Anna Thalberg

Eduardo Sangarcía · Chapitre 10 sur 15

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Anna Thalberg

Chapitre X

 

Après avoir parlé à Vogel et Hahn, au juge et à l’instigateur de la cause, aux

membres du conseil de Wurtzbourg, aux récepteurs, procureurs, gendarmes

et notaires sans en trouver un seul pour l’écouter, Friedrich demanda à

Klaus de rester à l’auberge, monta dans la carriole et ordonna au cocher de

le conduire au Spessart, sur les terres ancestrales de l’évêque, au château de

Mespelbrunn où celui-ci effectuait une retraite afin de se reposer et d’aller

chasser

il réserva une autre chambre à l’auberge locale, se rendit à l’église du

pèlerinage de Marie pour implorer son aide divine puis il emprunta le

chemin qui menait au château, et s’allongea sur une berge de la rivière pour

y attendre le passage de l’évêque à l’ombre d’un hêtre au tronc épais et

grisâtre

il attendit deux jours, dormant à l’auberge et se levant au chant du coq

afin de se diriger vers le chemin de l’étang au centre duquel se dressait la

fortification, mangeant de la viande froide et des fruits secs, tuant le temps

par des pensées et des considérations oisives

la malheureuse ressemblance qu’il nota entre la Vierge Marie du retable

de la Lamentation à l’église de Mespelbrunn et Ève à la porte sud de la

chapelle de Marie à Wurtzbourg, identique à son tour à la Madeleine de

Münnerstadt

elles étaient toutes l’œuvre de Riemenschneider, mais tandis que les

hommes de ses retables et sculptures se ressemblaient en raison du style de

l’artiste, les femmes étaient toujours la même, toujours la même

Marie habillée, Ève nue, Madeleine recouverte d’un voile comme un

satyre, mais la même

la mère de Riemenschneider ou l’une de ses épouses, qui sait

la deuxième ou la troisième, pas la première parce qu’elle était déjà

âgée quand ils se marièrent, ni la quatrième car à l’époque on lui avait déjà

brisé les mains et interdit de travailler pour l’église pour avoir appuyé les

paysans quand ceux-ci s’étaient soulevés contre l’évêque et avaient assiégé

la forteresse de Marienberg

un siège différent de celui des dévots du Tambour, sans chants ni prières

mais avec fourches, houes, bâtons, pierres et armes fournies par de grands

seigneurs qui sympathisèrent avec sa cause, l’Armée noire aguerrie de

Florian Geyer et la brouillonne Armée de la Lumière diaphane constituée de

laboureurs sans instruction militaire

ce furent eux que Riemenschneider, alors maire de Wurtzbourg, appuya

ce furent eux qu’il nourrit avec le blé de l’évêque, qu’il réchauffa avec

le bois de ses scieries, sur ses métiers à tisser il fabriqua les étendards

portant la botte et le cordon, symboles de la pauvreté des conjurés

à cause d’eux, il se retrouva dans la tour de l’hommage une fois que les

Souabes eurent maté la rébellion, à cause d’eux on lui écrasa les mains à

coups de massue pour qu’il ne puisse plus exercer son art

des milliers de paysans moururent pendant cette période, les rats de

Wurtzbourg devinrent gras comme des blaireaux

Marienberg resta inexpugnable et l’évêché conserva son pouvoir sur les

terres et la vie des paysans

assis sous le hêtre, dans l’attente, Friedrich pensa à l’ironie qui voulait

que Marienberg fût construite sur une colline et Mespelbrunn au milieu

d’un étang, la forteresse reposait sur des rivières de sang et le château se

dressait sur une montagne de richesses, la richesse dont les pauvres paysans

opprimés avaient été spoliés, d’abord à Mayence, d’où était originaire la

famille de l’évêque, plus tard à Wurtzbourg

il en allait de même pour toutes les forteresses, les châteaux, citadelles,

palais et résidences du Saint Empire et même de la terre entière, toujours

bâtis sur le sang et la douleur des misérables

mais ainsi marchait le monde, que pouvait faire Friedrich sinon

attendre, attendre jusqu’à ce que, au troisième jour, il voie enfin l’évêque,

chevauchant à cheval en tête de son escorte de chasse, suivi de près par son

neveu et le maréchal à la cour

il le reconnut de loin, le visage allongé et sévère, la longue moustache

couleur paille, la croix de Wurtzbourg sur la poitrine, l’aura

d’invulnérabilité émanant de l’exercice continu du pouvoir

chevauchant un magnifique holstein à la robe entièrement noire,

l’évêque se dirigeait vers les montagnes proches pour s’y livrer à la chasse

au sanglier quand il tomba sur Friedrich, agenouillé au milieu du chemin,

les mains sur la tête, suppliant le grand seigneur de décharger ses armes sur

lui si cela lui permettait d’obtenir quelques secondes de son attention

décoche une flèche contre ma poitrine et tue-moi si je

t’ai offensé en me présentant ainsi, mais finis-en aussi

avec l’injustice qui s’est abattue sur la plus malheureuse

de tes filles

sur ordre du neveu, les rabatteurs s’approchèrent pour soulever le

vieillard et le jeter hors du chemin, mais l’évêque, ému par ses paroles,

ordonna à ses hommes de le laisser tranquille et à Friedrich de se relever, car la dignité de son âge ne devrait pas s’incliner devant les pouvoirs

terrestres mais uniquement devant le roi suprême

parle maintenant, brave homme, mais sois bref, c’est une

matinée parfaite pour la chasse et ce serait folie de la

gâcher par des bavardages, dis-moi de quelle injustice tu

parles

l’injustice commise envers Anna Thalberg

sa piété, la pauvreté dans laquelle elle vivait, l’absurdité de l’accusation

l’entêtement de Vogel

la souffrance de Klaus, abandonné à son sort, en proie à une faim atroce

à l’auberge de Colman et Totnan

le vieux prêtre implora de prouver l’innocence de sa paroissienne et,

même si le neveu nia catégoriquement que l’on pût commettre des erreurs

dans la chasse aux sorcières du diocèse, l’évêque accepta d’ordonner l’arrêt

immédiat de la torture et d’accorder une audience à Friedrich dès son retour

à Wurtzbourg après la chasse

le secrétaire de la cour prépara le décret sur-le-champ, monté sur son

cheval, puis l’évêque bénit Friedrich et repartit suivi de tout le cortège à

l’exception de son neveu, qui resta en arrière afin de maudire le vieux prêtre

du regard et de cracher à ses pieds, le traitant d’entremetteur de Satan

mais Friedrich était trop satisfait de son embuscade pour se sentir

offensé

il ramassa ses affaires et repartit, persuadé que ce document constituait

le premier pas d’Anna Thalberg hors de la tour, et même s’il fallait encore

un peu de temps avant son retour à la maison, au moins ils ne la

toucheraient plus, ils devraient la laisser tranquille jusqu’à l’audience qui

allait se tenir en ville

il trouva cette dernière en pleine révolte, avec de nombreux gardes

postés aux deux portes et des patrouilles d’habitants armés de piques et de

pierres quadrillant rues, places et ruelles, inspectant les caves et les hangars

à la recherche de la créature qui rôdait entre les murailles de Wurtzbourg

cela avait commencé par les chiens errants

du jour au lendemain on ne les avait pas revus au marché, devant les

boucheries ou sur les quais de pêche, puis on avait retrouvé leurs corps

mutilés dans la rivière, sous les ballots de paille et sur les toits des maisons,

comme si le monstre dissimulait les cadavres après les avoir assassinés, leur

avoir mordu la jugulaire et sucé le sang et la moelle

le lendemain, ils découvrirent encore plus de cadavres de chiens, des

rats, des chats et même un cheval disparu la veille de l’auberge tandis que

son maître prenait une bière

les nouvelles, les observations, les conjectures, se répandirent

certains suggérèrent l’intervention d’un plaisantin ou d’un dépravé,

mais la plupart penchaient pour désigner la tour aux sorcières comme

l’origine de ces malfaisances, la nouvelle prisonnière avait recouru à ses

proches pour semer la terreur dans la ville et faire ainsi pression sur les

juges pour la libérer

si grand était son pouvoir que même la médaille de saint Benoît bénie

par l’évêque et placée sur la porte de la tour ne pouvait le contenir

si grande était sa méchanceté que les animaux seraient suivis des

troupeaux de porcs, de vaches et du reste du bétail, cherchant par là à faire

capituler Wurtzbourg par la faim

puis elle s’attaquerait aux enfants, car cette sorcière n’avait pas de cœur

cette horrible sorcière

la sorcière rousse amenée de Eisingen

la femme qui, en proie à de violents spasmes abdominaux provoqués

par la cigogne, mutilée, restera étendue par terre dans la chambre de torture

jusqu’à ce que le domestique s’approche pour la détacher et la ramener dans

sa cellule, où ils la laisseront tranquille pendant sept jours comme stipulé

par le décret que Friedrich remettra à la tour dès son retour en ville

sa soutane lui permit de franchir la muraille sans problème, mais il eut

du mal à fendre la foule de curieux qui s’était massée près de la tour

il finit par descendre de la charrette et traverser à pied la cour jusqu’à la

cellule de l’examinateur, à qui il montra le document et intima de monter

dans la tour pour constater l’état d’Anna et faire cesser la torture

mais personne d’autre ne pourra la voir avant l’après-midi où elle

maudira les spectateurs de son exécution, les mêmes qui se trouvaient

devant la tour pour exiger que celle-ci eût lieu sur-le-champ afin de

préserver les animaux et les enfants de sa terrible menace, mais qui se

disperseront dès qu’ils auront connaissance du décret de l’évêque

car les ordres de l’évêque sont exécutés sans discuter

même Vogel était obligé d’obéir au décret, mais il ne ferait rien de plus,

personne n’entrait dans la tour sinon pour en sortir et monter sur le bûcher,

Friedrich n’y entrerait donc pas, pas encore, mais après, se dit-il, quand il

lui ferait payer cet affront à sa charge et à sa dignité, il parviendrait à le

faire inculper à travers cette paysanne que le prêtre soutenait tant

mais pas pour l’instant

il envoya le serviteur pour faire sortir la femme de la salle de torture,

mais n’accéda pas à la demande de Friedrich, et avant de le jeter dans la rue

il le prévint que cette inepte assignation ne changeait rien, car en fin de

compte la sorcière mourrait sur le bûcher comme l’exigeait le village de

Wurtzbourg

célébrer cette suspension serait une stupidité,

je te l’assure et maintenant va-t’en avant que je ne me

fâche

Friedrich n’eut d’autre solution que de croire en la parole de

l’examinateur, il ne saura pas qu’après cette rencontre, on fera sortir Anna

de la cigogne pour la ramener en cellule, que Vogel ne remontera plus

l’importuner, occupé à préparer une nouvelle accusation contre une

paysanne de Kist, et que le confesseur, en revanche, viendra la voir une fois

par jour pour soigner ses blessures avec ses compresses et ses emplâtres et

la nourrir avec des soupes et des bouillons mais sans pouvoir en tirer un

seul mot, malgré ses prières, propositions et admonestations

il partit vers l’auberge afin de tenir Klaus au courant de ce qui s’était

passé, mais ne l’y trouva pas, car il était reparti le matin dans son village,

c’était du moins ce qu’il avait chargé l’aubergiste de dire à Friedrich quand

celui-ci viendrait le chercher

il imagina que Klaus avait entendu les commérages sur sa femme et

jugé prudent de s’éloigner avant que quelqu’un ne découvre qu’il était son

mari

il remercia l’homme pour son hospitalité et entreprit lui aussi le retour

vers Eisingen, après avoir longuement regardé l’épée de son frère sur la

cheminée en espérant ardemment que ce soit la dernière fois.

 

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