Andromède 2 - Andromède revient

Fred Hoyle · Chapitre 13 sur 14

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Andromède 2 - Andromède revient

Chapitre XI

 

 

Fidèle à sa parole, Janine Gamboul donna la priorité à tous les ordres émanant de Madeleine Dawnay.

L’ « Intel » possédait de telles ressources que, malgré l’état chaotique de l’Europe, le matériel demandé fut repéré, acheté et amené en Azaran par la voie des airs. De même, une équipe de brillants chimistes et biologistes, spécialistes des bactéries et de la construction moléculaire des acides nucléiques, fut constituée et dirigée sur Baleb : deux jeunes savants de Zurich et une jeune femme appartenant aux services de recherches d’une grande firme allemande.

Madeleine apprit d’eux qu’ils étaient venus volontairement, attirés par le fait que I’Azaran n’était pas aussi durement frappé que l’Europe et par la perspective de collaborer à des travaux passionnants.

Madeleine leur expliqua la situation telle qu’elle se présentait, en omettant toutefois de leur dire l’origine des bactéries nocives. Ils comprirent l’urgence de leur tâche, et elle les fit travailler jusqu’aux limites de l’endurance.

Elle était d’ailleurs au laboratoire avant eux et n’en partait qu’après eux. Dix jours après leur arrivée, ils réalisèrent la synthèse de la nouvelle bactérie. Ce fut une minute pathétique que celle où Madeleine fit la première expérimentation sous le microscope. Le doute n’était pas possible. Il s’agissait bien d’un organisme vivant. Ses assistants n’en croyaient pas leurs yeux et partagèrent sa joie.

Des bouillons de culture furent préparés, dans lesquels furent versées les précieuses gouttelettes. L’un d’eux contenait des bactéries nocives. L’attente qui suivit fut énervante, et ils burent du café pour tromper le temps. Abu Zeki survint sur ces entrefaites.

— Venez partager notre succès, lui dit Madeleine.

— Vous avez réussi ?

— En principe, oui. Nous allons voir les résultats dans un instant.

Elle alla regarder l’éprouvette d’eau opaque où l’antibactérie avait été mise en contact avec les bactéries nocives. L’eau était devenue claire dans les deux tiers du tube, et elle pétillait. Le gaz libéré sortait du tube. Elle eut un sourire de triomphe et dit :

— Nous allons maintenant essayer dans la cuve.

Deux tubes de la nouvelle culture y furent versés.

Bientôt, des bulles se formèrent à la surface et y éclatèrent, tandis que de nouvelles bulles surgissaient.

— C’est l’azote qui est libéré, dit Madeleine. Et la pression de l’air augmente au-dessus du liquide.

C’était exact. L’aiguille du barographe bougeait lentement.

— Vous avez gagné ! s’écria la jeune biologiste allemande.

— Dites que nous avons gagné. Ce qui reste à faire est purement routinier. Produire sur une grande échelle… Nous allons maintenant prendre une heure ou deux de repos. Et, ensuite, nous calculerons la rapidité de multiplication de ces bactéries, les effets sur eux de la température et autres choses de ce genre. Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Abu, on peut commencer dès maintenant la production industrielle. Allez voir Janine Gamboul ou Kaufmann. Dites-leur que je veux leur parler le plus vite possible. Demain… Je veux dire ce matin…

Elle n’eut pas besoin de se déranger pour voir Janine. Celle-ci vint en personne tandis que la vieille femme prenait un rapide breakfast. Janine lui demanda simplement ce qu’elle devait faire, comme si elle n’était qu’une secrétaire.

Le résultat fut qu’une heure plus tard la radio sur ondes courtes de l’« Intel » transmettait toute une série d’ordres au quartier général de Vienne. Des chargements de phosphate, de protéines, d’amino-acides devaient être expédiés d’urgence et à n’importe quel prix à Baleb. Des ingénieurs devaient être amenés pour travailler dans les usines pétrolières de l’Azaran où les cuves seraient vidées et transformées en réservoirs pour produire les bouillons de culture. D’autre part, les antibactéries seraient déversées, en utilisant les pipelines, directement dans le golfe Persique.

Dès la nuit suivante, une première escadrille s’envolait vers Baleb avec des ingénieurs et des chargements de produits chimiques. Deux appareils furent détruits par la tempête au-dessus de la Méditerranée. Un troisième s’abîma au sol peu avant d’arriver. Tous les autres purent atterrir.

Une semaine plus tard, des quantités massives du produit purent être déversées dans la mer, après une étude des courants, en dix points différents le long de la côte de l’Azaran. Douze heures après, les effets étaient déjà sensibles.

Fleming, qui avait été autorisé à accompagner Madeleine jusqu’à la côte, observait, fasciné, les bulles d’azote qui se formaient à la surface de l’eau. Et il sentait pénétrer dans ses poumons un air plus frais, régénéré. Ils repartirent pour Baleb au bout de trois jours.

— Tout cela est très bien, mais purement local, dit Madeleine, tandis qu’ils roulaient à vive allure. Il faut maintenant essayer de réexpédier Neilson avec une provision de cet antidote. Yusel doit la lui porter.

— Aucun espoir que l’« Intel » consente à en donner aux autres pays ?

— Aucun. Ils ne lâcheront le produit que si on accepte leurs conditions. Et ils n’ont pas encore fait connaître celles-ci. Mais on peut imaginer ce qu’elles seront ! Je me demande d’ailleurs si nous avons eu raison de faire cette expérience en mer. Car vous savez ce qui va se passer…

Il regarda la route balayée par le vent.

— Oh ! c’est clair, dit-il. Nous agissons sur l’océan, ici, et pas ailleurs. Des millions de mètres cubes d’azote vont être libérés, formant un cône de haute pression dans une zone très limitée, alors que partout ailleurs la pression est terriblement basse. Le résultat, c’est que nous allons engendrer un ouragan, et pire que les précédents…

— Je me sens impuissante, murmura Madeleine.

Ils continuèrent à rouler. L’air semblait très clair.

— Regardez ! s’écria soudain John. En voilà la preuve !

Devant eux, très loin, près des montagnes qui se détachaient sur le ciel lumineux, une gigantesque spirale se formait.

— C’est le centre d’une tornade ! s’exclama Madeleine. Espérons qu’elle ne se dirigera pas sur nous.

Ils regardèrent pendant un moment ce redoutable phénomène atmosphérique. Puis John s’écria :

— La pointe du cyclone est juste au-dessus du village d’Abu. J’espère que sa famille aura eu le temps d’aller se réfugier dans la caverne où est Neilson…

*

* *

Seule Lemka avait gagné la caverne où se trouvait le professeur, pour lui porter son déjeuner. Neilson, voyant la tempête qui se préparait, ne voulut pas la laisser repartir. Elle protesta d’abord, disant que sa mère et son bébé seraient terrifiés. D’autre part, Yusel devait venir, apportant des nouvelles et aussi des flacons contenant l’antibactérie. Mais, quand elle vit la tornade se déchaîner, elle consentit à rester.

Yusel était arrivé à la maison d’Abu peu après le départ de Lemka. Il pensait pouvoir emporter un message à Londres le lendemain et aurait désiré voir le professeur.

Dans sa hâte, il ne s’était pas montré très prudent et n’avait pas noté qu’une voiture le suivait, à environ un kilomètre. Aussi fut-il surpris quand, quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit.

Kaufmann entra, escorté de deux gardes qui se saisirent du jeune Arabe, le ligotèrent et le bâillonnèrent, tandis que la mère de Lemka, tenant dans ses bras le bébé, restait pétrifiée.

Kaufmann se mit à frapper méthodiquement Yusel au visage. Bientôt, celui-ci fut étourdi et à demi inconscient. L’Allemand se sentait gêné par le regard farouche de la vieille femme. Il demanda qu’on l’emmenât. Dès que les gardes l’eurent refoulée vers la cuisine, il enleva le bâillon de Yusel.

— Maintenant, lui dit-il, vous allez parler. Je ne vous veux pas de mal, mais il pourrait vous arriver des choses très désagréables si vous ne répondez pas. Je ne vous poserai d’ailleurs qu’une seule question : qui avez-vous amené ici ?

Yusel respira profondément en le regardant d’un œil terne, mais ne répondit pas. Kaufmann le frappa de nouveau. Et cette scène recommença à plusieurs reprises. Le jeune homme s’évanouit. Un garde le piqua avec sa baïonnette pour le réveiller.

— J’ai amené Neilson, finit par dire Yusel.

— Neilson !

Pendant une seconde, Kaufmann crut voir un fantôme.

— Le père du jeune savant…

L’Allemand se rassura.

— Pourquoi l’avez-vous amené ? Et où est-il ?

Yusel hésita un long moment. Puis, quand l’autre redevint menaçant, il murmura :

— Dans une caverne au-dessus du temple.

— Je veux en savoir davantage, aboya Kaufmann.

Le jeune Arabe se mit alors à parler. Quand il semblait hésiter, un coup venait lui rafraîchir la mémoire. Il dit tout ce qu’il savait. Kaufmann poussa un grognement de satisfaction.

— Ramenez-le à la voiture, dit-il à un des gardes, et surveillez-le. Vous, dit-il à l’autre garde, venez avec moi. Je veux aller cueillir cet Américain.

Dehors, l’air était encore quasi immobile, mais on entendait un grondement sur la droite. Dans sa hâte d’en finir, Kaufmann ne vit même pas les nuages qui tourbillonnaient sur la crête de la montagne.

Le cyclone les atteignit comme ils approchaient du temple. A demi noyés par une trombe d’eau, projetés au sol, épouvantés, ils rampèrent jusqu’aux ruines pour y chercher un abri.

— Dès qu’il y aura une accalmie, dit Kaufmann, nous redescendrons. Je veux voir s’il n’est rien arrivé à la vieille femme et au bébé.

Il pensait vaguement à les garder comme otages. Mais, quand ils arrivèrent au village, la maison avait disparu. La tempête avait emporté le toit et fait s’effondrer les murs. Le cadavre écrasé de la vieille femme était horrible à voir. L’Allemand se demanda si ses propres parents n’avaient pas subi le même sort.

Ils eurent du mal à mettre en marche leur voiture inondée, à l’arrière de laquelle gisait Yusel, toujours ficelé, et qui avait été de nouveau bâillonné.

Kaufmann jeta un dernier regard sur la maison effondrée, qui n’était plus que la tombe de la vieille femme et probablement du bébé. Il se sentait rempli d’effroi et, peut-être, de remords.

Ils partirent. L’Allemand était assis à côté du conducteur.

— Faites vite, lui dit-il, car nous risquons de rencontrer une autre tornade. Et allez tout droit chez miss Gamboul. Elle voudra sans doute interroger notre prisonnier.

Ils roulèrent à toute vitesse. Quand ils arrivèrent, le ciel s’obscurcissait de nouveau, et le vent soufflait en tempête. Il n’y avait plus d’électricité dans la maison de Janine.

— Ah ! vous voilà, s’exclama celle-ci sur un ton d’impatience. Je voudrais que vous alliez à nos bureaux de l’« Intel » dès que cette bourrasque aura cessé. Vous téléphonerez à Vienne pour leur dire que nous prenons la direction générale en main et que, désormais, ils doivent obéir à nos ordres.

Kaufmann secoua la tête.

— Non, fit-il d’une voix résolue. Je ne téléphonerai pas. Il y a certaines choses que vous ne pouvez pas me faire faire, et c’en est une. En outre, j’apporte d’importantes nouvelles.

Elle se leva et s’approcha de la porte-fenêtre donnant sur le balcon, dont plusieurs vitres étaient brisées.

— Vous avez peur, vous aussi, n’est-ce pas ? ricana-t-elle. Tout le monde a peur de prendre des risques. Je suis allée auprès d’Andra cet après-midi. Elle est mourante. Et elle délire. Elle m’a dit que le computeur s’était trompé, que le message ne signifiait pas ce que j’ai compris. Mais, moi, je sais. La puissance et le savoir sont entre mes mains, et je suis seule à les posséder.

Kaufmann s’approcha d’elle. Dehors, on voyait un incendie lointain. Il dit d’une voix sèche :

— Des rapports sur tout ce que vous avez fait au cours des derniers mois ont été passés en fraude hors du pays. Un homme est ici depuis quelque temps et attend pour emmener à Londres des échantillons de l’antibactérie.

— Vous allez l’arrêter, naturellement…

Il secoua de nouveau la tête.

— Non. Vous n’avez plus toute votre raison. Vous nous conduiriez tous à la mort.

— Pauvre homme ! fit-elle avec mépris, mais sans colère. Vous êtes comme tous les autres. Vous manquez d’imagination. Venez voir. Venez voir les éléments en furie ! Ils travaillent pour moi. Ah ! vous avez peur ? Vous avez tort. Rien ne vous atteindra.

Elle passa majestueusement sur le balcon et leva ses mains vers le ciel. Kaufmann entendit son rire extatique dans les hurlements du vent. Il ferma la porte à clef sur elle. Soudain, le vacarme se fit plus intense. Toute la vieille maison était secouée. Un morceau de corniche tomba sur le balcon où il se brisa. Il vit Janine regarder ces débris de marbre, en frottant ses yeux pleins de sable. Elle se jeta aveuglément dans la porte pour rentrer dans le bureau et se mit à cogner, brisant une vitre, se blessant. Il vit sa bouche s’ouvrir. Elle devait crier, mais les mugissements de la tempête étaient tels qu’il ne l’entendit pas. Il recula dans la pièce et l’observa, impassible. La bourrasque se fit encore plus violente. Tout grondait dans la maison. Et, brusquement, ce fut une avalanche de pierres sur le balcon, qui s’effondra lui-même dans un fracas épouvantable.

Kaufmann s’approcha de la porte vitrée et regarda. Il aperçut en bas, parmi les décombres, un corps disloqué. Il n’éprouva pas la même impression pénible que quand il avait vu celui de la vieille Arabe. Très calmement, il alluma un cigare.

— Quand la tempête aura pris fin, dit-il tout haut, j’appellerai Londres moi-même.

Il espérait que, pour lui, les choses pourraient s’arranger. Il estima qu’avec Madeleine Dawnay ce serait relativement facile. Mais Fleming lui parut être un redoutable adversaire.

*

* *

L’ouragan se calma peu à peu. La lumière revint. Le vent soufflait toujours, mais d’une façon plus supportable. Yusel avait été enfermé dans une cave. Kaufmann donna des ordres pour qu’on le traitât décemment. Puis il alla voir le cadavre de Janine Gamboul. Il gisait, brisé et tordu, parmi de gros blocs de pierre, et ses yeux noirs, restés ouverts, contemplaient le ciel.

Il se fit conduire, dans une des voitures qui n’étaient pas endommagées, jusqu’au computeur. Les dégâts, le long de la route, étaient effrayants. Des Arabes pillaient les boutiques sinistrées. Il n’y avait ni policiers ni soldats nulle part. Les bâtiments de l’« Intel », solidement construits, semblaient ne pas avoir trop souffert, à part quelques fenêtres où des carreaux étaient brisés.

Il trouva Madeleine Dawnay seule dans son laboratoire. Le calme du lieu lui parut rassurant.

— Ah ! professeur, dit-il, je suis heureux de voir que la tempête n’a pas fait de ravages ici…

— C’est exact, dit-elle sèchement.

— Je viens vous apprendre que Janine Gamboul est morte. Tuée par la tornade. En ma qualité de plus ancien représentant de l’« Intel », je viens vous demander votre appui. Vos expériences en mer contre les bactéries qui causent ces perturbations ont-elles réussi ?

— Ça en a l’air sur le plan local.

— Magnifique. Mais, partout ailleurs, ça va empirer si nous ne leur donnons pas l’antidote ?

— Très exactement.

— Eh bien, c’est ce à quoi j’ai pensé. Vous savez que miss Gamboul voulait poser des conditions exorbitantes. C’était de la folie. Savez-vous que c’est elle qui a tué Salim ? C’était une femme possédée du démon. Elle nous aurait tous menés à notre perte.

— Oh ! nous ne sommes pas encore sauvés.

— Londres nous a lancé un appel à la radio. Je vais y répondre quand les communications seront rétablies. Et j’y répondrai favorablement. Le professeur Neilson pourra repartir par le premier avion qui sera en état de quitter Baleb.

Elle lui jeta un regard effrayé.

— Oui, oui, reprit-il, je savais que le professeur Neilson était ici. Il ne se fiera pas à moi. Il ne comprend pas que je ne suis qu’un homme d’affaires, et qu’un homme d’affaires doit voir plus loin que l’immédiat…

Madeleine parut soulagée.

— Neilson pourra donc expliquer que vous êtes prêt à donner de ce produit au reste du monde ?

— Donner n’est pas tout à fait le mot. Je vous répète que je suis un homme d’affaires. Mais tout doit s’arranger, car, partout ailleurs, on est certainement disposé à payer quelque chose. D’ici une heure, je vous montrerai le rapport que j’aurai rédigé et qui sera prêt à être expédié…

Quand Kaufmann fut parti, elle se remit à travailler comme un automate. Elle n’avait pas pensé que cet Allemand chipoterait lui aussi sur le prix de la vie humaine ! Comme la solitude lui pesait, elle se rendit au bâtiment du computeur. Il n’y avait plus de gardes. Elle ne trouva qu’un électricien qui lui dit qu’il ne savait pas où était Fleming. Quant à Abu Zeki, il avait dû partir après la première tornade pour aller voir sa famille.

Madeleine se rendit alors à l’infirmerie. L’infirmière avait barricadé tant bien que mal les fenêtres brisées.

— Miss Andra a pu dormir malgré le vacarme, dit-elle. Je crois que son état s’est plutôt un peu amélioré.

L’infirmière devait avoir raison. En se penchant sur la malade, Madeleine vit qu’elle avait repris un peu de couleurs.

Andromède n’ouvrit pas les yeux et ne bougea pas, mais elle murmura :

— Est-ce que cela agit ?

— Oui, fit la vieille femme en lui prenant la main. Le barographe du laboratoire continue à monter.

Andra se souleva péniblement.

— Il n’était pas dit dans le message que nous devions agir de certaines façons… J’ai essayé de le faire comprendre à miss Gamboul. Elle ne voulut rien entendre. Elle est venue la nuit dernière. Je lui ai dit de m’écouter, et non pas le computeur. Mais…

— Janine Gamboul est morte, dit Madeleine. C’est maintenant Kaufmann qui dirige.

Andra fit un signe de tête, comme si elle le savait déjà.

— Est-ce que vous me croyez ? murmura-t-elle.

— Oui, je vous crois, dit la vieille femme, qui fit alors rapidement un exposé de la situation telle qu’elle se présentait.

Andromède semblait s’être endormie, ou évanouie, mais elle se remit à parler d’une voix monotone. Madeleine l’écouta attentivement. La jeune femme lui demandait de faire certaines choses et de prendre certaines responsabilités qui lui parurent si énormes qu’elles l’auraient effrayée si elles n’avaient été motivées d’une façon rationnelle. Finalement, Madeleine se leva en disant :

— J’y vais immédiatement.

Une demi-heure plus tard, elle était au palais présidentiel. Elle avait conduit elle-même une vieille voiture qui roulait encore.

Le président la reçut aussitôt. Il semblait très fatigué.

— Ce pays est en train de mourir, dit-il.

— Le monde entier est dans le même cas, s’écria-t-elle. C’est pourquoi je suis venue. Il est en votre pouvoir de nous aider. Vous savez que miss Gamboul est morte. Donc vous êtes libre…

— Libre ! fit-il avec amertume. Il est un peu tard.

— Tout dépend de vous. L’« Intel » veut tirer profit de l’antibactérie que j’ai créée. Kaufmann fixera ses prix. Et l’« Intel » régnera sur le monde.

— Que puis-je faire contre ce Kaufmann ? Il est comme les autres, comme Salim, ou cette femme Gamboul…

— Nous nous occuperons de Kaufmann, tandis que vous expédierez au-dehors notre produit comme une don de l’Azaran. Ce sera le premier acte généreux d’une nation vraiment libre…

— Ou le dernier…

— Non, si vous faites parvenir un échantillon à tous les laboratoires du monde…

Elle lui expliqua que le fléau serait ainsi maîtrisé. Puis elle lui raconta tous les déboires qu’elle avait connus à Thorness, et depuis…

On leur porta du café, qu’ils burent en silence.

— En somme, dit enfin le président, des centaines de milliers de gens sont morts comme conséquence de ces expériences…

Elle se sentit rougir et dit :

— Ce fut un accident.

— Les erreurs des politiciens sont parfois coûteuses. Mais vous, les savants, vous tuez la moitié des gens, et l’autre moitié ne peut pas survivre sans vous. Mais je crois qu’en ce moment vous avez raison. Faites donc ce que vous voudrez, professeur Dawnay. Je suis d’ailleurs entre vos mains. Vous m’excuserez si j’ajoute que je préférerais qu’il n’en fût pas ainsi.

*

* *

Madeleine revint aux établissements de l’« Intel », décidée à agir dans le sens qu’elle jugeait nécessaire. Mais ses responsabilités écrasantes l’effrayaient. Elle eut le désir de consulter Fleming. Elle le trouva dans un bureau près du computeur, devant une litière de papiers.

— J’ai essayé, dit-il, d’y voir clair dans ses chiffres concernant l’état d’Andromède. J’ai fait la plupart des conversions chimiques. Cela n’a pas l’air d’avoir grand sens.

— Une erreur pourrait la tuer.

— De toute façon, elle est mourante. J’ai essayé par tous les biais, et je…

Elle l’interrompit assez brutalement.

— John, il y a des choses encore plus urgentes. Avez-vous oublié ce qui se passe dans le monde entier ?

— Non pas.

— Nous avons commis des tas de fautes… tous les deux… Remettre les choses d’aplomb reste mon seul espoir. Ce qui va arriver maintenant dépend ou de nous ou de Kaufmann.

— Et Janine Gamboul ?

— Elle est morte.

Fleming se leva brusquement.

— Morte ? Alors le computeur a fait long feu…

Madeleine secoua la tête.

— Non pas. Miss Gamboul était simplement censée avoir pour rôle de nous protéger jusqu’à ce que nous soyons en mesure d’user de notre propre jugement.

— Ou du sien, fit-il avec un geste vers le computeur.

— Non, du nôtre, John. Et c’est nous qui prendrons les décisions, maintenant. Ne voyez-vous pas que cela peut être le commencement d’une vie nouvelle, d’une ère nouvelle ?

Il ramassa les papiers sur la table.

— Sauf pour Andra, fit-il d’une voix âpre.

— Elle devra attendre encore un peu…

John admirait Madeleine et son esprit logique, et avait pour elle de l’affection. Mais l’odeur corrompue du pouvoir, qu’il sentait maintenant en elle, le faisait se hérisser.

— Au diable tout cela ! s’écria-t-il. Je ne suis plus capable de penser à rien. Il vaut mieux essayer de dormir avant que le vent n’emporte les toitures !

Ils quittèrent ensemble le computeur, puis se dirent bonne nuit, et il regagna son bungalow. Il vit que, dans l’infirmerie, on s’éclairait avec une lampe-tempête.

Il se coucha et sombra dans un demi-sommeil. Il fut réveillé par Abu Zeki. Le jeune Arabe était très ému.

— Le cyclone a détruit ma maison, dit-il.

— Et votre famille ?

— Lemka et le bébé sont vivants. Mais ma belle-mère est morte. J’ai bien cru tout d’abord que mon petit Jan avait péri lui aussi. Ma femme était dans la caverne, auprès de Neilson. Elle est très amère, très indignée par Madeleine Dawnay et par vous, à cause de tout ce que vous avez déchaîné…

— Elle a raison, dit John sur le ton du désespoir. Et où en sont Yusel et Neilson ?

— Yusel est sain et sauf pour le moment. Quand il est allé chez moi, Kaufmann l’a suivi et arrêté. Il l’a battu pour le faire parler, puis l’a ramené à Baleb. Tandis que j’installais ma femme et mon bébé chez des voisins, j’ai vu mon cousin revenir au village dans une voiture de l’« Intel ». Kaufmann l’avait renvoyé, accompagné d’un gardien, avec un mot pour Neilson. Il nous a appris que miss Gamboul était morte.

— Un mot pour Neilson ? Que disait ce mot ?

— Kaufmann veut le voir. Il lui donnait l’assurance qu’il pouvait se présenter sans risque. Yusel pensait que c’était un piège, mais le professeur a voulu venir. Je l’ai ramené avec moi. Il attend dans l’antichambre de la direction le retour de Kaufmann qui est en ville.

Fleming sauta sur ses pieds.

— J’y vais. Et vous feriez bien de venir aussi, Abu. Avec Kaufmann, il vaut mieux que nous soyons en force…

Ils se précipitèrent vers le bâtiment de la direction. Neilson n’était plus dans le hall d’entrée. Kaufmann devait être de retour.

— Restez ici, dit John à Abu. Je vais aller voir au premier.

Il gravit l’escalier. La porte du grand bureau directorial était entrebâillée, Kaufmann disait d’une voix onctueuse et gutturale :

— J’espère, professeur Neilson, que l’avion va arriver de Vienne dans un instant. Il sera immédiatement chargé et partira pour Londres. Vous ne ferez sans doute pas un voyage très confortable, car les conditions atmosphériques restent affreuses.

— J’aimerais avoir une preuve écrite de vos propositions, dit sèchement Neilson.

— J’ai obtenu une lettre du président, ce qui rend la chose officielle. Mais, naturellement, tout sera fait par nous.

Fleming, qui s’attendait à des paroles de ce genre, poussa la porte et entra. L’Allemand le regarda, mais poursuivit :

— Nous, c’est-à-dire l’« Intel », mettrons l’antibactérie sur le marché, mais nous ne voulons pas rançonner nos clients, comme c’était l’idée de miss Gamboul.

— Ne jouez pas les philanthropes ! s’écria John.

— De quel droit entrez-vous dans mon bureau ? riposta l’Allemand.

— Il n’y a plus de gardes arabes pour vous protéger, pas même un huissier, dit Fleming en se rapprochant de Neilson. Alors, pesez vos paroles.

Kaufmann alluma un cigare.

— Je ne fais qu’obéir à mes supérieurs, dit-il d’une voix un peu geignarde. Et je fais de mon mieux, tout en m’efforçant d’être utile à tout le monde.

Neilson serrait de ses poings le dossier de son fauteuil. Soudain, il dit, avec un calme trompeur :

— Vous avez tué mon fils. Il est mort sous mes yeux et sous les yeux de sa mère. Si j’en avais eu les moyens, et si vous ne m’étiez pas utile pour que je parte de ce pays, je vous aurais abattu en entrant dans ce bureau.

— Calmez-vous ! fit Kaufmann.

— Comment Janine Gamboul est-elle morte ? lui cria Fleming.

— Elle est tombée avec le balcon de sa maison. Je l’ai vue. Elle était complètement folle.

— Avez-vous tenté de la sauver ?

— Non. Je l’aurais pu. J’ai préféré sauver…

— …Votre propre peau !

— Sauver le monde, lança Kaufmann d’un air de défi.

Il se leva et ouvrit derrière lui une porte qui donnait sur un petit escalier. Mais il recula aussitôt. Yusel était là, le visage inexpressif. Il tenait un petit poignard arabe dans sa main. Kaufmann revint prendre place à son bureau.

— Je fais mon métier correctement, lança-t-il. J’essaie de vous aider tous.

Fleming, qui regardait par la fenêtre, reprit :

— Le temps ne s’est pas gâté de nouveau. L’avion devrait arriver à l’heure. En attendant, vous allez confirmer les ordres concernant le départ du professeur Neilson, et faire en sorte qu’il aille bien à Londres. Ce sera la dernière chose dont vous aurez à vous occuper ici.

Kaufmann fit un signe d’acquiescement. Il prit son stylo et ouvrit un tiroir de son bureau, comme pour y chercher du papier. Quand sa main reparut, elle tenait un revolver.

— Mêlez-vous maintenant de ce qui vous regarde ! s’écria-t-il.

Il se leva et courut vers l’escalier. Fleming et Neilson le poursuivirent, Ils le virent descendre les marches à toute allure. Mais Abu, qui était en bas, lui barra le chemin. John lança un cri d’avertissement au moment où le coup de feu partit. Abu s’effondra. Kaufmann trébucha sur le corps de sa victime et tomba lui aussi. Neilson et Yusel sautèrent aussitôt sur lui et le maîtrisèrent.

— Ne le tuez pas, dit John. Il a commis un meurtre. Il doit être jugé et condamné en bonne et due forme…

— Tout cela n’est pas ma faute, gémit l’Allemand. Je n’ai fait qu’obéir…

John s’était penché sur Abu qui vomissait du sang et avait déjà les yeux vitreux.

— Qu’est-ce que vous faites là ? s’exclama une voix dans l’entrée.

C’était Madeleine Dawnay. Fleming lui expliqua ce qui venait de se passer. Elle se pencha elle aussi sur Abu. Il était mort. Déjà Yusel était allé chercher une couverture pour recouvrir le cadavre de son cousin.

Ils remontèrent tous dans le bureau qu’avait occupé Janine, et Madeleine prit place dans le fauteuil directorial. Yusel surveillait Kaufmann.

— John, dit la vieille femme, nous n’en avons pas encore tout à fait fini avec cet individu. J’ai quelques questions à lui poser.

Elle se tourna vers l’Allemand.

— A qui rendiez-vous compte de votre activité à Vienne ?

— Au comité directorial.

— C’est à lui que vous avez signalé la mort de miss Gamboul ?

— Oui.

— Et qui a pris la direction ici ?

— C’est moi.

— Mais vous n’êtes pas un des directeurs.

— J’en remplis provisoirement les fonctions.

— Jusqu’à quand ?

Kaufmann ne répondit pas.

— Vous feriez mieux de parler, lui dit Neilson, si vous ne voulez pas que je vous torde le cou.

— Trois directeurs doivent arriver aujourd’hui par avion, de Vienne.

— Trois ? fit Madeleine Dawnay sur un ton de surprise.

— Ils auraient dû venir plus tôt. Miss Gamboul ne pouvait suffire à tout, mais elle voulait être seule, et elle avait beaucoup d’influence sur le président de l’« Intel ». On manquait de personnel ici. Les trois directeurs vont en amener…

— Vraiment ?

— Mais oui. Ainsi donc…

Il se tourna vers Fleming et Neilson avec un air de triomphe. Mais Madeleine lui coupa la parole.

— Ainsi donc, fit-elle, il va nous falloir vous placer tous sous bonne garde et vous surveiller. Rien ne sera plus facile maintenant. Et dès que l’avion sera là, et que nous nous serons occupés de ces messieurs, vous allez nous aider à expédier à Vienne, par télex, un message dans le code de l’« Intel ».

— Pour dire quoi ?

— Pour dire que ces messieurs sont bien arrivés, que tout va très bien et que vous n’avez pas besoin d’aide supplémentaire. Vous nous donnerez en outre les noms et le pedigree de votre président et des autres directeurs en Europe, ainsi que toutes les adresses et numéros de téléphone que vous trouverez dans vos bureaux.

Elle se tourna vers son collègue américain.

— Je vais vous remettre, professeur Neilson, un rapport que vous emporterez à Londres et une bonne provision d’antibactéries. Vous devriez être en Angleterre à la tombée de la nuit.

 

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