Anna Thalberg
Chapitre VI
De retour au village, assis à gauche du cocher, Friedrich se rappelait qu’il
était écrit tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu, il ne devait donc pas
demander une confirmation ou une preuve mais simplement avoir
confiance, s’abandonner et se laisser guider comme l’âne qui tirait la
charrette aux ordres du cocher, d’Eisingen à Bamberg, aller-retour sans
jamais se demander le sens de ces allées et venues
l’homme devait, lui aussi, emprunter le sentier disposé par la
Providence sans poser de questions, tête basse, comme l’âne qui foulait
alors de ses sabots la terre boueuse à la croisée des chemins près du village
les restes que Gerda avait laissés la veille, avant d’être surprise par
Klaus et de partir en courant vers la forêt, de faire un détour par la colline
du Tambour et de rentrer à Eisingen morte de peur, mais saine et sauve
elle dormit d’une traite le reste de la nuit et à l’aube elle se leva de
bonne humeur, à la surprise de son mari, habitué à l’entendre jurer et
récriminer
c’est parce que justice a enfin été rendue
en souriant et fredonnant, elle prépara le déjeuner, alla ramasser les
œufs et les emporta dans la réserve
en souriant, elle vendit jusqu’au dernier avant midi, revint à la maison et
cracha par terre en passant devant la chaumière voisine
en fredonnant, elle prépara le repas, contemplant son œuvre de temps en
temps jusqu’à ce qu’elle voie Klaus dans la grand-rue se diriger d’un bon
pas vers l’église
alors seulement, elle referma sa porte, heureuse de le voir rentrer seul au
village
le père Friedrich était lui aussi de retour et cherchait dans la doctrine
une raison d’apaiser son esprit fébrile et de mettre fin à l’affliction que
Joachim avait semée dans son esprit, aux doutes et aux rancœurs que son
frère lui avait transmis pour tout héritage avec le fer et l’argent, l’épuisant,
laissant son esprit vide et sans volonté, sans savoir que faire d’autre,
comment continuer, avec quelle force se lever le lendemain pour dire la
messe, confesser les paysans, faire l’école aux enfants et administrer les
derniers sacrements aux malades
supporter la médisance de Gerda, entêtée à soupçonner la jeune
Thalberg d’être une sorcière
comment suivre le cours quotidien de sa vie en sachant qu’il s’était
retrouvé seul, que personne au monde ne l’avait connu jeune ni ne se
rappelait le doux visage de sa mère, piqué par la vérole
ce visage qui transparaissait légèrement dans les traits de ses neveux,
traits qui avaient été dévorés par les vautours
tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu,
a dit le Christ dans le désert, mais le Seigneur, lui, ne se lassait pas de
tenter l’homme, de l’éprouver régulièrement sans jamais se tenir pour
satisfait
doutant des hommes autant que ces derniers doutent, à son image
parce que même Friedrich avait perdu la foi à de multiples reprises aux
heures les plus sombres de la nuit et de la vie, mais il avait jusqu’à présent
toujours trouvé le chemin du retour
cela devait arriver à tout le monde, à un moment donné tous doutaient
de l’existence d’un plan divin derrière le chaos apparent du monde et la
déraison de l’histoire, d’un Dieu avisé derrière les maladies et injustices de
la vie, d’un Créateur vertueux derrière la nature contrefaite et brouillonne
qui transformait des mules mortes en sauterelles, des chevaux en frelons et
la couronne de la Création en un vil élevage de vers
tout au long de sa vie, il n’avait eu la preuve de la foi absolue que de la
part d’un seul homme, son grand-père qui, encore enfant, n’avait pas hésité
à se rendre en pèlerinage à Niklashausen et avait connu personnellement
Hans Böhm, le Tambour, celui-là même qui avait donné son nom à la
colline que Gerda avait contournée et Klaus traversée à sa poursuite, le
dernier endroit où l’on racontait que Böhm avait parlé à la Vierge Marie
quand on l’emmenait à Wurtzbourg enchaîné et recouvert d’une capuche,
accusé d’hérésie et de sédition pour avoir affirmé que le quatrième
dimanche du carême, dans la grotte de Begharden, la Vierge lui était
apparue pour le prévenir que la fin de ce monde était proche et que seuls
ceux qui se rendraient en pèlerinage à l’église de Niklashausen seraient
sauvés
pour avoir accepté la dîme des quarante-mille pèlerins accourus à son
appel et l’avoir répartie à sa guise entre les paysans au lieu de la placer dans
les coffres de l’évêché
pour avoir proclamé que l’égalité entre les hommes était une vérité
incontestable qui devait devenir effective au cours du siècle et pas
seulement dans l’au-delà, que Dieu avait remis à tous les richesses de la
terre et qu’elles devaient être réparties entre tous
que les grands seigneurs devaient eux aussi travailler afin de gagner leur
pain sans utiliser les mains de leurs serfs et que l’évêque se contentait de monter souvent à cheval, remplir sa bourse avec l’argent des pauvres,
manger de délicieuses poules et courir les prostituées
que c’étaient des personnes sans valeur, en somme
l’après-midi de son arrestation, la charrette qui l’emmenait prisonnier à
Wurtzbourg s’embourba au pied de la colline et aucune force humaine ou
animale ne put la faire bouger avant que Böhm eût fini de converser à
grands cris avec le vent qui sifflait sur la colline
ni les soldats qui le gardaient ni la foule qui suivait la charrette ne
purent comprendre ce que dit le Tambour ni à qui, et quand ils parvinrent à
reprendre la marche, on l’entendit simplement murmurer
c’est un feu qui jamais ne s’éteint
ce qui d’après ses ennemis décrivait l’enfer qui l’attendait, tandis que
ses partisans affirmaient qu’il faisait référence au regard compatissant de
Marie, Reine du Ciel
ou au cœur aimant du Christ, Notre Mère
peu après son arrivée en ville, Böhm fut condamné à mort et brûlé vif
sur le bûcher, comme ils vont le faire avec Anna qui, allongée sur sa
paillasse, de retour dans sa cellule après avoir vu le bourreau, sortait par
intermittence de la torpeur occasionnée par la fatigue, le manque de
nourriture, l’obscurité et l’atmosphère suffocante, et même si le domestique
de la tour lui avait passé les menottes devant et non dans le dos, la douleur
aux poignets à vif lui fit implorer la pitié de l’homme pour qu’il les lui
retire
mais cela ne sera fait que lorsque les courroies les remplaceront en salle
de torture
l’horreur de ce qu’elle y a vu lui parcourait l’échine de même que les
paroles de Joachim ne sortaient pas de la tête de Friedrich, qui leva les yeux, longtemps posés sur le pommeau de l’épée, pour apercevoir au bout
du chemin la petite tour de l’église Saint-Nicolas à Eisingen
il sentit alors toute la fatigue de ses soixante-dix ans peser sur lui
jusqu’à le faire sangloter de nouveau, jusqu’à le plonger dans des pleurs
pitoyables qui cessèrent quand la main du cocher se posa sur son épaule,
l’obligeant à balbutier une excuse
ne t’inquiète pas, mon fils, c’est la vieillesse qui relâche
les dents, la vessie et les glandes lacrymales
et je suis déjà assez vieux
aussi vieux que son grand-père quand il le faisait asseoir sur ses genoux
et lui racontait que dans son enfance il avait connu le Tambour à
Niklashausen, qu’il l’avait entendu prêcher sur un tonneau renversé devant
l’immense masse humaine qui avait accouru à son appel et que, lorsque les
soldats de l’évêque avaient enlevé l’homme pour l’emmener à Wurtzbourg,
il avait rejoint les milliers de paysans qui encerclèrent la forteresse de
Marienberg pour chanter, danser et prier comme il le leur avait appris, afin
de supplier l’évêque d’avoir de la compassion et de libérer leur prophète
mais l’évêque répondit à leurs prières par des canons et des charges de
cavalerie, teintant de sang innocent les murailles de la forteresse et les
flancs de la colline
les raisins de cette année furent rouges comme des arbousiers
son grand-père échappa au massacre, il vécut pour témoigner du
martyre du Tambour depuis l’autre rive du Main, et malgré ce qu’il avait
souffert en ces journées maudites, il ne perdit pas la foi, il la conserva
jusqu’à la fin de ses jours car il avait connu ce saint homme et partagé le
pain avec lui ; les flammes du bûcher sur lequel Böhm avait brûlé, par une
étrange alchimie que Friedrich ne comprenait pas bien, n’avaient servi qu’à raviver encore sa flamme intérieure, tandis que Friedrich sentait la sienne
s’éteindre inexorablement
pour cette raison, il attendait ardemment un signe du ciel qui lui rendrait
la certitude, mais il ne devait pas le demander, il ne devait rien tenter, il
devait se laisser conduire la tête basse comme la jument qui le transportait
vers l’église par la rue de laquelle apparut Klaus, agitant les bras et
l’appelant
le pauvre Klaus qui était arrivé quelques heures plus tôt au village et,
après avoir constaté que l’église restait fermée, s’était retiré dans sa
chaumière complètement épuisé, mais sans trouver le repos attendu car la
main lourde d’un mauvais rêve l’avait écrasé au sol
un cauchemar où il errait dans la forêt sans trouver la sortie, la poursuite
continuait et il courait sans avancer, comme dans la boue ou la neige,
comme si ses jambes étaient celles d’un enfant ou d’un nain et que son
poursuivant chevauchait à travers les cieux, oppressif, débridé et multiple
au prix de lourds efforts, Klaus parvenait à échapper à la chasse sauvage
après s’être glissé entre deux troncs d’arbres et en être ressorti transformé
en un chacal qui s’éloigna au galop, avec la légèreté suffisante pour
dépasser le fracas des cors, des trompettes et des sabots et entrer dans une
clairière du bois où Vogel était debout à attendre le paysan, qui se demanda
ce que faisait l’examinateur si près de Hochberg à ces heures tardives tandis
qu’il essayait de s’approcher pour lui lécher les mains, mais quand Vogel
les lui tendit, Klaus remarqua que les doigts sous les les anneaux massifs
n’étaient pas humains, que ces extrémités n’étaient pas des mains mais des
serres de rapace et il comprit avec horreur qu’il se trouvait face au Démon
alors les coups des laquais le réveillèrent
en gémissant et avec des sueurs froides, il se réveilla après les avoir
entendus l’appeler, maintenant, à la porte qu’il avait remontée sur ses gonds la veille avant de partir à Wurtzbourg
on le cherchait pour l’informer de la somme qu’il devrait verser à la
ville pour le procès et l’éventuelle exécution de sa femme, car, ni l’église ni
la mairie ne prenant ces frais en charge, ils devraient être réglés par les
parents de l’accusée
six charretées de bois et deux de tourbe pour le bûcher
un poteau en bois recouvert de plâtre et un anneau de fer pour y attacher
la condamnée
les émoluments de l’examinateur et du bourreau, autant pour la torture
que pour l’exécution
et les nôtres aussi, bien sûr
s’il n’avait pas les moyens de couvrir les frais, il pourrait toujours céder
ses possessions à l’évêché
Klaus ne pouvait croire que tout cela lui arrive, que les malheurs ne lui
tombent pas dessus l’un après l’autre mais tous ensemble comme en
avalanche
l’enlèvement d’Anna, seule dans cette tour, les poignets à vif
le saccage de sa chaumière, perpétré par ses voisins, ses amis, qu’il
connaissait depuis toujours
l’horrible nuit dans la forêt et la faim vorace que les levrauts ne
calmèrent que l’espace de quelques heures
la froideur de Vogel et maintenant cette injure
mais les laquais haussèrent les épaules devant ses plaintes et ses
lamentations, ils se bornèrent à répéter le montant de la somme à verser et
entreprirent le retour à Wurtzbourg, emportant un nouvel ensemble de
témoignages irréfutables de la malfaisance d’Anna et le peu de force qu’il
pouvait rester à Klaus, qui sans cesser de tirer sur les poils de sa barbe, se
demanda comment il allait payer cette dette, lui, un simple journalier dont les possessions se limitaient à cette chaumière, au chaudron, à des hardes,
au pot de chambre oxydé, au balai cassé et à la souche, hormis ses propres
vêtements, déchirés et crasseux, tachés de son sang et de celui de ses prises
à la chasse
il gagna la rue, furieux, disposé à admonester la première personne qu’il
croiserait, à donner des coups de pied dans la porte de Gerda jusqu’à la
renverser et à régler ses comptes avec cette méchante femme, mais alors il
sentit dans l’air le parfum de Friedrich et, se guidant davantage par l’odorat
que par la vue, il trouva la charrette qui se dirigeait vers l’église
il oublia sa colère et courut à la recherche du prêtre, qui le vit arriver,
déconcerté par l’air du jeune homme, sans comprendre de quoi ce dernier
lui parlait
il n’était pas encore descendu de la charrette que celui-ci vint à sa
rencontre en bredouillant ce qui était arrivé en ces jours funestes, elle faisait
la cuisine et ils l’avaient emmenée de force à Wurtzbourg, ils la
soumettaient peut-être déjà à la question pour lui soutirer une vérité qui
n’était pas vraie
ils avaient saccagé sa maison en emportant toute chose à peu près utile
ou précieuse, détruit tout ce qu’ils n’avaient pas emporté, et de surcroît
l’évêché voulait lui faire payer le procès contre sa femme
eux, misérables cultivateurs, ne pouvaient compter sur l’aide de
personne, personne d’autre que lui, qui voyait le village tout entier lui
tourner le dos comme s’il était pestiféré, les hommes qui hier encore étaient
ses frères n’osaient pas le regarder
il ne me manque que la corde pour me pendre parce
qu’ils l’ont prise elle aussi
dites-moi que faire, mon père
le vieux curé n’en avait aucune idée, il pensait juste à sa propre misère,
au péché de son frère et au poids mort planté sur ses épaules comme la
mâchoire d’un dogue, son unique certitude était que cette nuit serait un
enfer, la suivante également, qu’il ne pourrait dormir avant plusieurs jours
il décida alors de ne pas opposer de résistance, juste de se laisser guider,
comme l’âne
il demanda au cocher de faire demi-tour et invita Klaus à monter dans la
charrette pour aller à Wurtzbourg chercher sa femme, la femme dont
l’échine se hérissa de nouveau lorsque, à travers la porte de sa cellule, lui
parvint une voix qui l’appelait
la voix du vieux confesseur Hahn qui lui demandait de se lever du lit et
de s’approcher, de venir vers lui, de manger la soupe qu’il lui offrait et, au
nom de Celui par qui tout avait été fait, de lui raconter son histoire à travers
la fenêtre de judas 5.
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