Anna Thalberg
Chapitre XI
Sept jours plus tard, Klaus et Friedrich se rendirent de nouveau à
Wurtzbourg, cette fois pas à la ville mais à la colline de Notre-Dame où le
sauf-conduit portant le sceau de l’évêque leur facilita l’accès au cul-de-sac
du château dont ils gravirent l’escalier raide jusqu’au second pilier de
Zobel, l’endroit où l’évêque moribond était tombé de son cheval après avoir
fui ses agresseurs vers la forteresse, aux portes desquelles il s’était traîné
avant de perdre la vie
à l’endroit où il était mort se dressait le troisième pilier, à côté duquel le
sénéchal du palais attendait le curé et le paysan pour les guider jusqu’à la
cour extérieure, où il les invita à se rafraîchir et à attendre l’arrivée du reste
du cortège à l’ombre des nouveaux bâtiments
ils patientèrent à côté de l’abreuvoir, en regardant travailler les ouvriers
de ce nouveau bastion dont l’évêque avait ordonné la construction afin de
s’assurer que le palais reste imprenable
ils regardèrent aussi le sculpteur de la cour travailler assidûment à la
sculpture qui allait se dresser au-dessus de la nouvelle porte, un Saint-
Michel piétinant et traversant de sa lance le grand dragon, l’antique serpent
appelé Diable ou Satan qui, blessé au cou, se tordait de douleur à ses pieds
l’archange portait aussi un bouclier aux armes de l’évêque, le râteau
franconien, le drapeau de Wurtzbourg et les trois anneaux de métal qui
reflétaient la légende familiale, quand ses ancêtres n’étaient que des barons voleurs qui vivaient au jour le jour dans le Spessart et se réunissaient de
temps en temps dans une clairière de la forêt face à un pieux pourvu de trois
anneaux où attacher les chevaux
la statue reposait à terre en attente de son piédestal et Friedrich demanda
au sculpteur la permission de l’admirer de plus près
pour lui, la pose de l’archange semblait peu naturelle, forcée, gâchée par
la frontalité obligatoire, tandis que le Démon semblait réel, comme si un
instant plus tôt il était tombé du ciel tel l’éclair et avait dressé ses membres
en s’écrasant sur le sol
pour Klaus, en revanche, le Saint-Michel était beau et Satan plus laid
que la nuit obscure
ils en étaient là quand un carrosse franchit la porte en construction et il
en descendit le juge, le confesseur, l’initiateur de la cause et l’examinateur
Vogel qui, avant de monter, avait préparé l’ordre d’arrestation contre la
vieille Ava Schwarz, originaire de Kist, où se lancèrent ses sbires, dans la
chaumière située à proximité du village où elle vivait chichement
ils vont l’arrêter et la conduire à la tour, l’enfermer dans la cellule
contigüe à celle où Anna se remettait de la question sans aucun moyen de
savoir que son destin se scellait ce jour-là à la forteresse, où Friedrich et
Klaus s’approchèrent avec réticence du groupe de Vogel et le sénéchal leur
permit de franchir la dernière porte vers la cour intérieure du palais, lieu où
aucun d’eux n’avait pénétré auparavant, et pendant quelques secondes
l’émerveillement les rapprocha tous, y compris les clercs antagonistes
ils admirèrent la délicate architecture des quatre ailes du palais, si
différente de la pierre grossière des murailles médiévales, et au centre de la
cour ils virent également la flamboyante église de Marie et la maison du
puits, toutes deux à la façade circulaire et situées à quelques pas de la tour de l’hommage, dont la vision fit passer Friedrich de l’étonnement à
l’embarras
ce fut là que Riemenschneider attendit la décision finale de l’évêque
d’épargner sa vie mais de condamner son œuvre, le Tambour y passa ses
derniers jours avant d’être conduit sur le lieu de l’exécution
ce fut là que ces malheureux attendirent, au rez-de-chaussée de la tour,
sans accès depuis l’extérieur, juste une trappe au premier étage par où les
prisonniers étaient jetés dans l’obscurité pour ne plus en sortir que vers la
mort et le supplice, comme le Tambour, qui fut emmené sur la rive du Main
où on l’attacha au poteau du bûcher et d’où on l’obligea à regarder se faire
décapiter deux de ses plus fidèles serviteurs pour lui faire accomplir le
miracle consistant à réunir leurs têtes à leurs corps
alors l’évêque le croirait
mais Böhm se contenta de fermer les yeux et de chanter de sa voix de
castrat les psaumes à Marie qu’il avait composés lui-même, il chanta pour
se donner du courage et traverser le martyre, d’après ce que disaient
certains, parce que de cette façon le miracle allait se produire, pensaient
d’autres
mais personne ne revint à la vie ce jour-là
Böhm et ses dévots moururent comme des siècles plus tôt saint Kilian et
Colman et Totnan, comme mourra aussi Anna, qui sera ce soir réveillée par
la chanson de la vieille Schwarz, une chanson composée d’une strophe
unique qu’elle répètera avec insistance à de nombreuses reprises d’une voix
perlée de crachats, se transformant en une nouvelle torture pour la jeune
fille
j’aime beaucoup ma chèvre c’est un magnifique animal
au pelage soyeux elle possède des cornes comme Bélial
répètera-t-elle, puis elle se mettra à bêler comme une petite chèvre
pendant deux ou trois minutes avant de recommencer son incessante et
odieuse comptine
j’aime beaucoup ma chèvre
malgré les protestations d’Anna
c’est un magnifique animal
malgré ses cris et ses pleurs
au pelage soyeux
malgré ses menaces
elle possède des cornes comme Bélial
seuls les coups du domestique, lui aussi las de la rengaine, parviendront
à la faire taire juste pour un instant, pour quelques heures, car lorsqu’Anna
se souviendra de nouveau de la voix, elle se confondra avec le silence de
fond, le silence sera déjà rempli de cette voix rocailleuse qui marmonnera
une histoire
la nuit de Lammas9 nous nous sommes réunis dans la
forêt de Steiger pour y adorer le noir sous la lune
nouvelle, pour le remercier du blé et de l’orge et d’autres
bénédictions de la terre, Iä, nous avons dansé en nous
tenant par la main autour du feu jusqu’à ce qu’il
apparaisse derrière moi, grand, mince et sans visage, la
peau couleur de jais et une tunique plus noire que le trou
de la lune dans le ciel, nous nous sommes retournés pour
le voir et sommes tombés tête la première à ses pieds, en
chantant le psaume tandis qu’il traçait sur le sol les trois
têtes de la mère sombre avant de disparaître, elle restait à
sa place, Iä, Shub Niggurath, la chèvre noire avec son
millier de rejetons, mère du cosmos et épouse de celui
qu’on ne peut nommer, la mère sombre qui dans
l’assistance a choisi mon mari pour son festin et en
échange m’a donné une chèvre, ma famille, j’aime
beaucoup ma chèvre
elle reviendra vers sa ritournelle, répètera une fois de plus la chèvre, son
pelage, les cornes, Bélial, au point qu’Anna aura soudain la certitude de se
trouver en enfer, morte sous la torture, et d’entendre dans l’abîme cette voix
exaspérante qui pouvait tout aussi bien être celle de l’autre condamnée que
faire partie de la torture, une torture ne portant pas sur son corps mais sur
son esprit et ce sera donc pire que tout ce à quoi le bourreau l’avait soumise
sur la requête de l’examinateur, qui plus tôt à Marienberg s’opposa à ce que
Klaus les accompagnât à l’intérieur du palais, c’était déjà un affront
suffisant qu’un curé de village crasseux troue de ses sandales les tapis
raffinés de monsieur l’évêque pour consentir à ce que ce paysan mort de
faim l’imite
Friedrich eut beau tenter de le défendre, les paroles de l’examinateur
firent tellement honte à Klaus que celui-ci préféra rester à l’extérieur quand
le sénéchal les conduisit au salon des messieurs à la porte duquel l’évêque,
revêtu d’une tunique et d’un béret noirs, d’une collerette de Hollande avec
la croix de Wurtzbourg sur sa poitrine, reçut le cortège en compagnie de son
neveu, encore en tenue d’équitation
et avant d’aborder le cas pour lequel ils avaient été convoqués, il leur
montra la splendide pièce qu’il avait chassée pendant la dernière battue, une
laie brune de presque cent kilos, si grosse que les rabatteurs avaient cru
qu’il s’agissait d’un sanglier Attila
magnifique, grand prince, vous avez privé de tétine
quelques juifs
plaisanta Vogel, mais personne ne rit avec lui
ils passèrent au salon, prirent place autour de la table et l’évêque céda la
parole à Friedrich qui exposa ses arguments contre l’accusation, absurde
d’après lui, il connaissait sa paroissienne depuis des années, depuis son
arrivée au village, c’était une femme pieuse, attentive aux besoins de
l’Église, toujours prête à rendre service
il dit également être sûr de connaître l’identité de la personne qui l’avait
accusée et ses raisons, la sempiternelle méfiance envers les étrangers propre
à tout petit village s’ajoutant à l’apparence de la jeune femme, qui était
rousse, les yeux couleur ambre, tout comme le grand Frédéric Barberousse,
dont on disait qu’il n’était pas mort mais que dans sa demeure de
Kyffhäuser il attendait en rêvant au moment de revenir et de restaurer
l’unité de l’empire
l’aspect d’Anna ne pouvait donc la condamner, et en dehors de cela il
n’existait pas une seule raison de croire que la jeune femme fréquentait les
démons, elle n’avait ni possessions ni connaissances, travaillait dur à
l’époque des moissons avec son mari et elle avait été très malade du croup
l’hiver précédent, comment aurait-elle pu faire un pacte avec le Diable sans
obtenir en échange ni richesse ni savoir ni plaisir ni santé, principales
raisons pour lesquelles les désespérés vendaient leur âme
et puis, les charges étaient si farfelues qu’elles ne tenaient pas, Friedrich
désigna comme exemple le plus insensé l’accusation de sodomie avec
Satan, toute personne connaissant un tant soit peu la démonologie devait
savoir que même le Diable abominait le péché répugnant
de telles accusations sont fallacieuses, malintentionnées
ou fantaisies d’hommes pervers
et il acheva en se tournant vers Vogel, qui soutint son regard sans ciller
malgré sa fureur, même si sous la table les articulations de ses doigts
blanchissaient
ce fut le tour de l’instigateur de la cause, qui se borna à lire les
témoignages réunis à Eisingen et le rapport du bourreau, où celui-ci
mentionnait avoir trouvé la marque du Diable
dans l’entrejambe de la femme, tout près de son anus ulcéré, preuve
irréfutable de sodomie qui devait être sévèrement punie que Satan en soit
responsable ou non
il savait parfaitement que la raison de semblables déchirures était la
poire du bourreau, mais il se garda bien de le dire
Friedrich récusa un par un les témoignages, imputant au hasard, à la
superstition et à la médisance ce que les villageois attribuaient à la
sorcellerie, car l’usage de tous ces moyens complexes pour en arriver aux
mêmes fins n’avait pas de sens, à quoi bon éviscérer un animal si on peut
faire pleuvoir de la grêle dessus, à quoi bon ôter la vie à un enfant dans le
ventre de sa mère puis en remplacer un autre par une fée ou un démon, à
quoi bon tuer les vaches dont les jeunes lièvres volent la crème, à quoi bon
utiliser des moyens qui tuent immédiatement et d’autres qui tuent en
plusieurs jours ou semaines
rien de cela n’avait de sens, rien
à ce moment Vogel se leva, si contrarié qu’il faillit donner un coup sur
la table, mais il se souvint à temps de la présence de l’évêque et se rassit,
même s’il ne put entièrement dissimuler la colère dans sa voix
seul un sot chercherait la discrétion et la prudence dans
les œuvres du Démon, ennemi de toute raison, vérité et
mesure
déclara-t-il, seul un insensé attendrait de la raison et de la mesure dans
les œuvres du singe de Dieu, qui imite mal le Créateur, ses œuvres et ses
miracles, mais c’était suffisant, au lieu de rester là à chercher trois pattes au
canard, Friedrich devrait expliquer pourquoi il n’avait parlé à personne de
cette sorcière, pourquoi il n’avait pas accusé devant l’abbé de Neumünster
cette femme qui faisait tant de mal aux gens de son village et de toute la
région, car elle était sans doute à l’origine de la sécheresse prolongée qui
menaçait de faire mourir de faim des milliers de paysans si la récolte de
cette année était mauvaise
pourquoi une paysanne a-t-elle dû venir me chercher
jusqu’à Wurtzbourg, pourquoi as-tu ignoré tous ses
avertissements
devant les esprits échauffés, l’évêque en appela à la raison des deux
adversaires, avant de céder la parole au confesseur Hahn qui, impressionné
par la présence du grand seigneur, parla d’une voix lente et tremblante de
l’obstination de l’accusée qui observait envers lui un silence sépulcral et
supportait toutes sortes de tourments sans se briser, témoignant d’une
résistance surhumaine, se nourrissant de son commerce avec des forces
obscures ou de sa conviction de dire la vérité et d’être innocente des
charges
je ne sais que penser, elle pleure et crie mais n’implore
pas la clémence, ne supplie pas le bourreau de s’arrêter,
son orgueil est plus fort que son agonie
et sur son témoignage l’audience prit fin ; après avoir entendu les deux
parties, l’évêque se retira pour prendre une décision, et même s’il ne voulait en principe pas commettre d’injustice, son neveu lui rappela qu’il valait
mieux en commettre une que d’aboutir au désordre, car libérer cette femme
pouvait ouvrir une porte par laquelle d’autres sorcières parviendraient à
échapper au châtiment, il ne devait donc pas la laisser partir, sa culpabilité
était une possibilité et l’exécuter mettrait fin à la sécheresse ; dans le cas
improbable où elle serait innocente, Dieu saurait compenser son martyre
dans l’au-delà et Il ne leur en voudrait pas, car leurs actions étaient
motivées par leur bonne volonté, par le désir légitime de veiller sur le
troupeau que le Seigneur avait mis sous leur garde
ce ne sera pas autrement, mon seigneur, que nous
mettrons un terme au siège de l’empire par les forces du
Démon, ce ne sera pas autrement que nous restaurerons
l’ordre
l’évêque acquiesça, affligé, et après avoir longuement médité ces
paroles, il rejoignit le cortège afin d’annoncer sa décision
il ne gracierait pas la femme, mais l’examinateur aurait un délai d’une
semaine pour obtenir sa confession, s’il n’y était pas parvenu d’ici là, elle
serait immédiatement libérée
il se leva et demanda au sénéchal d’ouvrir les portes du salon tandis que
ses invités s’approchaient pour embrasser l’anneau épiscopal
il fut surpris par la vision sur le seuil de Klaus allongé à califourchon
sur la laie, dévorant ses entrailles qu’il arrachait à mains nues, mains qu’il
introduisait profondément dans la panse de l’animal avant de les en ressortir
chargées de saletés qu’il dévorait avec délectation
la porte donnant sur la cour restait fermée, il n’avait pu s’introduire dans
le vestibule que par la fenêtre ouverte, à dix coudées de hauteur
mais que fais-tu, vil animal, maintenant tu vas avoir ce
que tu mérites
hurla le neveu, se dirigeant à grandes enjambées vers le paysan tout en
sortant la cravache de sa ceinture et en la brandissant au-dessus de sa tête,
mais l’évêque, perplexe, lui demanda de se calmer et de laisser tranquille
cet homme qui devait être vraiment affamé pour agir ainsi
il apprécia immédiatement la rapidité avec laquelle tous accoururent à
son appel, proposa à Klaus d’emporter les petites pièces de gibier qui,
écorchées et ouvertes de haut en bas, étaient suspendues à l’extérieur des
écuries et il prit congé en leur donnant sa bénédiction et en priant pour que
le Seigneur qui est roi, législateur, juge, rocher, forteresse, château,
libérateur, berger, époux, paysan et père, les éclaire et les aide à mener à
bon port la pesante mission confiée à chacun
le sénéchal ouvrit la porte qui donnait sur la cour et tous la franchirent,
excepté l’évêque
le neveu appela Vogel à part, il le prit par le bras et lui murmura à
l’oreille que cette femme ne devait en aucun cas ressortir libre de son
enfermement, le bien-être de la ville et du diocèse en dépendait
écorchez-la s’il le faut, mais obtenez cette confession
Klaus, tête basse et la bouche tachée de sang, parla lui aussi à Friedrich
en aparté
mon père, je crois que cette nuit-là il m’est arrivé une
chose terrible dans la forêt.
OceanofPDF.com