Anna Thalberg

Eduardo Sangarcía · Chapitre 12 sur 15

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Anna Thalberg

Chapitre XII

 

Tandis qu’ils traversaient la grande cour pour sortir, Klaus raconta à

Friedrich qu’il avait tué les animaux à Wurtzbourg, tenaillé par la faim, et il

avait eu beau essayer de dissimuler soigneusement ses malheurs et ses

razzias, les choses n’avaient pas tardé à échapper à tout contrôle

quand la peur d’être capturé fut plus forte que son désir d’attendre le

prêtre, il était rentré à Eisingen, où il n’avait pas éveillé les soupçons, car

lorsque l’envie de tuer et de s’alimenter le gagnait, il s’échappait dans la

forêt pour y chasser des perdrix, des lièvres, des oies, des tritons, lézards,

crapauds, loirs et une grande quantité de chauves-souris

bicolores, moustachues, naines, noctules, oreillards,

murins, de toutes sortes

sans jamais être vraiment rassasié, se sentant de nouveau entraîné vers

la violence avec de plus en plus d’urgence sans que ses prières et

supplications envers Dieu pour que ce nouveau mal prenne fin, pour qu’on

le guide vers la souche contenant le couteau à l’origine du maléfice,

pensait-il, ne lui viennent en aide, car toute cette horreur avait commencé

après la nuit qu’il avait passée dans la forêt, avec la faim qui avait

commencé à l’aube et qui s’était accentuée tandis qu’il tentait de parler à

Vogel, dont la voix s’éleva derrière lui, les obligeant à se retourner

comment oses-tu déranger l’évêque pour une paysanne

crasseuse et pour ce pauvre type dégoûtant, comment

oses-tu comparer le grand Frédéric Barberousse à une

telle traînée, pour qui te prends-tu, malheureux

il leva le poing sous le nez de Friedrich, tentant de l’intimider, mais le

prêtre ne se laissa pas impressionner par le géant et ses simagrées, il resta à

sa place, soutint son regard et sourit même, d’un air provocant, indiquant

qu’il n’était qu’un esclave de Dieu tâchant de freiner la pire des injustices

commises contre une jeune femme innocente

si vous pensez me frapper pour ça, faites-le une bonne

fois pour toutes, sinon, baissez ce battoir, fanfaron

l’examinateur baissa le bras et s’éloigna vers le carrosse en marmonnant

que ce vieux était plutôt un serviteur de Satan, car son obstination à sauver

la sorcière était un signal clair de complicité

mais il veillerait à ce que Friedrich paie lui aussi pour ses péchés sur le

bûcher

Hahn rejoignit Friedrich et se contenta d’agiter la tête, un peu honteux

devant l’attitude de l’examinateur, Friedrich en profita pour lui demander de

ne pas laisser Vogel leur jouer de sales tours et de veiller sur la pauvre

Anna, qui se bouchait les oreilles et se tapait la tête par terre, désespérée

pour l’amour de Dieu, faites taire cette vieille

mais Ava Schwarz ne s’arrêtait de chanter que lorsqu’elle dormait, les

plaintes d’Anna, les coups du domestique qui la menaçait de lui couper la

langue, ce qu’il ne ferait pas de toute façon parce que la vieille devait

d’abord parler au confesseur, qui suivit Vogel jusqu’au carrosse avec

l’initiateur de la cause et le juge, ce dernier également réprimandé par

Friedrich, ne servaient pas à grand-chose

ne laissez pas Vogel faire votre travail, monsieur le juge,

que ce ne soit pas lui qui condamne les accusés

ils montèrent en voiture et entreprirent le retour à la ville, Friedrich et

Klaus poursuivirent également la descente et leur conversation interrompue

par la fureur de l’examinateur, le récit des errances de Klaus dans la forêt

jusqu’au moment où, trois jours plus tôt, il avait trouvé le poignard en

cuivre, l’avait retiré de la souche et apporté chez le forgeron de Hochberg,

où il l’avait fait fondre, mettant ainsi un terme au maléfice dont il était

prisonnier, ce fut du moins ce qu’il pensait jusqu’à ce matin-là quand

l’odeur de la pièce prise par l’évêque recommença à le rendre fou, à

réveiller l’animal qui sommeillait en lui et qui luttait pour s’emparer de son

entendement

tu te fais des idées à cause de l’inquiétude, tu verras,

lorsque ta femme rentrera à la maison ces désirs

disparaîtront

il lui dit cela pour le rassurer, même s’il ne pouvait garantir que cela fût

la raison de son comportement ni que l’affaire d’Anna se résoudrait du

mieux possible, une semaine suffirait pour que la question la brise et donne

raison à Vogel qui, de retour à Wurtzbourg, ruminait sa colère en montant

les escaliers de la tour, pour qui ce condamné se prenait-il, comment était-il

possible que l’évêque l’écoutât et requît même la présence de tous ceux qui

étaient impliqués dans l’affaire, pourquoi ce grand seigneur l’écoutait-il

puisqu’il n’était qu’un insignifiant curé de village

mais ce fouineur perdait son temps, la femme finirait par avouer ce qu’il

voudrait

parce qu’elles avouent toutes, toujours

depuis qu’il avait commencé sa tâche d’examinateur il n’avait jamais

rencontré d’homme ou de femme qui ne finît par accepter les accusations,

peu importait qu’ils se croient courageux ou qu’ils soient tellement persuadés d’être innocents, tôt ou tard ils finissent par se rendre devant le

supplice

la douleur et la peur de la douleur étaient les instruments qui avaient

serré la vis aux paysans pour qu’ils ne recommencent pas à se rebeller

contre l’évêché et pour nettoyer la région de toutes sortes d’indésirables

le mendiant qui s’alimentait de la sueur d’autrui

le vagabond, qui n’a pas de racines et ne donne donc jamais de fruits

le honteux, qui vit le visage tourné vers le passé

et la femme, surtout la femme, qui est ennemie, peine, mal, tentation,

calamité et danger

un palais construit sur un bourbier

cette paysanne était la porte qui allait lui permettre de poursuivre son

travail à Eisingen, aussi ne pouvait-il autoriser à personne de s’interposer,

aussi monta-t-il à la tour disposé à l’écorcher jusqu’à ce qu’elle admette sa

faute une bonne fois pour toutes, pour suivre le conseil du neveu de

l’évêque qui, lui, comprenait l’importance de sa mission, Dieu veuille qu’il

devienne évêque lui-même

il s’arrêta en entendant les supplications d’Anna pour que quelqu’un,

n’importe qui

je vous en prie, faites-la taire

alors Vogel comprit, il savait enfin comment la faire fléchir, comment la

faire parler

les domestiques la conduisirent dans une petite pièce au rez-de-chaussée

de la tour, encore plus humide que la salle de torture et uniquement occupée

par une planche inclinée sous un récipient en bois

une planche sur laquelle on l’allongea et on l’attacha fermement avec

des courroies

un récipient dans lequel ils versèrent de l’eau et attendirent que le

liquide commençât à tomber sur le front d’Anna, goutte à goutte, toutes les

trois secondes une goutte tombait sur son visage

ils la laissèrent là, attachée par le cou avec des fers qui l’empêchaient de

bouger la tête, sans manger ni boire, sans qu’elle pût dormir ni penser à

cause de l’action de la goutte, comme si celle-ci tombait sur ses pensées, les

ouvrant

la nuit s’épaissit comme le miel bouilli

en les dispersant

la quiétude de la forêt pendant ces nuits longues

une goutte après l’autre

un bon endroit pour trouver des truffes près de la rivière

une après l’autre

à minuit, oui, une fois j’y suis allée à minuit

les bêtes le suivent

je l’ai trouvé allongé sur la rive

les bêtes féroces lui lèchent les mains

j’ai suivi le sentier éclairé par une boule de feu et je suis

arrivée là où il se trouvait

elles sortent sur son passage de leurs terriers et repaires

il n’y avait ni sorcières ni ensorceleurs, il n’y avait ni

musique ni cantiques, il n’y avait que lui

la chèvre, la chouette

il semblait dormir allongé sur le côté comme les cerfs,

les pattes avant repliées

l’ours, le tigre

je suis arrivée jusque-là, je l’ai vu de près, ce n’était pas

un homme et ce n’était pas un cerf, c’était les deux et

aussi une chouette

le dragon

je suis arrivée à sa hauteur, il a ouvert les yeux et m’a

parlé

 

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Tu ne dois pas avoir peur de moi ; crains ceux qui comme toi se sont

dressés sur leurs deux pieds et ont répandu la terreur parmi les bêtes en

déclarant qu’ils étaient le sel de la Terre, le parangon de la Création,

l’œuvre préférée du Créateur suprême. Je vais te dire : il n’y a pas eu de

Création, il n’y a pas de Dieu, le monde a toujours existé.

Cette forêt, la rivière, les étoiles au-dessus de nous ; tout a toujours été

là et y restera quand le temps, cette ridicule entéléchie humaine, aura pris

fin avec le dernier des hommes, parce que le monde est éternel et que seuls

les hommes meurent. Regarde la rose refleurir toujours égale à elle-même,

regarde le crapaud émerger de la boue une fois que les pluies reviennent,

regarde le soleil et la lune, traçant sans répit des arcs à l’éclat d’acier sur

la voûte céleste ; tout revient, seul l’homme meurt pour toujours, c’est pour

cela qu’il cherche obstinément une rédemption qui ne viendra pas parce

que sa finitude n’est pas un châtiment ou une récompense. Il ne devrait pas

avoir peur mais plutôt célébrer le fait qu’il en soit ainsi, car l’homme ne

semble pas concevoir les implications ultimes de ses désirs d’éternité :

imagine simplement cette répétition perpétuelle, incessante, dont je t’ai

parlé, que les malheurs et les châtiments n’aient pas de fin. Cette vie

endiablée serait l’enfer. Tu ne crois pas ?

Pour ta bonne fortune, l’infinitude et la conscience ne dorment pas

ensemble. C’est ainsi, sans raison ; il n’y a rien à comprendre.

Et pourtant l’homme ne se contente pas de sa condition, il n’accepte

pas cette absence de raisons. Il a bâti un monde à l’intérieur du monde, une

illusion à son image dans laquelle tout est imbriqué, tout a un sens ; un lieu où même la mort a une explication : c’est un châtiment pour son orgueil, le

même orgueil qu’il a levé tel un château de cartes. Il se trompe, feint de ne

pas comprendre que son monde a la solidité d’un jeu d’enfant. Le gamin

prend un bâton et dit : j’ai une épée ; l’homme se touche la poitrine et

pense : j’ai une âme.

Tu ne dois pas avoir peur de moi, car je ne convoite rien et encore

moins ce que tu ne possèdes pas. Ton âme est sauve, je ne la volerai pas,

mais elle ne montera pas au ciel non plus ; quand tu mourras elle se

dissipera comme le givre à midi. Les hommes sont des simulacres qui

s’arrogent le droit d’imposer la vérité, de placer sur leur tête ce Dieu

absurde qui existe pleinement, puissance absolue, connaissance totale et

amour illimité. Comme je te l’ai dit, il n’y a pas de Dieu ou je suis Dieu ;

peu importe. Je ne veillerai pas sur toi, tu n’iras pas au paradis. Ce qu’il y

a là-haut est comme ce qu’il y a en bas : le bruit et la fureur règnent parmi

les sphères célestes. Il n’y a pas de trêve, femme ; c’est pour cela que je

dors.

 

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elle repartit en courant vers la maison, vers le lit, vers Klaus, qui se réveilla

en sursaut et demanda ce qui lui arrivait, mais elle ne répondit pas, se

contentant d’enfouir le visage sous le bras de son époux sans dire un mot,

que lui aurait-elle dit, qu’elle avait vu Satan sommeiller sur la berge

le Diable dormant dans la forêt

qu’elle l’avait entendu parler d’une voix humaine, qu’il lui avait révélé

la vérité sur le monde et les hommes

qu’elle l’entendait encore, que soudain il l’avait regardée dans la pièce

humide, accroupi dans le coin le plus éloigné où les ombres l’entouraient,

feulant et dissertant sur Dieu, la nature et l’âme avant de se rendormir, la

rendant folle de terreur

elle eut peur et cria à pleins poumons, les suppliant d’arrêter cette

torture car elle devenait folle

que oui, elle avouait tout, tout était vrai et elle était disposée à le

reconnaître, elle accepterait ce qu’ils voudraient à condition qu’ils la fassent

sortir de cette pièce où le Cornu ronflait, étranger au monde et à ses

velléités

oui, je suis une sorcière, et la nuit de Walpurgis je suis

allée sur le mont Brocken pour y adorer le noir,

embrasser l’autre bouche du Grand Bouc afin de

recevoir en échange ses bénédictions sortez-moi de là et

je vous dirai tout

le domestique s’exécuta à la satisfaction de l’examinateur, qui avait de

nouveau sous-estimé la femme, car il ne pensait pas qu’il leur faudrait quatre jours de plus sous la goutte pour la briser, pour la faire signer ici et

ici d’une croix car elle était analphabète

signer sa confession et signer les accusations préparées par Vogel contre

Gerda, contre la mère de Kiefer Nussbaum, contre Blaz Fusch et sa femme

et contre Friedrich, acte qu’elle ne signa pas, elle refusa sans savoir

pourquoi

celle-là je ne l’accepte pas

dit-elle, et le confesseur Hahn retira l’accusation devant la colère de

Vogel, qui sortit de la cellule en fureur, mais retrouva rapidement son

calme, ayant bon espoir d’arriver au prêtre détesté à travers de nombreuses

sorcières qui fourmillaient à Eisingen d’après la confession d’Anna.

 

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