Anna Thalberg
Chapitre XIII
Je ne vous ai pas encore tout dit, père Hahn, je vous ai
réservé ma dernière confession.
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XIV
Ils la brûlèrent un dimanche, ils la brûlèrent à midi après la messe et après
l’avoir présentée au tribunal sur le pont, la déclarèrent coupable de
sorcellerie et la condamnèrent à la mort sur le bûcher, ils la brûlèrent vive
sur la place du marché car elle ne s’était pas repentie de ses péchés
ils la brûlèrent à côté du cadavre de la vieille Schwarz qui, elle, avait
demandé pardon devant le conseil, aussi l’étranglèrent-ils avant de la brûler,
ils l’étranglèrent après la communion, le corps du Christ encore en elle, ils
l’étranglèrent après la messe à côté de sa vieille chèvre, ils les étranglèrent
et les brûlèrent avec Anna, qu’ils brûlèrent vive mais elle ne mourut pas car
la pluie arriva
la pluie qui mettait un terme à la sécheresse
la pluie qui revenait à Wurtzbourg
la pluie que l’évêque et son neveu bénirent depuis le balcon de son
château à Mespelbrunn, où ils étaient repartis chasser un sanglier après que
Klaus eut massacré leur prise
le balcon qui donnait sur l’étang où les gouttes de pluie effaçaient le
reflet de la forêt et de la tour cylindrique
la pluie qu’Anna maudit depuis le bûcher éteint
la pluie qui fit d’abord sourire les curieux, car les premières gouttes
tombèrent à l’instant même où le bourreau s’approcha pour allumer le feu,
coïncidence qu’ils interprétèrent comme la fin du sortilège, la fin de la sorcière d’Eisingen, la fin d’une bataille dans la guerre éternelle contre le
Diable dont l’assaut suivant devrait être livré dans les entrailles mêmes de
l’Inquisition
parce que Vogel était l’un d’eux
Hahn sera de plus en plus convaincu par le dernier témoignage d’Anna
Thalberg
Vogel était lui aussi un sorcier, tout se recoupait
son orgueil abominable, sa jouissance devant la souffrance d’autrui,
l’absence totale de modération se reflétant dans son monstrueux
embonpoint, le mépris envers sa mission, les menaces proférées contre
Friedrich dans la cour de la forteresse, le dédain qu’il lui avait toujours
témoigné, la mise à l’écart de toutes ses propositions
grâce à cette ultime confession, Hahn était parvenu à déchiffrer le grand
plan du Malin dont l’astuce était telle qu’il s’était introduit dans la Sacrée
Congrégation, l’institution qui lui faisait face, afin d’entraver les efforts
d’hommes comme lui, engagés, probes, incorruptibles
tout se recoupait
deux mois à peine après l’exécution d’Anna, Vogel finira lui-même dans
la tour, ses subterfuges ne lui serviront à rien, ni sa position quand, sur les
instances de son neveu, l’évêque autorisera la torture de l’examinateur et sa
mort sur le bûcher
même si Vogel demandera à être étranglé comme la vieille Schwarz
il se laissera attacher la corde autour du cou, puis on le soulèvera dans le
vide à une branche à l’aide d’une mule à côté des Fuchs, de la mère de
Kiefer Nussbaum, mais pas de Gerda
parce que Gerda disparaîtra sans laisser de trace sur le chemin du retour
à Eisingen après l’exécution, après la mort d’Anna, la seule sorcière d’Eisingen qui avait décidé de ne pas céder, qui, à la différence de ses
voisins et de l’examinateur, ne s’était pas repentie de ses péchés
elle décida de monter sur l’échafaud vivante et, de là, de soutenir le
regard de l’ogre qui avait décidé de la condamner à mort avant même son
arrestation
de soutenir son regard et de sourire en sachant qu’elle lui avait rendu la
monnaie de sa pièce
elle l’avait tué sans qu’il le sache, elle s’était vengée en lui transmettant
cette folie et cette aberration
elle gagnerait en fin de compte la bataille que ce misérable avait décidé
de mener contre une femme qui n’avait rien, qui n’avait jamais fait de mal à
personne, la femme qui depuis le bûcher soutint son regard jusqu’à ce qu’il
ne tienne plus et finisse par détourner les yeux vers les nuages d’orage qui
se concentraient sur la ville, perdant également ce duel des regards
dans la tour, à la fin de sa vie, il n’arrêtera pas d’y penser
il aurait dû soutenir son regard et ne pas le dévier vers la noirceur quand
elle commença à cracher des éclairs, il aurait dû gagner ce duel final parce
que l’autre il l’avait déjà perdu
elle l’avait vaincu de ce regard chargé de sarcasme qui avait fini par
l’intimider, le faisant chercher autour de lui un endroit où cacher son regard
de ces yeux terribles
il regarda les nuages
il regarda Klaus dans la foule qui s’efforçait inutilement d’attirer
l’attention de sa femme, que lui, Vogel, monopolisait
il regarda Friedrich au pied de l’échafaud, priant les yeux clos
il regarda vers la masse rouge de la chapelle de Marie, vers l’Ève de
Riemenschneider, celle qui devint soudain pour lui une autre Anna lui jetant
elle aussi un regard accusateur
il ferma les yeux et souhaita que le temps s’écoule une bonne fois pour
toutes pour aller de l’autre côté, la maudite sorcière transformée en cendres
il rouvrit les yeux et la regarda de nouveau malgré lui, il la regarda
encore parce qu’elle avait commencé à crier quand le bourreau s’était
approché de la foule la torche allumée
que Dieu vous maudisse tous de m’avoir accusée et
condamnée sans raison, de vous approcher de la place
pour assister à mon supplice, d’être là, comme une
bande de hyènes, vous moquant et vous réjouissant de
mon malheur, que Dieu vous punisse d’avoir assisté à ce
sabbat, car c’est cela le sabbat et non les mensonges que
vous m’avez obligée à dire, c’est cela le sabbat et tous
ceux qui sont réunis sur la place en sont les officiants,
vous célébrez tous au nom de Dieu la messe noire qui
distrait Satan c’est pour cela que je vous souhaite une
mort lente et une éternité dans les flammes
ainsi les maudit-elle tous sans imaginer que des années plus tard bon
nombre d’entre eux seraient eux aussi exécutés, que l’on compterait par
centaines les malheureux qui mourraient dans les cachots et les tours de
sorcières, dans les chambres de torture et sur les bûchers toutes les fins de
semaine sur la place du marché, une fois que l’évêque aura rendu l’âme et
que son neveu lui aura succédé sur le trône, il déclenchera cette persécution
sur le diocèse, dans chaque hameau, village et ville les gens seront entraînés
hors de leurs maisons jusqu’à Wurtzbourg pour y trouver une mort atroce
au neveu s’uniront d’autres évêques, princes, comtes, ducs et margraves
dans tout le Saint Empire, du côté catholique et du côté protestant on fera
du petit bois de forêts entières pour alimenter cet incendie de chair humaine
pour creuser ces tombes dans l’air diaphane
le feu qu’alluma le bourreau gagna les pieds d’Anna et lui vola la parole
mais non la vie
il dévorait à peine ses vêtements et sa peau, léchait à peine sa chair
émaciée lorsque la tempête se déchaîna
la sècheresse s’acheva avec une tempête qui consuma le feu du bûcher
la foule cessa de voir dans la pluie soudaine un signe que les pouvoirs
de la sorcière se volatilisaient, et se mit à croire que l’averse était son
dernier enchantement
le maléfice final de la sorcière rousse d’Eisingen
la foule s’enfuit, cherchant à se mettre à l’abri de l’orage, jusqu’à Klaus,
qui à chaque coup de tonnerre perdait de nouveau le contrôle et mordait
encore plus fort son chapeau, horrifié, furieux et affamé
même Gerda, qui lorsqu’il cessera de pleuvoir entreprendra le retour et
disparaîtra à la hauteur du vieux moulin
même Vogel, qui courut en direction de la chapelle de Marie mais
poursuivit son chemin en pensant à la statue d’Anna Thalberg qui flanquait
la porte
un éclair atteignit l’étang du château de Mespelbrunn, les coupes de
l’évêque et de son neveu tombèrent dans l’eau et ils se retirèrent du balcon
les cheveux dressés sur la tête, se demandant si ce prodige ne serait pas lié à
la femme qui devait à cette heure être déjà morte sur la place du marché de
Wurtzbourg
mais Anna n’était pas morte, elle agonisait attachée au poteau
elle agonisait sous la pluie, abandonnée de tous
seul Friedrich revint
seul Friedrich revint après être parti en courant à l’auberge de Colman et
Totnan
comprenant que le feu s’éteindrait sans en finir auparavant avec la vie
de la jeune femme, il courut à l’auberge, entra dans la salle et prit sur la
cheminée l’épée de Joachim, revint sur ses pas, s’approcha aussi près qu’il
put du poteau et sans la moindre hésitation il mit un terme à la souffrance
de la femme d’une seule entaille.
Dieu n’étouffe pas, il se contente de serrer, peut-être
pour te faire avouer.
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