Andromède 2 - Andromède revient
Chapitre XII
Le Premier ministre reçut le comité d’urgence dans son bureau privé, au 10, Downing Street. Il venait de passer deux jours au lit – en demandant que la chose fût tenue secrète. Il souffrait, en raison des conditions atmosphériques, d’asthme cardiaque, et sa respiration était difficile.
La nouvelle du miracle accompli par Madeleine Dawnay était parvenue au gouvernement, mais peu de gens la connaissaient. Le Premier ministre avait voulu se lever afin d’accueillir le ministre des Sciences, le secrétaire d’Etat, Osborne, et deux ou trois membres du comité.
— Où en sont les choses ? leur demanda-t-il.
— La situation est toujours effroyable, dit le ministre. La plupart des routes sont inondées.
Il se mit à tousser.
— Pas bon pour nous, ce temps, dit le Premier ministre. A notre âge, nous serons les premiers à succomber, ce qui, pour nous, réglera les problèmes. Après quoi on verra le plus jeune gouvernement de l’histoire – celui des survivants !
Le ministre des Sciences eut un petit rire poli.
— Nous avons maintenant quelque espoir, dit-il. L’ennui est que l’aéroport est inondé. Si vous pouviez user de votre autorité pour qu’un terrain d’aviation militaire encore disponible fût alerté et se préparât à l’atterrissage d’un avion de transport en grande priorité, cela nous rendrait service. Il faudrait aussi prévoir deux hélicoptères pour faire la liaison avec Londres. Ils pourraient, avec quelques aménagements à réaliser d’urgence, se poser dans Hyde Park.
— Voilà qui m’indique que vous avez d’autres nouvelles. Mais vous ne les livrez qu’avec des effets de suspense…
— Nous avons eu en effet un message de l’Azaran, dit Osborne. Le professeur Neilson est en route. Et, là-bas, Madeleine Dawnay et Fleming ont réussi à évincer Kaufmann – cet individu qui semble avoir été mêlé aux fuites de documents à Thorness, et qui avait pris la direction de l’« Intel » dans le pays.
— Très bien, Osborne. Et l’antibactérie ?
— Neilson en apporte autant qu’il a pu en mettre dans l’avion. On pourra en distribuer à une centaine de centres où on en fera la culture…
— Par le canal de l’organisation internationale ?
— Oui. D’ailleurs, la volonté de coopération a été magnifique. Le Japon va vider tous ses réservoirs de pétrole pour y loger les bouillons de culture. La Russie a déjà transformé cinq grandes usines chimiques dans le même but. Partout, c’est la même chose…
— Très bien, fit le Premier ministre. Et espérons que cela sauvera la vie à quelques-uns d’entre nous. Quand Neilson sera arrivé, envoyez-le-moi. Et nous diffuserons la nouvelle. Elle apportera du réconfort aux populations.
*
* *
Toutefois, le Premier ministre ne se sentit justifié à lancer des paroles d’espoir que la nuit suivante. Mais, pendant vingt-quatre heures, une activité fébrile avait régné. Les milliers d’éprouvettes remplies d’antibactéries semblèrent bien insuffisantes quand il s’agit de les répartir. Une centaine d’entre elles furent distribuées aux centres britanniques. Puis, des notices en toutes sortes de langues durent être rédigées. Le transport dans toutes les directions posa aussi de terribles problèmes, que les aviations civiles et militaires eurent à résoudre. Neilson supervisait toutes ces opérations.
La radio – que si peu de gens pouvaient entendre – diffusa d’abord, à la demande du Premier ministre, une déclaration du président de l’Azaran qui disait notamment :
— Alors que pendant des siècles nous avons été considérés comme un peuple arriéré, ce sera aujourd’hui notre privilège et notre joie d’assurer le salut du reste du monde. Déjà, chez nous, on respire beaucoup mieux. J’espère que, bientôt, il en sera de même partout.
Puis le Premier ministre fit son discours, qui devint historique.
— Des bactéries de synthèse, dit-il, que nous avons reçues de l’Azaran, doivent nous permettre de faire cesser le fléau qui s’est abattu sur le monde. Avec l’aide des savants, entre les mains desquels se trouve notre destin, tous les gouvernements s’emploient à multiplier ces bactéries et à en remplir des réservoirs dont le contenu sera déversé dans les océans. Nous espérons nous aussi que l’air redeviendra bientôt respirable…
Le Premier ministre, son discours à peine terminé, et alors qu’on commençait à le diffuser dans d’autres langues, fut pris d’une violente crise d’asthme. Mais dès qu’elle fut terminée, il exprima le désir d’aller voir par lui-même une des installations – dans les docks de Londres – où on venait de commencer la culture de l’antidote.
Ce fut pour lui une pénible épreuve, car le trajet fut difficile, un grand nombre de rues étant barrées par des décombres. Mais il put voir que tout fonctionnait comme prévu. Il put même voir, à la lueur d’un projecteur, de la rive de la Tamise – dans laquelle on avait déversé un récipient plein du liquide sauveur – que des bulles d’azote libéré commençaient à se former à la surface de l’eau.
Il se tourna vers le professeur Neilson qui l’avait accompagné et lui dit avec un sourire :
— J’espère que le remède n’est pas pire que le mal…
— Rassurez-vous, monsieur le Premier ministre. Les antibactéries ne survivent pas aux conditions qu’elles ont elles-mêmes créées. A cet égard, Madeleine Dawnay a fait des expériences décisives…
— Tout se passe, ajouta Osborne, comme pour les antibiotiques qui, après avoir détruit les germes nocifs, disparaissent eux-mêmes.
— Parfait, dit le Premier ministre en continuant à regarder éclore les bulles à la surface de l’eau. Et je crois que nous pouvons tous pousser un grand soupir de soulagement !
*
* *
Vingt-quatre heures après l’arrivée de Neilson à Londres, la situation en Azaran s’était déjà bien transformée. Une douzaine de nations y avaient envoyé par avion des savants et des techniciens pour aider Madeleine Dawnay. A la demande du président, et pour faire face à une menace éventuelle de l’« Intel », un détachement des forces des Nations Unies était attendu.
Mais, en fait, le puissant organisme qu’avait été l’« Intel » était en train de se désagréger. Les polices de diverses grandes puissances étaient allées enquêter à son quartier général et dans ses agences, et ce qu’elles y découvrirent précipita encore l’effondrement. Il n’y eut pas d’arrestations parmi les dirigeants, mais on enregistra deux suicides et des tas de démissions pour raison de santé.
En Azaran, la direction des centres de production de l’antibactérie et du computeur fut laissée à Madeleine Dawnay et à John Fleming, dont les noms, en un clin d’œil, étaient devenus fameux dans le monde entier. Mais cette atmosphère de flatterie dont on les entourait maintenant déplaisait souverainement à John. Il évitait les groupes enthousiastes qui se formaient autour de lui à la cantine, il n’allait pas aux réceptions qui commençaient à être organisées à Baleb.
Après avoir remis Kaufmann entre les mains de l’Interpol, il avait vécu une expérience pénible dont il ne pouvait pas chasser le souvenir de son esprit. Il était allé rendre une visite à Lemka et lui avait apporté les objets personnels de son mari. La jeune femme avait déjà été informée par un fonctionnaire de la présidence de la mort d’Abu. Il la trouva dans la cour de sa maison en ruine, auprès du berceau de son bébé.
— Je suis venu vous dire…, fit-il.
— Ne me dites pas que vous avez du chagrin, l’interrompit-elle. Et ne me dites pas que ce n’est pas votre faute.
— Je ne voulais pas mêler votre mari à cela, murmura-t-il.
— Vous nous y avez tous mêlés.
— J’aimais beaucoup Abu. Je venais voir ce que je pouvais faire pour vous…
— Vous avez assez fait, dit-elle en refoulant ses larmes. Vous avez sauvé le monde… du gâchis où vous l’aviez mis. Comment pouvez-vous être si arrogant ? Vous ne croyez pas en Dieu. Vous pensez que vous êtes plus fort que lui.
— J’ai essayé d’arrêter ce qui…
— Vous avez essayé, et nous souffrons. Cette fille – votre Andra – avait raison quand elle disait que vous nous condamniez. Vous feriez mieux de l’écouter.
— Elle est mourante.
— Vous la tuez elle aussi ?
Elle le regarda avec plus de pitié que de haine. Il ne trouva rien à répondre. Il posa auprès du berceau le paquet qu’il avait apporté et il s’éloigna.
De retour chez lui, il prit les feuilles, concernant l’état d’Andra, qui étaient sorties du computeur, ainsi que ses propres calculs, et se mit à les examiner. Il avait mis de côté ces papiers quand Madeleine avait refusé de l’aider et n’y avait plus touché. Il n’était pas assez compétent en biochimie.
Il n’était pas retourné voir Andromède : affronter maintenant cette mourante était au-dessus de ses forces, et il avait perdu tout espoir que Madeleine trouvât le temps de s’occuper d’elle. La vieille femme était maintenant installée dans le bureau directorial, au centre d’un réseau de communications dont elle se servait abondamment pour donner des ordres ou correspondre avec des savants du monde entier.
Assis dans sa chambre devant une table, John contemplait d’un air sombre la masse de chiffres. Il ouvrit une bouteille de whisky et se mit au travail.
Il était près de minuit quand il se rendit d’un pas incertain au laboratoire. Les grands travaux expérimentaux se faisaient maintenant ailleurs, avec de nombreux assistants. Le vieux laboratoire était désert.
Malgré les méthodes scientifiques auxquelles il était rompu et qui lui permettaient de ne pas trop s’écarter de la droite ligne, il comprit qu’il ne possédait pas la pratique routinière des travaux de chimie. Pourtant, il s’obstina en pensant aux regards chargés de pitié que Lemka lui avait jetés. Il manipula des flacons, des éprouvettes, des appareils, et ne s’aperçut même pas, quand l’aube fut venue, qu’il faisait jour dehors.
Une voix l’interrompit :
— Qu’est-ce que c’est que tout ce gâchis dans mon laboratoire ? Que faites-vous ici, John ?
C’était Madeleine.
— Oh ! dit-il, j’essaie de réaliser la synthèse de cette chose, pour Andra. Sur certains points, je crois avoir un résultat. Mais, pour d’autres, je suis dans le brouillard…
— Eh bien, laissez-moi m’occuper de ça.
— Je croyais que vous n’aviez pas le temps…
Elle ignora sa remarque et se mit à examiner les calculs qu’il avait faits.
— Il doit en effet y avoir une solution biochimique, dit-elle.
— Il y en a certainement une, puisque le grand patron électronique l’affirme…
Elle le regarda dans les yeux.
— Pourquoi vouliez-vous faire cela, John ? Andra vous a toujours effrayé. Vous avez toujours voulu l’écarter de notre route.
— Maintenant je veux qu’elle vive. Je vous l’ai dit.
Elle eut un sourire pensif.
— Parce que vous êtes un savant et que vous voulez savoir ce qu’il y a réellement dans le message ? L’idée que Janine le savait, et vous pas, vous irritait. C’est bien cela ?
— Vous avez de drôles d’idées, dit-il en souriant aussi.
— Peut-être, fit-elle en mettant une blouse blanche. Allez prendre votre breakfast et revenez. J’aurai du travail pour vous.
*
* *
Ils travaillèrent tous deux dans un accord parfait sur le plan technique, évitant toute discussion d’ordre moral ou sentimental. Ils étaient comme deux ennemis obligés de vivre dans la même cellule et qui s’entraident. Ils ne parlaient de rien d’autre que des problèmes terriblement compliqués que posait leur travail. Et ils continuèrent ainsi pendant dix jours et dix nuits, dormant à peine, ne jetant qu’un regard distrait sur les bulletins annonçant que, partout dans le monde, les conditions atmosphériques redevenaient normales.
Madeleine ne dit pas à John qu’avant même qu’ils aient effectué les ultimes vérifications elle avait commencé à faire des piqûres à Andra. Fleming, de son côté, continuait à ne pas voir la malade. Il ne le ferait, pensait-il, que lorsqu’il pourrait lui apporter un réel espoir. Il ne demandait même pas de ses nouvelles.
Mais l’état d’Andromède s’améliorait lentement. Et quand le médecin vint lui faire des tests musculaires qui furent probants, Madeleine comprit que ce qui était quasi impossible s’était réalisé.
— Je vais bien, lui dit Andra, un matin. Vous m’avez sauvé la vie.
— Vous vous êtes sauvée vous-même. Grâce au computeur. Et à John.
— Que va-t-il faire maintenant, John ? Maintenant que je vais recommencer ?
— Je ne sais pas. Ses pensées sont contradictoires. Une partie de lui-même voudrait continuer. L’autre a peur. Nous sommes tous ainsi. Mais la peur ne doit pas nous arrêter…
— Vous pensez toujours que je représente une menace venue de l’espace ?
— Non, fit Madeleine. Non.
Andromède sourit.
— Je vous remercie. Pourrai-je bientôt voir John ?
— Vous êtes assez forte maintenant pour vous lever. Nous irons le voir ensemble dès que vous pourrez marcher.
*
* *
Un après-midi, au cours de la semaine suivante, Fleming retourna auprès du computeur. Comme il avait besoin de l’aide de quelqu’un qui ne fût pas nécessairement un spécialiste, il avait fait engager Yusel, qui avait d’ailleurs quelques connaissances en électronique. Le salaire était élevé, et il pourrait aider à vivre sa cousine Lemka.
Madeleine arriva peu après, et le jeune Arabe s’éloigna pour les laisser seuls.
— John, fit la vieille femme, Andra est ici.
— Où ça ?
— Dehors, devant l’entrée. Elle est guérie, John. Nous avons réussi.
Il la regarda avec étonnement.
— Et la première chose que vous faites, c’est de l’amener au computeur ! Comment pourrons-nous nous défendre, désormais ?
— Cela dépend de vous, John. Je ne peux plus vous aider. Mon travail ici est terminé. Je prends demain l’avion pour Londres.
— Vous ne pouvez pas faire cela ! s’exclama-t-il.
— Vous vouliez quelle vive…
— Mais vous ne pouvez pas me laisser ainsi. Avec elle, ici.
Il ne s’était jamais montré aussi pressant, aussi implorant. Elle lui dit avec une grande gentillesse :
— Voyons, John, vous n’êtes pas un enfant, mais un savant. Andra n’a jamais rien fait contre nous. C’est nous qui avons mis le monde sens dessus dessous, et c’est Andra qui l’a sauvé. Allez la voir. Je vous reverrai avant de partir.
L’instant d’après, Andromède s’avançait rapidement vers Fleming, en souriant comme une écolière. Elle était encore très mince et pâle, et ses veux étaient immenses, ses pommettes un peu saillantes dans son visage amenuisé. Mais elle ne semblait plus malade, et en elles toutes les vibrations de la vie faisaient ressortir sa beauté.
— Je ne puis croire que c’est vous, dit-il.
— N’êtes-vous pas heureux de me voir ainsi ?
— Oh si ! je le suis.
— Avez-vous encore peur de moi ?
— J’en aurai peur aussi longtemps que vous serez une poupée mécanique.
Elle rougit et écarta ses cheveux de son visage.
— Et vous, que pensez-vous être ? Une création unique et divine ? Il y a des millions et des millions d’êtres comme vous. Ils… nous… Nous sommes tous des poupées et des pantins mécaniques tirés par des ficelles qui les font danser.
— Alors, dansons, dit-il en mettant ses mains dans ses poches et en restant immobile.
— John, dit-elle, je ferai tout ce que vous voudrez. Je ne sais qu’une chose avec certitude : nous ne pouvons pas suivre deux routes séparées.
Il sortit ses mains de ses poches.
— Alors, partons d’ici. Partons après avoir détruit cette machine, et définitivement, cette fois. Et nous chercherons quelque coin paisible, comme cette île où vit le vieux Preen.
— Très bien, dit-elle. Ce sera comme vous le voulez. Mais avez-vous réfléchi à tout cela ? Réellement réfléchi ? Pensez-vous qu’il nous sera permis de vivre en paix mieux que Preen lui-même ne le pouvait ? Le seul endroit sûr pour nous, c’est ici. Si nous acceptons le computeur et sa protection, il nous faut aussi accepter le plan…
— Le plan ! Quel maudit vocable ! Et qu’est-ce donc ce plan ?
— Il sera ce que vous voudrez. Il sera réalisé ici et dans le reste du monde.
— Je crains de ne pas avoir été taillé dans l’étoffe dont on fait les dictateurs.
— Il n’y a qu’une sorte acceptable de dictature : celle d’un homme qui n’a pas l’âme d’un dictateur. D’un homme qui sait, de science sûre…
— Qui sait quoi ?
— Je vais vous montrer ce que j’ai montré à miss Gamboul.
Elle le prit par le bras et l’emmena vers le panneau sensoriel. Elle s’assit sur le tabouret. Il resta auprès d’elle, troublé. Elle toucha les manettes. Le computeur ronronna. L’écran s’alluma. Comme sur un film dont on met au point les images, tout prit bientôt de la netteté. Ils virent un paysage.
— On dirait la lune, fit-il. Des montagnes mortes, des vallées pleines de poussière.
— Ce n’est pas la lune, murmura-t-elle. C’est la planète d’où le message est venu.
— Vous voulez dire qu’ils vont se montrer eux-mêmes ? L’éclairage est étrange.
— C’est parce que leur soleil est bleu.
Les images changèrent. Le champ de vision se déplaça rapidement. Puis ils virent une énorme plaine qui s’étendait jusqu’à la limite du ciel noir. Un silence terrible régnait. Tout était d’une rigidité qui semblait échapper au temps. Alors ils virent au premier plan des formes longues et monstrueuses qui se dressaient. Elles étaient éparses et comme placées au hasard sur le sol lisse dans lequel elles s’enfonçaient. Fleming eut un frisson.
— Oh ! mon Dieu ! Qu’est-ce ? murmura-t-il.
— Ce sont eux, dit Andra. Ceux qui ont envoyé le message.
— Mais ils sont sans vie… En tout cas, immobiles.
Andra ne quittait pas l’écran du regard.
— Oui, fit-elle, ils sont immobiles. Des cerveaux réellement vastes et puissants ne peuvent pas se permettre de bouger plus que ne le fait le computeur. Ils n’en n’ont pas besoin.
— Leur surface semble solide. Comment peuvent-ils y voir ?
— Des yeux ne leur serviraient à rien. Ils voient par d’autres moyens. Ils ont des sens différents de ceux qui se sont développés chez les gens… comme nous.
Bientôt l’image s’effaça sur l’écran.
— Est-ce tout ? demanda John, qui semblait attendre encore autre chose.
Elle tourna son visage vers lui. Dans ses grands yeux, les pupilles étaient dilatées. Elle sourit.
— Oui, dit-elle. C’est tout. Ce sont eux. Ils ont voulu nous montrer leur planète. Ils croient que cela doit suffire, que cela constitue un avertissement. Peut-être ont-ils voulu nous faire savoir ce qui arrive avec le temps et comment on peut survivre. Comment notre espèce pourra survivre en faisant comme eux.
Fleming regarda l’écran maintenant obscur.
— Non ! dit-il. Pas ça.
— Est-ce pire que la vie dans la race humaine, qui se reproduit, et travaille et lutte, poussée uniquement par des instincts animaux ? Et qui, quand la terre est surpeuplée, démolit tout et recommence un nouveau cycle, ce qui l’empêche de développer réellement son intelligence… De la développer assez vite, en tout cas. En sorte que, quand la Terre cessera d’être habitable, la race humaine sera toujours composée de créatures qui se battent et qui meurent…
— A moins que nous ne changions…
— Oui. Et le grand cerveau qui nous a été envoyé de là-bas peut nous guider et nous aider à guider les autres. Aussi longtemps que nous conserverons l’autorité qu’il nous donne…
— Et que nous imposerons ce qu’il désire au reste du monde !
— Nous pouvons pour commencer ne montrer qu’un certain chemin à suivre. Des millions d’années s’écouleront avant que la Terre…
John était troublé, mais il dit :
— Nous n’avons pas le droit…
— Pas le droit d’user de notre connaissance de ce qui pourrait être un jour ? Très bien. Vous avez bien réfléchi à tout ? Vous voulez détruire le computeur ?
Il sembla hésiter longuement.
— Oui, fit-il d’une voix ferme. C’est ce que je veux.
Elle se leva, alla prendre dans un tiroir un petit rouleau de pellicule et le lui tendit.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
— C’est un rouleau dont l’action est négative. Si on le glisse dans le computeur, il écrira des zéros dans toutes les sections de sa mémoire, sans que le computeur lui-même puisse avoir la volonté de l’arrêter. Introduisez ce film dans la machine, pressez sur le bouton, et, bientôt, elle ne sera rien d’autre qu’une masse de métal, de verre et de matière plastique.
Ils se dirigèrent vers la console de programmation. Il la regarda placer le rouleau dans l’appareil et fermer celui-ci. Il était troublé. Il sentait sans se l’avouer qu’il éprouvait le besoin de réfléchir encore. Pourtant, il avança ses doigts vers le bouton rouge qui mettrait le mécanisme en marche. Andra lui saisit la main en souriant.
— Je préférerais que ce ne soit pas vous qui fassiez cela, dit-elle. Ni moi. Je vais laisser un mot. Un mot pour qui ?
— Pour Yusel, mon assistant.
— C’est cela, pour Yusel. Je vais lui laisser un mot lui disant de presser sur le bouton rouge dès qu’il arrivera demain matin à son travail. Et il le fera aussitôt, bien innocemment.
Elle griffonna quelques lignes, écrivit au-dessus, en gros caractères : « POUR YUSEL », puis plaça la feuille bien en évidence sur la console.
— Maintenant emmenez-moi, je vous en prie, murmura-t-elle, si c’est vraiment ce que vous voulez.
Elle s’était approchée de lui. Il la prit dans ses bras, puis doucement se pencha vers elle et lui mit un baiser sur la bouche. Quand il sentit ses lèvres chaudes et douces, il eut pleinement conscience de son humanité. Toutes les peurs et tous les tourments des mois passés s’évanouirent, et il ne perçut plus qu’une seule chose : il était avec la femme qu’il aimait.
Ensuite il la tint un moment au bout de ses bras et lui sourit. Quand elle lui rendit son sourire, tout sembla s’effacer autour d’eux. Le computeur ne fut plus qu’une ombre sans importance. Il prit les mains d’Andra et lui dit en riant :
— Maintenant, partons. Il y a un endroit que je voudrais vous montrer.
Elle le suivit. Dehors, il faisait nuit et frais. Le vent n’était rien d’autre que l’habituelle brise du désert. Le ciel était limpide et la pleine lune y trônait.
Ils prirent la voiture qui avait été naguère celle de Kaufmann. Andra se blottit contre lui. Ils roulèrent sur la route qui pour lui évoquait tant de souvenirs. Quand ils approchèrent des montagnes, il s’arrangea pour éviter de passer près du village de Lemka où les gens dormaient. Puis il arrêta l’auto au pied d’un grand rocher.
La main dans la main, ils grimpèrent par un sentier de chèvres, se dirigeant vers la masse blanche du temple en ruine. L’air était plus frais. Mais ils sentaient leur sang battre sainement dans leurs artères.
Ils s’arrêtèrent sur les vastes marches qui montaient vers le portique.
— Pourquoi m’avez-vous amenée ici ? demanda-t-elle.
— Pour respirer.
Et il gonfla ses poumons, rejetant sa tête en arrière.
Ensemble, ils regardèrent la voûte du ciel, qui semblait plus sombre au bord des montagnes. L’étoile polaire brillait comme une lampe. Non loin d’elle, une autre étoile scintillait.
— C’est Bêta Cassiopée, dit Fleming en sachant quelle regardait au même endroit que lui. On lui donne aussi un nom plus amusant : la Dame à la Chaise. Pouvez-vous vous représenter cela ?
— Non, dit-elle en riant. Mais je sais maintenant pourquoi vous m’avez amenée ici. Cette lueur entre l’étoile polaire et la Dame à la Chaise.,.
— Oui, fit-il en la prenant par la taille d’un geste protecteur.
— Andromède, murmura-t-elle. Qui m’a donné son nom.
— L’endroit où sont ces créatures sans mouvements, sans yeux, qui ne sont que des intelligences. Cela n’a pas de sens. Pensez à la machine quelles nous ont fait construire à Thorness. Rappelez-vous ce qu’elle vous a fait, vos mains…
— Je me souviens. Mais si cette machine avait été très raisonnable, très sage, vous seriez-vous opposé à elle ?
— Non, Andra.
— Alors vous auriez été pris par son charme. Comme miss Gamboul.
— Je suppose.
— Alors de quoi avez-vous peur ? En la rendant brutale et sauvage, ceux qui ont lancé le message vous ont obligé à prendre le contrôle vous-même. C’est pourquoi nous avons modifié les circuits de décisions dans le modèle qui est ici. Et cela était également voulu et prévu.
— Et aussi la bactérie nocive ?
— Naturellement. Car ils voulaient avoir la certitude que le contrôle serait changé, que les décisions finales n’appartiendraient pas à la machine.
Fleming était presque convaincu.
— Mais pourquoi ce risque énorme ?
— Il y eut une erreur de calcul.
— Ces intelligences ne commettent jamais de fautes.
— Elles n’en ont commis qu’une, en ne prévoyant pas quelqu’un comme vous. Elles n’ont jamais pensé que le premier computeur serait détruit, mais seulement qu’il serait modifié, comme l’a été celui d’ici. Si vous n’aviez pas fait ce que vous avez fait cette nuit-là à Thorness, les bactéries nocives auraient pu être maîtrisées beaucoup plus vite.
— Vous n’en avez pas de preuve, dit-il sans grande conviction.
— Je le sais. Je sais que vous avez détruit le moyen de tout sauver. Et c’est bien ce qui serait arrivé si votre ami Bridger n’avait pas vendu les plans à l’« Intel ».
— Pauvre vieux Bridger ! On devrait l’inhumer à l’abbaye de Westminster. Et vous, ajouta-t-il en la prenant par les épaules, quel était votre dessein ? Vous établir ici dans une position de pouvoir absolu ?
— Non. Mon rôle était de trouver quelqu’un qui comprendrait comment se servir du computeur… Vous… Mais vous n’avez pas voulu… Pourtant… Pourtant vous espériez qu’une trouée allait s’ouvrir vers de nouvelles connaissances, de nouvelles sciences… Eh bien, John, il est encore maintenant en votre pouvoir de la faire, cette trouée…
— Et vous ?
— Moi, je suis entre vos mains.
— Qu’êtes-vous ?
— Je suis faite de chair et de sang, dit-elle joyeusement. Créée par les mixtures de Madeleine Dawnay.
Il lui prit le visage entre ses mains, la fit se tourner vers la pleine lune et la contempla longuement.
— De toutes les choses que je connais, dit-il, vous êtes celle qui ressemble le plus à un miracle.
Ils restèrent longtemps assis sur les marches du vieux temple, la main dans la main.
Quand ils redescendirent, il dit à Andra, sur un ton pensif :
— Je me rappelle cette nuit où le message a été capté pour la première fois. Je venais de faire une espèce de discours dans lequel je parlais en effet d’une ère nouvelle, d’une nouvelle Renaissance. J’étais un peu ivre. Bridger n’était pas aussi chaud que moi sur ce sujet. Il me dit : « Quand toutes les barrières seront démolies, il te faudra tout de même trouver quelque chose à quoi t’accrocher. »
John serra Andromède contre lui et ajouta :
— Je ferais mieux maintenant de m’habituer à être accroché à vous.
Elle sourit, mais n’était pas encore tout à fait satisfaite.
— Et au message ? demanda-t-elle.
Ils étaient arrivés en terrain plat, et il pressa le pas, l’entraînant rapidement vers la voiture. La nuit était déjà très avancée, et il venait de jeter un coup d’œil sur sa montre.
— Où allons-nous maintenant ? fit-elle.
Il la regarda, se mit à rire, et s’écria :
— Sauver le computeur ! En faisant vite, nous arriverons bien avant Yusel. Et la nouvelle Renaissance commencera dans une heure !
Il fit monter Andromède dans la voiture. Puis, avant d’y monter lui-même, il regarda le ciel qui à l’est commençait vaguement à pâlir. Les étoiles bientôt allaient s’effacer. Entre Cassiopée et la Polaire, il distingua, dans l’immensité de l’espace, la traînée lumineuse de la grande galaxie d’Andromède.
FIN
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Vous avez terminé Andromède 2 - Andromède revient
Fred Hoyle