Anna Thalberg

Eduardo Sangarcía · Chapitre 1 sur 15

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Anna Thalberg

Chapitre I

 

Ils entrèrent et l’enchaînèrent, sans un mot, sans une explication. Elle était

accroupie devant le foyer à remuer les bûches quand deux hommes râblés et

courtauds enfoncèrent la porte de la chaumière et se jetèrent sur Anna

Thalberg qui, tel un gibier surpris par la battue, s’était levée d’un bond et,

les yeux écarquillés, les vit s’approcher, lui ôter des mains la pique rongée

par la rouille avec laquelle elle attisait le feu et brandir devant ses yeux

intimidés le mandat d’arrêt portant le sceau de l’évêque comme un

talisman, une amulette qui allait les protéger contre ses manœuvres et les

autoriser à la soumettre, à lui attacher les mains dans le dos, à lui recouvrir

la tête avec une vieille capuche et à la traîner à travers la foule des curieux

qui s’étaient déjà amassés à l’extérieur, pour savoir ce qui se passait

pour regarder les hommes l’entraîner, la soulever en l’air et la jeter dans

la charrette comme une botte de foin ou le sac de la cuisine dans lequel

Anna avait pris trois pommes de terre peu avant, quand elle avait quitté son

rouet afin de préparer le dîner de Klaus, de les peler pour préparer la soupe

restée sur le feu que personne ne s’était soucié de retirer, ni les hommes qui

l’avaient emmenée sans crier gare, ni les voisins venus piller la misérable

vaisselle dès que la charrette s’était éloignée

elle va bouillir et brûler bien avant que les braises ne se consument, bien

avant que Klaus ne rentre du labour et, sur le long trajet qui sépare les terres

communales de sa chaumière, ne soit assiégé par les regards des villageois

regards qui se volatiliseront comme des mouches quand il les leur

rendra et reviendront se poser dans son dos dès qu’il aura tourné la tête,

épiant son retour tout comme ils ont épié l’arrestation d’Anna, les cris

étouffés par la capuche, la violence indolente des hommes qui l’ont jetée

dans la charrette, sont montés et, dans un silence pétrifié, sont partis en

fendant la foule de badauds qui assistaient à la scène en affichant un air

compatissant, scandalisé ou une satisfaction souriante

parce qu’ils ont fini par l’emmener, justice a enfin été

rendue, elle va enfin recevoir le châtiment qu’elle

mérite, même si ce pauvre homme doit en subir les

conséquences

le pauvre homme qui entrera dans la chaumière retirera le chaudron du

foyer et se demandera ce qui a bien pu se passer, qui a pris leurs affaires, où

peut bien être Anna, pourquoi elle a oublié le dîner sur le feu, pourquoi,

lorsqu’il ressortira pour chercher des réponses auprès des voisins, tous lui

tourneront le dos, tous feindront de ne pas le voir, de même qu’ils ont fait la

sourde oreille aux cris de la jeune femme qui, à plat ventre dans la charrette,

implorait la clémence ou au moins une explication

où m’emmenez-vous, qui êtes-vous, qu’est-ce que cela

veut dire

mais les hommes n’avaient pas répondu, ils s’étaient contentés de la

jeter dans la charrette, avaient fouetté les chevaux et étaient partis, suivis

par le regard des voisins, par les enfants et les chiens qui couraient et

s’ébattaient, tournaient autour de l’attelage passant à grand fracas sur les

ornières de la rue escarpée en terre battue qui menait à Wurtzbourg, la ville

où Gerda s’était rendue la semaine précédente sous l’implacable soleil d’été

afin de réclamer justice

parce que je ne me tairai pas, je ferai à pied les sept

milles jusqu’à Wurtzbourg et je me jetterai à terre,

j’embrasserai les bottes des examinateurs et je leur dirai

ce que j’ai vu

ce qu’ont vu les gens d’Eisingen

la rousse, l’étrangère aux yeux de miel comme ceux d’un

loup, à la peau saupoudrée de taches de rousseur comme

un serpent venimeux

ce qu’ils ont cru voir à la lumière de la lune, à l’ombre de la forêt et sur

la rive de la rivière

les rumeurs qui émaillaient la conversation quand elles lavaient le linge

elle, qui d’autre, la femme que Klaus avait ramenée de

Walldürn

ce que les femmes avaient vu dans les yeux de leur mari dès son arrivée

au village, ce que Gerda elle-même avait découvert dans les yeux de son

homme

ce qui l’avait poussée à se rendre à pied jusqu’à la ville, jusqu’à la

fontaine aux quatre bouches devant la mairie sur la margelle de laquelle elle

s’assit pour y boire et regarder sans comprendre la lente révolution des

aiguilles sur l’horloge de la tour, attentive aux personnes qui entraient et

sortaient du bâtiment, à la foule de civils et d’ecclésiastiques parmi lesquels

elle reconnut l’épaisse silhouette de Melchior Vogel, l’examinateur, aux

pieds duquel elle se prosterna pour proférer ses accusations

pour attribuer à sa voisine des malfaisances aussi variées que la mort

des nourrissons et la sécheresse qui sévissait dans la région depuis un an,

pour le convaincre d’envoyer ses laquais enquêter et réunir des témoignages

à Eisingen, pénétrer de force dans la chaumière d’Anna et la renverser sur

la planche grossière qui lui servait de table pour l’enchaîner, lui recouvrir la tête avec la vieille capuche qui sentait la transpiration et la salive rances et

l’entraîner devant les voisins qui n’avaient pas bougé le petit doigt pour

l’aider parce qu’ils s’étaient juste approchés pour regarder, non pour

intervenir, pour les empêcher de la jeter dans la charrette, ni pour retirer du

feu le dîner de Klaus qui, la fourche à l’épaule et le front perlé de sueur,

regardera passer la charrette depuis les labours sans se douter que c’est sa

femme qu’ils emmènent et que, à son retour, il trouvera sa chaumière mise à

sac

le dîner sur le feu

les voisins rechignant à lui raconter que les hommes étaient venus de

Wurtzbourg et l’avaient emmenée dans une charrette que les enfants et les

chiens avaient suivie jusqu’à l’entrée du village où ils s’en étaient

désintéressés pour passer à autre chose, à un autre jeu, l’abandonnant à la

grâce de Dieu sans autre consolation que la prière pendant sept milles de

peur et de confusion, de douleur et de suffocation à cause de la capuche et

de la botte fermement appuyée dans son dos depuis qu’ils avaient quitté le

village jusqu’à ce qu’ils traversent le pont de pierre sur le Main amenuisé

par la sécheresse

s’arrêtant enfin devant la tour de garde à la porte de laquelle l’attendait

Vogel en personne, l’examinateur auprès de qui Gerda avait accusé Anna

quelques jours plus tôt tandis qu’ils cheminaient entre la mairie et la place

du marché en direction de la chapelle de Marie, même si Gerda feindra

d’ignorer ce qui est arrivé à sa voisine quand Klaus frappera à sa porte et le

lui demandera, elle lui répondra qu’elle n’est pas sortie de la journée à

cause de la goutte

le pauvre Klaus qui va errer de chaumière en chaumière à la recherche

de sa femme sans obtenir de réponses ni autre chose que des faux-fuyants et

des regards compatissants, moqueurs, repus de vengeance

parce que je l’ai accusée

parce que, un soir où Gerda rentrait de vendre ses poules, elle avait

trouvé son mari appuyé contre la barrière, contemplant cette intruse avec

des yeux brillants qu’il n’avait jamais eus pour elle, même quand elle était

plus jeune, moins grosse et avec plus de dents

je l’ai accusée, j’ai marché jusqu’à Wurtzbourg

jusqu’à la tour dans l’ombre de laquelle ils ont enfermé la prisonnière,

la traînant pour franchir les portes et gravir les escaliers qui montaient en

spirale jusqu’à la chaleur d’une prison immonde à l’air irrespirable, une

cellule exigüe où les hommes l’avaient jetée face contre terre après lui avoir

ôté la capuche mais pas les menottes, l’empêchant de se protéger avec les

mains pour prévenir le coup sec contre la pierre nue, coup qui l’avait libérée

un instant de ses prières et de ses craintes, de l’envie de comprendre, de

respirer, de l’espoir d’ouvrir les yeux et de se retrouver chez elle

car ce doit être un rêve

l’idée a surgi dans un coin de sa tête comme si une telle pensée ne lui

appartenait pas, comme si quelqu’un la lui avait murmurée à l’oreille et,

après l’avoir soupesée brièvement, elle avait fini par l’accepter comme ce

qu’il y avait de plus plausible, oui, ce n’était qu’un rêve, elle était toujours à

la maison et elle s’était endormie, Klaus va revenir d’un instant à l’autre, il

lui touchera l’épaule et lui reprochera d’avoir dormi au lieu de lui préparer

son dîner, puis ils mangeront du gruau préparé à la hâte, ils iront se coucher

et elle retombera inévitablement dans ce rêve

je serai de nouveau dans cette cellule suffocante et

sombre, plus jamais je ne pourrai dormir sans crainte,

plus jamais je ne voudrai rêver

et cette nouvelle pensée intruse l’avait fait rire, sans très bien savoir

pourquoi, elle n’avait pu se retenir et s’était esclaffée jusqu’à en être pliée de douleur, jusqu’à ce que ses ravisseurs perdent contenance, échangent des

regards, se signent vite et sortent en courant de la cellule pour rejoindre

l’alcôve de l’examinateur, cet ogre énorme avec lequel Gerda s’était

entretenue la semaine précédente quand elle s’était rendue à la ville en proie

à un désir de vengeance qui se complaira devant les allées et venues de

Klaus dans le village à la recherche de sa femme, les portes closes qui ne

s’ouvriront pas malgré les coups redoublés, malgré l’angoisse croissante de

l’homme qui se retrouvera soudain seul au milieu de la nuit et du village

refermé sur lui-même, se tenant à l’écart comme une bête craintive pour

éviter tout contact, lui donnant à penser qu’il est victime d’un sortilège, que

tout le monde est mort, qu’Anna est morte elle aussi ou bien lui et qu’il est

un revenant

c’est pour cela qu’ils me craignent, que personne ne veut

me voir, m’écouter

et en proie à cette sensation de cauchemar il continuera à tambouriner

aux portes, à parcourir péniblement les rues d’Eisingen jusqu’à ce qu’un

grand gaillard le tire de son inquiétude pour le plonger dans l’horreur en lui

apprenant qu’elle a été emmenée à Wurtzbourg, accusée de sorcellerie.

 

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