Andromède 2 - Andromède revient

Fred Hoyle · Chapitre 7 sur 14

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Andromède 2 - Andromède revient

Chapitre V

 

Le jour parut tandis que l’avion, qui perdait peu à peu de la hauteur, franchissait la frontière de l’Azaran. Fleming, qui regardait le paysage d’un air morose, ne vit rien qui suscitât son intérêt. Une étendue d’un gris rougeâtre, plate, sèche, et, à l’horizon, de basses collines.

Bientôt, l’avion plongea vers le sol, et Fleming aperçut les sommets ronds des réservoirs de pétrole et, non loin d’eux, les charpentes des derricks. Au loin brillaient dans la lumière matinale les blanches maisons d’une ville. L’avion se posa finalement à l’écart de celle-ci, mais non loin d’une longue bâtisse grise au toit plat, d’aspect moderne.

La chaleur sembla se plaquer sur leurs visages dès qu’ils eurent mis pied à terre. Des soldats arabes, vêtus d’uniformes de style américain, coiffés de casques d’acier, montaient la garde de tous côtés, armés de mitraillettes. Une vieille limousine britannique, dont le camouflage s’écaillait, s’approcha de l’avion. Kaufmann, qui transpirait abondamment, fit monter Fleming et Andromède sur le siège arrière et prit place lui-même à côté du chauffeur militaire.

Une bonne route cimentée menait vers la ville. Dans les faubourgs, ils virent de misérables cabanes recouvertes de tôles ondulées rouillées, et aussi quelques maisons décrépies, mais de pur style arabe. Des femmes voilées aux attitudes gracieuses emmenaient des ânes chargés de lourds paniers. Quelques hommes portaient le costume oriental, mais la plupart étaient vêtus de mauvais vêtements occidentaux.

Bientôt, ils furent dans la ville même, où la foule devint plus abondante et plus bruyante et où le chauffeur dut corner constamment pour s’ouvrir un passage. Ils traversèrent la place du marché, qui était particulièrement animée, puis franchirent l’étroite entrée d’un grand bâtiment. Deux sentinelles les regardèrent d’un air impassible. Ils étaient maintenant dans une cour ombragée et fraîche, entourée de constructions de tous les côtés.

Kaufmann descendit, échangea quelques paroles avec un Arabe élégamment vêtu à l’européenne, puis disparut dans un des bâtiments. L’Arabe, qui parlait correctement l’anglais bien qu’avec des hésitations, pria Andra et Fleming de le suivre. Il leur fit traverser la cour, gravir quelques marches et il ouvrit une porte ornée de sculptures en leur disant :

— Attendez ici un instant.

Ils étaient dans une antichambre au plafond très haut. Des tapis persans étaient accrochés aux murs. Il y avait des sièges confortables et de petites tables orientales. Sur un plateau, ils avisèrent une cafetière et des tasses minuscules. Le café était chaud. Ils en burent un peu.

— Où sommes-nous ? demanda Andra.

— Dans un pays où il ne fait certes pas froid. L’Azaran, ça s’appelle. Nous devons être ici dans le palais de quelque pacha. A moins que ce ne soit la résidence de Kaufmann.

— Ce n’est pas un mauvais homme.

— C’est ce que vous sentez ? Peut-être avez-vous raison. Mais alors, la vie a mis sur lui une dure carapace !

Un rideau bougea. Une femme entra. C’était Janine Gamboul.

— Docteur Fleming ? fit-elle sans même un sourire.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il sèchement.

— Je m’appelle Gamboul.

— C’est vous la maîtresse de maison ?

— Vous êtes chez le colonel Salim, membre du gouvernement d’Azaran, dit-elle tout en observant Andromède. Il n’a pas pu venir lui-même. Il est très occupé parce que l’Azaran a mis fin au traité concernant le pétrole. Par mesure de précaution, la frontière a été fermée.

— Et c’est ce Salim qui nous a fait amener ici ?

— Je… C’est-à-dire nous… Nous vous avons amenés.

— Ce je – ou ce nous – désigne l’« Intel », n’est-ce pas ?

— Exact… Et vous, qui êtes-vous ? demanda-t-elle en se tournant vers Andromède.

— C’est une collègue, dit rapidement Fleming.

Janine Gamboul eut un sourire.

— Vous êtes…

— Nous sommes tout juste amis, dit Fleming. Elle s’appelle Andra. Simplement Andra.

— Asseyez-vous, reprit Janine. J’espère que vous n’êtes pas trop fatigués. Nous vous avons amenés ici parce que nous pensons que nous pouvons vous aider réciproquement. Vous êtes en fuite… On ne vous retrouvera pas ici. Il n’y aura pas d’extradition.

— J’aimerais que vous nous expliquiez en quoi nous allons être obligés de vous aider…

Janine Gamboul commençait à s’énerver. Mais Salim arriva, vêtu d’un somptueux uniforme chamarré de décorations. Il tendit la main à Fleming qui lui tourna le dos. Il se pencha alors vers Andra et lui prit les mains.

— Je suis charmé, dit-il. Comment vous appelez-vous ?

— Andra, fit Janine.

— Comment allez-vous ? dit poliment et machinalement Andromède.

Salim se laissa tomber dans un fauteuil.

— Bien, fit-il. Arrivons-en aux explications. Nous sommes, docteur Fleming, un pays neuf. A part le pétrole, nous sommes sous-développés. Mais nous sommes maintenant indépendants. Il nous faut de l’aide.

— Vous avez une curieuse façon de vous en procurer, dit John.

— Comment aurions-nous pu faire autrement en ce qui vous concerne ? L’« Intel » a investi ici de gros capitaux pour la recherche industrielle. Nous en profitons. Nous avons engagé de brillants hommes de science…

— De la même façon que nous ?

— De différentes façons. Quand ils sont ici, ils trouvent que ça en vaut la peine. Nous les traitons bien. Ils n’ont pas envie de s’en aller. Mais buvons un verre…

Un serviteur apporta un plateau chargé de bouteilles. Fleming accepta un scotch. Salim, bien que musulman, en prit un aussi. Il expliqua qu’il était un homme moderne. Andra but un jus de fruit.

— Vous êtes un physicien, reprit Salim, et un spécialiste dans certaines branches des mathématiques. Nous avons eu un autre jeune physicien qui a travaillé ici. Neilson…

— Neilson ? Jan Neilson ? Je pense que vous savez que Jan, Denis Bridger et moi avons déjà travaillé ensemble…

— Possible. Ce Neilson était un garçon très brillant.

— Et il est mort ?

— C’est lui, poursuivit calmement Salim, qui organisa et mena tous les travaux relatifs à notre projet principal. Mais il ne put pas les parachever. Je crois qu’il était dans une impasse. C’est pourquoi il nous a fallu chercher quelqu’un de plus fort que lui.

— Pour faire quoi ? demanda Fleming sur un ton de colère.

— Vous devriez le savoir, fit Janine Gamboul avec un petit rire bref. Votre défunt collègue, Denis Bridger, nous a fourni les plans du computeur. Et votre autre défunt collègue, Jan Neilson, l’a construit ici.

Fleming dut faire un effort pour rester calme.

— Je suppose, dit-il, que vous ne savez réellement pas à quoi cela vous mène. Et je vais vous donner le meilleur avis possible : faites sauter ce computeur !

— Comme vous avez fait sauter l’autre, à Thorness ? s’exclama Janine. Je crains bien que vous n’ayez pas la même chance ici.

— Comment pouvez-vous savoir que…

— Le professeur Madeleine Dawnay nous l’a dit…

— Madeleine ? répéta Fleming avec stupeur.

— Elle est venue ici de son plein gré, dit Salim. Nous pensons qu’avec vous deux nous avons maintenant la bonne équipe. Le computeur que Neilson a construit doit être la base de toute l’organisation technologique installée ici par miss Gamboul. Tous ces gens que vous avez vus dans les rues de notre, capitale sortent d’un long sommeil. Vous avez l’esprit libéral, Fleming. Vous les aiderez à s’éveiller et à prendre leur place dans le monde moderne.

Au lieu de répondre, John demanda :

— Où est Madeleine Dawnay ?

— Au centre de recherches de l’« Intel », où on va vous conduire aussi. Elle est très bien installée. Nous ne sommes pas des barbares. Mais il faut que vous compreniez bien que vous n’êtes pas en position de refuser de coopérer. Nous allons garder cette jeune dame ici, ajouta-t-il en regardant Andra, afin de nous assurer votre bon vouloir.

— Non ! s’écria Fleming en se levant. Rien à faire. Je veux qu’elle reste avec moi.

Salim échangea un regard avec Janine, qui fit un signe d’acquiescement.

— C’est bon, reprit-il. Nous laisserons la jeune dame avec vous.

— Je vais vous emmener là-bas, dit Janine.

*

* *

Quand Fleming, qui tenait Andra par le bras, pénétra dans la salle du computeur où les avait amenés Janine, ce fut comme s’il recevait un coup de poing au creux de l’estomac. Le hall ressemblait très exactement à celui de Thorness. Seuls, les gardes avaient des uniformes différents et des visages basanés au lieu de visages roses.

On percevait l’odeur lourde et indéfinissable de l’électricité, on entendait le léger bourdonnement des myriades de circuits en activité. Les panneaux de contrôle, avec leurs multiples lampes, écrans et commandes, avaient le même aspect familier.

John avança lentement, tenant toujours Andromède par le bras. Plusieurs jeunes Arabes travaillaient là. Ils avaient le même air, les mêmes gestes que les techniciens de Thorness. Janine appela l’un d’eux.

— Je vous présente Abu Zeki, dit-elle à John. Et voici le docteur Fleming.

Les yeux de l’Arabe eurent une lueur de plaisir. C’était un jeune homme aux traits fins, au regard qui révélait de la sensibilité, de la délicatesse, de l’honnêteté.

— Je suis très heureux, dit-il. J’ai beaucoup entendu parler de vous. Je serai votre premier assistant. J’espère que je pourrai vous être utile. Avec vous, nous allons faire de grandes choses…

— Vous le croyez, n’est-ce pas ? dit calmement Fleming.

Mais Janine les interrompit.

— Venez par ici, je vous prie.

Elle semblait être au courant de tout. Mais ses connaissances étaient visiblement de deuxième main. Il remarqua quelques légères différences par rapport à ce qu’il avait construit à Thorness, mais les principes de base étaient les mêmes. Ils retournèrent près des panneaux de contrôle. Janine expliqua :

— Cette construction a été terminée il y a quelque temps. Un programme fut introduit dans le computeur, mais rien ne se produisit. C’est pourquoi nous avons besoin de vous. Je ne crois pas que vous aurez de difficultés.

— Probablement pas, avoua Fleming. Rien d’essentiel n’est différent du computeur que j’ai construit. C’était d’ailleurs fatal, puisque les plans, issus du message, étaient les mêmes.

— Ce que nous voulons, c’est créer ici un centre de production sans égal dans le monde et à l’abri de toute intrusion politique ou autre. Cette machine sera le cerveau de l’« Intel ».

Elle parlait avec une assurance tranquille et sinistre. Fleming cherchait des yeux, sur le tableau de distribution électrique, les deux redoutables bornes de cuivre qui avaient joué sur le computeur de Thorness un rôle si étrange et si terrible. Ne les voyant pas, il questionna Abu à ce sujet.

— Elles existent, lui dit le jeune Arabe. Mais, comme nous ne comprenions pas quel pouvait être le rôle de ces deux bornes à haut voltage, nous les avons placées dans un autre compartiment. Le docteur Neilson estimait qu’elles pouvaient servir à des communications sensorielles avec la mémoire du computeur. Il construisit donc un dispositif afin que le contact puisse s’établir visuellement.

Il les emmena plus loin, au bout d’un couloir, ouvrit une porte. Là ils virent, sur un panneau, au-dessous des deux bornes métalliques, une batterie d’écrans à rayons cathodiques.

— Je me souviens !

Fleming se tourna vivement vers Andromède qui venait de lancer cette exclamation. Elle semblait soudain très excitée tandis qu’il éprouvait, lui, un sentiment d’angoisse.

— Vous savez ce que c’est ? lui demanda-t-il tout bas. C’est cela que nous avons fui…

Elle ne répondit pas. Elle regardait le panneau, comme envoûtée.

— N’ayez pas peur, murmura-t-elle, sans qu’il comprît très bien à qui elle s’adressait.

Fleming se tourna vers Janine Gamboul et lui cria :

— Faites sauter tout ça ! Immédiatement.

Elle le regarda et regarda Andromède, puis sourit, l’air méprisant.

— Détruire ce computeur ? fit-elle. Vous voulez rire ! Nous le contrôlerons. Et, maintenant, venez visiter vos appartements… Votre vieille collègue a hâte de vous voir…

Dehors, il faisait une chaleur terrible. Un soldat, à qui Janine dit quelques mots, les emmena vers une rangée de bungalows ombragés par des palmiers. Andra se taisait.

Madeleine Dawnay était assise dans une chaise-longue sur un carré de gazon. Elle semblait très maigre dans ses vêtements tropicaux, et son teint avait déjà bruni. Elle éprouva une joie visible en voyant John et Andra. Elle prit les deux mains de celle-ci dans les siennes.

— Ma chère… Je suis si heureuse… Ainsi, vous voilà tous les deux…

Fleming ne prit même pas le temps de se montrer poli.

— Je suis ici parce qu’on m’a enlevée. Je n’essaierai pas de m’enfuir, maintenant que j’ai vu ce qu’on m’a montré. Mais vous, Madeleine, comment avez-vous pu, volontairement, accepter de travailler pour ces gens-là ? Comment ont-ils fait ?

— Ils m’ont demandé aimablement ma collaboration. Ils voudraient résoudre un très important et très intéressant problème agricole afin de produire eux-mêmes leur propre nourriture. Ils ont déjà essayé tous les moyens connus de fertilisation. Mais ils ont compris qu’il fallait aborder le problème par des biais absolument nouveaux. J’espère que je pourrai les aider…

Il la regarda, étonné par cette confiance illimitée qu’elle avait en la science.

— Madeleine, dit-il doucement, puisque nous ne pouvons pas nous échapper d’ici sans risquer de nous faire tuer, je peux au moins essayer d’avertir…

— Avertir qui, John ? Qui voudra vous écouter, maintenant qu’on sait ce que vous avez fait à Thorness ?

— Alors, il faut rester et faire leur sale travail ?

— Je ne fais pas un sale travail, dit-elle d’un air soudain renfrogné. J’essaie d’aider les gens de ce pays dont beaucoup ne mangent pas à leur faim. Salim est peut-être brutal, mais ses intentions sont bonnes. Il veut rendre son pays prospère.

Fleming alluma une cigarette.

— Il y a une possibilité, dit-il. Je crois que je pourrai faire fonctionner sans difficulté cette machine. Neilson a accompli du bon travail, et ce jeune Abu est compétent. Le computeur fonctionnera, mais tout va dépendre des informations que nous lui donnerons. Si je l’amène à penser que je suis de son côté… J’ai commis une erreur avec l’autre. J’ai voulu le combattre et je ne pouvais pas vaincre. Mais si j’introduis dans la mémoire de celui-ci l’idée que ce sont eux – l’« Intel » et Cie – qui sont contre lui, ses réactions logiques l’amèneront à faire quelque chose pour les abattre…

— Peut-être en les détruisant et en dévastant tout le pays, fit Madeleine qui se mit à regarder pensivement Andra.

Celle-ci semblait rêver, les yeux mi-clos. Elle était très belle, très féminine. Ils restèrent un moment silencieux.

— Que pensez-vous maintenant d’Andromède ? demanda tout bas la vieille femme.

— J’ai cessé de la considérer comme… comme étrangère à notre planète. Biologiquement, elle est une créature humaine normale. Le danger est quand le computeur l’utilise. C’est ce que je veux absolument empêcher – quoi que je fasse ou ne fasse pas par ailleurs. J’ai de l’affection pour elle. Et elle m’inquiète. Ses mouvements sont moins coordonnés. Elle est souvent dans cet état de demi-sommeil où vous la voyez en ce moment. J’ai cru d’abord que c’était la suite du choc qu’elle a subi et que ce ne serait que passager. Mais j’en viens à me demander s’il n’y a pas en elle quelque défaut de… construction.

— Vous voulez dire que j’aurais commis une erreur ?

— Pas nécessairement vous… Une erreur dans les calculs…

Andra ouvrit les yeux, s’étira paresseusement, sourit.

— Quelle magnifique lumière, dit-elle.

Elle se leva. De son pas un peu incertain, elle se dirigea vers le bâtiment du computeur. La sentinelle, après un geste d’hésitation, la laissa entrer. Fleming bondit hors de son fauteuil. Mais Madeleine le retint par le bras.

— Laissez-la… Tout ira bien.

— Vous êtes folle !

— Je ne suis pas folle. Laissez-la faire…

Il se rassit à contrecœur. Bientôt, ils entendirent un assez fort bourdonnement, puis un cliquetis rythmé.

— C’est le computeur ! s’exclama Fleming. Il fonctionne !

Cette fois, ils s’élancèrent vers le bâtiment. Abu courut vers eux et leur dit :

— Je ne sais pas ce qui s’est passé. La jeune dame est entrée et est allée s’asseoir devant le panneau de communication sensorielle.

Fleming se précipita vers ce panneau. Sur l’écran principal, il vit des bandes lumineuses oscillantes, des motifs géométriques extraordinaires qui les traversaient, changeaient de forme. Andra était assise devant le panneau. Il l’appela par son nom. Elle ne bougea pas. Puis il cria :

— Andromède !

Elle tourna lentement la tête. La joie illuminait son visage.

— Il me parle ! dit-elle. Il me parle !

— Oh ! mon Dieu ! gémit Fleming.

Abu toussa discrètement.

— Il faut, dit-il, que j’aille informer miss Gamboul de ce qui se passe.

 

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