous l’aisselle. Le blessé avait été atteint sur le côté de la poitrine, mais, comme il ne sortait pas de sang de sa bouche, le poumon n’avait pas dû être perforé. La balle était ressortie dans le dos, sous l’attache de l’épaule.

— Ça ne sera pas grave, Andra, fit John. Je vais nettoyer les plaies et vous appliquer mon remède magique.

Il installa Preen aussi confortablement que possible. Mais il n’était pas, au fond, aussi optimiste qu’il le disait. Il n’avait plus beaucoup de pommade. Et un os avait pu être brisé. Il ne savait pas si, dans ce cas-là, le remède agirait. Mais il était déjà résolu, si le traitement demeurait sans effet, à aller chercher un médecin dans l’île voisine. Et il lui faudrait aussi signaler à la police qu’il y avait deux cadavres près du cottage…

Il se demandait qui étaient ces hommes. Quand Preen et Andromède furent endormis, il se glissa prudemment dehors et alla examiner les deux corps avec sa torche électrique. Ils semblaient encore plus laids que quand ils étaient vivants. Tous deux avaient des portefeuilles, mais qui ne contenaient que de l’argent. Pas le moindre papier, rien qui permît de les identifier. Cela même était suspect.

Il se rappela qu’un jour, alors qu’ils construisaient le computeur. Bridger et lui avaient essuyé des coups de feu tandis qu’ils faisaient une promenade sur la lande. « C’est l’Intel ! » s’était exclamé Bridger. Mais, ensuite, il n’avait pas voulu donner d’autres explications.

Sur le moment, la chose avait semblé ridicule à Fleming. L’« Intel » lui apparaissait alors comme une organisation commerciale sans la moindre attache avec des tueurs. Après la mort dramatique de Bridger, il avait pensé un peu autrement. C’est pourquoi il n’écarta pas l’hypothèse que l’attaque manquée contre le cottage avait été effectuée à l’instigation de l’« Intel ». Mais, maintenant que le computeur était détruit et que personne, pas même Andra, ne pouvait fournir des informations, à quoi rimait cette attaque ?

*

* *

Fleming n’était pas très sujet à la peur. Néanmoins, elle s’empara de lui brusquement. Andromède en était la cause. Il savait que cette fille avait tout oublié et il craignait quelle ne recouvrât point la mémoire. Mais ces gens, eux, l’ignoraient. Un des assaillants, qui l’avaient vue, avait pu fuir après avoir constaté qu’elle était là. L’« Intel » pourrait ordonner une nouvelle tentative, avec des forces plus importantes. Il devenait nécessaire qu’ils fussent secourus.

A l’aube, il prit le bateau de Preen et se rendit à l’île de Skye. De la première maison qu’il trouva, il téléphona à un médecin pour le prier de venir soigner un blessé. Il lui demanda aussi d’informer la police qu’il y avait deux cadavres à venir chercher. Il ajouta qu’il n’y avait plus aucun risque.

Les policiers vinrent dans l’après-midi. Ils étaient débonnaires et courtois. Ils traitèrent Fleming et Andra avec déférence, sans bien comprendre de quoi il retournait. Le médecin examina Preen, déclara qu’il n’y avait pas grand mal, mais qu’une radio serait nécessaire pour voir si un os n’avait pas été atteint. Le docteur continuait à scruter avec la plus vive attention les endroits où la blessure commençait à se cicatriser, ce qui semblait l’étonner.

— Vous dites que cela s’est passé la nuit dernière ? demanda-t-il à Fleming, qui le confirma avec un sourire amusé.

On les emmena tous trois dans la vedette de la police. Un constable fut laissé sur place pour veiller les deux cadavres en attendant que des policiers plus qualifiés viennent enquêter. Quand ils eurent débarqué, John et Andra firent leurs adieux à Preen. Leur hôte semblait ému de les quitter.

— Vous reviendrez me voir, leur dit-il.

— Certainement, si on nous libère un jour, lui dit Fleming.

On les emmena à Portree, où on les enferma dans une cellule.

— Vous comprenez que nous ne pouvons faire autrement puisqu’il s’agit d’un meurtre, leur dit le policier qui les avait accompagnés. Mais l’inspecteur décidera s’il y a lieu de vous accuser ou non. Je vous fais la faveur de vous laisser ensemble.

Ils attendirent deux heures. On leur porta du ragoût de mouton qu’ils mangèrent avec appétit. Cela les changeait des conserves de Preen. Puis ils virent apparaître Quadring. Il était souriant sans être triomphant. Il semblait soulagé de les retrouver vivants tous les deux.

— Vous nous avez donné un sacré travail, Fleming. Comme vous le pensez, vos patrons étaient très énervés, surtout le docteur Geers. Je crains d’être obligé de vous emmener immédiatement à Londres. J’ai des ordres. Un avion spécial va nous prendre dans quelques instants.

— Je m’en doutais, fit John, Mais vous feriez bien de rechercher à qui obéissaient les messieurs qui nous ont attaqués la nuit dernière.

— Avez-vous une idée ?

Fleming hésita.

— Rien de précis, dit-il.

*

* *

L’échec de la tentative de l’« Intel » pour kidnapper Fleming et Andromède avait plongé Kaufmann dans un état de contemplation et de colère.

Sa conversation ultérieure au téléphone avec Salim avait été pour lui une expérience qu’il préférait ne pas renouveler. Des choses très désagréables lui avaient été dites, et même des menaces avaient été proférées. Salim, à en juger d’après les pauses fréquentes qu’il faisait, semblait répéter les paroles de quelqu’un qui se trouvait auprès de lui. Finalement, Kaufmann avait reçu l’ordre de se rendre à l’aéroport d’Oban et d’y attendre un directeur de l’« Intel » qui viendrait de Vienne tout exprès. Kaufmann, jusque-là, n’avait eu de contacts qu’avec des supérieurs locaux.

Il était inquiet, mais il obéit. Quand il fut à l’aéroport, il dut attendre longtemps. Il transpirait malgré le froid. Il avait envie de s’en aller, mais n’osait pas. L’« Intel » savait trop de choses sur lui.

— Ah ! vous êtes là…

Il se retourna et vit Janine Gamboul, qu’il ne connaissait pas. Il sourit, soulagé. Il pensait que l’« Intel » lui envoyait une femme pour l’aider dans sa tâche et séduire Fleming… Mais il se montra prudent.

— Vous êtes ?… fit-il.

Elle ignora sa question.

— Vous êtes Kaufmann ? dit-elle. Où est Fleming ?

— Le colonel Salim m’a dit qu’un directeur de Vienne…

— Et vous pensiez naturellement que c’était un homme…

— Excusez-moi… Je n’avais pas compris.

— Où est Fleming ? L’avez-vous effrayé au point de le faire fuir ?

— Il est toujours au même endroit. La petite île… Tout cela n’est pas ma faute, et deux de mes hommes ont été tués.

Elle se dirigea vers le bar, et il se précipita pour lui ouvrir la porte. Quand ils furent assis, elle lui dit :

— Cette fois, nous nous y prendrons mieux. C’est vital pour nous…

— Puis-je demander pourquoi ?

— Nous avons absolument besoin de leurs connaissances techniques, fit-elle avec impatience. Et cela fait suite aux résultats de vos propres activités pour l’« Intel ». Vous êtes peut-être stupide, mais vous êtes loyal et généralement efficace… On a dû déjà vous le dire… Rappelez-vous quelques faits. Quand nous avons appris qu’un message venu de l’espace était capté, nous vous avons chargé de circonvenir un savant nommé Bridger. Vous y avez réussi. Par lui, vous avez obtenu tous les documents nécessaires pour la construction d’un computeur comme celui de Thorness.

— Ça n’a rien dû donner, puisque Bridger est mort…

— Ah ! c’est ce que vous pensez ! fit-elle en riant. Vous vous trompez. Nous avons construit une copie de ce computeur en Azaran. Mais, maintenant, nous avons besoin de spécialistes. Salim a engagé Madeleine Dawnay. Elle nous sera sans doute utile, mais elle ne connaît pas l’électronique. Fleming, lui, est indispensable. Et il faut que vous nous l’ameniez.

Kaufmann se sentit soulagé et même heureux. On avait besoin de lui plus que jamais. Il alluma un cigare.

— Vous comprenez maintenant, reprit Janine, que nous ne pouvons plus commettre aucune faute.

 

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