Anna Thalberg
Chapitre XII
Tandis qu’ils traversaient la grande cour pour sortir, Klaus raconta à
Friedrich qu’il avait tué les animaux à Wurtzbourg, tenaillé par la faim, et il
avait eu beau essayer de dissimuler soigneusement ses malheurs et ses
razzias, les choses n’avaient pas tardé à échapper à tout contrôle
quand la peur d’être capturé fut plus forte que son désir d’attendre le
prêtre, il était rentré à Eisingen, où il n’avait pas éveillé les soupçons, car
lorsque l’envie de tuer et de s’alimenter le gagnait, il s’échappait dans la
forêt pour y chasser des perdrix, des lièvres, des oies, des tritons, lézards,
crapauds, loirs et une grande quantité de chauves-souris
bicolores, moustachues, naines, noctules, oreillards,
murins, de toutes sortes
sans jamais être vraiment rassasié, se sentant de nouveau entraîné vers
la violence avec de plus en plus d’urgence sans que ses prières et
supplications envers Dieu pour que ce nouveau mal prenne fin, pour qu’on
le guide vers la souche contenant le couteau à l’origine du maléfice,
pensait-il, ne lui viennent en aide, car toute cette horreur avait commencé
après la nuit qu’il avait passée dans la forêt, avec la faim qui avait
commencé à l’aube et qui s’était accentuée tandis qu’il tentait de parler à
Vogel, dont la voix s’éleva derrière lui, les obligeant à se retourner
comment oses-tu déranger l’évêque pour une paysanne
crasseuse et pour ce pauvre type dégoûtant, comment
oses-tu comparer le grand Frédéric Barberousse à une
telle traînée, pour qui te prends-tu, malheureux
il leva le poing sous le nez de Friedrich, tentant de l’intimider, mais le
prêtre ne se laissa pas impressionner par le géant et ses simagrées, il resta à
sa place, soutint son regard et sourit même, d’un air provocant, indiquant
qu’il n’était qu’un esclave de Dieu tâchant de freiner la pire des injustices
commises contre une jeune femme innocente
si vous pensez me frapper pour ça, faites-le une bonne
fois pour toutes, sinon, baissez ce battoir, fanfaron
l’examinateur baissa le bras et s’éloigna vers le carrosse en marmonnant
que ce vieux était plutôt un serviteur de Satan, car son obstination à sauver
la sorcière était un signal clair de complicité
mais il veillerait à ce que Friedrich paie lui aussi pour ses péchés sur le
bûcher
Hahn rejoignit Friedrich et se contenta d’agiter la tête, un peu honteux
devant l’attitude de l’examinateur, Friedrich en profita pour lui demander de
ne pas laisser Vogel leur jouer de sales tours et de veiller sur la pauvre
Anna, qui se bouchait les oreilles et se tapait la tête par terre, désespérée
pour l’amour de Dieu, faites taire cette vieille
mais Ava Schwarz ne s’arrêtait de chanter que lorsqu’elle dormait, les
plaintes d’Anna, les coups du domestique qui la menaçait de lui couper la
langue, ce qu’il ne ferait pas de toute façon parce que la vieille devait
d’abord parler au confesseur, qui suivit Vogel jusqu’au carrosse avec
l’initiateur de la cause et le juge, ce dernier également réprimandé par
Friedrich, ne servaient pas à grand-chose
ne laissez pas Vogel faire votre travail, monsieur le juge,
que ce ne soit pas lui qui condamne les accusés
ils montèrent en voiture et entreprirent le retour à la ville, Friedrich et
Klaus poursuivirent également la descente et leur conversation interrompue
par la fureur de l’examinateur, le récit des errances de Klaus dans la forêt
jusqu’au moment où, trois jours plus tôt, il avait trouvé le poignard en
cuivre, l’avait retiré de la souche et apporté chez le forgeron de Hochberg,
où il l’avait fait fondre, mettant ainsi un terme au maléfice dont il était
prisonnier, ce fut du moins ce qu’il pensait jusqu’à ce matin-là quand
l’odeur de la pièce prise par l’évêque recommença à le rendre fou, à
réveiller l’animal qui sommeillait en lui et qui luttait pour s’emparer de son
entendement
tu te fais des idées à cause de l’inquiétude, tu verras,
lorsque ta femme rentrera à la maison ces désirs
disparaîtront
il lui dit cela pour le rassurer, même s’il ne pouvait garantir que cela fût
la raison de son comportement ni que l’affaire d’Anna se résoudrait du
mieux possible, une semaine suffirait pour que la question la brise et donne
raison à Vogel qui, de retour à Wurtzbourg, ruminait sa colère en montant
les escaliers de la tour, pour qui ce condamné se prenait-il, comment était-il
possible que l’évêque l’écoutât et requît même la présence de tous ceux qui
étaient impliqués dans l’affaire, pourquoi ce grand seigneur l’écoutait-il
puisqu’il n’était qu’un insignifiant curé de village
mais ce fouineur perdait son temps, la femme finirait par avouer ce qu’il
voudrait
parce qu’elles avouent toutes, toujours
depuis qu’il avait commencé sa tâche d’examinateur il n’avait jamais
rencontré d’homme ou de femme qui ne finît par accepter les accusations,
peu importait qu’ils se croient courageux ou qu’ils soient tellement persuadés d’être innocents, tôt ou tard ils finissent par se rendre devant le
supplice
la douleur et la peur de la douleur étaient les instruments qui avaient
serré la vis aux paysans pour qu’ils ne recommencent pas à se rebeller
contre l’évêché et pour nettoyer la région de toutes sortes d’indésirables
le mendiant qui s’alimentait de la sueur d’autrui
le vagabond, qui n’a pas de racines et ne donne donc jamais de fruits
le honteux, qui vit le visage tourné vers le passé
et la femme, surtout la femme, qui est ennemie, peine, mal, tentation,
calamité et danger
un palais construit sur un bourbier
cette paysanne était la porte qui allait lui permettre de poursuivre son
travail à Eisingen, aussi ne pouvait-il autoriser à personne de s’interposer,
aussi monta-t-il à la tour disposé à l’écorcher jusqu’à ce qu’elle admette sa
faute une bonne fois pour toutes, pour suivre le conseil du neveu de
l’évêque qui, lui, comprenait l’importance de sa mission, Dieu veuille qu’il
devienne évêque lui-même
il s’arrêta en entendant les supplications d’Anna pour que quelqu’un,
n’importe qui
je vous en prie, faites-la taire
alors Vogel comprit, il savait enfin comment la faire fléchir, comment la
faire parler
les domestiques la conduisirent dans une petite pièce au rez-de-chaussée
de la tour, encore plus humide que la salle de torture et uniquement occupée
par une planche inclinée sous un récipient en bois
une planche sur laquelle on l’allongea et on l’attacha fermement avec
des courroies
un récipient dans lequel ils versèrent de l’eau et attendirent que le
liquide commençât à tomber sur le front d’Anna, goutte à goutte, toutes les
trois secondes une goutte tombait sur son visage
ils la laissèrent là, attachée par le cou avec des fers qui l’empêchaient de
bouger la tête, sans manger ni boire, sans qu’elle pût dormir ni penser à
cause de l’action de la goutte, comme si celle-ci tombait sur ses pensées, les
ouvrant
la nuit s’épaissit comme le miel bouilli
en les dispersant
la quiétude de la forêt pendant ces nuits longues
une goutte après l’autre
un bon endroit pour trouver des truffes près de la rivière
une après l’autre
à minuit, oui, une fois j’y suis allée à minuit
les bêtes le suivent
je l’ai trouvé allongé sur la rive
les bêtes féroces lui lèchent les mains
j’ai suivi le sentier éclairé par une boule de feu et je suis
arrivée là où il se trouvait
elles sortent sur son passage de leurs terriers et repaires
il n’y avait ni sorcières ni ensorceleurs, il n’y avait ni
musique ni cantiques, il n’y avait que lui
la chèvre, la chouette
il semblait dormir allongé sur le côté comme les cerfs,
les pattes avant repliées
l’ours, le tigre
je suis arrivée jusque-là, je l’ai vu de près, ce n’était pas
un homme et ce n’était pas un cerf, c’était les deux et
aussi une chouette
le dragon
je suis arrivée à sa hauteur, il a ouvert les yeux et m’a
parlé
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Tu ne dois pas avoir peur de moi ; crains ceux qui comme toi se sont
dressés sur leurs deux pieds et ont répandu la terreur parmi les bêtes en
déclarant qu’ils étaient le sel de la Terre, le parangon de la Création,
l’œuvre préférée du Créateur suprême. Je vais te dire : il n’y a pas eu de
Création, il n’y a pas de Dieu, le monde a toujours existé.
Cette forêt, la rivière, les étoiles au-dessus de nous ; tout a toujours été
là et y restera quand le temps, cette ridicule entéléchie humaine, aura pris
fin avec le dernier des hommes, parce que le monde est éternel et que seuls
les hommes meurent. Regarde la rose refleurir toujours égale à elle-même,
regarde le crapaud émerger de la boue une fois que les pluies reviennent,
regarde le soleil et la lune, traçant sans répit des arcs à l’éclat d’acier sur
la voûte céleste ; tout revient, seul l’homme meurt pour toujours, c’est pour
cela qu’il cherche obstinément une rédemption qui ne viendra pas parce
que sa finitude n’est pas un châtiment ou une récompense. Il ne devrait pas
avoir peur mais plutôt célébrer le fait qu’il en soit ainsi, car l’homme ne
semble pas concevoir les implications ultimes de ses désirs d’éternité :
imagine simplement cette répétition perpétuelle, incessante, dont je t’ai
parlé, que les malheurs et les châtiments n’aient pas de fin. Cette vie
endiablée serait l’enfer. Tu ne crois pas ?
Pour ta bonne fortune, l’infinitude et la conscience ne dorment pas
ensemble. C’est ainsi, sans raison ; il n’y a rien à comprendre.
Et pourtant l’homme ne se contente pas de sa condition, il n’accepte
pas cette absence de raisons. Il a bâti un monde à l’intérieur du monde, une
illusion à son image dans laquelle tout est imbriqué, tout a un sens ; un lieu où même la mort a une explication : c’est un châtiment pour son orgueil, le
même orgueil qu’il a levé tel un château de cartes. Il se trompe, feint de ne
pas comprendre que son monde a la solidité d’un jeu d’enfant. Le gamin
prend un bâton et dit : j’ai une épée ; l’homme se touche la poitrine et
pense : j’ai une âme.
Tu ne dois pas avoir peur de moi, car je ne convoite rien et encore
moins ce que tu ne possèdes pas. Ton âme est sauve, je ne la volerai pas,
mais elle ne montera pas au ciel non plus ; quand tu mourras elle se
dissipera comme le givre à midi. Les hommes sont des simulacres qui
s’arrogent le droit d’imposer la vérité, de placer sur leur tête ce Dieu
absurde qui existe pleinement, puissance absolue, connaissance totale et
amour illimité. Comme je te l’ai dit, il n’y a pas de Dieu ou je suis Dieu ;
peu importe. Je ne veillerai pas sur toi, tu n’iras pas au paradis. Ce qu’il y
a là-haut est comme ce qu’il y a en bas : le bruit et la fureur règnent parmi
les sphères célestes. Il n’y a pas de trêve, femme ; c’est pour cela que je
dors.
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elle repartit en courant vers la maison, vers le lit, vers Klaus, qui se réveilla
en sursaut et demanda ce qui lui arrivait, mais elle ne répondit pas, se
contentant d’enfouir le visage sous le bras de son époux sans dire un mot,
que lui aurait-elle dit, qu’elle avait vu Satan sommeiller sur la berge
le Diable dormant dans la forêt
qu’elle l’avait entendu parler d’une voix humaine, qu’il lui avait révélé
la vérité sur le monde et les hommes
qu’elle l’entendait encore, que soudain il l’avait regardée dans la pièce
humide, accroupi dans le coin le plus éloigné où les ombres l’entouraient,
feulant et dissertant sur Dieu, la nature et l’âme avant de se rendormir, la
rendant folle de terreur
elle eut peur et cria à pleins poumons, les suppliant d’arrêter cette
torture car elle devenait folle
que oui, elle avouait tout, tout était vrai et elle était disposée à le
reconnaître, elle accepterait ce qu’ils voudraient à condition qu’ils la fassent
sortir de cette pièce où le Cornu ronflait, étranger au monde et à ses
velléités
oui, je suis une sorcière, et la nuit de Walpurgis je suis
allée sur le mont Brocken pour y adorer le noir,
embrasser l’autre bouche du Grand Bouc afin de
recevoir en échange ses bénédictions sortez-moi de là et
je vous dirai tout
le domestique s’exécuta à la satisfaction de l’examinateur, qui avait de
nouveau sous-estimé la femme, car il ne pensait pas qu’il leur faudrait quatre jours de plus sous la goutte pour la briser, pour la faire signer ici et
ici d’une croix car elle était analphabète
signer sa confession et signer les accusations préparées par Vogel contre
Gerda, contre la mère de Kiefer Nussbaum, contre Blaz Fusch et sa femme
et contre Friedrich, acte qu’elle ne signa pas, elle refusa sans savoir
pourquoi
celle-là je ne l’accepte pas
dit-elle, et le confesseur Hahn retira l’accusation devant la colère de
Vogel, qui sortit de la cellule en fureur, mais retrouva rapidement son
calme, ayant bon espoir d’arriver au prêtre détesté à travers de nombreuses
sorcières qui fourmillaient à Eisingen d’après la confession d’Anna.
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