Anna Thalberg

Eduardo Sangarcía · Chapitre 6 sur 15

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Anna Thalberg

Chapitre VI

 

De retour au village, assis à gauche du cocher, Friedrich se rappelait qu’il

était écrit tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu, il ne devait donc pas

demander une confirmation ou une preuve mais simplement avoir

confiance, s’abandonner et se laisser guider comme l’âne qui tirait la

charrette aux ordres du cocher, d’Eisingen à Bamberg, aller-retour sans

jamais se demander le sens de ces allées et venues

l’homme devait, lui aussi, emprunter le sentier disposé par la

Providence sans poser de questions, tête basse, comme l’âne qui foulait

alors de ses sabots la terre boueuse à la croisée des chemins près du village

les restes que Gerda avait laissés la veille, avant d’être surprise par

Klaus et de partir en courant vers la forêt, de faire un détour par la colline

du Tambour et de rentrer à Eisingen morte de peur, mais saine et sauve

elle dormit d’une traite le reste de la nuit et à l’aube elle se leva de

bonne humeur, à la surprise de son mari, habitué à l’entendre jurer et

récriminer

c’est parce que justice a enfin été rendue

en souriant et fredonnant, elle prépara le déjeuner, alla ramasser les

œufs et les emporta dans la réserve

en souriant, elle vendit jusqu’au dernier avant midi, revint à la maison et

cracha par terre en passant devant la chaumière voisine

en fredonnant, elle prépara le repas, contemplant son œuvre de temps en

temps jusqu’à ce qu’elle voie Klaus dans la grand-rue se diriger d’un bon

pas vers l’église

alors seulement, elle referma sa porte, heureuse de le voir rentrer seul au

village

le père Friedrich était lui aussi de retour et cherchait dans la doctrine

une raison d’apaiser son esprit fébrile et de mettre fin à l’affliction que

Joachim avait semée dans son esprit, aux doutes et aux rancœurs que son

frère lui avait transmis pour tout héritage avec le fer et l’argent, l’épuisant,

laissant son esprit vide et sans volonté, sans savoir que faire d’autre,

comment continuer, avec quelle force se lever le lendemain pour dire la

messe, confesser les paysans, faire l’école aux enfants et administrer les

derniers sacrements aux malades

supporter la médisance de Gerda, entêtée à soupçonner la jeune

Thalberg d’être une sorcière

comment suivre le cours quotidien de sa vie en sachant qu’il s’était

retrouvé seul, que personne au monde ne l’avait connu jeune ni ne se

rappelait le doux visage de sa mère, piqué par la vérole

ce visage qui transparaissait légèrement dans les traits de ses neveux,

traits qui avaient été dévorés par les vautours

tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu,

a dit le Christ dans le désert, mais le Seigneur, lui, ne se lassait pas de

tenter l’homme, de l’éprouver régulièrement sans jamais se tenir pour

satisfait

doutant des hommes autant que ces derniers doutent, à son image

parce que même Friedrich avait perdu la foi à de multiples reprises aux

heures les plus sombres de la nuit et de la vie, mais il avait jusqu’à présent

toujours trouvé le chemin du retour

cela devait arriver à tout le monde, à un moment donné tous doutaient

de l’existence d’un plan divin derrière le chaos apparent du monde et la

déraison de l’histoire, d’un Dieu avisé derrière les maladies et injustices de

la vie, d’un Créateur vertueux derrière la nature contrefaite et brouillonne

qui transformait des mules mortes en sauterelles, des chevaux en frelons et

la couronne de la Création en un vil élevage de vers

tout au long de sa vie, il n’avait eu la preuve de la foi absolue que de la

part d’un seul homme, son grand-père qui, encore enfant, n’avait pas hésité

à se rendre en pèlerinage à Niklashausen et avait connu personnellement

Hans Böhm, le Tambour, celui-là même qui avait donné son nom à la

colline que Gerda avait contournée et Klaus traversée à sa poursuite, le

dernier endroit où l’on racontait que Böhm avait parlé à la Vierge Marie

quand on l’emmenait à Wurtzbourg enchaîné et recouvert d’une capuche,

accusé d’hérésie et de sédition pour avoir affirmé que le quatrième

dimanche du carême, dans la grotte de Begharden, la Vierge lui était

apparue pour le prévenir que la fin de ce monde était proche et que seuls

ceux qui se rendraient en pèlerinage à l’église de Niklashausen seraient

sauvés

pour avoir accepté la dîme des quarante-mille pèlerins accourus à son

appel et l’avoir répartie à sa guise entre les paysans au lieu de la placer dans

les coffres de l’évêché

pour avoir proclamé que l’égalité entre les hommes était une vérité

incontestable qui devait devenir effective au cours du siècle et pas

seulement dans l’au-delà, que Dieu avait remis à tous les richesses de la

terre et qu’elles devaient être réparties entre tous

que les grands seigneurs devaient eux aussi travailler afin de gagner leur

pain sans utiliser les mains de leurs serfs et que l’évêque se contentait de monter souvent à cheval, remplir sa bourse avec l’argent des pauvres,

manger de délicieuses poules et courir les prostituées

que c’étaient des personnes sans valeur, en somme

l’après-midi de son arrestation, la charrette qui l’emmenait prisonnier à

Wurtzbourg s’embourba au pied de la colline et aucune force humaine ou

animale ne put la faire bouger avant que Böhm eût fini de converser à

grands cris avec le vent qui sifflait sur la colline

ni les soldats qui le gardaient ni la foule qui suivait la charrette ne

purent comprendre ce que dit le Tambour ni à qui, et quand ils parvinrent à

reprendre la marche, on l’entendit simplement murmurer

c’est un feu qui jamais ne s’éteint

ce qui d’après ses ennemis décrivait l’enfer qui l’attendait, tandis que

ses partisans affirmaient qu’il faisait référence au regard compatissant de

Marie, Reine du Ciel

ou au cœur aimant du Christ, Notre Mère

peu après son arrivée en ville, Böhm fut condamné à mort et brûlé vif

sur le bûcher, comme ils vont le faire avec Anna qui, allongée sur sa

paillasse, de retour dans sa cellule après avoir vu le bourreau, sortait par

intermittence de la torpeur occasionnée par la fatigue, le manque de

nourriture, l’obscurité et l’atmosphère suffocante, et même si le domestique

de la tour lui avait passé les menottes devant et non dans le dos, la douleur

aux poignets à vif lui fit implorer la pitié de l’homme pour qu’il les lui

retire

mais cela ne sera fait que lorsque les courroies les remplaceront en salle

de torture

l’horreur de ce qu’elle y a vu lui parcourait l’échine de même que les

paroles de Joachim ne sortaient pas de la tête de Friedrich, qui leva les yeux, longtemps posés sur le pommeau de l’épée, pour apercevoir au bout

du chemin la petite tour de l’église Saint-Nicolas à Eisingen

il sentit alors toute la fatigue de ses soixante-dix ans peser sur lui

jusqu’à le faire sangloter de nouveau, jusqu’à le plonger dans des pleurs

pitoyables qui cessèrent quand la main du cocher se posa sur son épaule,

l’obligeant à balbutier une excuse

ne t’inquiète pas, mon fils, c’est la vieillesse qui relâche

les dents, la vessie et les glandes lacrymales

et je suis déjà assez vieux

aussi vieux que son grand-père quand il le faisait asseoir sur ses genoux

et lui racontait que dans son enfance il avait connu le Tambour à

Niklashausen, qu’il l’avait entendu prêcher sur un tonneau renversé devant

l’immense masse humaine qui avait accouru à son appel et que, lorsque les

soldats de l’évêque avaient enlevé l’homme pour l’emmener à Wurtzbourg,

il avait rejoint les milliers de paysans qui encerclèrent la forteresse de

Marienberg pour chanter, danser et prier comme il le leur avait appris, afin

de supplier l’évêque d’avoir de la compassion et de libérer leur prophète

mais l’évêque répondit à leurs prières par des canons et des charges de

cavalerie, teintant de sang innocent les murailles de la forteresse et les

flancs de la colline

les raisins de cette année furent rouges comme des arbousiers

son grand-père échappa au massacre, il vécut pour témoigner du

martyre du Tambour depuis l’autre rive du Main, et malgré ce qu’il avait

souffert en ces journées maudites, il ne perdit pas la foi, il la conserva

jusqu’à la fin de ses jours car il avait connu ce saint homme et partagé le

pain avec lui ; les flammes du bûcher sur lequel Böhm avait brûlé, par une

étrange alchimie que Friedrich ne comprenait pas bien, n’avaient servi qu’à raviver encore sa flamme intérieure, tandis que Friedrich sentait la sienne

s’éteindre inexorablement

pour cette raison, il attendait ardemment un signe du ciel qui lui rendrait

la certitude, mais il ne devait pas le demander, il ne devait rien tenter, il

devait se laisser conduire la tête basse comme la jument qui le transportait

vers l’église par la rue de laquelle apparut Klaus, agitant les bras et

l’appelant

le pauvre Klaus qui était arrivé quelques heures plus tôt au village et,

après avoir constaté que l’église restait fermée, s’était retiré dans sa

chaumière complètement épuisé, mais sans trouver le repos attendu car la

main lourde d’un mauvais rêve l’avait écrasé au sol

un cauchemar où il errait dans la forêt sans trouver la sortie, la poursuite

continuait et il courait sans avancer, comme dans la boue ou la neige,

comme si ses jambes étaient celles d’un enfant ou d’un nain et que son

poursuivant chevauchait à travers les cieux, oppressif, débridé et multiple

au prix de lourds efforts, Klaus parvenait à échapper à la chasse sauvage

après s’être glissé entre deux troncs d’arbres et en être ressorti transformé

en un chacal qui s’éloigna au galop, avec la légèreté suffisante pour

dépasser le fracas des cors, des trompettes et des sabots et entrer dans une

clairière du bois où Vogel était debout à attendre le paysan, qui se demanda

ce que faisait l’examinateur si près de Hochberg à ces heures tardives tandis

qu’il essayait de s’approcher pour lui lécher les mains, mais quand Vogel

les lui tendit, Klaus remarqua que les doigts sous les les anneaux massifs

n’étaient pas humains, que ces extrémités n’étaient pas des mains mais des

serres de rapace et il comprit avec horreur qu’il se trouvait face au Démon

alors les coups des laquais le réveillèrent

en gémissant et avec des sueurs froides, il se réveilla après les avoir

entendus l’appeler, maintenant, à la porte qu’il avait remontée sur ses gonds la veille avant de partir à Wurtzbourg

on le cherchait pour l’informer de la somme qu’il devrait verser à la

ville pour le procès et l’éventuelle exécution de sa femme, car, ni l’église ni

la mairie ne prenant ces frais en charge, ils devraient être réglés par les

parents de l’accusée

six charretées de bois et deux de tourbe pour le bûcher

un poteau en bois recouvert de plâtre et un anneau de fer pour y attacher

la condamnée

les émoluments de l’examinateur et du bourreau, autant pour la torture

que pour l’exécution

et les nôtres aussi, bien sûr

s’il n’avait pas les moyens de couvrir les frais, il pourrait toujours céder

ses possessions à l’évêché

Klaus ne pouvait croire que tout cela lui arrive, que les malheurs ne lui

tombent pas dessus l’un après l’autre mais tous ensemble comme en

avalanche

l’enlèvement d’Anna, seule dans cette tour, les poignets à vif

le saccage de sa chaumière, perpétré par ses voisins, ses amis, qu’il

connaissait depuis toujours

l’horrible nuit dans la forêt et la faim vorace que les levrauts ne

calmèrent que l’espace de quelques heures

la froideur de Vogel et maintenant cette injure

mais les laquais haussèrent les épaules devant ses plaintes et ses

lamentations, ils se bornèrent à répéter le montant de la somme à verser et

entreprirent le retour à Wurtzbourg, emportant un nouvel ensemble de

témoignages irréfutables de la malfaisance d’Anna et le peu de force qu’il

pouvait rester à Klaus, qui sans cesser de tirer sur les poils de sa barbe, se

demanda comment il allait payer cette dette, lui, un simple journalier dont les possessions se limitaient à cette chaumière, au chaudron, à des hardes,

au pot de chambre oxydé, au balai cassé et à la souche, hormis ses propres

vêtements, déchirés et crasseux, tachés de son sang et de celui de ses prises

à la chasse

il gagna la rue, furieux, disposé à admonester la première personne qu’il

croiserait, à donner des coups de pied dans la porte de Gerda jusqu’à la

renverser et à régler ses comptes avec cette méchante femme, mais alors il

sentit dans l’air le parfum de Friedrich et, se guidant davantage par l’odorat

que par la vue, il trouva la charrette qui se dirigeait vers l’église

il oublia sa colère et courut à la recherche du prêtre, qui le vit arriver,

déconcerté par l’air du jeune homme, sans comprendre de quoi ce dernier

lui parlait

il n’était pas encore descendu de la charrette que celui-ci vint à sa

rencontre en bredouillant ce qui était arrivé en ces jours funestes, elle faisait

la cuisine et ils l’avaient emmenée de force à Wurtzbourg, ils la

soumettaient peut-être déjà à la question pour lui soutirer une vérité qui

n’était pas vraie

ils avaient saccagé sa maison en emportant toute chose à peu près utile

ou précieuse, détruit tout ce qu’ils n’avaient pas emporté, et de surcroît

l’évêché voulait lui faire payer le procès contre sa femme

eux, misérables cultivateurs, ne pouvaient compter sur l’aide de

personne, personne d’autre que lui, qui voyait le village tout entier lui

tourner le dos comme s’il était pestiféré, les hommes qui hier encore étaient

ses frères n’osaient pas le regarder

il ne me manque que la corde pour me pendre parce

qu’ils l’ont prise elle aussi

dites-moi que faire, mon père

le vieux curé n’en avait aucune idée, il pensait juste à sa propre misère,

au péché de son frère et au poids mort planté sur ses épaules comme la

mâchoire d’un dogue, son unique certitude était que cette nuit serait un

enfer, la suivante également, qu’il ne pourrait dormir avant plusieurs jours

il décida alors de ne pas opposer de résistance, juste de se laisser guider,

comme l’âne

il demanda au cocher de faire demi-tour et invita Klaus à monter dans la

charrette pour aller à Wurtzbourg chercher sa femme, la femme dont

l’échine se hérissa de nouveau lorsque, à travers la porte de sa cellule, lui

parvint une voix qui l’appelait

la voix du vieux confesseur Hahn qui lui demandait de se lever du lit et

de s’approcher, de venir vers lui, de manger la soupe qu’il lui offrait et, au

nom de Celui par qui tout avait été fait, de lui raconter son histoire à travers

la fenêtre de judas 5.

 

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