Anna Thalberg

Eduardo Sangarcía · Chapitre 13 sur 15

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Anna Thalberg

Chapitre XIII

 

Je ne vous ai pas encore tout dit, père Hahn, je vous ai

réservé ma dernière confession.

 

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XIV

 

Ils la brûlèrent un dimanche, ils la brûlèrent à midi après la messe et après

l’avoir présentée au tribunal sur le pont, la déclarèrent coupable de

sorcellerie et la condamnèrent à la mort sur le bûcher, ils la brûlèrent vive

sur la place du marché car elle ne s’était pas repentie de ses péchés

ils la brûlèrent à côté du cadavre de la vieille Schwarz qui, elle, avait

demandé pardon devant le conseil, aussi l’étranglèrent-ils avant de la brûler,

ils l’étranglèrent après la communion, le corps du Christ encore en elle, ils

l’étranglèrent après la messe à côté de sa vieille chèvre, ils les étranglèrent

et les brûlèrent avec Anna, qu’ils brûlèrent vive mais elle ne mourut pas car

la pluie arriva

la pluie qui mettait un terme à la sécheresse

la pluie qui revenait à Wurtzbourg

la pluie que l’évêque et son neveu bénirent depuis le balcon de son

château à Mespelbrunn, où ils étaient repartis chasser un sanglier après que

Klaus eut massacré leur prise

le balcon qui donnait sur l’étang où les gouttes de pluie effaçaient le

reflet de la forêt et de la tour cylindrique

la pluie qu’Anna maudit depuis le bûcher éteint

la pluie qui fit d’abord sourire les curieux, car les premières gouttes

tombèrent à l’instant même où le bourreau s’approcha pour allumer le feu,

coïncidence qu’ils interprétèrent comme la fin du sortilège, la fin de la sorcière d’Eisingen, la fin d’une bataille dans la guerre éternelle contre le

Diable dont l’assaut suivant devrait être livré dans les entrailles mêmes de

l’Inquisition

parce que Vogel était l’un d’eux

Hahn sera de plus en plus convaincu par le dernier témoignage d’Anna

Thalberg

Vogel était lui aussi un sorcier, tout se recoupait

son orgueil abominable, sa jouissance devant la souffrance d’autrui,

l’absence totale de modération se reflétant dans son monstrueux

embonpoint, le mépris envers sa mission, les menaces proférées contre

Friedrich dans la cour de la forteresse, le dédain qu’il lui avait toujours

témoigné, la mise à l’écart de toutes ses propositions

grâce à cette ultime confession, Hahn était parvenu à déchiffrer le grand

plan du Malin dont l’astuce était telle qu’il s’était introduit dans la Sacrée

Congrégation, l’institution qui lui faisait face, afin d’entraver les efforts

d’hommes comme lui, engagés, probes, incorruptibles

tout se recoupait

deux mois à peine après l’exécution d’Anna, Vogel finira lui-même dans

la tour, ses subterfuges ne lui serviront à rien, ni sa position quand, sur les

instances de son neveu, l’évêque autorisera la torture de l’examinateur et sa

mort sur le bûcher

même si Vogel demandera à être étranglé comme la vieille Schwarz

il se laissera attacher la corde autour du cou, puis on le soulèvera dans le

vide à une branche à l’aide d’une mule à côté des Fuchs, de la mère de

Kiefer Nussbaum, mais pas de Gerda

parce que Gerda disparaîtra sans laisser de trace sur le chemin du retour

à Eisingen après l’exécution, après la mort d’Anna, la seule sorcière d’Eisingen qui avait décidé de ne pas céder, qui, à la différence de ses

voisins et de l’examinateur, ne s’était pas repentie de ses péchés

elle décida de monter sur l’échafaud vivante et, de là, de soutenir le

regard de l’ogre qui avait décidé de la condamner à mort avant même son

arrestation

de soutenir son regard et de sourire en sachant qu’elle lui avait rendu la

monnaie de sa pièce

elle l’avait tué sans qu’il le sache, elle s’était vengée en lui transmettant

cette folie et cette aberration

elle gagnerait en fin de compte la bataille que ce misérable avait décidé

de mener contre une femme qui n’avait rien, qui n’avait jamais fait de mal à

personne, la femme qui depuis le bûcher soutint son regard jusqu’à ce qu’il

ne tienne plus et finisse par détourner les yeux vers les nuages d’orage qui

se concentraient sur la ville, perdant également ce duel des regards

dans la tour, à la fin de sa vie, il n’arrêtera pas d’y penser

il aurait dû soutenir son regard et ne pas le dévier vers la noirceur quand

elle commença à cracher des éclairs, il aurait dû gagner ce duel final parce

que l’autre il l’avait déjà perdu

elle l’avait vaincu de ce regard chargé de sarcasme qui avait fini par

l’intimider, le faisant chercher autour de lui un endroit où cacher son regard

de ces yeux terribles

il regarda les nuages

il regarda Klaus dans la foule qui s’efforçait inutilement d’attirer

l’attention de sa femme, que lui, Vogel, monopolisait

il regarda Friedrich au pied de l’échafaud, priant les yeux clos

il regarda vers la masse rouge de la chapelle de Marie, vers l’Ève de

Riemenschneider, celle qui devint soudain pour lui une autre Anna lui jetant

elle aussi un regard accusateur

il ferma les yeux et souhaita que le temps s’écoule une bonne fois pour

toutes pour aller de l’autre côté, la maudite sorcière transformée en cendres

il rouvrit les yeux et la regarda de nouveau malgré lui, il la regarda

encore parce qu’elle avait commencé à crier quand le bourreau s’était

approché de la foule la torche allumée

que Dieu vous maudisse tous de m’avoir accusée et

condamnée sans raison, de vous approcher de la place

pour assister à mon supplice, d’être là, comme une

bande de hyènes, vous moquant et vous réjouissant de

mon malheur, que Dieu vous punisse d’avoir assisté à ce

sabbat, car c’est cela le sabbat et non les mensonges que

vous m’avez obligée à dire, c’est cela le sabbat et tous

ceux qui sont réunis sur la place en sont les officiants,

vous célébrez tous au nom de Dieu la messe noire qui

distrait Satan c’est pour cela que je vous souhaite une

mort lente et une éternité dans les flammes

ainsi les maudit-elle tous sans imaginer que des années plus tard bon

nombre d’entre eux seraient eux aussi exécutés, que l’on compterait par

centaines les malheureux qui mourraient dans les cachots et les tours de

sorcières, dans les chambres de torture et sur les bûchers toutes les fins de

semaine sur la place du marché, une fois que l’évêque aura rendu l’âme et

que son neveu lui aura succédé sur le trône, il déclenchera cette persécution

sur le diocèse, dans chaque hameau, village et ville les gens seront entraînés

hors de leurs maisons jusqu’à Wurtzbourg pour y trouver une mort atroce

au neveu s’uniront d’autres évêques, princes, comtes, ducs et margraves

dans tout le Saint Empire, du côté catholique et du côté protestant on fera

du petit bois de forêts entières pour alimenter cet incendie de chair humaine

pour creuser ces tombes dans l’air diaphane

le feu qu’alluma le bourreau gagna les pieds d’Anna et lui vola la parole

mais non la vie

il dévorait à peine ses vêtements et sa peau, léchait à peine sa chair

émaciée lorsque la tempête se déchaîna

la sècheresse s’acheva avec une tempête qui consuma le feu du bûcher

la foule cessa de voir dans la pluie soudaine un signe que les pouvoirs

de la sorcière se volatilisaient, et se mit à croire que l’averse était son

dernier enchantement

le maléfice final de la sorcière rousse d’Eisingen

la foule s’enfuit, cherchant à se mettre à l’abri de l’orage, jusqu’à Klaus,

qui à chaque coup de tonnerre perdait de nouveau le contrôle et mordait

encore plus fort son chapeau, horrifié, furieux et affamé

même Gerda, qui lorsqu’il cessera de pleuvoir entreprendra le retour et

disparaîtra à la hauteur du vieux moulin

même Vogel, qui courut en direction de la chapelle de Marie mais

poursuivit son chemin en pensant à la statue d’Anna Thalberg qui flanquait

la porte

un éclair atteignit l’étang du château de Mespelbrunn, les coupes de

l’évêque et de son neveu tombèrent dans l’eau et ils se retirèrent du balcon

les cheveux dressés sur la tête, se demandant si ce prodige ne serait pas lié à

la femme qui devait à cette heure être déjà morte sur la place du marché de

Wurtzbourg

mais Anna n’était pas morte, elle agonisait attachée au poteau

elle agonisait sous la pluie, abandonnée de tous

seul Friedrich revint

seul Friedrich revint après être parti en courant à l’auberge de Colman et

Totnan

comprenant que le feu s’éteindrait sans en finir auparavant avec la vie

de la jeune femme, il courut à l’auberge, entra dans la salle et prit sur la

cheminée l’épée de Joachim, revint sur ses pas, s’approcha aussi près qu’il

put du poteau et sans la moindre hésitation il mit un terme à la souffrance

de la femme d’une seule entaille.

 

Dieu n’étouffe pas, il se contente de serrer, peut-être

pour te faire avouer.

 

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