Andromède 2 - Andromède revient

Fred Hoyle · Chapitre 3 sur 14

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Andromède 2 - Andromède revient

Chapitre Premier

 

La sonnette d’alarme bourdonnait avec une paisible insistance juste au-dessus de la tête du capitaine Pennington, comme un discret écho de celle qui retentissait à l’extérieur de la salle de garde, remplissant de bruit le terrain de parade des marines du commando 173, quelque part dans le nord de l’Ecosse.

Pennington alluma sa lampe de chevet et se dressa sur son séant. Pendant quelques secondes, il contempla d’un œil ensommeillé la petite tige vibrante. Puis il pensa :

« C’est la sonnette rouge ! »

Il y avait la même dans les chambres de tous les officiers. C’était l’alerte n° 1. Et elle ne pouvait signifier qu’une chose : la troisième guerre mondiale venait d’éclater, et, dans ce cas, on avait sept minutes pour faire ce qui était prescrit.

Déjà, des hommes couraient dans les couloirs. Il bondit de son lit. Le téléphone sonna. Il sauta fébrilement sur l’écouteur.

— Ici, le major Quadring, lui dit une voix abrupte. Je m’excuse d’avoir provoqué cette panique. Mais c’était un ordre du ministère. Non, ce n’est pas la guerre. Mais néanmoins quelque chose de passablement moche, à Thorness. Un gigantesque incendie. Sabotage, probablement. Et peut-être venu de la mer. C’est pourquoi je vous ai lancé ce S.O.S.

— Thorness ! Mais c’est très gros, car…

— Vous l’avez dit. Mais réservez pour plus tard vos commentaires. Amenez-moi en vitesse quatre groupes, avec véhicules amphibies et hommes-grenouilles, naturellement. Je vous attendrai à l’entrée du camp. Dites à vos hommes de ne pas se disperser quand ils seront ici. Les gardes sont nerveux et ont la détente facile. C’est tout.

Pennington revêtit en hâte sa tenue d’assaut. Dehors, des hommes étaient déjà auprès des camions et des véhicules amphibies dont les moteurs ronflaient.

— Je vous ferai certainement plaisir en vous disant que ce n’est pas la guerre, leur cria le capitaine. Ça n’en est pas moins très urgent. Quelque chose de très grave s’est passé à Thorness. En route. Vous pouvez allumer vos phares.

Il sauta dans une Land Rover, et le convoi se mit en marche.

Il y avait une soixantaine de kilomètres de leur base jusqu’au promontoire désolé sur lequel se dressaient les installations de Thorness. Ils firent le trajet en quarante-cinq minutes. A l’entrée du camp, des gardes veillaient, avec des mitrailleuses et des projecteurs. Près d’eux, de grands chiens Doberman étaient assis, immobiles, impassibles. Quadring, un officier d’une quarantaine d’années au visage strict, les attendait.

— Dirigez-vous vers le parking sur la gauche, dit-il à Pennington. Dites à vos hommes de se détendre un peu, mais de ne pas s’éloigner de leurs voitures. Ensuite, je vous mettrai au courant…

La neige avait cessé de tomber. Il faisait noir dans le camp, mais quelques fenêtres étaient éclairées. Ce qui avait été le bâtiment du grand computeur n’était plus qu’un amas de décombres fumants.

L’instant d’après, Quadring amenait Pennington au poste de garde. Le capitaine s’avisa alors, sous la lumière crue de l’ampoule, que le major Quadring était un homme fatigué aux traits tendus, au regard visiblement soucieux. Le major remplit de thé deux tasses et y versa une forte rasade de rhum.

— Je suis désolé, dit-il, de vous avoir fait venir ici par une nuit pareille. Je crois que le ministère a exagéré un peu en me demandant de vous lancer l’alerte n° 1. Mais ils savent mieux que moi de quoi il retourne, bien qu’à mon humble avis de non-technicien tout cela soit un sale boulot.

Il se tut un instant, refusa une cigarette et reprit :

— Il y a un brouillard à couper au couteau au-dessus de la mer. Quand on descend vers le rivage, on croit s’enfoncer dans du coton. Ça se lèvera avec l’aube, j’espère, surtout s’il se met à pleuvoir. Ah ! c’est un endroit charmant. En tout cas, voici : quelqu’un ou quelque chose a attaqué le centre de Thorness il y a environ quatre heures et y a détruit ce qui lui sert de cerveau. Ce qui signifie, si ma tâche était aussi importante qu’on me l’a dit, que la Grande-Bretagne a perdu ce qui allait lui donner un renouveau de puissance et de prospérité et ce sur quoi les hommes d’Etat faisaient fond.

Pennington le regarda d’un air sceptique.

— Ne dramatisez-vous pas un peu ? fit-il. Tout le monde sait que Thorness était un centre de recherches sur les missiles et que le computeur rendait de grands services… Mais il n’était pas unique en son genre…

— Il était unique… Et ce n’est pas l’affaire des missiles qui importe le plus.

Pennington vida sa tasse en regardant son interlocuteur.

— Oh ! naturellement, j’ai entendu dans les bistrots quelques rumeurs bizarres…

— Mais rien qui se rapproche de la vérité. Le chef du service de sécurité m’a autorisé à vous mettre vaguement au courant. Auriez-vous par hasard entendu parler de l’expérience Dawnay dans les bistrots ?

— Non. Absolument pas…

— Ça prouve que mon propre service a bien fait son travail. Alors voilà ce dont il s’agit : Madeleine Dawnay est une sorte de vieille créature asexuée qui a travaillé à l’université d’Edimbourg et qui est un génie en biochimie. Pour autant que j’aie pu comprendre, le grand computeur l’a aidée à fabriquer des chromosomes synthétiques. En partant de là, elle a créé un embryon vivant.

— Humain ?

— Humain, oui, et du sexe féminin, et, en quatre mois, cette fille artificielle avait atteint une taille et un poids normaux.

— Fichtre ! Etait-ce un robot, ou quoi ?

— Pas un robot, mais bien une fille. En tout cas, elle avait l’air humain. Et belle par-dessus le marché. Je puis en parler. Je l’ai vue de près des dizaines de fois.

— Elle doit malgré tout inspirer quelque répulsion.

— Détrompez-vous. Tous ceux qui l’ont approchée, croyez-moi, la trouvent très séduisante. En fait, si Madeleine Dawnay l’a fabriquée, c’est le computeur qui a donné lui-même toutes les indications. Cette fille artificielle fut capable d’absorber la science du computeur avec une rapidité folle. Ensuite elle lui prépara ses programmes. Mais le computeur est maintenant détruit. Et la fille a disparu.

— Disparu ? Tout cela est inexplicable et presque impensable.

— Hé oui. Mais nous autres, militaires, nous ne sommes pas payés pour penser. Tout ce qu’on nous demande, c’est de la retrouver et de trouver ceux qui ont détruit la machine. Je doute pour ma part que ces derniers soient venus de l’extérieur. Ce fut un rapide travail d’experts. Le bâtiment était déjà en feu quand j’ai été alerté. Mais on a pu constater ensuite que le computeur avait été préalablement démoli à coups de hache dans ses organes essentiels. Quant à la fille – elle s’appelle Andra, diminutif d’Andromède, d’après le nom de l’étoile d’où serait venu le message qui a permis de construire le computeur – elle n’est pas seule à avoir disparu. Un jeune savant, John Fleming, s’est volatilisé lui aussi.

— Que sait-on de lui ?

— Un garçon bizarre, d’après ses fiches. Rien de précis, mais il se croit supérieur aux autorités. Il devait être amoureux de la fille. Ils collaboraient. Ils étaient souvent ensemble, dans le service ou hors du service.

— Ils pourraient donc être encore ensemble ?

— C’est très possible. Dès qu’il fera jour, vous vous occuperez d’eux. Un de mes gardes qui somnolait non loin de l’embarcadère pense avoir vu un homme et une femme monter dans un bateau et prendre le large…

— Ils auraient pu gagner un point quelconque de la côte et ensuite disparaître.

— Pas avec l’embarcation qu’ils avaient et qui ne contenait que peu d’essence dans son réservoir. Tout juste de quoi faire le tour de ce promontoire, ou de gagner une des petites îles voisines.

— Peut-être avaient-ils un rendez-vous en mer ?

— Avec un navire d’une puissance étrangère bien connue ? Peut-être… Mais la marine et l’aviation ont été alertées en même temps que vous et passent l’océan au peigne fin. Je parie qu’ils ne trouveront rien. Et vous non plus, sans doute. Ce qu’il vous faut faire, c’est explorer l’île la plus proche…

Quadring se leva en ajoutant :

— Il est temps que vous y alliez. Quant à moi, il me faut maintenant rédiger mon rapport, et ce ne sera pas drôle ! Ah ! notez bien que si vous les trouvez, il faut absolument les ramener vivants. Alors, pas d’excès de zèle. On ne croit pas d’ailleurs qu’ils soient armés, et, même s’ils l’étaient, il est douteux qu’ils soient d’humeur belliqueuse. La capture de la fille est d’une importance capitale. Je vais vous conduire à l’embarcadère.

Sur le rivage, Pennington dut encore attendre une demi-heure que le jour se levât. Le brouillard commençait à se dissiper. La mer était grise. Ils partirent enfin. Le capitaine avait pris place dans le premier véhicule amphibie. Comme ils approchaient de l’île, il aperçut un homme qui se tenait prostré sur une plage minuscule et qui ne bougea pas quand le véhicule sortit de l’eau.

— Mon nom est Fleming, dit-il. Je vous attendais.

— Considérez-vous comme en état d’arrestation, lui lança Pennington. Où est la fille qui était avec vous ?

— Je ne sais pas. Elle a disparu, tout près d’ici, quand je cherchais un abri. J’ai retrouvé ses traces. Elles aboutissaient à une nappe d’eau profonde, au fond d’une caverne.

— Elle… elle se serait tuée ? demanda Pennington, surpris.

Fleming explosa :

— Ce sont eux qui l’ont tuée avec leur damné cirque ! Elle était blessée, brûlée gravement. Et épuisée. Si elle a glissé dans l’eau, elle n’a eu aucune chance d’en sortir.

— Nous allons voir ça, plonger dans ce trou.

— Faites-le. Vos patrons veulent leur livre de chair, vivante ou morte.

Pennington, après s’être fait montrer où était la caverne, dit à un de ses subordonnés :

— Ramenez cet homme au camp. Dites à Quadring que nous restons pour fouiller l’île.

*

* *

La ligne téléphonique directe entre Thorness et le ministère des Sciences à Londres n’avait pas cessé de fonctionner depuis que la nouvelle de la destruction du grand computeur avait été transmise au fonctionnaire de service. Le ministre lui-même arriva à son bureau à une heure indue : 9 heures du matin. Il était entré par une porte dérobée pour échapper à l’assaut éventuel des journalistes. Son secrétaire particulier, Brian Fothergill, était déjà là, calme et élégant comme de coutume.

— Avez-vous du nouveau sur ce gâchis de Thorness ? lui demanda le ministre d’une voix maussade. Le ministère de la Défense m’a réveillé à 5 heures du matin. Le Premier ministre a très mal pris la chose. Le conseil se réunit à 11 heures. A défaut d’une solution, il nous faut des informations. Mais je crains bien que nous ne soyons encore dans le brouillard.

— Pas tout à fait, monsieur. Voici les derniers renseignements que j’ai pu recueillir.

Le ministre lut les papiers que son secrétaire lui passa.

— Bon, bon, fit-il. Ou plutôt, mauvais, mauvais… Mais ce n’est pas votre faute. En somme, pour tout résumer, le computeur est détruit, la fille a disparu, le message venu d’Andromède et capté par le radiotélescope de Bouldershaw, ainsi que tous les calculs faits après coup, tous les documents scientifiques, se sont évanouis en fumée. Et un garçon nommé Fleming, qui m’a toujours paru bizarre et mal élevé, a disparu lui aussi. Il devait boire et être passablement coureur de jupons. Je soupçonne qu’il pourrait y avoir sous tout cela quelque histoire sexuelle. Mais c’est aux services de sécurité de s’en occuper. Il y a aussi cette note – qui me concerne davantage – d’après laquelle Osborne, le distingué secrétaire d’Etat permanent de notre ministère, a fait hier soir une visite à Thorness. Où est Osborne ? Disparu, lui aussi ?

— Non, monsieur. J’ai pu savoir qu’il devait arriver à Euston il y a une demi-heure. J’ai pris sur moi de lui dire que vous désiriez le voir immédiatement.

— Très bien. Je n’ai plus besoin de vous pour le moment. Envoyez-moi Osborne dès qu’il sera là. Et veillez à ce que je ne sois pas en retard au conseil.

Resté seul, le ministre se demanda ce qu’Osborne avait bien pu aller faire à Thorness la veille au soir. Et pourquoi il avait emmené avec lui quelqu’un dont le passage avait été enregistré au poste de garde, mais dont le nom n’avait pas été relevé. La pensée que quelque scandaleuse affaire d’espionnage pourrait affecter le ministère des Sciences le mit en fureur.

Osborne parut sur ces entrefaites. Le ministre le toisa d’un œil coléreux et lui demanda sans préambule :

— Qui avez-vous emmené à Thorness avec vous ?

— Un assistant. Mon directeur de cabinet.

— Quel besoin aviez-vous d’un assistant pour cette visite nocturne ?

— Il était nécessaire qu’il fût au courant.

Le ministre se leva. Le calme d’Osborne le déroutait.

— Il n’avait pas emporté là-bas une bombe ?… Non, bien entendu. Mais vous savez tout ce que cela signifie. Nous avons perdu notre plus grand capital national en perdant le computeur et cette fille. Aucune possibilité ne nous reste de recréer tout cela. Nous étions redevenus une grande puissance. Nous redégringolons au second rang, même au troisième.

Osborne restait silencieux, ce qui augmentait la fureur du ministre.

— Nous avions eu une chance, reprit ce dernier, qui ne reviendra peut-être pas dans un million d’années, et nous avons tout gaspillé ! Nous allons de nouveau être à la traîne de l’Amérique.

— Oui, fit enfin Osborne. Mais les Américains, nous pouvons les comprendre. Tandis que ces informations venues d’Andromède que nous avons utilisées, nous ne savions pas très bien à quoi elles allaient nous mener. Les premiers résultats semblaient splendides. Mais que serait-il arrivé ensuite ? Tout cela n’avait un sens que pour le computeur lui-même et pour cette fille, et aussi peut-être pour Fleming.

— Fleming ?

— Oui… Et qui nous dit que les lointaines créatures qui ont lancé ce message travaillaient pour notre bien plutôt que pour le leur ?

Le ministre alluma une cigarette.

— C’est ce que pensait Fleming, n’est-ce pas ?

— Oui, il pensait que c’était une tentative de mainmise sur l’espèce humaine. Je ne dis pas que c’est lui qui a détruit le computeur. Mais s’il l’a fait, pour ma part, je ne le blâme pas.

— En somme, vous êtes de son côté, Osborne ?

— Oui. Le côté perdant, bien entendu.

— J’avais espéré que vous pourriez nous aider à éclaircir tout cela. J’avais tort. Geers peut-être sait maintenant quelque chose sur ce qui s’est réellement passé dans ce maudit endroit dont il est censé être le directeur.

Le ministre décrocha son téléphone et demanda qu’on lui donnât Thorness. Osborne se retira discrètement, assez surpris d’être encore libre. Mais il n’éprouvait aucun regret d’avoir aidé Fleming et il espérait qu’on ne pourrait pas en faire la preuve.

Dans le couloir, il eut un sourire en pensant à l’état mental dans lequel devait se trouver Geers. En sa qualité de directeur du centre de Thorness, Geers était devenu un grand homme pour les ministères des Sciences et de la Défense. Il savait de quel côté son pain était beurré et il avait réussi à le faire beurrer des deux côtés. Mais maintenant, après la catastrophe inexpliquée qui s’était abattue sur Thorness, toute la solennelle dignité qu’il affectait, la jugeant nécessaire pour un homme qui occupait un poste clé dans la technocratie scientifique nationale, avait fait place à un air traqué, à des yeux fatigués et anxieux derrière les lunettes, à une barbe mal rasée.

Au moment où Osborne quittait le cabinet du ministre, Geers était assis derrière son bureau d’acier et regardait les deux personnes qu’il avait convoquées : John Fleming et Madeleine Dawnay.

Cette dernière était assise près de la fenêtre. Elle avait terriblement maigri. Son visage était parcheminé. Elle buvait avec un visible plaisir le café qu’avait apporté la secrétaire de Geers.

— J’ai les ministères sur le dos, dit le directeur d’une voix plaintive. Celui de la Défense m’appelle toutes les cinq minutes, et tous les hauts fonctionnaires de celui des Sciences me harcèlent. Je ne sais que répondre, car je ne sais même pas ce qui s’est passé.

— Je ne le sais pas moi non plus, fit Madeleine Dawnay d’une voix paisible.

— Osborne est arrivé à la gare hier soir juste après dix heures, avec quelqu’un d’autre. Notre attachée de presse, qui les amena jusqu’ici en voiture, les fit aussitôt entrer dans le bâtiment du computeur. Dieu sait pourquoi… Mais je ne suis ici que le directeur. Ensuite, Osborne et son compagnon sont partis. Et l’opérateur de service est parti lui aussi et a bouclé les portes pour la nuit.

— Et Osborne est rentré à Londres ? demanda Fleming.

Le jeune savant se sentait mieux. Depuis qu’on l’avait ramené de l’île, il s’était rasé et avait pris un bain.

— Oui, fit Geers. Et personne d’autre n’est entré ensuite dans le bâtiment, sauf Andromède. Au bout d’un moment, un des gardes a senti une odeur de brûlé. Il est allé jusqu’à la salle de contrôle qui était déjà pleine de fumée et où tout avait été saccagé.

— Où était alors Andromède ? demanda Madeleine.

— Partie par la sortie de secours, présume le garde. Il a trouvé un gant, un gant d’homme. Ne serait-il pas à vous ?

Geers posait la question à Fleming, tout en tirant de son tiroir un gant marron qu’il posa sur son bureau. Fleming ne prit même pas la peine de le regarder.

— Ainsi, vous savez tout ce qui s’est passé, reprit Geers. Deux personnes seulement le savaient. Vous et la fille. Et la fille est morte.

Fleming fit un signe d’assentiment et répéta :

— La fille est morte. Et voilà tout.

— Non, fit Geers, ce n’est pas tout. Il va vous falloir répondre à quelques questions. Vous êtes la seule personne qui désirait la destruction du computeur. Vous l’avez toujours désirée.

— Je crois, fit Madeleine Dawnay, que nous étions plusieurs à commencer à avoir des doutes sur les intentions du computeur.

Elle fut interrompue par l’entrée de la secrétaire qui annonça que le major Quadring était là et avait le rapport concernant les recherches faites dans l’Ile. Geers se leva.

— Ne bougez pas d’ici, ordonna-t-il à Fleming.

Ce dernier, quand le directeur fut sorti, dit à Madeleine Dawnay :

— Vous êtes fatiguée… Vous feriez mieux d’aller vous reposer.

— Je me sens très bien, dit-elle en riant. Je suis un vieil oiseau coriace. Mais, dites-moi, John, que s’est-il réellement passé ? C’est vous qui avez démoli le computeur, n’est-ce pas ?

— Il vaudrait mieux que vous ne soyez pas mêlée à cela.

— Comme je le serai de toute façon… Vous pouvez avoir confiance en moi. C’est Osborne, n’est-ce pas, qui vous a fait entrer en fraude dans le bâtiment ? Ensuite, vous et la fille, vous avez démoli et incendié le computeur.

— La fille est morte.

Il y eut une brisure dans la voix de Fleming, ce qui surprit la vieille femme.

— En tout cas, fit-elle, personne n’a de preuves contre vous.

Geers revint. Il semblait plus satisfait. Le major Quadring lui avait donné des informations intéressantes.

— Eh bien, Fleming, fit-il, dites-moi maintenant ce qui s’est passé quand vous êtes arrivés dans l’île.

— Vous voulez que je vous confirme ce que Quadring n’a pas manqué de vous dire ? Nous sommes entrés dans ces cavernes, et je l’ai perdue. Elle est tombée dans une nappe d’eau profonde. Pauvre, pauvre gamine !

— Je pensais, fit Madeleine, que vous ne considériez pas Andra comme une créature humaine.

— Elle l’était assez pour se noyer.

— Etes-vous sûr qu’elle est tombée dans cette nappe d’eau ? demanda Geers d’un air soupçonneux.

— Naturellement, j’en suis sûr. Ou bien ces marines ont-ils été assez stupides pour ne pas la repêcher ?

Geers considéra Fleming un instant.

— Ils ont plongé maintes fois et fouillé à fond cette pièce d’eau. Il n’y avait pas de cadavre.

— Elle devait être là, s’écria Fleming. Il n’y avait pas d’autre possibilité. Ils n’ont pas fouillé assez minutieusement.

Fleming, pourtant, était déconcerté.

— Je vais vous y emmener, dit-il brusquement.

— Non, impossible. Vous êtes en état d’arrestation…

— Faites ce qu’il vous demande, dit alors Madeleine Dawnay. Il connaît l’endroit. Et il désire, encore plus que vous, retrouver Andromède.

Geers finit par accepter de mauvaise grâce. Les deux hommes mirent des vêtements chauds et des bottes. Ils prirent des torches électriques puissantes. Ils gagnèrent l’embarcadère et montèrent dans un canot automobile. Une demi-heure plus tard, ils prenaient pied dans l’île. Ils n’avaient pas échangé une parole pendant le trajet. Ils se dirigèrent vers l’entrée des cavernes. Des mouettes, dérangées, tourbillonnaient autour d’eux.

— Vous êtes sûr que c’est par-là ? demanda Geers quand ils furent sous la voûte rocheuse.

— Sûr. Et voici l’entrée de la galerie qui mène à cette caverne où il y a une nappe d’eau. Vous voyez dans le sable les traces des pas des marines…

Mais Fleming, brusquement, changea de direction.

— Où allez-vous ? lui demanda l’autre.

— Je veux jeter un coup d’œil par ici. Il y a aussi une nappe d’eau dans une autre caverne où mène cette galerie.

— Vous croyez que les marines n’ont pas plongé au bon endroit ?

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Même Quadring et l’officier qui s’en est occupé ne sont pas stupides à ce point. Ils sont allés où je leur ai indiqué. Je veux vérifier autre chose…

— Bon, bon. On verra bien…

Le passage se rétrécissait, était encombré d’éboulis. Geers se prit le pied entre deux rochers et tomba, se meurtrissant l’épaule. Il poussa un grognement de douleur.

— Vous vous êtes blessé ? demanda Fleming. Je vois bien que vous n’êtes pas très entraîné à explorer des cavernes. Restez où vous êtes. Je vais aller jusqu’au fond. Ce ne sera pas long.

Geers se releva péniblement et gagna un endroit où la galerie était plus large. Le bruit des pas de Fleming se perdit peu à peu dans les ténèbres. Pendant une longue minute, ce fut le silence lourd et froid des lieux souterrains. Puis Geers entendit, très net, le bruit d’une pierre qui frottait contre la paroi rocheuse. Il y eut un « floc » quand la pierre tomba dans l’eau. Il s’immobilisa. Il entendit une autre pierre faire « floc », puis des graviers. Geers, à la fois excité et effrayé, appela Fleming. Celui-ci revint très vite.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.

— N’avez-vous pas entendu un bruit ? Avez-vous trouvé quelque chose ?

— La nappe d’eau est très profonde, comme l’autre. Et je crois que les deux cavernes ne sont séparées que par une paroi peu épaisse. Les eaux qui s’y trouvent doivent communiquer entre elles, par-dessous – une sorte de siphon en forme de U. Ce qui tombe d’un côté, peut passer de l’autre…

— Vous voulez dire que…

— Je n’en sais rien. Le cadavre est peut-être là. Il faudrait fouiller aussi cette seconde pièce d’eau.

Geers eut un frisson, bien qu’il ne fît pas tellement froid.

— Est-ce vous, demanda-t-il, qui avez jeté des cailloux dans l’eau ?

— Non, fit Fleming, étonné. Pourquoi cette question ?

— Tenez, écoutez, ça recommence…

Ils s’avancèrent jusqu’au bout de la galerie. Bientôt leurs torches éclairèrent la nappe d’eau noire qui s’étendait assez loin sur la gauche, dans un renfoncement. Les parois de la caverne étaient humides et d’un gris sombre. Tout au fond de la partie la plus éloignée, dans une sorte de crevasse, ils aperçurent brusquement, dans le mince faisceau lumineux d’une de leurs torches, quelque chose de blanc. Fleming avança, à grands pas.

— Qu’est-ce que c’est ? lui lança Geers.

— C’est elle… Venez m’aider à la sortir de là…

Il fallait, pour l’atteindre, marcher sur une corniche étroite et glissante, au bord même de l’eau. Geers hésita à s’y engager.

— En tout cas, éclairez-moi, lui cria le jeune savant sur un ton coléreux.

Quand il arriva auprès d’Andromède, il crut qu’elle était morte. Ses vêtements mouillés collaient à son corps. Son visage était glacé. Quand il l’eut soulevée dans ses bras, avec de grandes difficultés, il la trouva légère et comprit combien cette femina sapiens était fragile. Avec d’infinies précautions, il franchit à rebours le passage dangereux et la déposa sur le sable, aux pieds de Geers.

— Est-elle… morte ? fit celui-ci.

Pâle et blonde, avec son superbe visage, elle avait l’air d’une jeune déesse qui a rendu son dernier souffle. Fleming lui souleva la paupière. L’œil bleu semblait ne rien voir et n’eut aucune contraction quand il l’éclaira violemment. Il lui tâta le pouls et sentit un vague frisson, mais sans savoir si ce frisson n’était pas dans ses propres doigts.

— Je ne sais pas, dit-il. Je ne suis pas médecin. Il m’a semblé… Elle avait un cœur plus solide que les nôtres…

Il souleva la jeune femme, la fit s’asseoir. Sa tête retomba en avant, mais elle poussa une faible plainte.

— Elle vit ! s’écria Geers d’une voix triomphante.

Fleming sortit un flacon de sa poche. Il se pencha vers Andromède et murmura.

— Avalez une goutte de ça, ma chérie…

Il glissa le goulot du flacon entre les lèvres serrées d’Andra. Les deux hommes, immobiles, attendirent la réaction. Elle fut lente. Puis les paupières battirent. Fleming écartait doucement du visage de la fille ses longs cheveux.

— Maintenant essayez d’avaler toute une gorgée.

Andra eut un léger hoquet, puis absorba une cuillerée du vigoureux breuvage.

— Comment a-t-elle pu venir là ? demanda Geers.

— Par le siphon entre les deux nappes d’eau. Elle est tombée de l’autre côté, dans l’autre caverne. Elle est ressortie par ici. Dieu sait comment, avec ses blessures, elle a pu se tirer de là.

Les mains d’Andra étaient enflées et décolorées, les doigts brûlés. Geers frissonna de nouveau.

— Il faut la ramener au camp, dit-il. Peut-être alors découvrirons-nous toute la vérité sur cette maudite affaire.

— C’est ça ! éclata Fleming. Elle est à moitié morte, et vous ne songez qu’à la cuisiner !

Il sentit Andromède se raidir entre ses bras comme si elle avait compris et voulait encore fuir. Il l’enveloppa soigneusement dans son manteau et lui dit :

— Tout va bien, maintenant. Nous allons prendre de longues vacances. Vous me reconnaissez, n’est-ce pas ?

Elle le regarda, les yeux grands ouverts, et fit un signe de tête affirmatif, presque imperceptible. Il se sentit ridiculement heureux.

— Très bien, dit-il. Je vais vous emporter. Ne remuez pas les mains.

Il la souleva comme un bébé, et elle abandonna sa tête sur son épaule. Geers, qui n’avait pas fait mine de l’aider, marchait devant lui. Soudain, Fleming lui fit un croc-en-jambe. Le directeur de Thorness tomba de tout son long. Il avait lâché sa torche. Fleming l’écrasa d’un coup de talon.

— N’ayez pas peur, ma chérie, dit-il à Andra. Nous allons fuir.

Ils avaient déjà atteint le canot alors que Geers continuait à avancer à tâtons dans les éboulis.

Le jeune savant déposa avec précaution son précieux fardeau au fond de l’embarcation et essaya de mettre le moteur en marche. Andra poussa un faible gémissement. L’une de ses mains avait heurté le rebord tandis qu’il la posait.

Le moteur fit des manières. Il toussait, sans se décider à marcher à plein régime. Geers était parvenu à sortir des cavernes et s’avançait maintenant vers eux à travers la petite plage. Il gesticulait. Il approchait. Mais, soudain, le moteur ronfla. Le canot fit aussitôt un bond en avant.

La mer était assez calme. L’île la protégeait des grands remous de la marée. Sur la rive, les pieds dans l’eau, Geers gesticulait toujours et lançait des imprécations incohérentes.

Fleming ne lui accorda même pas un regard. Il vérifia quelle était la quantité d’essence qu’il y avait encore dans le réservoir. Puis il enveloppa soigneusement Andra dans son manteau.

Le canot allait un peu en zigzag, à cause des courants assez violents qui se formaient entre l’île et la côte. Fleming, lorsqu’il avait fui, n’avait pas de but précis. Sa seule pensée avait été d’éloigner Andromède de Geers et de tout ce que représentait celui-ci.

Maintenant, il avait le temps de réfléchir. Mais pas beaucoup de temps. La mer devenait plus houleuse. D’immenses étendues d’eau agitée s’étalaient sous son regard. La navigation avait toujours été difficile dans ces parages où il y avait beaucoup d’îlots et d’écueils.

Il ne pouvait pas aller n’importe où. Mais il lui fallait trouver un abri, au moins un abri provisoire. Peut-être le cottage isolé et abandonné de quelque pauvre fermier, ou la baraque d’un amateur d’oiseaux qui venait là pour les observer. Ces constructions étaient faites pour résister au froid et aux tempêtes, et aussi solides que les rochers sur lesquels elles étaient bâties. S’il en trouvait une, cela lui donnerait un peu de répit pour examiner ce qu’il ferait ensuite.

Il se mit à pleuvoir. De la neige fondue, qui lui arrivait dans le visage. Le vent secouait le canot, qui embarqua un peu d’eau, mouillant les cheveux d’Andromède. Elle poussa un petit cri et leva une de ses mains.

Fleming fit tourner le moteur plus vite encore. Il ne servirait à rien d’économiser l’essence. Ce qu’il fallait maintenant, c’était accoster quelque part au plus vite, avant que la tempête ne se déchaînât ou que la nuit ne tombât.

Pendant une heure, il se dirigea vers le nord, l’œil aux aguets, l’oreille tendue. Il n’entendait rien d’autre que le hurlement de plus en plus furieux du vent et le bruit des vagues. Mais, bientôt, à travers le brouillard déchiqueté, se détachant sur le gris crépusculaire du ciel, il aperçut une grande masse rocheuse.

Il ralentit. Il n’avait aucune idée précise de l’endroit où il était. Il ne désirait pas accoster au hasard et courir le risque de tomber entre les bras des policiers ou de quelque citoyen qui irait aussitôt les prévenir.

Il crut se rappeler que ce qu’il voyait était une petite île qu’il avait visitée pendant l’été. Mais tous ces îlots, dans ces parages, avaient le même aspect, surtout par un temps pareil. Tout ce dont il put s’assurer, c’est qu’il s’agissait d’une île, d’une petite île. Les mouettes y étaient nombreuses, et beaucoup s’envolèrent, effrayées par le bruit du moteur. La falaise descendait d’une façon abrupte jusque dans la mer. Pourtant, par endroits, il y avait de petites plages.

Sans hésitation, Fleming dirigea son bateau sur l’une d’elles et alla s’échouer sur le sable.

Il sauta à terre, examina l’endroit, puis retira du canot Andromède qu’il alla déposer doucement sur un rocher, à l’abri des vagues. Il revint vers l’embarcation, la fit pivoter sur elle-même, actionna le moteur, le fit marcher à plein régime, puis poussa l’embarcation et la fit basculer. Elle piqua du nez, s’emplit d’eau tout en fonçant vers le large et, bientôt, sombra.

Fleming reprit la fille dans ses bras, la souleva et se mit à gravir un mauvais sentier. Il savait ce qu’il faisait. Un peu avant de se décider à accoster, il avait aperçu dans l’île, à travers la brume, une lumière jaunâtre et pâle. Il devait y avoir une maison à quelques centaines de mètres.

Le sentier déboucha, au haut de la falaise, sur un terrain moins accidenté couvert d’herbe maigre. Il revit la lumière : une étroite fente de clarté, entre des rideaux sans doute. Il ne se demanda pas qui pouvait vivre là, gardien, opérateur de radar, observateur des trajectoires de missiles ou ermite. Le plus urgent pour le moment était de trouver un endroit où Andromède eût chaud et pût être soignée. Elle était maintenant aussi inerte que lorsqu’ils l’avaient trouvée au fond de la caverne.

 

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