Andromède 2 - Andromède revient

Fred Hoyle · Chapitre 11 sur 14

Pages du PDF

Andromède 2 - Andromède revient

Chapitre IX

 

 

Osborne regardait par la vitre du wagon le paysage du sud de Londres. Son bras gauche était toujours en écharpe, à cause de la blessure que le tueur de Kaufmann lui avait faite à l’épaule. Mais cette blessure guérissait rapidement.

Dans Londres, l’ouragan de la nuit précédente avait causé des dégâts, mais moins graves qu’on avait pu tout d’abord le craindre. Les trains, toutefois, avaient beaucoup de retard. Il était parti de son domicile, à Orpington, depuis plus de deux heures. Mais, en homme prudent, il s’était levé tôt. Car la réunion à laquelle il devait assister au ministère avait été fixée à 10 h 30.

Depuis son départ, il avait pu voir les effets de la tempête : vitres brisées, toitures endommagées, lignes téléphoniques et électriques coupées en maints endroits. Des débris jonchaient les trottoirs.

Le ministre était déjà dans son bureau quand il arriva.

— Neilson a fait savoir qu’il viendrait, dit-il à son subordonné.

L’Américain se présenta en effet un moment plus tard. La mort de son fils l’avait vieilli prématurément. Le ministre entra aussitôt dans le vif du sujet :

— Le professeur Neilson désire notre aide, Osborne. Comme je l’ai informé de ce qui s’est passé à Thorness, vous ne vous étonnerez pas si j’y fais allusion par la suite. Pour vous mettre à l’aise, je vous dirai que l’affaire est classée. On ne pouvait plus rien en effet en l’absence des deux principaux témoins, Fleming et la fille. Nous sommes maintenant, du fait de ces ouragans, dans une situation d’urgence nationale. Une commission internationale a été instituée sous la direction du professeur Neilson, et nous voudrions quelqu’un qui dirige le secrétariat.

— Vous de préférence, mister Osborne, dit l’Américain d’une voix un peu oppressée.

Osborne le regarda.

— Vous éprouvez, vous aussi, professeur, une gêne respiratoire ?

— Oui, fit l’autre. Et nous ne sommes pas les seuls. Dans les montagnes, c’est encore pire.

— On évacue les Highlands, dit le ministre. On ne l’a pas encore annoncé, mais cela fait partie d’un plan général. Avec l’altitude, l’air se raréfie. On ne peut plus respirer…

— Les Alpes et les Pyrénées sont maintenant dépeuplées, reprit Neilson. Entre les Shetland et la Grande-Bretagne, dans toute une vaste zone, la pression atmosphérique baisse constamment. Il en est de même dans la Méditerranée, et à un degré moindre dans l’océan Indien et le Pacifique. Cela crée des courants aériens très violents.

— Et qu’attendez-vous de moi ? dit Osborne.

— Eh bien, les données que j’ai pu recueillir sont encore vagues et éparses. J’aimerais que toutes les informations soient collationnées et rationnellement classées. Cela demande quelque organisation.

Le ministre se leva et vint poser sa main sur l’épaule d’Osborne.

— Depuis cette regrettable affaire de sabotage, dit-il, les services de sécurité préfèrent que vous n’alliez plus à… à Thorness. Mais nous pourrons vous épauler pour ce travail météorologique et sauver la face…

Osborne eut un pâle sourire. Neilson expliqua ce qu’il désirait. Il était convaincu que les perturbations avaient commencé dans une zone bien déterminée. C’était cette zone qu’il voulait repérer avec précision en faisant examiner avec soin tous les renseignements météorologiques des derniers mois. Le ministre et lui étaient d’ailleurs enclins à penser qu’elle se trouvait dans la région de Thorness, là où les expériences sur les missiles avaient été faites.

— Vous voyez dans quel sens diriger vos recherches, dit le ministre. Tout en restant, bien entendu, strictement objectif. Les Nations Unies sont d’accord pour coopérer avec notre commission.

Ils se turent un instant. Une bourrasque venait cogner dans les fenêtres. Ils entendirent des vitres se briser dans le voisinage.

— Tout cela est très urgent, dit le ministre.

Pendant le reste de la journée, Osborne et Neilson travaillèrent à mettre sur pied l’organisme en question et à examiner à qui ils feraient appel.

Vers le soir, le vent redoubla de violence. Osborne renonça à rentrer chez lui. Quand Neilson fut parti, il réfléchit à la situation. L’empressement de toutes les nations à coopérer était réconfortant. Mais il nota, en compulsant des listes, que l’Azaran n’avait pas répondu à l’appel qui avait été lancé et s’en étonna. Il téléphona au Foreign Office pour demander si l’on savait pourquoi. On lui répondit qu’on allait tenter de s’informer, mais que ce pays avait fermé ses frontières. En outre, les communications étaient très mauvaises. Elles l’étaient même dans Londres. Et l’interlocuteur d’Osborne s’exclama brusquement :

— Excusez-moi… Je ne vous entends plus. Le vent vient d’enfoncer ma fenêtre. Ah ! quelle nuit !

*

* *

Fleming ne se leva qu’au milieu de l’après-midi. Il se sentait déprimé, incapable de faire quoi que ce fût. Il était parfaitement convaincu qu’Abu Zeki n’aurait aucun succès auprès de Janine Gamboul. Il prit une douche, se rasa et se dirigea vers le bâtiment du computeur.

Andra était assise devant le panneau sensoriel. Elle semblait désespérément malade. Kaufmann se tenait auprès d’elle. Elle ne fit pas attention à John qui s’éloigna le long du couloir. Près de la machine à imprimer du computeur – qui fonctionnait – il trouva Abu. L’Arabe lui dit :

— Je n’ai rien pu faire. Je suis maintenant suspect, moi aussi. Allez chez moi ce soir, ajouta-t-il à voix basse. Je ne peux pas y aller. On me surveille trop. Mais tâchez d’échapper au gardien. Lemka vous expliquera.

Sur quoi Abu s’éloigna rapidement. Madeleine Dawnay arriva sur ces entrefaites :

— Qu’est-ce que vous complotez ? demanda-t-elle à John. Que se passe-t-il ?

— Je n’en sais rien. On nous tend peut-être un piège. Abu a vu cette femme Gamboul ce matin. Elle est franchement hostile. Mais il se trame peut-être autre chose… Et vous, avez-vous du nouveau ?

— Oui. J’ai établi que la bactérie était bien un organisme de synthèse. Si nous savions comment elle agit sur le milieu environnant, nous aurions une idée de ce que nous devrions faire,..

— Est-ce qu’Andra ne pourrait pas ?… dit-il en hésitant.

Madeleine eut un pâle sourire.

— J’ai essayé. Elle affirme que le computeur ne peut pas nous aider, qu’il ne sait rien sur cette bactérie. Mais vous, soyez prudent, John…

— Soyez tranquille.

*

* *

Sortir de l’établissement de l’« Intel » était malaisé. Fleming dut attendre la nuit. Et il ne se rappelait pas bien où était la petite voiture d’Abu, dont celui-ci lui avait donné la clef.

Mais il fut aidé par le mauvais temps. Vers le soir, la violence du vent s’était accrue, et les gardiens durent se mettre à l’abri. Il réussit à se glisser dehors sans être vu et parvint à retrouver l’auto. Il se mit en route sans trop de hâte, pour ne pas attirer l’attention.

Il lui fallut deux heures, après bien des difficultés, pour atteindre la maison d’Abu. La porte s’entrouvrit quand il frappa. Lemka le reconnut et le fit entrer.

Une vieille femme voilée était assise dans un coin, avec un bébé sur ses genoux.

— C’est ma mère, dit Lemka. Et mon fils Jan. Le docteur Neilson fut son parrain. Ma mère va nous faire du café.

Quand la vieille femme eut disparu, John demanda ce qui se passait.

— C’est moi qui vous ai fait venir, dit-elle. J’ai un cousin qui est radio-navigateur à bord d’un des avions de transport de l’« Intel ». Il fait la liaison avec l’Europe.

— Ils peuvent encore naviguer avec ce temps ?

— Difficilement, mais ils y parviennent. J’ai pensé que cela vous aiderait si vous pouviez avoir un contact avec les savants anglais. Mon cousin pourrait emporter un message, bien que ce soit interdit et très surveillé.

Fleming se demanda si ce n’était pas là le piège auquel il pensait.

— Il le ferait pour moi, reprit-elle, pour ma famille.

Il y avait un tel accent de sincérité dans la voix de Lemka qu’il se laissa convaincre.

— Que pourrait-il emporter ? Une lettre ?

— Oui… Jusqu’à Londres. Ce sera dangereux pour lui. Il risque la prison, même la mort. Mais il le fera.

— Je vous remercie. Je vais demander au professeur Dawnay ce qu’elle désire mettre dans un tel message.

Ils burent le café. Puis John se leva pour partir.

Elle lui demanda son avis sur ce qui allait se passer. Il lui expliqua ce qu’il avait déjà expliqué maintes fois concernant le message venu d’Andromède et ce que devaient être ses buts réels. L’intelligence qui avait lancé ce message avait sans doute fait, au cours des millénaires, cette même expérience sur des tas de mondes différents – peut-être avec succès – et maintenant c’était le tour de la Terre, où elle se servait d’Andra pour réaliser ce qui était censé être le bien de l’humanité.

— Là où elle rencontre une volonté hostile, ajouta-t-il, elle la supprime, pour lui substituer quelqu’un d’autre. C’est ce qui est arrivé, parce que j’ai combattu. Et perdu… Et voilà pourquoi vous pourriez dire que j’ai peut-être condamné toute l’espèce humaine…

— Pas encore, dit doucement Lernka.

— Pas encore, c’est exact. Et peut-être y a-t-il une chance que Madeleine Dawnay ait découvert quelque chose d’important. Dans ce cas, nous pourrons le faire savoir à Londres, grâce à votre cousin…

*

* *

Le jour allait poindre quand Fleming regagna l’établissement de l’« Intel ». Il pénétra tout simplement sous le porche en voiture, faisant un petit signe amical à la sentinelle qui se contenta de lui adresser un sourire. Il était clair que la surveillance ne concernait que les Européens qui sortaient de l’enceinte où régnait l’« Intel ».

Quand il fit jour, il se rendit au laboratoire de Madeleine, où il la trouva en compagnie d’Abu. Elle était penchée sur un réservoir clos installé sous une baie vitrée. Des tubes divers étaient reliés à des appareils, notamment un barographe. Il y avait dans la cuve un liquide opaque.

— Je n’ai pas eu de chance avec Andra, dit-elle. Elle se montrait finalement décidée à coopérer, mais comme elle n’en a guère la force, je n’ai pas insisté. Pourtant, grâce à Abu, j’ai pu recueillir par le computeur quelques données intéressantes. Nous savons maintenant comment agit la bactérie. Elle absorbe l’azote. Dans cette cuve fermée, on en trouve moins de trois pour cent dans l’air au-dessus de la surface de l’eau. Elle absorbe aussi un peu d’oxygène. Pas beaucoup. Voyez vous-même…

Il examina les papiers qu’elle lui tendit.

— Et c’est bel et bien un produit de synthèse, reprit Madeleine. Je sais en outre maintenant d’où il vient. Vous m’avez déjà dit que les chiffres qui s’y rapportent avaient pour vous un air familier…

— Voulez-vous dire qu’ils entraient dans le programme de fabrication de… de la fille synthétique ?

— Non. Mais rappelez-vous mes premières expériences à Thorness, quand je tâtonnais dans le noir… J’avais effectivement crée des bactéries comme celles-ci avec les données du computeur.

— Et qu’en avez-vous fait alors ?

— Oh ! ces bactéries semblaient sans intérêt, et parfaitement inoffensives. Pour moi, un échec… Pendant une semaine, j’en ai gardé un bouillon de culture, dans diverses éprouvettes. Elles ne mouraient pas, mais ne se transformaient pas. Simplement, elles se multipliaient. On les a jetées et on a stérilisé les tubes.

— Vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ?

— Oh ! parfaitement. Les bactéries sont parties dans le tuyau de l’évier, puis dans l’égout et ont atteint la mer.

— Et c’est précisément ce que voulait cette damnée machine ! Mais il est impensable que cela ait pu se répandre aussi vite.

— Ce n’est pas impossible. La chose remonte à environ un an. Grâce à ce réservoir, j’ai pu calculer la rapidité de la multiplication. Elle est fantastique, par rapport à celle des microbes et virus connus… D’ici un an, tous les océans du globe auront atteint le degré maximum de saturation…

— Et cela ne fait rien d’autre qu’absorber l’azote et un peu d’oxygène ?

— C’est tout ce que j’ai constaté pour le moment… Il en résulte un abaissement de la pression atmosphérique au-dessus des mers. Ces bactéries sont parfaitement capables d’absorber tout l’azote de l’air. Et quand il n’y aura plus d’azote, il n’y aura plus de plantes. Et là où la pression tombe trop bas, il n’y a plus de vie animale possible. Voilà la perspective…

— A moins que…

— Il n’y a pas d’« à moins que ».

Fleming réfléchit un instant.

— Ecoutez, Madeleine, fit-il ; grâce à Abu, nous avons la possibilité d’envoyer un message aux savants de Londres.

— Pour leur dire quoi ?

— Ce qu’il en est.

— Ça ne servira à rien. Mais je veux bien faire une lettre si vous y tenez. Ce sera trop tard. Andromède a raison quand elle dit que le message peut créer la vie. Mais, en l’occurrence, c’est la mort qu’il apporte.

— Ecrivons quand même. Yusel, le cousin de Lemka, est prêt à prendre le risque. Une lettre courte, mais qui dise tout. Cela peut encore servir.

Il parlait avec tant de chaleur que Madeleine reprit un peu d’espoir.

— D’accord, fit-elle.

— Je vais attendre que cette note soit prête, dit Abu Zeki. Je la porterai aussitôt à mon cousin, que je dois voir à l’heure du déjeuner.

*

* *

Fleming rentra chez lui. Il avait dû faire un gros effort pour prêcher l’optimisme. Il demanda à un serviteur de lui apporter une bouteille de whisky, car maintenant il se sentait déprimé. L’« Intel » ne lésinait pas sur ce genre de choses et leur fournissait toujours les produits des meilleures marques. Il était un peu ivre quand il retourna au laboratoire. Le vent était toujours aussi sauvage, et il faisait déjà nuit. Il trouva Madeleine et Abu.

— J’ai vu mon cousin, dit ce dernier. Il a pris le message de miss Dawnay. J’ai craint que l’avion ne puisse pas s’envoler. Mais j’ai appris qu’il était bien parti, il y a une heure.

— J’espère, dit John, qu’il arrivera et que là-bas ils pourront tirer quelque chose de ces informations. Mais il nous faut continuer à chercher de notre côté. Et nous avons besoin d’Andra. Pouvez-vous, Abu, aller à l’infirmerie et dire à l’infirmière de nous l’amener ici ? Kaufmann, lui, n’hésite pas à la faire travailler quand il en a besoin.

— Qu’attendez-vous d’elle ? demanda Madeleine.

— Je voudrais qu’elle devienne notre alliée.

— Elle ne pourra rien faire. Elle est trop faible.

— Elle doit essayer. Si le computeur de Thorness a fabriqué cette bactérie, celui d’ici doit pouvoir fabriquer l’antidote.

Madeleine semblait sceptique. Abu revint avec Andromède, que l’infirmière amenait dans un fauteuil roulant. Fleming fut saisi non seulement par sa pâleur, mais par son regard chargé de ressentiment. L’infirmière s’éloigna comme à regret. Fleming expliqua à Andra qu’il fallait que le computeur établisse une formule tendant à créer une bactérie pouvant tuer celle qui absorbait l’azote, une bactérie qui, au contraire, libérerait ce gaz contenu dans l’eau.

— Et qui se développe encore plus rapidement, ajouta Madeleine. Il s’agit d’une nouvelle biosynthèse, et il me faudrait la formule.

— Mais pourquoi ? protesta Andromède.

Fleming semblait s’énerver. Madeleine le calma.

Il expliqua alors posément, patiemment, que la bactérie nocive, en raison même de ses propriétés, finirait par détruire toute vie sur la planète et qu’il fallait donc trouver un remède. Mais Andra secoua la tête.

— Ce n’est pas possible, murmura-t-elle.

— Voyons, reprit-il d’une voix pressante. S’il a été possible de faire une de ces choses, il est possible de faire l’autre et de nous sauver tous.

— Vous sauver ? fit-elle d’une voix radoucie. Et moi ?…

— Si vous étiez assez forte, dit Madeleine, vous le feriez.

— Je ne sais pas… Ce serait trop long…

Fleming regarda Madeleine par-dessus l’épaule d’Andra.

— Est-ce exact ?

— Je ne sais pas, répondit la vieille femme. Peut-être veut-elle dire que ce serait trop long si l’on tient compte du travail ultérieur en laboratoire…

Ils se penchèrent sur Andra d’un air interrogateur et lui demandèrent si vraiment elle ne voulait pas essayer. Elle eut un pâle sourire et inclina la tête en signe d’acquiescement. Fleming dit au jeune Arabe :

— Prévenez l’infirmière que nous avons terminé. Elle peut venir chercher Andra. Mais dites-lui de l’amener au computeur demain matin à neuf heures. Essayez de lui faire comprendre que nous ne sommes pas des sadiques. Dites-lui combien tout cela est nécessaire. Laissez-lui entendre qu’Andra mourra encore plus vite si elle ne fait pas ce qu’on lui demande.

*

* *

Abu dut fort bien s’acquitter de cette mission, car l’infirmière amena la malade le lendemain matin, un peu après neuf heures, dans le bâtiment du computeur. Elle poussa le fauteuil roulant jusque devant le panneau sensoriel, car Andromède ne pouvait même plus se lever.

Seul Fleming était présent. Abu était resté dans le hall d’entrée pour signaler la venue possible de Kaufmann ou de Janine Gamboul. Le fait que l’« Intel » ne se préoccupait pas davantage de ce qu’ils faisaient semblait plutôt inquiétant.

Andra eut quelque peine à poser ses mains sur les manettes de contrôle. Le computeur s’était mis à bourdonner dès son entrée dans le local. Mais l’écran ne s’éclaira que lentement. Ses images étaient confuses. Andra serrait les manettes comme pour y puiser un supplément de force. Son effort pour se concentrer était pathétique. Au bout d’un moment, elle lâcha tout, et sa tête s’inclina vers sa poitrine, tandis que son corps s’affaissait. Elle sanglota.

— Je ne peux pas, balbutia-t-elle. Emmenez-moi. Je ne veux pas mourir…

L’infirmière écarta Fleming.

— Elle en a assez fait. Beaucoup trop. Ne lui demandez plus rien.

Et elle tira le fauteuil. Mais Fleming lui barra le chemin.

— Andra, dit-il, personne ne souhaite votre mort. Mais nous mourrons tous si nous n’empêchons pas que l’air devienne irrespirable.

— Vous mourrez tous ensemble, dit-elle. Et moi, je mourrai seule. Ne me touchez pas, John. Je dois vous sembler horrible.

— Non, s’écria-t-il. Je vous ai toujours vue belle. Depuis que nous avons fui de Thorness. Mais essayez encore de penser, je vous en supplie. Vous seule pouvez nous aider. Je ne sais même plus très bien qui dirige l’établissement. Est-ce toujours Janine Gamboul ? Pourquoi ne vient-elle plus ici ?

— Ce n’est pas nécessaire, murmura Andra. Elle a vu le message. Le computeur l’a placée sur un chemin d’où elle ne déviera pas. Et elle ne viendra pas ici. Je ne pourrai plus rien lui montrer. Qu’on m’emmène. Mais je reviendrai quand j’aurai pris un peu de repos.

L’infirmière poussa le fauteuil, et, cette fois, John ne fit aucun geste pour l’en empêcher. Il vit Andra disparaître au bout du couloir et resta un long moment immobile dans le local désert et silencieux. Mais, soudain, il bondit. L’appareil à imprimer du computeur s’était mis en action. La frappe était lente, mais continue. Il examina les chiffres.

« C’est plutôt confus, pensa-t-il, mais ça ressemble à des données d’ordre biologique. »

Il alla prévenir Madeleine. Ils examinèrent ensemble les chiffres. C’était une sorte d’analyse préliminaire, mais dont les implications semblaient extraordinairement intéressantes. Cela prouvait, en tout cas, qu’Andra voulait les aider. Madeleine – s’ils en avaient le temps – pourrait peut-être encore accomplir un miracle.

Quand il sortit, le vent faillit le renverser. Il perdait son souffle en luttant contre cette terrible bourrasque. Et son optimisme retomba à zéro. Jamais ils n’auraient le temps nécessaire !

*

* *

A cinq mille kilomètres de là, Londres, dans le jour naissant, ressemblait à une ville frappée par un désastre. Quelques policemen casqués se tenaient au milieu des avenues les plus larges, le plus loin possible des maisons. Parfois, le tintement d’une cloche d’ambulance perçait les rugissements du vent. On voyait quelques lumières au rez-de-chaussée du ministère des Sciences, derrière les fenêtres qui n’avaient pas encore été soufflées par la tempête.

Quatre hommes étaient assis autour d’une table couverte de papiers. Ils étaient exténués et avaient discuté sans trouver une idée constructive.

— Nous piétinons, dit Neilson, tandis que le ciel nous tombe sur la tête.

— Il n’y a plus d’électricité dans la moitié du pays, dit le secrétaire du ministre. Et l’autre moitié est sous l’eau. Les gens meurent plus vite que l’armée ne peut les enterrer.

— Si seulement vous pouviez nous dire, fit le ministre, combien de temps cela va durer ?

Neilson eut un geste d’impuissance. Un huissier entra et remit une lettre à Osborne.

— On m’a dit que c’était urgent, monsieur. Cela vient de l’aéroport.

Osborne ouvrit l’enveloppe, lut son contenu et passa le papier à son ministre.

— Cela vient de l’Azaran, dit-il. C’est de Madeleine Dawnay.

— Il faut informer immédiatement le gouvernement, dit le ministre après avoir lu. Ne pas perdre un instant. Lisez vous-même, professeur. Et dites-moi ce que vous proposez.

Neilson lut la lettre, réfléchit quelques secondes et dit :

— Si vous pouvez mettre un avion à ma disposition, je pars immédiatement pour l’Azaran.

 

OceanofPDF.com