Anna Thalberg

Eduardo Sangarcía · Chapitre 3 sur 15

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Anna Thalberg

Chapitre III

 

Derrière la colline coulaient les eaux du Main, sur l’autre rive s’élevait

Wurtzbourg à l’intérieur d’une muraille pourvue de douze portes réparties

tout autour et dont la forme suggérait délibérément une mitre, rappel

pérenne de l’autorité de l’évêque sur la ville et ses habitants, les maisons,

églises, jardins, ateliers, moulins, marchés, places, rues, ruelles et sur la

muraille elle-même, ses fosses et ses tours dans l’obscurité de l’une

desquelles Anna gisait depuis des heures, enchaînant des prières jusqu’à les

sentir vides de sens, jusqu’à faire diminuer la peur et l’angoisse et continuer

à prier uniquement par inertie de la pensée, par son ravissement devant la

métrique, par nécessité d’occuper à quelque chose le temps impossible à

mesurer dans ces ténèbres depuis qu’on l’avait enfermée dans la tour,

impossible de savoir si c’était le jour ou la nuit, s’il s’était écoulé quelques

heures ou plusieurs jours, si le temps s’était arrêté comme l’air confiné de la

cellule ou si les minutes traînaient seulement comme des limaces dans leur

traditionnelle marche poisseuse au milieu du désœuvrement ou de

l’angoisse

mais le temps, même s’il traîne, ne s’arrête jamais

il avança et Anna put s’y raccrocher quand la porte s’ouvrit et qu’un

domestique entra, en chausses noires et chemise de toile grossière, lui ôta

les menottes et déposa devant elle à même le sol une assiette aux bords

gras, un ragoût d’agneau qui lui ôta l’appétit au lieu de le lui ouvrir bien qu’elle n’eût rien avalé depuis la veille où elle avait mâché quelques

rondelles de carotte et de radis destinées à la soupe de Klaus, qui n’a pas dû

manger non plus et ne pourra, bien malgré lui, pas empêcher le grondement

de son estomac lorsque Vogel daignera le recevoir après l’avoir fait

attendre, depuis l’aube, trois heures avant de se décider à sortir du lit et de

ses appartements

deux heures pour prendre son petit-déjeuner et écouter la sainte messe à

la cathédrale Saint-Kilian, patron de la ville et son premier martyr chrétien

une heure de plus pour se rendre au bâtiment accolé à la tour de garde et

se résoudre enfin à le convoquer dans son alcôve, si austère qu’elle

contenait pour tout mobilier une chaise, un bureau, au-dessus duquel

figurait un ecce homo de bois provenant de l’atelier du malheureux Tilman

Riemenschneider, une pièce si étroite que l’examinateur pourra lui aussi

entendre les borborygmes intestinaux du paysan aussi nettement que si

c’étaient les siens, renforçant son mépris pour cet homme couvert de

poussière et aux vêtements en lambeaux qui le suppliait sans éloquence

d’épargner son épouse avec des phrases tronquées, des glapissements et des

hésitations ne servant qu’à l’exaspérer, attendu que saint Kilian lui-même,

qui avait persuadé le duc Gosbert d’embrasser le christianisme, n’aurait pu

persuader Vogel de libérer Anna

c’est une sorcière, mon garçon

à peine avaient-ils refermé la porte de la cellule que ses laquais l’avaient

entendue rire aux éclats, comme si la prison et les fers l’amusaient, il était

lui-même monté vers les cellules pour écouter à son tour ce rire

démoniaque, cette raillerie adressée à l’examinateur et à ses hommes, à

l’Église et à notre Seigneur, la femme était convaincue que la protection du

Malin lui permettrait de s’en tirer, mais Vogel pouvait lui assurer que ses

arts maléfiques ne lui serviraient à rien tant qu’elle serait prisonnière dans la tour, et comme toute personne qui entrait là n’en ressortait que pour se

diriger vers le pont ou le bûcher, elle n’aurait plus l’occasion de faire le

mal, il en était ainsi depuis que l’évêque, sur le conseil de son neveu, avait

consenti à transformer la tour de garde située au sud-est de la muraille en

une prison pour les sorcières du territoire soumis à son autorité

aucun des prisonniers ramenés par les laquais des quatre coins de

l’évêché n’a repris le cours de sa vie

aucun de ses proches ne reverra Anna avant l’après-midi où elle sera

conduite au bûcher après avoir avoué ses fautes, après avoir reconnu tous

les abus qu’elle a commis pour la plus grande gloire de Satan

pratiquer la sorcellerie, s’acoquiner avec les démons et inciter les

hommes d’Eisingen à la fornication

provoquer et entretenir la sécheresse qui anéantissait le blé dans les

champs et le bétail dans les enclos et les étables

personne ne verra la jeune femme avant l’après-midi où, les bras luxés,

le dos brisé, le ventre gonflé et les doigts brisés, elle se déclarera coupable

et dénoncera les autres villageois ayant participé au sabbat, livrant leur nom

aux autorités

personne ne l’écoutera avant qu’elle ne soit emmenée sur la place du

marché et qu’on ne l’attache au pilori installé précisément à l’endroit où se

dressait au printemps l’arbre de mai coiffé d’une couronne verte

là, Anna brûlera au milieu des hurlements face à Klaus qui, courbant la

tête sous le poids de la honte, n’a pas réussi à masquer ses gargouillis dans

la minuscule alcôve, ceux de son estomac affamé qui, des heures plus tôt, a

tourmenté Anna elle aussi, l’obligeant à surmonter sa répugnance et à

tendre la main vers l’assiette grasse uniquement pour la retirer aussitôt,

dégoûtée d’avoir touché une souris qui engloutissait la nourriture

elle avait reculé à l’autre bout du cachot, la jupe serrée entre ses cuisses,

se demandant combien d’autres il pouvait y en avoir, combien allaient

essayer de se gaver d’agneau et auraient toujours faim

elle va rester longtemps ainsi, jusqu’à ce qu’elles lui grimpent dessus,

jusqu’à ce que Vogel, lassé d’entendre gronder l’estomac de Klaus, le

renvoie afin de poursuivre son action contre la femme malgré les arguments

que le paysan avait balbutiés pour sa défense

pas mon épouse, monseigneur

nuit après nuit depuis leur mariage ils ont partagé la même couche, si à

l’aube un bruit étrange tirait Klaus de son sommeil, si le craquement des

meubles ou les chiens qui rôdent dans les rues le réveillaient en sueur en

train de réciter le Notre Père, craignant de trouver à l’extérieur de la

chaumière un revenant ou une sorcière, Anna était toujours à ses côtés,

dormant tranquillement, comme un ange

comme un démon, plutôt

répliqua Vogel, car on savait fort bien que lorsque les sorcières

s’échappaient vers la forêt afin d’y retrouver Satan, elles cédaient le lit

conjugal à un succube qui couchait avec les maris, dérobait leur semence et

l’offrait au vieil ennemi pour que celui-ci puisse engendrer d’autres démons

dans le ventre des sorcières, car le Diable est stérile, il ne peut procréer,

incapable de générer la vie

pareille chose s’est produite toutes les nuits de sabbat

poursuivit-il, se fourrant les doigts dans le nez et examinant

minutieusement ses trouvailles, parlant comme s’il était seul et non en

présence d’un autre, comme s’il n’y avait personne, juste un paysan affamé

et ignorant à qui il faut expliquer les rudiments les plus simples de la

démonologie

juste un pauvre diable dont l’estomac ne cessa de gronder tout au long

de l’entretien, comme celui d’Anna, qui continuait à crier famine lorsque le

domestique de la tour et les deux hommes de Vogel revinrent, passèrent les

menottes et la capuche à la femme et l’entraînèrent en bas de l’escalier

jusqu’à l’entrée de la tour, jusqu’au pont sur le Main où siégeait le tribunal

de la ville afin d’y juger délinquants et criminels

sans prévenir, ils lui ôtèrent la capuche, l’aveuglant par la lumière

intempestive qui l’éblouit après toutes ces heures passées dans la pénombre

et la noirceur absolue

elle n’osait se fier à son regard qui aperçut lentement à travers la clarté

les autres accusés appelés à comparaître ce jour-là, le demi-cercle de

dignités réunies pour les juger, le pont de pierre centenaire enjambant

l’éternelle rivière depuis la rive est où ils se trouvaient et au loin, derrière

l’arc de la porte érigé sur le pont, les chapiteaux gothiques des tours

orangées de Saint-Kilian, le chapiteau vermeil de la chapelle de Marie, la

tour de la mairie, la plus proche avec son horloge et sa fenêtre en saillie, et

de l’autre côté du Main, sur la colline de Notre-Dame, la masse trapézoïdale

de la forteresse de Marienberg dans la contemplation de laquelle elle se

perdit jusqu’à ce qu’elle entendît son nom de la bouche de l’instigateur de

la cause

Anna Thalberg, épouse de Klaus Thalberg, originaire de

Walldürnet, habitant Eisingen depuis deux ans, vous êtes

accusée d’avoir assisté aux esbats3 sur les rives du

Blutsee-Moor ainsi qu’au grand sabbat de Walpurgis se

tenant au Harz, où vous vous êtes rendue en chevauchant

une chèvre pour danser avec le Diable jusqu’à tomber

d’épuisement avant de vous accoupler avec lui per

angostam viam on l’accusait donc de sorcellerie, d’avoir dérobé l’hostie et de l’avoir

utilisée au cours de rituels blasphématoires sans se soucier que Klaus ait

juré à Vogel que son épouse était une bonne catholique, qu’elle n’avait

jamais manqué une messe, qu’elle avait toujours respecté ses vœux, le jeûne

et confessé ses péchés le dimanche et les jours fériés afin de recevoir dans

son esprit le corps et le sang de notre Sauveur, le père Friedrich, prêtre à

Eisingen, pourrait en témoigner dès son retour de Bamberg où il s’occupait

depuis plusieurs semaines de son frère mourant

il pourra vous le dire, monseigneur

mais Vogel se montra inflexible, saint Kilian lui-même, qui avait

persuadé le duc Gosbert de répudier Geilana, sa femme, car elle était la

veuve de son frère, n’aurait pu le convaincre

la dévotion n’était pas une preuve d’innocence, les sorcières se

montraient excessivement pieuses afin de dissimuler leurs turpitudes,

faisaient semblant d’être de bonnes chrétiennes, de bonnes épouses et de

bonnes voisines, mais sous le masque elles ne cherchaient que la perdition

du troupeau

elles faisaient aussi semblant d’être de bonnes mères, même si sur ce

point, d’après Vogel, Anna avait été encore plus infâme, car elle n’avait pas

donné naissance à un enfant vivant, cela figurait dans les témoignages, elle

avait perdu au moins trois fois du sang au cours de ses grossesses, tout le

monde le savait au village

ils étaient aussi au courant de ses promenades dans la forêt où elle se

perdait des après-midi entiers, qui sait si elle ne profitait pas de ces

incursions pour offrir son rejeton en sacrifice à son amant infernal

il y avait suffisamment de témoignages, sa femme était une sorcière et

elle serait condamnée pour cette raison ; après avoir catapulté ses crottes de

nez vers le sol avec le majeur, Vogel congédia Klaus d’un geste et retourna à ses papiers, se désintéressant du paysan qui resta à sa place en suppliant à

voix basse, fixant le sol jusqu’à ce que de nouvelles crampes d’estomac

l’obligent à quitter la cellule sans autre projet que de rentrer à Eisingen pour

y attendre le retour de Friedrich afin de lui demander aide et conseil

et aussi trouver le moyen d’apaiser cette faim qui le tenait plié en deux

et humant l’air à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent

il sortit de Wurtzbourg par la porte du Miroir et traversa le pont sur le

Main avant la réunion du tribunal, avant qu’on n’emmenât Anna de la tour,

devant le conseil, pour lui lire les charges qui pesaient sur elle, avant qu’elle

ne jette un regard horrifié au juge, à l’instigateur de la cause et à

l’examinateur Vogel, le premier aussi petit et le deuxième aussi chétif que le

troisième était grand et corpulent

un nain, un elfe et un ogre chargés d’estimer si elle était ou non une

sorcière

je n’en suis pas une, messieurs, je crois en un seul Dieu,

notre Père Tout-Puissant

commença-t-elle, mais Vogel l’interrompit en lui rappelant que la

femme, comme la chienne, doit se taire

ils la tinrent à l’écart pendant que la présentation des accusés continuait

et que se poursuivaient les procès déjà commencés, de longues heures

pesant de plus en plus lourd sur les pieds de la jeune femme jusqu’à ce que

le dernier jugement fût prononcé et un homme reconnu coupable d’avoir

assassiné son beau-frère

après une brève délibération, le tribunal le condamna à mort par le

supplice de l’eau

les gardes le soulevèrent en l’air, le transportèrent jusqu’au parapet du

pont et les ténèbres se refermèrent sur Anna

ils lui remirent la capuche et l’obligèrent à entreprendre le retour vers la

tour

elle ne put voir ce qui se passait, mais elle entendit le cri de l’homme, le

choc de son corps contre les eaux de la rivière puis plus rien

le cri, le choc puis plus rien

plus rien.

 

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