Anna Thalberg
Chapitre V
Ils la réveillèrent en lui jetant de l’eau au visage, nauséabonde comme tout
ce que contenait cette chambre des horreurs, l’air qu’elle respirait, le sol sur
lequel elle gisait, les instruments de torture souillés répartis tout autour
d’elle
deux-cents croûtes de sang éclaboussaient la rouille et tachaient d’ocre
le bois
le sang de deux-cents malheureux passés par le cachot avant Anna et
qui avaient éprouvé dans leur chair l’efficacité du berceau de Judas, de
l’âne espagnol et du pendule
deux-cents âmes qui avaient reçu les premiers coups hors de leur
réceptacle dans ce lieu humide et nauséabond, comme ce fut le cas du
visage d’Anna après qu’elle avait été ranimée entre les nausées et
l’asphyxie provoquées par l’eau de ce seau qui la ramena au sermon du
bourreau, à sa démonstration de l’utilisation de la roue, du chevalet et de la
ceinture de saint Érasme, à ses avertissements et recommandations
elle ferait mieux de se rendre une bonne fois pour toutes afin d’échapper
aux pires tourments, elle devrait accepter les charges car en fin de compte
elle ne sortirait pas d’ici sans avoir avoué ses fautes et ses félonies
il avait en main les instruments nécessaires pour lui briser les os un par
un et lacérer chaque centimètre de sa peau, chaque objet présent dans ce lieu expressément conçu pour annihiler la volonté de la sorcière la plus
obstinée
je n’en suis pas une, monseigneur,
elle ferait mieux d’oublier cette obstination malsaine et de reconnaître
sa faute devant l’examinateur qui, attentif à la scène, guettait depuis le seuil
les mains dans le dos et la tête penchée en avant comme les vautours
parce qu’une fois ma tâche commencée il n’y aura pas
de miséricorde
il introduirait très profondément la poire dans ses parties intimes puis il
en écarterait lentement les pétales en faisant tourner le levier, lui déchirant
le sexe, l’ouvrant comme une grenade
il placerait ses doigts dans le mécanisme et serrerait les vis jusqu’à lui
briser l’ongle et à blesser la partie charnue du doigt
il fixerait les anneaux de la cigogne à son cou, aux poignets et chevilles,
et la laisserait immobilisée les jambes sur le ventre, si au début elle ne serait
que légèrement incommodée, au fil des heures viendraient les crampes, bien
pires que les douleurs de l’enfantement, et elles ne cesseraient pas, ne
s’arrêteraient pas
et ce ne serait que le début
il la suspendrait par les poignets à ce crochet puis lui attacherait
plusieurs poids aux chevilles jusqu’à ce que ses bras sortent de leurs
jointures
il utiliserait les griffes de chat pour lui arracher des lambeaux de peau
sur les seins avant de répandre sur la chair du sel qui déplaisait tant aux
démons, pour qu’ils ne reviennent pas les lécher
tant et plus lui ferait le bourreau
il la ferait souffrir jusqu’à la rendre sourde et aveugle, jusqu’à faire
d’elle une gorge hurlante, un cri ininterrompu, une cavité déchirée et une phalange broyée, il lui ferait souhaiter la mort pour échapper au supplice,
même si la mort ne serait pas la fin si elle luttait pour mourir sans avoir
obtenu de pardon, car elle serait alors condamnée pour les siècles des
siècles aux enfers ou tout autre tourment qu’Il aurait conçu dans son infinie
sagesse pour le châtiment éternel des réprouvés
elle ferait mieux de se soumettre immédiatement et d’accepter les
accusations de ses voisins réunies par les serviteurs et présentées devant
Vogel comme des preuves de malveillance et d’abus, de langue perverse et
de mauvais œil
démonstrations irréfutables de sorcellerie
je ne le suis pas, monsieur
Blaz Fusch, habitant à Eisingen, laitier de son métier, rend l’accusée
responsable d’une forte grêle qui a tué deux de ses vaches après une dispute
sur le prix de quelques fromages il y a environ deux ans, quand elle est
arrivée au village avec son tout nouvel époux
le seul homme que je connaisse est mon mari
Ebba Nussbaum, femme de Kiefer Nussbaum habitant à Helmstadt,
rend l’accusée responsable de l’avortement qu’elle a subi en allant voir sa
mère à Eisingen, quelques jours après que l’accusée eut posé à l’improviste
une main sur son ventre tandis qu’elles parlaient de la future naissance
je ne me suis jamais trouvée dans un lit avec un autre
homme, encore moins avec le Diable
Kunigunde Hemmer, habitant à Eisingen, vieille demoiselle, allègue
qu’un matin elle a trouvé son chien éventré devant sa chaumière et insiste
pour en rendre l’accusée responsable car, en revenant avec sa lessive
l’après-midi précédant la macabre découverte, elle l’avait surprise en train
de jouer avec l’animal
Hemmer ne comprend pas la raison de tous ces sévices, si l’accusée
avait besoin des viscères pour fabriquer un emplâtre ou une potion, si elle a
agi par simple vengeance pour avoir été renvoyée brutalement la veille ou si
elle voulait se débarrasser du chien parce que c’était un formidable chasseur
de souris et qu’elle craignait qu’il n’attrapât par erreur ses esprits familiers
dont on raconte que le membre est long et épais comme
un bras
Gerda Bauer, habitant Eisingen, éleveuse de poules et de canards,
soutient qu’une nuit elle a vu l’accusée voler au-dessus des toits du village
montant de dos une chèvre sauvage aux cornes recourbées et longues,
suffisamment pour pouvoir passer les bras autour et se tenir juste avec les
coudes tout en gardant les jambes écartées, comme disposée à recevoir un
mâle, flottant en direction du Blutsee-Moor
dur, glacé et bifide, il est derrière elle, entre ses fesses
Bertha Neuden, habitant Eisingen, boulangère de son métier, assure que
pendant la veillée pascale à l’église Saint-Nicolas, elle s’est approchée du
cierge pour allumer sa bougie en même temps que l’accusée et dans la
pénombre elle a pu voir clairement pendre à son cou des protubérances
semblables à celles des coqs ou des dindons, qui ont disparu lorsque sa
bougie s’est allumée et que le curé a crié Lux Christi
moi jamais, bon homme, j’ai toujours été fidèle à mon
époux et à l’Église
elle ferait mieux de céder et de coopérer dans la mesure du possible
avec l’examinateur qui, au seuil de la chambre de torture, les mains dans le
dos et la tête penchée en avant comme les hyènes, laissa échapper un petit
rire après avoir entendu ces sottises de paysanne sur la verge du Diable et
quitta la tour pour regagner son alcôve
sous le regard rouge sang de l’ecce homo de Riemenschneider, il
rédigea l’ordre de torture pour l’évêque, au cas où les descriptions du
bourreau ne suffiraient pas à convaincre la jeune femme d’avouer sa
culpabilité et où il devrait faire usage de ces instruments sur son corps
si apprendre la façon dont n’importe lequel des instruments du bourreau
accentue la douleur jusqu’à délaver le monde, jusqu’à poignarder le
malheureux qui souffre le tourment à chaque minute qui se dilate, à chaque
heure qui s’éternise, à chaque nuit qui se transforme en un long séjour dans
l’enfer des sens ne la persuade pas d’accepter ses erreurs et ses mauvais
tours
Angela Schmidt, sage-femme de son métier, rapporte que l’accusée a
requis ses services quand elle n’était enceinte que de cinq mois, le bébé
était mort-né et d’après la matrone c’était la troisième ou quatrième fois
qu’Anna Thalberg accouchait en vain
mais Anna persista à affirmer son innocence malgré l’horreur qu’elle
ressentait
Gerda Bauer assure également avoir surpris l’accusée nue au bord de la
rivière, faisant des rondes avec des créatures hautes de quelques centimètres
seulement, à la peau blanche et au visage s’apparentant à celui des lièvres
je t’ai donné le sang et Satan la vigueur, viens
chantait-elle, pendant que les créatures claquaient des dents
il parcourt la terre en mon nom, j’irai aux enfers pour toi
puis les créatures partirent en s’éparpillant dans différentes directions
tandis que l’accusée s’élevait à quelques centimètres au-dessus du sol et
poursuivait sa chanson
il voyage à travers champs et forêts en recueillant lait et
crème pour moi
dans la brusque débandade, une créature heurta Gerda à la cheville, lui
provoquant une bosse qu’elle montra à celui qui écrit ces lignes, on aurait
dit une simple inflammation due à la goutte
Anna refusa pourtant de s’avouer coupable
Marien Bauer, sœur de Gerda Bauer et habitant Eisingen, déclare avoir
vu également ces créatures traire les vaches de Blaz Fusch
le lait volé était naturellement versé dans une cruche chez les Thalberg,
que l’on ne retrouva pas le jour où l’accusée fut capturée
devant son refus, Vogel envoya la requête de torture au château de
Mespelbrunn, où l’évêque s’était retiré, au lieu d’attendre son retour à
Wurtzbourg
il envoya donc de nouveau ses laquais à Eisingen en les chargeant de
réunir de nouveaux témoignages contre cette sorcière entêtée
Alexander Koch, habitant Eisingen, laboureur, assure que l’accusée l’a
assailli en rêves pour le tenter, pour le pousser à commettre le péché de
chair après s’être déshabillée, pavanée comme une panthère dans la pièce et
caressée lascivement, et il eut beau s’efforcer dès le début de se réveiller,
quand il y parvint enfin, il était trop tard et il avait expulsé sa semence
les laquais de l’examinateur montèrent donc dans la charrette,
éperonnèrent les chevaux et repartirent à Eisingen, ils parvinrent à la
hauteur de Klaus au carrefour à l’entrée du village et le dépassèrent,
submergé par la poussière et la colère, maudissant la route et le monde, son
sort et l’examinateur, lui-même et sa femme, tout et tous, y compris Dieu,
qu’il implora également, une fois parvenu à la maison paroissiale qu’il
trouva vide, pour que le père Friedrich rentrât sans délai de Bamberg et
l’aidât à remettre les choses à leur juste place
Aloisia Schicklgruber, habitant Eisingen, paysanne, affirma que,
enceinte de son dernier enfant, elle avait perdu connaissance en rentrant du marché et seule l’accusée était là pour lui apporter de l’aide
elle l’avait aidée à s’asseoir à l’ombre d’un arbre, lui avait donné à boire
et appliqué des compresses d’eau froide sur le visage, ce qui, d’après
Aloisia, était un prétexte afin d’échanger contre un démon l’enfant qu’elle
portait dans son ventre, car à compter de ce soir-là, après s’être remise de
l’évanouissement, elle commença à éprouver un fort rejet pour le bébé, au
point que lorsqu’il naquit elle fut incapable de l’allaiter, on dut lui donner
du lait de chèvre et c’est aujourd’hui un enfant sain et vif, ce qui renforce
les craintes de la mère d’avoir accouché sinon de l’Antéchrist, de son père,
grand-père ou arrière-grand-père
Martin Schicklgruber, mari d’Aloisia, déclare que sa femme a perdu la
raison à cause du breuvage que l’accusée lui a fait boire cet après-midi-là,
que son fils a été baptisé et qu’il n’y a rien de démoniaque en lui
il est suggéré de reprendre intégralement le dossier.
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