Anna Thalberg

Eduardo Sangarcía · Chapitre 5 sur 15

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Anna Thalberg

Chapitre V

 

Ils la réveillèrent en lui jetant de l’eau au visage, nauséabonde comme tout

ce que contenait cette chambre des horreurs, l’air qu’elle respirait, le sol sur

lequel elle gisait, les instruments de torture souillés répartis tout autour

d’elle

deux-cents croûtes de sang éclaboussaient la rouille et tachaient d’ocre

le bois

le sang de deux-cents malheureux passés par le cachot avant Anna et

qui avaient éprouvé dans leur chair l’efficacité du berceau de Judas, de

l’âne espagnol et du pendule

deux-cents âmes qui avaient reçu les premiers coups hors de leur

réceptacle dans ce lieu humide et nauséabond, comme ce fut le cas du

visage d’Anna après qu’elle avait été ranimée entre les nausées et

l’asphyxie provoquées par l’eau de ce seau qui la ramena au sermon du

bourreau, à sa démonstration de l’utilisation de la roue, du chevalet et de la

ceinture de saint Érasme, à ses avertissements et recommandations

elle ferait mieux de se rendre une bonne fois pour toutes afin d’échapper

aux pires tourments, elle devrait accepter les charges car en fin de compte

elle ne sortirait pas d’ici sans avoir avoué ses fautes et ses félonies

il avait en main les instruments nécessaires pour lui briser les os un par

un et lacérer chaque centimètre de sa peau, chaque objet présent dans ce lieu expressément conçu pour annihiler la volonté de la sorcière la plus

obstinée

je n’en suis pas une, monseigneur,

elle ferait mieux d’oublier cette obstination malsaine et de reconnaître

sa faute devant l’examinateur qui, attentif à la scène, guettait depuis le seuil

les mains dans le dos et la tête penchée en avant comme les vautours

parce qu’une fois ma tâche commencée il n’y aura pas

de miséricorde

il introduirait très profondément la poire dans ses parties intimes puis il

en écarterait lentement les pétales en faisant tourner le levier, lui déchirant

le sexe, l’ouvrant comme une grenade

il placerait ses doigts dans le mécanisme et serrerait les vis jusqu’à lui

briser l’ongle et à blesser la partie charnue du doigt

il fixerait les anneaux de la cigogne à son cou, aux poignets et chevilles,

et la laisserait immobilisée les jambes sur le ventre, si au début elle ne serait

que légèrement incommodée, au fil des heures viendraient les crampes, bien

pires que les douleurs de l’enfantement, et elles ne cesseraient pas, ne

s’arrêteraient pas

et ce ne serait que le début

il la suspendrait par les poignets à ce crochet puis lui attacherait

plusieurs poids aux chevilles jusqu’à ce que ses bras sortent de leurs

jointures

il utiliserait les griffes de chat pour lui arracher des lambeaux de peau

sur les seins avant de répandre sur la chair du sel qui déplaisait tant aux

démons, pour qu’ils ne reviennent pas les lécher

tant et plus lui ferait le bourreau

il la ferait souffrir jusqu’à la rendre sourde et aveugle, jusqu’à faire

d’elle une gorge hurlante, un cri ininterrompu, une cavité déchirée et une phalange broyée, il lui ferait souhaiter la mort pour échapper au supplice,

même si la mort ne serait pas la fin si elle luttait pour mourir sans avoir

obtenu de pardon, car elle serait alors condamnée pour les siècles des

siècles aux enfers ou tout autre tourment qu’Il aurait conçu dans son infinie

sagesse pour le châtiment éternel des réprouvés

elle ferait mieux de se soumettre immédiatement et d’accepter les

accusations de ses voisins réunies par les serviteurs et présentées devant

Vogel comme des preuves de malveillance et d’abus, de langue perverse et

de mauvais œil

démonstrations irréfutables de sorcellerie

je ne le suis pas, monsieur

Blaz Fusch, habitant à Eisingen, laitier de son métier, rend l’accusée

responsable d’une forte grêle qui a tué deux de ses vaches après une dispute

sur le prix de quelques fromages il y a environ deux ans, quand elle est

arrivée au village avec son tout nouvel époux

le seul homme que je connaisse est mon mari

Ebba Nussbaum, femme de Kiefer Nussbaum habitant à Helmstadt,

rend l’accusée responsable de l’avortement qu’elle a subi en allant voir sa

mère à Eisingen, quelques jours après que l’accusée eut posé à l’improviste

une main sur son ventre tandis qu’elles parlaient de la future naissance

je ne me suis jamais trouvée dans un lit avec un autre

homme, encore moins avec le Diable

Kunigunde Hemmer, habitant à Eisingen, vieille demoiselle, allègue

qu’un matin elle a trouvé son chien éventré devant sa chaumière et insiste

pour en rendre l’accusée responsable car, en revenant avec sa lessive

l’après-midi précédant la macabre découverte, elle l’avait surprise en train

de jouer avec l’animal

Hemmer ne comprend pas la raison de tous ces sévices, si l’accusée

avait besoin des viscères pour fabriquer un emplâtre ou une potion, si elle a

agi par simple vengeance pour avoir été renvoyée brutalement la veille ou si

elle voulait se débarrasser du chien parce que c’était un formidable chasseur

de souris et qu’elle craignait qu’il n’attrapât par erreur ses esprits familiers

dont on raconte que le membre est long et épais comme

un bras

Gerda Bauer, habitant Eisingen, éleveuse de poules et de canards,

soutient qu’une nuit elle a vu l’accusée voler au-dessus des toits du village

montant de dos une chèvre sauvage aux cornes recourbées et longues,

suffisamment pour pouvoir passer les bras autour et se tenir juste avec les

coudes tout en gardant les jambes écartées, comme disposée à recevoir un

mâle, flottant en direction du Blutsee-Moor

dur, glacé et bifide, il est derrière elle, entre ses fesses

Bertha Neuden, habitant Eisingen, boulangère de son métier, assure que

pendant la veillée pascale à l’église Saint-Nicolas, elle s’est approchée du

cierge pour allumer sa bougie en même temps que l’accusée et dans la

pénombre elle a pu voir clairement pendre à son cou des protubérances

semblables à celles des coqs ou des dindons, qui ont disparu lorsque sa

bougie s’est allumée et que le curé a crié Lux Christi

moi jamais, bon homme, j’ai toujours été fidèle à mon

époux et à l’Église

elle ferait mieux de céder et de coopérer dans la mesure du possible

avec l’examinateur qui, au seuil de la chambre de torture, les mains dans le

dos et la tête penchée en avant comme les hyènes, laissa échapper un petit

rire après avoir entendu ces sottises de paysanne sur la verge du Diable et

quitta la tour pour regagner son alcôve

sous le regard rouge sang de l’ecce homo de Riemenschneider, il

rédigea l’ordre de torture pour l’évêque, au cas où les descriptions du

bourreau ne suffiraient pas à convaincre la jeune femme d’avouer sa

culpabilité et où il devrait faire usage de ces instruments sur son corps

si apprendre la façon dont n’importe lequel des instruments du bourreau

accentue la douleur jusqu’à délaver le monde, jusqu’à poignarder le

malheureux qui souffre le tourment à chaque minute qui se dilate, à chaque

heure qui s’éternise, à chaque nuit qui se transforme en un long séjour dans

l’enfer des sens ne la persuade pas d’accepter ses erreurs et ses mauvais

tours

Angela Schmidt, sage-femme de son métier, rapporte que l’accusée a

requis ses services quand elle n’était enceinte que de cinq mois, le bébé

était mort-né et d’après la matrone c’était la troisième ou quatrième fois

qu’Anna Thalberg accouchait en vain

mais Anna persista à affirmer son innocence malgré l’horreur qu’elle

ressentait

Gerda Bauer assure également avoir surpris l’accusée nue au bord de la

rivière, faisant des rondes avec des créatures hautes de quelques centimètres

seulement, à la peau blanche et au visage s’apparentant à celui des lièvres

je t’ai donné le sang et Satan la vigueur, viens

chantait-elle, pendant que les créatures claquaient des dents

il parcourt la terre en mon nom, j’irai aux enfers pour toi

puis les créatures partirent en s’éparpillant dans différentes directions

tandis que l’accusée s’élevait à quelques centimètres au-dessus du sol et

poursuivait sa chanson

il voyage à travers champs et forêts en recueillant lait et

crème pour moi

dans la brusque débandade, une créature heurta Gerda à la cheville, lui

provoquant une bosse qu’elle montra à celui qui écrit ces lignes, on aurait

dit une simple inflammation due à la goutte

Anna refusa pourtant de s’avouer coupable

Marien Bauer, sœur de Gerda Bauer et habitant Eisingen, déclare avoir

vu également ces créatures traire les vaches de Blaz Fusch

le lait volé était naturellement versé dans une cruche chez les Thalberg,

que l’on ne retrouva pas le jour où l’accusée fut capturée

devant son refus, Vogel envoya la requête de torture au château de

Mespelbrunn, où l’évêque s’était retiré, au lieu d’attendre son retour à

Wurtzbourg

il envoya donc de nouveau ses laquais à Eisingen en les chargeant de

réunir de nouveaux témoignages contre cette sorcière entêtée

Alexander Koch, habitant Eisingen, laboureur, assure que l’accusée l’a

assailli en rêves pour le tenter, pour le pousser à commettre le péché de

chair après s’être déshabillée, pavanée comme une panthère dans la pièce et

caressée lascivement, et il eut beau s’efforcer dès le début de se réveiller,

quand il y parvint enfin, il était trop tard et il avait expulsé sa semence

les laquais de l’examinateur montèrent donc dans la charrette,

éperonnèrent les chevaux et repartirent à Eisingen, ils parvinrent à la

hauteur de Klaus au carrefour à l’entrée du village et le dépassèrent,

submergé par la poussière et la colère, maudissant la route et le monde, son

sort et l’examinateur, lui-même et sa femme, tout et tous, y compris Dieu,

qu’il implora également, une fois parvenu à la maison paroissiale qu’il

trouva vide, pour que le père Friedrich rentrât sans délai de Bamberg et

l’aidât à remettre les choses à leur juste place

Aloisia Schicklgruber, habitant Eisingen, paysanne, affirma que,

enceinte de son dernier enfant, elle avait perdu connaissance en rentrant du marché et seule l’accusée était là pour lui apporter de l’aide

elle l’avait aidée à s’asseoir à l’ombre d’un arbre, lui avait donné à boire

et appliqué des compresses d’eau froide sur le visage, ce qui, d’après

Aloisia, était un prétexte afin d’échanger contre un démon l’enfant qu’elle

portait dans son ventre, car à compter de ce soir-là, après s’être remise de

l’évanouissement, elle commença à éprouver un fort rejet pour le bébé, au

point que lorsqu’il naquit elle fut incapable de l’allaiter, on dut lui donner

du lait de chèvre et c’est aujourd’hui un enfant sain et vif, ce qui renforce

les craintes de la mère d’avoir accouché sinon de l’Antéchrist, de son père,

grand-père ou arrière-grand-père

Martin Schicklgruber, mari d’Aloisia, déclare que sa femme a perdu la

raison à cause du breuvage que l’accusée lui a fait boire cet après-midi-là,

que son fils a été baptisé et qu’il n’y a rien de démoniaque en lui

il est suggéré de reprendre intégralement le dossier.

 

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