Anna Thalberg
Chapitre X
Après avoir parlé à Vogel et Hahn, au juge et à l’instigateur de la cause, aux
membres du conseil de Wurtzbourg, aux récepteurs, procureurs, gendarmes
et notaires sans en trouver un seul pour l’écouter, Friedrich demanda à
Klaus de rester à l’auberge, monta dans la carriole et ordonna au cocher de
le conduire au Spessart, sur les terres ancestrales de l’évêque, au château de
Mespelbrunn où celui-ci effectuait une retraite afin de se reposer et d’aller
chasser
il réserva une autre chambre à l’auberge locale, se rendit à l’église du
pèlerinage de Marie pour implorer son aide divine puis il emprunta le
chemin qui menait au château, et s’allongea sur une berge de la rivière pour
y attendre le passage de l’évêque à l’ombre d’un hêtre au tronc épais et
grisâtre
il attendit deux jours, dormant à l’auberge et se levant au chant du coq
afin de se diriger vers le chemin de l’étang au centre duquel se dressait la
fortification, mangeant de la viande froide et des fruits secs, tuant le temps
par des pensées et des considérations oisives
la malheureuse ressemblance qu’il nota entre la Vierge Marie du retable
de la Lamentation à l’église de Mespelbrunn et Ève à la porte sud de la
chapelle de Marie à Wurtzbourg, identique à son tour à la Madeleine de
Münnerstadt
elles étaient toutes l’œuvre de Riemenschneider, mais tandis que les
hommes de ses retables et sculptures se ressemblaient en raison du style de
l’artiste, les femmes étaient toujours la même, toujours la même
Marie habillée, Ève nue, Madeleine recouverte d’un voile comme un
satyre, mais la même
la mère de Riemenschneider ou l’une de ses épouses, qui sait
la deuxième ou la troisième, pas la première parce qu’elle était déjà
âgée quand ils se marièrent, ni la quatrième car à l’époque on lui avait déjà
brisé les mains et interdit de travailler pour l’église pour avoir appuyé les
paysans quand ceux-ci s’étaient soulevés contre l’évêque et avaient assiégé
la forteresse de Marienberg
un siège différent de celui des dévots du Tambour, sans chants ni prières
mais avec fourches, houes, bâtons, pierres et armes fournies par de grands
seigneurs qui sympathisèrent avec sa cause, l’Armée noire aguerrie de
Florian Geyer et la brouillonne Armée de la Lumière diaphane constituée de
laboureurs sans instruction militaire
ce furent eux que Riemenschneider, alors maire de Wurtzbourg, appuya
ce furent eux qu’il nourrit avec le blé de l’évêque, qu’il réchauffa avec
le bois de ses scieries, sur ses métiers à tisser il fabriqua les étendards
portant la botte et le cordon, symboles de la pauvreté des conjurés
à cause d’eux, il se retrouva dans la tour de l’hommage une fois que les
Souabes eurent maté la rébellion, à cause d’eux on lui écrasa les mains à
coups de massue pour qu’il ne puisse plus exercer son art
des milliers de paysans moururent pendant cette période, les rats de
Wurtzbourg devinrent gras comme des blaireaux
Marienberg resta inexpugnable et l’évêché conserva son pouvoir sur les
terres et la vie des paysans
assis sous le hêtre, dans l’attente, Friedrich pensa à l’ironie qui voulait
que Marienberg fût construite sur une colline et Mespelbrunn au milieu
d’un étang, la forteresse reposait sur des rivières de sang et le château se
dressait sur une montagne de richesses, la richesse dont les pauvres paysans
opprimés avaient été spoliés, d’abord à Mayence, d’où était originaire la
famille de l’évêque, plus tard à Wurtzbourg
il en allait de même pour toutes les forteresses, les châteaux, citadelles,
palais et résidences du Saint Empire et même de la terre entière, toujours
bâtis sur le sang et la douleur des misérables
mais ainsi marchait le monde, que pouvait faire Friedrich sinon
attendre, attendre jusqu’à ce que, au troisième jour, il voie enfin l’évêque,
chevauchant à cheval en tête de son escorte de chasse, suivi de près par son
neveu et le maréchal à la cour
il le reconnut de loin, le visage allongé et sévère, la longue moustache
couleur paille, la croix de Wurtzbourg sur la poitrine, l’aura
d’invulnérabilité émanant de l’exercice continu du pouvoir
chevauchant un magnifique holstein à la robe entièrement noire,
l’évêque se dirigeait vers les montagnes proches pour s’y livrer à la chasse
au sanglier quand il tomba sur Friedrich, agenouillé au milieu du chemin,
les mains sur la tête, suppliant le grand seigneur de décharger ses armes sur
lui si cela lui permettait d’obtenir quelques secondes de son attention
décoche une flèche contre ma poitrine et tue-moi si je
t’ai offensé en me présentant ainsi, mais finis-en aussi
avec l’injustice qui s’est abattue sur la plus malheureuse
de tes filles
sur ordre du neveu, les rabatteurs s’approchèrent pour soulever le
vieillard et le jeter hors du chemin, mais l’évêque, ému par ses paroles,
ordonna à ses hommes de le laisser tranquille et à Friedrich de se relever, car la dignité de son âge ne devrait pas s’incliner devant les pouvoirs
terrestres mais uniquement devant le roi suprême
parle maintenant, brave homme, mais sois bref, c’est une
matinée parfaite pour la chasse et ce serait folie de la
gâcher par des bavardages, dis-moi de quelle injustice tu
parles
l’injustice commise envers Anna Thalberg
sa piété, la pauvreté dans laquelle elle vivait, l’absurdité de l’accusation
l’entêtement de Vogel
la souffrance de Klaus, abandonné à son sort, en proie à une faim atroce
à l’auberge de Colman et Totnan
le vieux prêtre implora de prouver l’innocence de sa paroissienne et,
même si le neveu nia catégoriquement que l’on pût commettre des erreurs
dans la chasse aux sorcières du diocèse, l’évêque accepta d’ordonner l’arrêt
immédiat de la torture et d’accorder une audience à Friedrich dès son retour
à Wurtzbourg après la chasse
le secrétaire de la cour prépara le décret sur-le-champ, monté sur son
cheval, puis l’évêque bénit Friedrich et repartit suivi de tout le cortège à
l’exception de son neveu, qui resta en arrière afin de maudire le vieux prêtre
du regard et de cracher à ses pieds, le traitant d’entremetteur de Satan
mais Friedrich était trop satisfait de son embuscade pour se sentir
offensé
il ramassa ses affaires et repartit, persuadé que ce document constituait
le premier pas d’Anna Thalberg hors de la tour, et même s’il fallait encore
un peu de temps avant son retour à la maison, au moins ils ne la
toucheraient plus, ils devraient la laisser tranquille jusqu’à l’audience qui
allait se tenir en ville
il trouva cette dernière en pleine révolte, avec de nombreux gardes
postés aux deux portes et des patrouilles d’habitants armés de piques et de
pierres quadrillant rues, places et ruelles, inspectant les caves et les hangars
à la recherche de la créature qui rôdait entre les murailles de Wurtzbourg
cela avait commencé par les chiens errants
du jour au lendemain on ne les avait pas revus au marché, devant les
boucheries ou sur les quais de pêche, puis on avait retrouvé leurs corps
mutilés dans la rivière, sous les ballots de paille et sur les toits des maisons,
comme si le monstre dissimulait les cadavres après les avoir assassinés, leur
avoir mordu la jugulaire et sucé le sang et la moelle
le lendemain, ils découvrirent encore plus de cadavres de chiens, des
rats, des chats et même un cheval disparu la veille de l’auberge tandis que
son maître prenait une bière
les nouvelles, les observations, les conjectures, se répandirent
certains suggérèrent l’intervention d’un plaisantin ou d’un dépravé,
mais la plupart penchaient pour désigner la tour aux sorcières comme
l’origine de ces malfaisances, la nouvelle prisonnière avait recouru à ses
proches pour semer la terreur dans la ville et faire ainsi pression sur les
juges pour la libérer
si grand était son pouvoir que même la médaille de saint Benoît bénie
par l’évêque et placée sur la porte de la tour ne pouvait le contenir
si grande était sa méchanceté que les animaux seraient suivis des
troupeaux de porcs, de vaches et du reste du bétail, cherchant par là à faire
capituler Wurtzbourg par la faim
puis elle s’attaquerait aux enfants, car cette sorcière n’avait pas de cœur
cette horrible sorcière
la sorcière rousse amenée de Eisingen
la femme qui, en proie à de violents spasmes abdominaux provoqués
par la cigogne, mutilée, restera étendue par terre dans la chambre de torture
jusqu’à ce que le domestique s’approche pour la détacher et la ramener dans
sa cellule, où ils la laisseront tranquille pendant sept jours comme stipulé
par le décret que Friedrich remettra à la tour dès son retour en ville
sa soutane lui permit de franchir la muraille sans problème, mais il eut
du mal à fendre la foule de curieux qui s’était massée près de la tour
il finit par descendre de la charrette et traverser à pied la cour jusqu’à la
cellule de l’examinateur, à qui il montra le document et intima de monter
dans la tour pour constater l’état d’Anna et faire cesser la torture
mais personne d’autre ne pourra la voir avant l’après-midi où elle
maudira les spectateurs de son exécution, les mêmes qui se trouvaient
devant la tour pour exiger que celle-ci eût lieu sur-le-champ afin de
préserver les animaux et les enfants de sa terrible menace, mais qui se
disperseront dès qu’ils auront connaissance du décret de l’évêque
car les ordres de l’évêque sont exécutés sans discuter
même Vogel était obligé d’obéir au décret, mais il ne ferait rien de plus,
personne n’entrait dans la tour sinon pour en sortir et monter sur le bûcher,
Friedrich n’y entrerait donc pas, pas encore, mais après, se dit-il, quand il
lui ferait payer cet affront à sa charge et à sa dignité, il parviendrait à le
faire inculper à travers cette paysanne que le prêtre soutenait tant
mais pas pour l’instant
il envoya le serviteur pour faire sortir la femme de la salle de torture,
mais n’accéda pas à la demande de Friedrich, et avant de le jeter dans la rue
il le prévint que cette inepte assignation ne changeait rien, car en fin de
compte la sorcière mourrait sur le bûcher comme l’exigeait le village de
Wurtzbourg
célébrer cette suspension serait une stupidité,
je te l’assure et maintenant va-t’en avant que je ne me
fâche
Friedrich n’eut d’autre solution que de croire en la parole de
l’examinateur, il ne saura pas qu’après cette rencontre, on fera sortir Anna
de la cigogne pour la ramener en cellule, que Vogel ne remontera plus
l’importuner, occupé à préparer une nouvelle accusation contre une
paysanne de Kist, et que le confesseur, en revanche, viendra la voir une fois
par jour pour soigner ses blessures avec ses compresses et ses emplâtres et
la nourrir avec des soupes et des bouillons mais sans pouvoir en tirer un
seul mot, malgré ses prières, propositions et admonestations
il partit vers l’auberge afin de tenir Klaus au courant de ce qui s’était
passé, mais ne l’y trouva pas, car il était reparti le matin dans son village,
c’était du moins ce qu’il avait chargé l’aubergiste de dire à Friedrich quand
celui-ci viendrait le chercher
il imagina que Klaus avait entendu les commérages sur sa femme et
jugé prudent de s’éloigner avant que quelqu’un ne découvre qu’il était son
mari
il remercia l’homme pour son hospitalité et entreprit lui aussi le retour
vers Eisingen, après avoir longuement regardé l’épée de son frère sur la
cheminée en espérant ardemment que ce soit la dernière fois.
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