Anna Thalberg
Chapitre I
Ils entrèrent et l’enchaînèrent, sans un mot, sans une explication. Elle était
accroupie devant le foyer à remuer les bûches quand deux hommes râblés et
courtauds enfoncèrent la porte de la chaumière et se jetèrent sur Anna
Thalberg qui, tel un gibier surpris par la battue, s’était levée d’un bond et,
les yeux écarquillés, les vit s’approcher, lui ôter des mains la pique rongée
par la rouille avec laquelle elle attisait le feu et brandir devant ses yeux
intimidés le mandat d’arrêt portant le sceau de l’évêque comme un
talisman, une amulette qui allait les protéger contre ses manœuvres et les
autoriser à la soumettre, à lui attacher les mains dans le dos, à lui recouvrir
la tête avec une vieille capuche et à la traîner à travers la foule des curieux
qui s’étaient déjà amassés à l’extérieur, pour savoir ce qui se passait
pour regarder les hommes l’entraîner, la soulever en l’air et la jeter dans
la charrette comme une botte de foin ou le sac de la cuisine dans lequel
Anna avait pris trois pommes de terre peu avant, quand elle avait quitté son
rouet afin de préparer le dîner de Klaus, de les peler pour préparer la soupe
restée sur le feu que personne ne s’était soucié de retirer, ni les hommes qui
l’avaient emmenée sans crier gare, ni les voisins venus piller la misérable
vaisselle dès que la charrette s’était éloignée
elle va bouillir et brûler bien avant que les braises ne se consument, bien
avant que Klaus ne rentre du labour et, sur le long trajet qui sépare les terres
communales de sa chaumière, ne soit assiégé par les regards des villageois
regards qui se volatiliseront comme des mouches quand il les leur
rendra et reviendront se poser dans son dos dès qu’il aura tourné la tête,
épiant son retour tout comme ils ont épié l’arrestation d’Anna, les cris
étouffés par la capuche, la violence indolente des hommes qui l’ont jetée
dans la charrette, sont montés et, dans un silence pétrifié, sont partis en
fendant la foule de badauds qui assistaient à la scène en affichant un air
compatissant, scandalisé ou une satisfaction souriante
parce qu’ils ont fini par l’emmener, justice a enfin été
rendue, elle va enfin recevoir le châtiment qu’elle
mérite, même si ce pauvre homme doit en subir les
conséquences
le pauvre homme qui entrera dans la chaumière retirera le chaudron du
foyer et se demandera ce qui a bien pu se passer, qui a pris leurs affaires, où
peut bien être Anna, pourquoi elle a oublié le dîner sur le feu, pourquoi,
lorsqu’il ressortira pour chercher des réponses auprès des voisins, tous lui
tourneront le dos, tous feindront de ne pas le voir, de même qu’ils ont fait la
sourde oreille aux cris de la jeune femme qui, à plat ventre dans la charrette,
implorait la clémence ou au moins une explication
où m’emmenez-vous, qui êtes-vous, qu’est-ce que cela
veut dire
mais les hommes n’avaient pas répondu, ils s’étaient contentés de la
jeter dans la charrette, avaient fouetté les chevaux et étaient partis, suivis
par le regard des voisins, par les enfants et les chiens qui couraient et
s’ébattaient, tournaient autour de l’attelage passant à grand fracas sur les
ornières de la rue escarpée en terre battue qui menait à Wurtzbourg, la ville
où Gerda s’était rendue la semaine précédente sous l’implacable soleil d’été
afin de réclamer justice
parce que je ne me tairai pas, je ferai à pied les sept
milles jusqu’à Wurtzbourg et je me jetterai à terre,
j’embrasserai les bottes des examinateurs et je leur dirai
ce que j’ai vu
ce qu’ont vu les gens d’Eisingen
la rousse, l’étrangère aux yeux de miel comme ceux d’un
loup, à la peau saupoudrée de taches de rousseur comme
un serpent venimeux
ce qu’ils ont cru voir à la lumière de la lune, à l’ombre de la forêt et sur
la rive de la rivière
les rumeurs qui émaillaient la conversation quand elles lavaient le linge
elle, qui d’autre, la femme que Klaus avait ramenée de
Walldürn
ce que les femmes avaient vu dans les yeux de leur mari dès son arrivée
au village, ce que Gerda elle-même avait découvert dans les yeux de son
homme
ce qui l’avait poussée à se rendre à pied jusqu’à la ville, jusqu’à la
fontaine aux quatre bouches devant la mairie sur la margelle de laquelle elle
s’assit pour y boire et regarder sans comprendre la lente révolution des
aiguilles sur l’horloge de la tour, attentive aux personnes qui entraient et
sortaient du bâtiment, à la foule de civils et d’ecclésiastiques parmi lesquels
elle reconnut l’épaisse silhouette de Melchior Vogel, l’examinateur, aux
pieds duquel elle se prosterna pour proférer ses accusations
pour attribuer à sa voisine des malfaisances aussi variées que la mort
des nourrissons et la sécheresse qui sévissait dans la région depuis un an,
pour le convaincre d’envoyer ses laquais enquêter et réunir des témoignages
à Eisingen, pénétrer de force dans la chaumière d’Anna et la renverser sur
la planche grossière qui lui servait de table pour l’enchaîner, lui recouvrir la tête avec la vieille capuche qui sentait la transpiration et la salive rances et
l’entraîner devant les voisins qui n’avaient pas bougé le petit doigt pour
l’aider parce qu’ils s’étaient juste approchés pour regarder, non pour
intervenir, pour les empêcher de la jeter dans la charrette, ni pour retirer du
feu le dîner de Klaus qui, la fourche à l’épaule et le front perlé de sueur,
regardera passer la charrette depuis les labours sans se douter que c’est sa
femme qu’ils emmènent et que, à son retour, il trouvera sa chaumière mise à
sac
le dîner sur le feu
les voisins rechignant à lui raconter que les hommes étaient venus de
Wurtzbourg et l’avaient emmenée dans une charrette que les enfants et les
chiens avaient suivie jusqu’à l’entrée du village où ils s’en étaient
désintéressés pour passer à autre chose, à un autre jeu, l’abandonnant à la
grâce de Dieu sans autre consolation que la prière pendant sept milles de
peur et de confusion, de douleur et de suffocation à cause de la capuche et
de la botte fermement appuyée dans son dos depuis qu’ils avaient quitté le
village jusqu’à ce qu’ils traversent le pont de pierre sur le Main amenuisé
par la sécheresse
s’arrêtant enfin devant la tour de garde à la porte de laquelle l’attendait
Vogel en personne, l’examinateur auprès de qui Gerda avait accusé Anna
quelques jours plus tôt tandis qu’ils cheminaient entre la mairie et la place
du marché en direction de la chapelle de Marie, même si Gerda feindra
d’ignorer ce qui est arrivé à sa voisine quand Klaus frappera à sa porte et le
lui demandera, elle lui répondra qu’elle n’est pas sortie de la journée à
cause de la goutte
le pauvre Klaus qui va errer de chaumière en chaumière à la recherche
de sa femme sans obtenir de réponses ni autre chose que des faux-fuyants et
des regards compatissants, moqueurs, repus de vengeance
parce que je l’ai accusée
parce que, un soir où Gerda rentrait de vendre ses poules, elle avait
trouvé son mari appuyé contre la barrière, contemplant cette intruse avec
des yeux brillants qu’il n’avait jamais eus pour elle, même quand elle était
plus jeune, moins grosse et avec plus de dents
je l’ai accusée, j’ai marché jusqu’à Wurtzbourg
jusqu’à la tour dans l’ombre de laquelle ils ont enfermé la prisonnière,
la traînant pour franchir les portes et gravir les escaliers qui montaient en
spirale jusqu’à la chaleur d’une prison immonde à l’air irrespirable, une
cellule exigüe où les hommes l’avaient jetée face contre terre après lui avoir
ôté la capuche mais pas les menottes, l’empêchant de se protéger avec les
mains pour prévenir le coup sec contre la pierre nue, coup qui l’avait libérée
un instant de ses prières et de ses craintes, de l’envie de comprendre, de
respirer, de l’espoir d’ouvrir les yeux et de se retrouver chez elle
car ce doit être un rêve
l’idée a surgi dans un coin de sa tête comme si une telle pensée ne lui
appartenait pas, comme si quelqu’un la lui avait murmurée à l’oreille et,
après l’avoir soupesée brièvement, elle avait fini par l’accepter comme ce
qu’il y avait de plus plausible, oui, ce n’était qu’un rêve, elle était toujours à
la maison et elle s’était endormie, Klaus va revenir d’un instant à l’autre, il
lui touchera l’épaule et lui reprochera d’avoir dormi au lieu de lui préparer
son dîner, puis ils mangeront du gruau préparé à la hâte, ils iront se coucher
et elle retombera inévitablement dans ce rêve
je serai de nouveau dans cette cellule suffocante et
sombre, plus jamais je ne pourrai dormir sans crainte,
plus jamais je ne voudrai rêver
et cette nouvelle pensée intruse l’avait fait rire, sans très bien savoir
pourquoi, elle n’avait pu se retenir et s’était esclaffée jusqu’à en être pliée de douleur, jusqu’à ce que ses ravisseurs perdent contenance, échangent des
regards, se signent vite et sortent en courant de la cellule pour rejoindre
l’alcôve de l’examinateur, cet ogre énorme avec lequel Gerda s’était
entretenue la semaine précédente quand elle s’était rendue à la ville en proie
à un désir de vengeance qui se complaira devant les allées et venues de
Klaus dans le village à la recherche de sa femme, les portes closes qui ne
s’ouvriront pas malgré les coups redoublés, malgré l’angoisse croissante de
l’homme qui se retrouvera soudain seul au milieu de la nuit et du village
refermé sur lui-même, se tenant à l’écart comme une bête craintive pour
éviter tout contact, lui donnant à penser qu’il est victime d’un sortilège, que
tout le monde est mort, qu’Anna est morte elle aussi ou bien lui et qu’il est
un revenant
c’est pour cela qu’ils me craignent, que personne ne veut
me voir, m’écouter
et en proie à cette sensation de cauchemar il continuera à tambouriner
aux portes, à parcourir péniblement les rues d’Eisingen jusqu’à ce qu’un
grand gaillard le tire de son inquiétude pour le plonger dans l’horreur en lui
apprenant qu’elle a été emmenée à Wurtzbourg, accusée de sorcellerie.
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