Andromède 2 - Andromède revient
Chapitre II
L’ambassade d’Azaran à Londres était facile à repérer dans la longue rangée de maisons édouardiennes dont les occupants se plaisaient à dire qu’ils étaient dans le quartier chic de Belgravia alors qu’en fait ils appartenaient à celui de Pimlico. Elle était facile à repérer parce quelle avait été repeinte à neuf – ce qui n était pas le cas des autres maisons – et qu’on y voyait un drapeau ainsi qu’une belle plaque de cuivre bien astiquée.
L’intérieur était luxueux. Le bureau de l’ambassadeur témoignait de tous les raffinements du goût, qui ne sont possibles que quand l’argent ne compte pas. Il faut dire que l’Azaran, depuis quelques années, connaissait une prospérité remarquable parce que des géologues anglais y avaient découvert sous le désert une immense nappe de pétrole.
Le colonel Salim, son représentant accrédité à la cour de Saint-James, avait été l’homme fort de la révolution dans ce pays. Il avait travaillé dur pour se rendre indispensable aux yeux de l’homme dont les hasards et les intrigues avaient fait un président, et sa récompense avait été le meilleur poste diplomatique que ce président pouvait lui offrir.
Au reste, seule la Grande-Bretagne comptait vraiment pour les Azaranais, car elle était pratiquement la maîtresse de l’économie nationale.
Salim adorait vivre en Occident. C’était un homme dur, mais avec des côtés d’idéaliste. Sa religion ne l’empêchait pas d’apprécier l’alcool, et il avait un faible pour les femmes occidentales. Mais il nourrissait des ambitions. Il souhaitait prendre le pouvoir dans son pays. Le travail sédentaire, la bonne chère le faisaient grossir, empâtaient son beau visage, bien qu’il fût encore assez jeune. Ce jour-là, il marchait de long en large dans son bureau, énervé, impatient. Il se retourna brusquement quand un serviteur vint lui annoncer la visite de Kaufmann.
— Faites-le entrer immédiatement, dit-il.
En hâte, il retourna s’asseoir derrière sa table de travail.
Kaufmann était un homme assez corpulent, de taille moyenne, qui se tenait très droit. Salim devina qu’il avait du être militaire, peut-être officier de S.S. Aucune importance. Il invita son visiteur à s’asseoir.
Kaufmann, qui avait légèrement incliné le buste en souriant, prit place dans un fauteuil. Il portait des lunettes aux verres épais. Il examinait l’ameublement du coin de l’œil. Il déclara sur un ton déférent qu’il avait été chargé par ses supérieurs de se mettre à la disposition de l’ambassadeur.
— Ainsi donc, l’« Intel » s’intéresse de plus en plus à nous ? fit Salim. Que vous a-t-on dit d’autre ?
— Rien de particulier…
Salim tendit une boîte de cigarettes à son interlocuteur, mais celui-ci préféra fumer un de ses propres cigares. L’ambassadeur étala sur son bureau quelques photographies.
— Vous vous intéressez à l’archéologie, monsieur Kaufmann ? Mon pays est riche en vieilles reliques : temples grecs, arènes romaines, châteaux des Croisés… Mais parlons de l’« Intel »… Ainsi donc, vos chefs tournent leurs regards vers mon petit pays insignifiant…
— S’ils le font, c’est sans doute parce qu’ils tiennent à jour leurs informations commerciales. Simple routine, d’ailleurs.
— Soyons francs, dit Salim en se frottant les mains. Vous représentez une organisation commerciale, disons un trust, si cela ne vous choque pas, et sans doute le plus puissant qui existe en Occident. Aucun gouvernement ne sait exactement jusqu’où s’étend votre pouvoir… Toutefois, vous avez vous-mêmes des ennuis. Le Marché Commun vous gêne… Vous avez été obligés d’installer votre siège social en Suisse… Mais, même là, on commence à avoir l’œil sur vous. Vous êtes, en fait, une organisation apatride…
— Nous avons des bureaux dans au moins soixante pays, et de l’influence dans autant d’autres…
— Je sais. Quant à nous, et vous le savez sans doute bien que ce soit encore archisecret, nous envisageons de rompre nos liens avec la Grande-Bretagne en ce qui concerne le pétrole… Le pétrole, d’ailleurs, n’est pas tout. Nous pensons à des choses plus intéressantes encore, pour vous et pour nous.
L’ambassadeur se leva et se dirigea vers une carte du Proche-Orient accrochée au mur. Il reprit :
— Vous voyez cette petite zone de couleur rouge. C’est mon pays. Il pourrait devenir le quartier général de l’« Intel », et personne ne viendrait mettre son nez dans vos affaires. En retour, nous ne vous demanderions qu’une aide technique – des experts – pour nos propres projets.
Salira retourna s’asseoir et ajouta :
— Que savez-vous de Thorness ?
Kaufmann réfléchit un instant.
— Thorness ? fit-il comme si ce mot ne signifiait rien pour lui.
— J’ai mes informations, dit Salim avec un geste d’impatience. Je sais que vous avez été en contact avec le centre expérimental de Thorness. Officieusement, bien sûr. Sans doute pourriez-vous même nous expliquer de quelle façon malencontreuse est mort Bridger, un des savants de ce centre. Mais passons. Je voulais simplement vous montrer que j’étais au courant…
— Pas tout à fait… Le centre de Thorness vient d’être virtuellement détruit… Le computeur et tout ce qui s’y rattache. Tout a sauté et a été incendié… détruit…
— Détruit ?
— C’est exact.
Salim parut décontenancé. Il agita furieusement la main pour chasser la fumée du cigare de son interlocuteur. Et il fut saisi d’un brusque et incroyable accès de rage.
— Allez fumer ailleurs, dit-il. Votre cigare pue…
Kaufmann éteignit calmement celui-ci.
— Dois-je comprendre que l’entretien est terminé ?
Salim regarda les papiers qu’il avait devant lui. Tout avait changé. Mais, brusquement, il comprit ce que sans doute on attendait de lui. Peut-être, après tout, le destin avait-il mystérieusement travaillé dans son intérêt, même malgré cette débâcle de Thorness. Une possibilité d’action se dessinait dans son esprit.
— Il y a à Thorness, dit-il, un professeur du nom de Madeleine Dawnay. Je lui offre un poste à notre service gouvernemental de recherches biologiques. Il y a aussi un certain docteur Fleming.
— Un garçon au caractère difficile. Je ne serais pas surpris qu’il fût pour quelque chose dans la tragédie de Thorness.
— Ah ? En tout cas, vous êtes d’avis que c’est un esprit brillant. C’est lui, n’est-ce pas, qui construisit le computeur ?
— Tous ses collègues le détestent.
— Mais le gouvernement d’Azaran ne le détesterait pas… Eh bien, je crois que le président de mon pays confirmerait volontiers son offre à l’« Intel » si l’« Intel » acceptait ce que nous désirons – c’est-à-dire de nous envoyer des spécialistes, y compris Fleming. Et même surtout Fleming. Qu’en pensez-vous ?
Kaufmann avait tiré son étui à cigares, mais le remit dans sa poche.
— Si mon hypothèse sur Fleming est exacte, il doit être arrêté à l’heure qu’il est.
— Eh bien, dans ce cas, continuez vos investigations. Et tenez-moi au courant. Prudemment. Je suis un diplomate.
— Vous pouvez compter sur moi, Excellence.
*
* *
Fleming s’approcha précautionneusement du cottage. Bien qu’il fût anxieux de mettre Andromède à l’abri, il ne voulait pas se jeter dans les bras de l’ennemi. Le cottage avait l’aspect typique de ceux des petits fermiers dans cette région. Il était laid, mais solide, et devait offrir à l’intérieur un certain confort.
John Fleming se glissa jusqu’à la fenêtre qu’ornaient de vieux rideaux de cretonne. Il vit, assis derrière une table, un homme au visage pâle et ascétique dont l’air de jeunesse était démenti par ses cheveux gris et des rides autour de ses yeux. Il devait avoir entre quarante et cinquante ans. Il portait un sweater de bonne qualité, mais très vieux. Il tenait un crayon qu’il agitait devant lui, tout en parlant, mais il était visiblement seul. Dans la pièce, on voyait de vieux meubles trapus et des livres un peu partout, mais personne d’autre.
John se décida à frapper à la lourde porte de chêne. Un verrou fut tourné à l’intérieur. La porte s’entrebâilla.
— Qui êtes-vous ? Que désirez-vous ?
— Laissez-nous entrer, mon oncle, dit Fleming. Je vous donnerai des explications plus tard.
L’homme les fit entrer. Il regardait d’un œil soupçonneux la fille inconsciente qui reposait dans les bras de Fleming.
— Vous n’êtes pas mon neveu, dit-il. Et je n’ai certainement jamais vu cette jeune dame.
— Non, dit John. Si je vous ai appelé oncle, c’est en vertu d’une vieille coutume runique…
Il déposa doucement Andromède sur un divan près du feu. L’homme les regardait avec intérêt.
— Pouvons-nous rester un peu chez vous ? demanda Fleming.
— Je pense, fit l’autre sans enthousiasme. D’où venez-vous ?
— De la mer. En bateau. Le bateau a sombré. Du moins je l’espère.
— J’avoue que je vous comprends mal.
— Excusez-moi… Nous sommes en piteux état… Un sale temps pour une promenade en mer.
Leur hôte regardait Andromède. Il frissonna en voyant ses mains.
— Que lui est-il arrivé ?
— Elle s’est brûlée en touchant un fil électrique à haut voltage. Auriez-vous quelque chose de chaud ? De la soupe ?
— En boîte, oui. Je vais aller en chercher. Votre visite est si inattendue. Je m’appelle Preen. Adrian Preen. Je… je suis écrivain…
Il disparut derrière une porte qu’il ferma. Andra frissonna, gémit, ouvrit les yeux. Fleming s’agenouilla près d’elle.
— Comment vous sentez-vous ?
— Mieux maintenant. Mais j’ai des lancées dans les mains. Que s’est-il passé ?
— Nous sommes en fuite, dit-il en lui caressant les cheveux. Nous nous sommes enfuis il y a déjà deux nuits, après avoir détruit le computeur. Vous vous souvenez…
— Le computeur ? Quel computeur ? Je ne peux rien me rappeler.
— Cela reviendra… Ne vous tracassez pas.
Il se leva, regarda sur la table, y lut le titre d’un manuscrit : Sir Gawain et le Chevalier Vert. Cela le surprit. Il se demanda comment Preen pouvait gagner sa vie en écrivant des choses pareilles.
L’homme revint au bout d’un moment, portant sur un plateau des bols fumants. Il posa le plateau sur une chaise, près d’Andra.
— Fameux, dit Fleming, qui prit une cuiller et se mit à faire manger la jeune femme.
Elle absorba le potage épais et chaud avec avidité.
— Cette île n’est-elle pas l’île Soay ? demanda John.
— Non. Mais elle est tout à côté, et plus petite.
— Vous êtes le seul habitant ?
— Exact. Et vous avez été une surprise pour moi, vous savez. Puis-je vous demander votre nom ? Notez que je ne le fais pas par courtoisie.
— Fleming. John Fleming.
— Vous êtes mes hôtes… Reposez-vous. Personne ne vous dérangera dans cette île. C’est pour cela que je l’ai choisie.
— Mais vous ne nous dites pas pourquoi…
Preen hésita un instant.
— Je suis venu ici parce que j’y suis en sécurité. En tout cas, relativement. J’ai toujours protesté contre les bombes atomiques et autres choses de ce genre, ce qui me valut des ennuis. J’ai préféré me retirer de la circulation…
Fleming, qui s’était mis à manger lui aussi, déclara :
— Eh bien, nous sommes trois dans le même cas. Mais quand les bombes tomberont et que vous serez la dernière oasis de vie et de savoir, comment vous défendrez-vous contre les pirates ?
Leur hôte eut un sourire complice et leur montra un pistolet automatique.
— Eh bien, fit John, nous pourrons dormir en sécurité cette nuit.
Le jeune savant pensa qu’ils étaient bien tombés. Ils aménagèrent ce qu’il fallait pour dormir, des matelas, des couvertures tirées d’un grand placard. Ils se couchèrent, éteignirent les lampes, et, bientôt, Fleming, qui était épuisé, sombra dans un profond sommeil.
*
* *
Il fallut trois heures pour que l’absence de Geers et de Fleming commençât à paraître bizarre. Pennington renvoya des marines dans l’île, où ils retrouvèrent le directeur. Mais avant que des mesures aient été prises pour poursuivre les fugitifs, la nuit était tombée, et il faisait un temps effroyable.
Geers, en piteux état, assis dans son bureau devant une boisson chaude, se demandait quelles allaient être les répercussions à Londres. Il pressait Quadring et Pennington de faire quelque chose. Mais il ne pouvait retarder indéfiniment le moment d’annoncer au ministère cette nouvelle tuile.
Le ministre des Sciences prit lui-même la communication. Il resta d’abord silencieux, puis son commentaire d’allure bénigne fut pire que les pires reproches :
— C’est très fâcheux, et vous avez toute ma sympathie dans cette regrettable situation. Comptez sur moi pour présenter les choses au mieux au Premier ministre. Je dois vous dire qu’il est d’avis, comme moi, que vous vous êtes entouré d’imbéciles et de traîtres. Il est dans un état de grande fureur. Mais comptez sur moi…
Le ministre téléphona aussitôt à Downing Street, où il eut le chef de cabinet du grand patron.
— Je viens d’avoir Thorness, mon cher Willie, lui dit-il. Geers a retrouvé la fille, mais ce maudit idiot l’a laissé filer avec Fleming. Ce Fleming semble l’avoir enlevée. Très romantique… Geers a ensuite donné des ordres stupides à la marine et à l’aviation… Ça ne mènera à rien. Mais dites officiellement au patron que tout est mis en œuvre pour que tout soit passé au peigne fin… Le topo habituel… J’envoie Osborne à Thorness pour qu’il essaie de tirer de tout cela quelques conclusions cohérentes…
Osborne partit très tôt dans la matinée en avion spécial. A midi, il était dans le bureau de Geers. Ce dernier, pour la première fois de sa vie, avait la sensation d’être mal peigné et peu présentable. Il détestait Osborne depuis longtemps. Et le fait que celui-ci vînt enquêter sur des choses dont il avait la responsabilité le rendait plus furieux encore.
— Rien de nouveau, naturellement ? demanda Osborne.
— Il nous faut attendre. C’est ma faute. Je n’aurais pas dû…
— Peu importe qui est responsable, maintenant que le mal est fait. Comment va Madeleine Dawnay ?
— Beaucoup mieux, fit Geers, méfiant.
— J’en suis heureux pour elle. Mais il ne lui reste plus grand-chose à faire ici, maintenant que le computeur est détruit…
— Il ne reste plus grand-chose à faire pour aucun de nous.
— Nous avons une proposition pour elle, qui émane du gouvernement d’Azaran. En fait, du colonel Salim, l’ambassadeur.
— Qu’est-ce qu’ils attendent d’elle ?
— Ils ont besoin d’un biochimiste.
— Pourquoi diable ? Mais, après tout, c’est elle que ça concerne. Pour ma part, j’ai d’autres soucis. Je ne sais si cela l’intéressera…
— Demandez-le-lui. Et faites connaître sa réponse au ministère. Il ne faudrait pas trop tarder.
— Très bien, grommela Geers.
Le téléphone sonna, et il décrocha. Quand il raccrocha, il avait un sourire.
— On a retrouvé une épave, dit-il. Celle du canot avec lequel Fleming est parti. On l’a parfaitement identifié. Pas de cadavres aux alentours.
— Où ça ?
Geers se dirigea vers une carte murale.
— A peu près ici. Un peu au sud de Barra. Il fallait que Fleming soit fou pour se risquer dans cette zone avec un temps pareil. La marine continue les recherches…
*
* *
C’était une journée relativement chaude pour la saison. Il pleuvait. Sur mer, la visibilité était de plus en plus mauvaise. Fleming trouvait ce temps-là parfaitement en harmonie avec la situation.
Il était sorti faire un tour dans l’île. Il entendit les sirènes d’un destroyer. Puis il perçut des voix rauques qui lançaient des jurons.
Il n’avait pas dit à Preen qu’Andromède et lui pouvaient faire l’objet de recherches sur une grande échelle. Preen, visiblement, n’était pas enclin à les questionner. Un homme qui comme lui avait eu des ennuis ne pouvait pas ignorer l’existence du centre de Thorness et ne pas se demander si ce garçon et cette fille n’avaient pas quelque rapport avec celui-ci et s’ils n’avaient pas d’impérieuses raisons de se cacher. Fleming, pourtant, n’était pas inquiet au sujet de Preen. Le côté anarchiste de cet homme lui semblait une garantie qu’il n’allait pas courir les dénoncer. John était beaucoup plus préoccupé par l’état d’Andromède. Il craignait qu’en raison môme de sa nature elle ne pût pas résister à l’infection microbienne aussi bien qu’une créature humaine. Il fallait que quelqu’un de qualifié s’occupât d’elle.
Tout le jour, des bateaux patrouilleurs croisèrent autour de l’île. L’après-midi, le temps s’étant éclairci, il vit même des hélicoptères. Il se précipita dans le cottage et éteignit le feu dans la cheminée.
— Ce n’est pas la peine d’éveiller leur curiosité en faisant de la fumée, dit-il à Preen. Ils pourraient la voir s’ils descendent plus bas.
Preen se contenta de grommeler et se remit à lire un vieux livre qu’il annotait.
Andra était paisiblement assise sur le sofa. Elle était sortie faire un tour avec Fleming après le déjeuner frugal, mais la fatigue l’avait vite terrassée, et son compagnon avait dû la porter pour la ramener au cottage. Cela accrut l’inquiétude du jeune savant. Elle était visiblement à bout de forces, et, en outre, son esprit semblait vide. Elle ne se souvenait de rien. John s’était assis auprès d’elle et la tenait par les épaules.
— Essayez de vous rappeler ce qui est arrivé, lui dit-il.
Elle le regarda comme l’eût fait un enfant effrayé.
— Tout est brouillé, murmura-t-elle. J’ai couru, puis je suis tombée. Dans l’eau.
Fleming se leva et chercha des ciseaux sur la cheminée.
— Je ne crois pas, dit-il, que ce méchant pansement que je vous ai mis hier soir autour des mains était une bien bonne idée. Il y a beaucoup de suppuration. Il me faut couper ça.
Avec une douceur presque féminine, il se mit à la panser. Il se penchait pour qu’elle ne vît pas ses propres mains.
— Avant notre fuite… Vous ne vous rappelez rien ?
Elle répondit d’une voix hésitante, non seulement parce qu’elle fouillait dans sa mémoire, mais parce qu’elle souffrait terriblement.
— Il y avait un camp, une sorte de camp, avec des bâtiments bas, en ciment… Nous étions là, et beaucoup d’autres personnes.
— Et la machine ? Vous rappelez-vous la machine ?
— Oui, dit-elle. Elle était grande… Elle bourdonnait toujours et parfois cliquetait… Il y avait des chiffres, énormément de chiffres… Mais je ne peux pas me souvenir de ce qu’ils signifiaient.
— Très bien, fit Fleming. Nous nous passerons d’eux désormais. Ils ne signifient plus rien pour vous ni pour personne. C’étaient des chiffres malfaisants…
Il s’interrompit brusquement. Il venait d’arracher le pansement d’une des mains, emportant une croûte avec. Ce qu’il vit n’était pas beau. La gangrène ? Il espérait que non. Le bras était enflé.
— Preen, fit-il, venez voir ça.
Leur hôte posa son livre et vint jeter un coup d’œil sur la main d’Andromède.
— Ma pauvre enfant ! fit-il. Comment pouvez-vous endurer cela ?
Fleming le prit à part et lui dit :
— Cela m’ennuie beaucoup de vous demander encore une faveur. Puis-je vous emprunter votre bateau ?
— Pourquoi ? Où voulez-vous aller ? Chercher un médecin pour cette fille ? Et l’amener ici ?
Cette idée ne semblait pas lui plaire beaucoup.
— Non, dit Fleming. Pas un médecin, mais quelque chose de mieux qui la guérira. Je ne ramènerai personne ici. Je vous le promets.
Preen, l’air sombre, consentit à prêter son bateau. Puis il eut hâte de voir partir Fleming. Plus vite il partirait, plus vite il reviendrait. Il fit un effort, tandis qu’ils préparaient le bateau, pour s’excuser de son attitude un peu méfiante. Il dit qu’il s’occuperait de son mieux de la jeune femme. Tout ce qu’il souhaitait, c’était d’être débarrassé au plus vite de ces deux visiteurs inconnus.
— Je ne serai pas absent plus de vingt-quatre heures au maximum, lui dit Fleming.
Preen lui donna alors des instructions assez vagues sur la façon dont il devrait conduire le canot pour atteindre l’île de Skye, où il allait se rendre, et sur l’endroit où il pourrait laisser l’embarcation.
— Les courants et le vent viennent toujours du nord-ouest. Si vous vous maintenez dans cette direction, vous serez en une demi-heure à l’entrée de Loch-Harport. Vous verrez tout au fond un hameau et une boutique où on vend de tout.
— Est-on loin de Portree à cet endroit-là ?
— Pas plus de quinze kilomètres si on prend par les collines. Par la route, c’est plus long, mais vous pourrez trouver une voiture en faisant de l’auto-stop, si vous attendez qu’il fasse jour.
Fleming regarda sa montre.
— J’irai à pied. J’ai une bonne torche électrique.
Tout se passa comme il l’avait prévu. Quand il fut, après le voyage en mer suivi d’une marche pénible, aux abords de la petite ville, il gagna l’aérodrome, en tâchant de passer aussi inaperçu que possible, et apprit que le prochain vol pour Osban aurait lieu dans une demi-heure. Il entra dans une cabine téléphonique. Il nota une certaine hésitation dans la voix de l’employée qui lui avait répondu quand elle lui demanda de répéter le numéro. Mais c’était un risque à prendre. Il savait en outre qu’à Thorness on notait les appels, et, en cette période de crise, on devait les noter avec vigilance. Quand il entendit – très vite à sa grande surprise – la voix, qu’il connaissait bien, de la standardiste du centre, il dit doucement :
— Passez-moi le professeur Madeleine Dawnay.
— Un instant, je vous prie…
La voix de la standardiste était aussi impersonnelle que d’habitude. Il écouta avec attention, se demandant s’il n’allait pas entendre le branchement sur une table d’écoute. Mais ce fut la voix de Madeleine qu’il entendit, et elle lui parut vigoureuse et presque virile.
— Comment allez-vous, professeur ? dit-il.
Il eut l’impression quelle retenait son souffle et avait fait un effort pour ne pas lancer son nom. Il reprit aussitôt :
— J’espère que vous allez aussi bien que possible, mais, si je vous téléphone, c’est aussi pour une question de santé. Je sais que vous êtes une grande experte en brûlures. Pouvez-vous me dire ce qu’on fait en pareil cas ? Non, il ne s’agit pas de moi. Vous me comprenez…
Il y eut un bref silence. Puis Madeleine demanda calmement :
— Où ?
— A Oban. Mais il me faudra reprendre l’avion. Je n’aurai pas grand temps.
— Fou ! dit-elle. Dès que je le pourrai, je serai à l’aérogare.
Un quart d’heure plus tard, il partait pour Oban. Le trajet aérien ne dura que vingt minutes. Il dut attendre une heure avant l’arrivée de Madeleine Dawnay. Il la vit sortir d’un taxi tandis qu’il surveillait l’extérieur de la fenêtre d’une toilette. Il se dirigea alors vers le hall et s’absorba dans la contemplation d’une affiche. Il entendit bientôt une voix murmurer à son oreille :
— Vous êtes fou d’être venu ici. Mais je vous ai apporté ce que vous me demandiez.
Il se retourna à demi, puis ils se dirigèrent tous deux vers un appareil distributeur de boissons chaudes dans un coin désert. Tandis qu’il remplissait de café un gobelet de carton, elle lui glissa une petite boite blanche.
— Merci, dit-il. Et j’espère que c’est le bon remède, pas celui qui a failli vous tuer…
— Oui, oui, c’est la bonne formule… Celle qui reconstitue les tissus en moins de trois jours. Comment est-elle ?
— Pas trop mal, sauf ses mains. Mais il faut que je reparte. Elle a besoin de moi…
— Ainsi, vous pensez à elle comme à une créature humaine ? Mais vous êtes fou d’être venu ici. Ils doivent vous chercher fébrilement…
Il regarda sa montre.
— Excusez-moi, mais il faut que je vous quitte. Et merci mille fois. Vous dites que je suis fou. N’êtes-vous pas folle, vous aussi, de m’avoir apporté ça ? Je suis un ennemi public. Ne le saviez-vous pas ?
— Non… J’ai fait ça pour vous. Et pour elle… Elle est aussi à moi, ne l’oubliez pas. C’est moi qui l’ai faite…
Ils se dirigèrent vers le terrain d’envol.
— Je ne pense pas vous revoir, John, reprit-elle. On m’a offert un nouveau travail. Et ce sera pour moi une nouvelle expérience.
— Où ça ?
— Dans le Proche-Orient. Un endroit où il y a des déserts et du pétrole.
— Bonne chance alors ! fit-il.
Il se pencha vers elle et l’embrassa sur les joues. Elle sembla en être émue – et contente – comme une jeune fille.
Dans l’avion, il n’y avait que trois ou quatre passagers d’aspect inoffensif. En quittant le hall, John n’avait pas pris garde à un homme d’un certain âge, vêtu d’un manteau de tweed et coiffé d’un homburg noir, qui lisait le Times près d’un kiosque à journaux. Cet homme, dès que Fleming eut donné son billet, se précipita vers la sortie et monta dans une grosse voiture dont le chauffeur démarra immédiatement.
OceanofPDF.com