Anna Thalberg
Chapitre III
Derrière la colline coulaient les eaux du Main, sur l’autre rive s’élevait
Wurtzbourg à l’intérieur d’une muraille pourvue de douze portes réparties
tout autour et dont la forme suggérait délibérément une mitre, rappel
pérenne de l’autorité de l’évêque sur la ville et ses habitants, les maisons,
églises, jardins, ateliers, moulins, marchés, places, rues, ruelles et sur la
muraille elle-même, ses fosses et ses tours dans l’obscurité de l’une
desquelles Anna gisait depuis des heures, enchaînant des prières jusqu’à les
sentir vides de sens, jusqu’à faire diminuer la peur et l’angoisse et continuer
à prier uniquement par inertie de la pensée, par son ravissement devant la
métrique, par nécessité d’occuper à quelque chose le temps impossible à
mesurer dans ces ténèbres depuis qu’on l’avait enfermée dans la tour,
impossible de savoir si c’était le jour ou la nuit, s’il s’était écoulé quelques
heures ou plusieurs jours, si le temps s’était arrêté comme l’air confiné de la
cellule ou si les minutes traînaient seulement comme des limaces dans leur
traditionnelle marche poisseuse au milieu du désœuvrement ou de
l’angoisse
mais le temps, même s’il traîne, ne s’arrête jamais
il avança et Anna put s’y raccrocher quand la porte s’ouvrit et qu’un
domestique entra, en chausses noires et chemise de toile grossière, lui ôta
les menottes et déposa devant elle à même le sol une assiette aux bords
gras, un ragoût d’agneau qui lui ôta l’appétit au lieu de le lui ouvrir bien qu’elle n’eût rien avalé depuis la veille où elle avait mâché quelques
rondelles de carotte et de radis destinées à la soupe de Klaus, qui n’a pas dû
manger non plus et ne pourra, bien malgré lui, pas empêcher le grondement
de son estomac lorsque Vogel daignera le recevoir après l’avoir fait
attendre, depuis l’aube, trois heures avant de se décider à sortir du lit et de
ses appartements
deux heures pour prendre son petit-déjeuner et écouter la sainte messe à
la cathédrale Saint-Kilian, patron de la ville et son premier martyr chrétien
une heure de plus pour se rendre au bâtiment accolé à la tour de garde et
se résoudre enfin à le convoquer dans son alcôve, si austère qu’elle
contenait pour tout mobilier une chaise, un bureau, au-dessus duquel
figurait un ecce homo de bois provenant de l’atelier du malheureux Tilman
Riemenschneider, une pièce si étroite que l’examinateur pourra lui aussi
entendre les borborygmes intestinaux du paysan aussi nettement que si
c’étaient les siens, renforçant son mépris pour cet homme couvert de
poussière et aux vêtements en lambeaux qui le suppliait sans éloquence
d’épargner son épouse avec des phrases tronquées, des glapissements et des
hésitations ne servant qu’à l’exaspérer, attendu que saint Kilian lui-même,
qui avait persuadé le duc Gosbert d’embrasser le christianisme, n’aurait pu
persuader Vogel de libérer Anna
c’est une sorcière, mon garçon
à peine avaient-ils refermé la porte de la cellule que ses laquais l’avaient
entendue rire aux éclats, comme si la prison et les fers l’amusaient, il était
lui-même monté vers les cellules pour écouter à son tour ce rire
démoniaque, cette raillerie adressée à l’examinateur et à ses hommes, à
l’Église et à notre Seigneur, la femme était convaincue que la protection du
Malin lui permettrait de s’en tirer, mais Vogel pouvait lui assurer que ses
arts maléfiques ne lui serviraient à rien tant qu’elle serait prisonnière dans la tour, et comme toute personne qui entrait là n’en ressortait que pour se
diriger vers le pont ou le bûcher, elle n’aurait plus l’occasion de faire le
mal, il en était ainsi depuis que l’évêque, sur le conseil de son neveu, avait
consenti à transformer la tour de garde située au sud-est de la muraille en
une prison pour les sorcières du territoire soumis à son autorité
aucun des prisonniers ramenés par les laquais des quatre coins de
l’évêché n’a repris le cours de sa vie
aucun de ses proches ne reverra Anna avant l’après-midi où elle sera
conduite au bûcher après avoir avoué ses fautes, après avoir reconnu tous
les abus qu’elle a commis pour la plus grande gloire de Satan
pratiquer la sorcellerie, s’acoquiner avec les démons et inciter les
hommes d’Eisingen à la fornication
provoquer et entretenir la sécheresse qui anéantissait le blé dans les
champs et le bétail dans les enclos et les étables
personne ne verra la jeune femme avant l’après-midi où, les bras luxés,
le dos brisé, le ventre gonflé et les doigts brisés, elle se déclarera coupable
et dénoncera les autres villageois ayant participé au sabbat, livrant leur nom
aux autorités
personne ne l’écoutera avant qu’elle ne soit emmenée sur la place du
marché et qu’on ne l’attache au pilori installé précisément à l’endroit où se
dressait au printemps l’arbre de mai coiffé d’une couronne verte
là, Anna brûlera au milieu des hurlements face à Klaus qui, courbant la
tête sous le poids de la honte, n’a pas réussi à masquer ses gargouillis dans
la minuscule alcôve, ceux de son estomac affamé qui, des heures plus tôt, a
tourmenté Anna elle aussi, l’obligeant à surmonter sa répugnance et à
tendre la main vers l’assiette grasse uniquement pour la retirer aussitôt,
dégoûtée d’avoir touché une souris qui engloutissait la nourriture
elle avait reculé à l’autre bout du cachot, la jupe serrée entre ses cuisses,
se demandant combien d’autres il pouvait y en avoir, combien allaient
essayer de se gaver d’agneau et auraient toujours faim
elle va rester longtemps ainsi, jusqu’à ce qu’elles lui grimpent dessus,
jusqu’à ce que Vogel, lassé d’entendre gronder l’estomac de Klaus, le
renvoie afin de poursuivre son action contre la femme malgré les arguments
que le paysan avait balbutiés pour sa défense
pas mon épouse, monseigneur
nuit après nuit depuis leur mariage ils ont partagé la même couche, si à
l’aube un bruit étrange tirait Klaus de son sommeil, si le craquement des
meubles ou les chiens qui rôdent dans les rues le réveillaient en sueur en
train de réciter le Notre Père, craignant de trouver à l’extérieur de la
chaumière un revenant ou une sorcière, Anna était toujours à ses côtés,
dormant tranquillement, comme un ange
comme un démon, plutôt
répliqua Vogel, car on savait fort bien que lorsque les sorcières
s’échappaient vers la forêt afin d’y retrouver Satan, elles cédaient le lit
conjugal à un succube qui couchait avec les maris, dérobait leur semence et
l’offrait au vieil ennemi pour que celui-ci puisse engendrer d’autres démons
dans le ventre des sorcières, car le Diable est stérile, il ne peut procréer,
incapable de générer la vie
pareille chose s’est produite toutes les nuits de sabbat
poursuivit-il, se fourrant les doigts dans le nez et examinant
minutieusement ses trouvailles, parlant comme s’il était seul et non en
présence d’un autre, comme s’il n’y avait personne, juste un paysan affamé
et ignorant à qui il faut expliquer les rudiments les plus simples de la
démonologie
juste un pauvre diable dont l’estomac ne cessa de gronder tout au long
de l’entretien, comme celui d’Anna, qui continuait à crier famine lorsque le
domestique de la tour et les deux hommes de Vogel revinrent, passèrent les
menottes et la capuche à la femme et l’entraînèrent en bas de l’escalier
jusqu’à l’entrée de la tour, jusqu’au pont sur le Main où siégeait le tribunal
de la ville afin d’y juger délinquants et criminels
sans prévenir, ils lui ôtèrent la capuche, l’aveuglant par la lumière
intempestive qui l’éblouit après toutes ces heures passées dans la pénombre
et la noirceur absolue
elle n’osait se fier à son regard qui aperçut lentement à travers la clarté
les autres accusés appelés à comparaître ce jour-là, le demi-cercle de
dignités réunies pour les juger, le pont de pierre centenaire enjambant
l’éternelle rivière depuis la rive est où ils se trouvaient et au loin, derrière
l’arc de la porte érigé sur le pont, les chapiteaux gothiques des tours
orangées de Saint-Kilian, le chapiteau vermeil de la chapelle de Marie, la
tour de la mairie, la plus proche avec son horloge et sa fenêtre en saillie, et
de l’autre côté du Main, sur la colline de Notre-Dame, la masse trapézoïdale
de la forteresse de Marienberg dans la contemplation de laquelle elle se
perdit jusqu’à ce qu’elle entendît son nom de la bouche de l’instigateur de
la cause
Anna Thalberg, épouse de Klaus Thalberg, originaire de
Walldürnet, habitant Eisingen depuis deux ans, vous êtes
accusée d’avoir assisté aux esbats3 sur les rives du
Blutsee-Moor ainsi qu’au grand sabbat de Walpurgis se
tenant au Harz, où vous vous êtes rendue en chevauchant
une chèvre pour danser avec le Diable jusqu’à tomber
d’épuisement avant de vous accoupler avec lui per
angostam viam on l’accusait donc de sorcellerie, d’avoir dérobé l’hostie et de l’avoir
utilisée au cours de rituels blasphématoires sans se soucier que Klaus ait
juré à Vogel que son épouse était une bonne catholique, qu’elle n’avait
jamais manqué une messe, qu’elle avait toujours respecté ses vœux, le jeûne
et confessé ses péchés le dimanche et les jours fériés afin de recevoir dans
son esprit le corps et le sang de notre Sauveur, le père Friedrich, prêtre à
Eisingen, pourrait en témoigner dès son retour de Bamberg où il s’occupait
depuis plusieurs semaines de son frère mourant
il pourra vous le dire, monseigneur
mais Vogel se montra inflexible, saint Kilian lui-même, qui avait
persuadé le duc Gosbert de répudier Geilana, sa femme, car elle était la
veuve de son frère, n’aurait pu le convaincre
la dévotion n’était pas une preuve d’innocence, les sorcières se
montraient excessivement pieuses afin de dissimuler leurs turpitudes,
faisaient semblant d’être de bonnes chrétiennes, de bonnes épouses et de
bonnes voisines, mais sous le masque elles ne cherchaient que la perdition
du troupeau
elles faisaient aussi semblant d’être de bonnes mères, même si sur ce
point, d’après Vogel, Anna avait été encore plus infâme, car elle n’avait pas
donné naissance à un enfant vivant, cela figurait dans les témoignages, elle
avait perdu au moins trois fois du sang au cours de ses grossesses, tout le
monde le savait au village
ils étaient aussi au courant de ses promenades dans la forêt où elle se
perdait des après-midi entiers, qui sait si elle ne profitait pas de ces
incursions pour offrir son rejeton en sacrifice à son amant infernal
il y avait suffisamment de témoignages, sa femme était une sorcière et
elle serait condamnée pour cette raison ; après avoir catapulté ses crottes de
nez vers le sol avec le majeur, Vogel congédia Klaus d’un geste et retourna à ses papiers, se désintéressant du paysan qui resta à sa place en suppliant à
voix basse, fixant le sol jusqu’à ce que de nouvelles crampes d’estomac
l’obligent à quitter la cellule sans autre projet que de rentrer à Eisingen pour
y attendre le retour de Friedrich afin de lui demander aide et conseil
et aussi trouver le moyen d’apaiser cette faim qui le tenait plié en deux
et humant l’air à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent
il sortit de Wurtzbourg par la porte du Miroir et traversa le pont sur le
Main avant la réunion du tribunal, avant qu’on n’emmenât Anna de la tour,
devant le conseil, pour lui lire les charges qui pesaient sur elle, avant qu’elle
ne jette un regard horrifié au juge, à l’instigateur de la cause et à
l’examinateur Vogel, le premier aussi petit et le deuxième aussi chétif que le
troisième était grand et corpulent
un nain, un elfe et un ogre chargés d’estimer si elle était ou non une
sorcière
je n’en suis pas une, messieurs, je crois en un seul Dieu,
notre Père Tout-Puissant
commença-t-elle, mais Vogel l’interrompit en lui rappelant que la
femme, comme la chienne, doit se taire
ils la tinrent à l’écart pendant que la présentation des accusés continuait
et que se poursuivaient les procès déjà commencés, de longues heures
pesant de plus en plus lourd sur les pieds de la jeune femme jusqu’à ce que
le dernier jugement fût prononcé et un homme reconnu coupable d’avoir
assassiné son beau-frère
après une brève délibération, le tribunal le condamna à mort par le
supplice de l’eau
les gardes le soulevèrent en l’air, le transportèrent jusqu’au parapet du
pont et les ténèbres se refermèrent sur Anna
ils lui remirent la capuche et l’obligèrent à entreprendre le retour vers la
tour
elle ne put voir ce qui se passait, mais elle entendit le cri de l’homme, le
choc de son corps contre les eaux de la rivière puis plus rien
le cri, le choc puis plus rien
plus rien.
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