Anna Thalberg
Chapitre IV
À la hauteur du premier pilier de Zobel, Klaus sentit ses forces
l’abandonner, sa vue s’obscurcissait et son ouïe se fermait comme si des
nuages noirs annonçant la tempête se rassemblaient au-dessus de sa tête et
que les gens qui allaient et venaient depuis la ville passaient à ses côtés en
gesticulant, remuant les lèvres sans émettre de sons, comme si le loup-garou
de la nuit précédente était en embuscade dans les environs, prêt à bondir
mais il faisait jour, le ciel était dégagé et ils discutaient tout à fait
normalement
certains passants jetèrent un regard dédaigneux à celui qu’ils prirent
pour un mendiant ivre qui perdit soudain l’équilibre et heurta le pied de la
colonne, contre laquelle il s’appuya le temps de se remettre de son
indisposition et d’être en état de poursuivre son chemin, mais un homme
l’écarta du pilier d’une poussée en lui reprochant son manque de respect
envers le lieu où cinquante ans plus tôt l’évêque avait été mortellement
blessé
au prix d’un énorme effort, il continua à marcher dans la rue, dépassa le
quartier des pêcheurs et se retrouva dans la campagne, où un nouvel
étourdissement le projeta la tête la première sur l’herbe, suppliant
intérieurement, appelant à l’aide le père Friedrich, qui traversait à cette
heure le bois de Steiger pour rentrer à Eisingen après avoir enterré son frère
dans la douleur et le chagrin
et pourtant, celui qui a été bon et a mené une vie juste
reconnaît le moment où la mort approche
se disait-il, supportant sur le chemin du retour le poids de l’épée et de
l’inquiétude que son frère lui avait laissées en héritage avec un sac rempli
de pièces, voulant croire que le Seigneur permettait à l’homme juste de
comprendre que la fin approchait pour ainsi mettre à temps de l’ordre dans
ses affaires, prendre congé de ses amis, donner sa bénédiction à sa famille
et s’apprêter à franchir ce mauvais pas pour trouver la gloire éternelle car la
mort emporte les réprouvés comme un voleur la nuit, comme un rapace qui
depuis les hauteurs fond sur sa proie sans jamais se tromper
Joachim le sut à temps, il sentit la mort approcher et envoya son
domestique à Eisingen afin de prévenir Friedrich, de lui demander de venir
à Bamberg l’assister dans son agonie et écouter son dernier témoignage,
lequel commença dans la pièce bondée, mais seul Friedrich l’écouta jusqu’à
la fin parce que amis, voisins et curieux se retirèrent horrifiés devant ce
sermon contre le sacré, l’empire, la Couronne, l’Église et contre Dieu lui-
même
mais il sut que la mort approchait
si le Seigneur l’avait haï, il serait tombé foudroyé comme par l’éclair
comme la porte d’Anna et Klaus, arrachée de ses gonds par les coups de
pied des hommes la veille
comme Klaus sur les levrauts qu’il trouva en train de humer l’air,
fouillant la terre jusqu’à leur terrier
comme Anna face aux instruments en métal et en bois qui imitaient
l’imagerie de l’enfer éparpillés sur le sol et accrochés aux murs de la salle
de torture, où on l’emmena après le pont
on lui ôta de nouveau la capuche et à la lumière des torches dont l’odeur
de goudron se mêlait à celle du sang et des excréments secs qui émanait du lieu, elle aperçut ces objets dont la seule apparence était maléfique et, ne
pouvant supporter cette vision, elle tomba à terre évanouie
Joachim serait tombé lui aussi si Dieu n’avait pas écrit
son nom dans le Livre de la Vie
se disait Friedrich pour s’encourager tandis que sa charrette traversait la
forêt et qu’il regardait sans les voir les rayons dorés du soleil s’infiltrer dans
l’épais feuillage, ébauchant avec leur jeu de lumière une image d’une telle
beauté qu’elle semblait attester l’existence de Dieu, la même qui fut mise en
doute par son frère avant d’expirer, tourné vers le mur comme les juifs
après avoir refusé de recevoir l’extrême-onction, décidé à ne pas mourir au
sein d’une Église qui avait abandonné ses ouailles allemandes, les laissant à
la merci de Luther le démon et de ses légions
il mourut en abjurant le Dieu qui avait permis aux princes de
l’Antéchrist de mettre à sac les villages du Saint Empire et à Albrecht
Bellator, le pire d’entre eux, d’envahir l’évêché de Bamberg, de mettre le
feu à tous les villages qu’il avait traversés et de passer au fil de l’épée des
gens innocents et désarmés, au nombre desquels les enfants de Joachim
au cours de la razzia à Kürnach, les deux garçons coururent à l’église en
quête d’un refuge, mais les troupes de Bellator enfoncèrent la porte à coups
de pied et les entraînèrent dehors, les égorgèrent, les suspendirent à un
chêne la tête en bas et personne ne se soucia de les décrocher, personne
pendant cinq jours avec leurs lunes, personne
Hermann et Joseph, mes enfants, os de mes os, chair de
ma chair
oubliés de Dieu malgré leur foi toujours ferme et constante, non moins
catholiques que César Charles qui, malgré l’horreur de ces crimes tendit la
main à l’assassin, lui pardonna ses infamies et apostasies, et lui permit de
lutter à ses côtés contre les Français, alors ennemis puis amis de Bellator, car Albrecht leur servirait plus tard, une fois que l’empereur se considéra
comme vaincu, abdiqua et se retira dans la lointaine Espagne pour
s’enterrer vivant dans un monastère perdu dans les montagnes où il
consacra ses dernières années à s’allonger dans un cercueil et à diriger jour
après jour les répétitions de ses propres funérailles, obligeant moines et
ermites à réciter sans cesse des litanies et des oraisons funèbres pour le
repos éternel de son âme tandis que les cloches sonnaient le glas, délirant
comme le monarque lui-même dans son linceul, désireux de rendre l’âme
oublieux de sa promesse juvénile d’employer ses royaumes et
seigneuries, ses amis, son corps, son sang, sa vie et son âme pour en finir
avec le protestantisme
consacré à cette contrefaçon insensée de l’empyrée où les anges
honorent Dieu sans trêve tandis que les sphères célestes jouent leur
musique, délirantes
convaincu malgré sa promesse brisée d’avoir accompli pleinement la
mission que le Seigneur lui avait confiée sur cette terre, à l’instar de Luther,
Pie IV, Jésus lui-même
Sa Majesté césarienne, allongée dans son cercueil à l’ombre des cierges,
les yeux bien clos, retenant régulièrement sa respiration, se demandant,
comme toi ou moi, comment c’est, ce qu’on éprouve, si c’est comme
tomber, monter ou dormir, rêver peut-être, oublia ses sujets germains restés
fidèles à l’empire et à la papauté, consentant par sa négligence aux
massacres que les princes protestants perpétrèrent sous le Saint Empire en
raison de légères dissensions dans la façon d’adorer le même Dieu
ce Dieu que Klaus implorait pour que Friedrich fût déjà de retour à
Eisingen, où il se dirigeait à toute vitesse, ayant repris des forces après avoir
mangé, traversant la forêt en bondissant avec une de ses proies à la
mâchoire brisée
le même Dieu que Gerda remerciait de tout cœur pour la faveur qu’elle
avait reçue, chantant pour la première fois depuis des années tandis qu’elle
préparait la soupe, pelait des pommes de terre et attisait le feu, submergée
du bonheur de savoir que la chaumière contigüe était vide
le Dieu auquel s’accrochait Anna pour ne pas s’évanouir une nouvelle
fois pendant que l’officier et les laquais lui décrivaient avec délectation le
mécanisme des grésillons4 et de la cigogne, des griffes de chat et de la poire
d’angoisse
ce Dieu dont Friedrich implorait la clémence pour son frère, en lui
demandant de le pardonner et d’accueillir en son sein la grâce de toute la
souffrance qui lui était échue après l’assassinat de ses enfants, et la certitude
que Joachim avait senti la mort arriver lui inspirait de l’espoir
parce que seuls les justes, jamais les impies
il décida de faire un détour par Kürnach avant de repartir dans son
village et d’aller voir l’arbre auquel ses neveux avaient été pendus
Friedrich venait d’être ordonné prêtre et il exerçait à Münnerstadt, ville
située au nord de Wurtzbourg où il avait invité Joachim pour fabriquer les
pièces en fer forgé destinées à l’église tandis que ses neveux, qui avaient
grandi, travaillaient à la forge familiale
c’était pour cette raison qu’ils étaient seuls, que leur père n’était pas
mort avec eux
Joachim et Friedrich avaient dû quitter Münnerstadt après la conversion
du comte de Henneberg, régent de la ville, au protestantisme
ils étaient partis en croyant laisser derrière eux l’hérésie luthérienne et
regagner le sein protecteur de l’Église catholique, mais en arrivant à
Kürnach, ils découvrirent le village en partie détruit, la maison et la forge
saccagées
le dîner avarié dans l’âtre
les voisins réticents, incapables de soutenir leur regard ou de répondre à
la terrible question
mes enfants, où sont mes enfants
un grand gaillard les conduisit sur le lieu du massacre, vers l’arbre dans
l’écorce duquel Joachim planta la lame après avoir jeté à terre les autres
outils qui étaient accrochés à son tablier et avant de les y rejoindre pour
pleurer et s’arracher les cheveux
tiédeur de mes années, parole de Dieu dans la bouche du
temps
ils les décrochèrent et leur donnèrent une sépulture dans l’intimité, les
voisins s’excusèrent en leur montrant l’avertissement des assassins
les corps devront rester accrochés pour l’exemple de
tous ceux qui oseraient utiliser la forge au bénéfice des
ennemis de Bellator
aucune épée ne fut forgée là jusqu’à la semaine qui suivit les obsèques
des jeunes gens, lorsque Joachim fabriqua l’arme que Friedrich portait et
qu’il se précipita à Bamberg en quête de vengeance ou de mort, mais quand
il arriva à la ville, les envahisseurs avaient déjà été repoussés, situation qui
se répéta à Forchheim, à Hof, à Kulmbach et dans toutes les villes, les
villages et les hameaux de Bavière que Joachim traversa dans une course
inutile, désespérée, pour atteindre le front et lutter
chaque fois, il ne trouva que la joie de la victoire contre les apostats, qui
devint définitive quelques mois plus tard quand Albrecht s’enfuit en France
le forgeron n’eut point d’autre solution que de rebrousser chemin, mais
une pesanteur croissante sur les épaules l’empêcha de poursuivre jusqu’à
Kürnach, il resta à Bamberg où il vécut jusqu’à sa mort, jusqu’à l’après-
midi où il déclara devant ses proches qu’il avait finalement réussi à déterrer
les os nus de la religion, la peur et l’impunité
car il n’y a rien derrière le voile à l’exception de ces
mesquineries, car Dieu n’est que le garant des pires
crimes et le clou brûlant auquel l’homme s’accroche
contre la terreur de la disparition perpétuelle dans sa
volonté, le barbare empoigne la hache et le guerrier
l’épée, la victime s’en recommande à ses mains dans
l’espoir de revoir la lumière du jour
en son nom tout est permis et en son nom on tente
vainement de dépouiller la mort de son aiguillon, mais
celui-ci atteint toujours les hommes, toujours
comme alors il atteignit Joachim, qui ne pouvait plus parler, asservi par
la parque
il s’arrêta au milieu de la phrase et mourut
il serra les dents, se tut et mourut
il ouvrit les yeux que la douleur intense maintenait clos et mourut
il ouvrit les yeux, regarda Friedrich comme s’il l’avait déjà oublié et
mourut
il regarda Friedrich et demanda
as-tu déjà vu copuler les chevaux
et mourut, les yeux grands ouverts
d’une main tremblante, Friedrich abaissa les paupières de Joachim et se
releva du sol où il se trouvait agenouillé près du lit, alla allumer dans l’âtre
la bougie mortuaire et prit entre les mains de fer de son frère la froide épée
que celui-ci avait forgée en ces jours funestes, élevant une prière pour que
Dieu ne tienne pas compte de cette harangue insensée et pardonne ses
péchés étant donné que, d’une certaine façon, il était mort des décennies
plus tôt avec ses enfants
mort avec eux dans cette mort monstrueuse, sur cet arbre duquel
Friedrich s’approcha après être descendu de la charrette, en cherchant à
tâtons l’endroit où Joachim avait enfoncé sa lame dans l’intention d’y
laisser son épée, mais après deux tentatives il sut qu’il n’aurait pas la force
nécessaire
il enveloppa l’épée dans la peau de chèvre et après l’avoir jetée sur un
côté puis s’être lancé à terre, ouvrit les bras en croix et récita entre deux
sanglots la commendatio animæ malgré la volonté clairement exprimée de
son frère, puis il se leva, prit l’épée et revint à la charrette, reprenant son
voyage vers Eisingen, ruminant malgré lui le débit blasphématoire de son
frère pendant son agonie tandis que le monde, impassible, poursuivait sa
marche, oubliant Joachim et ses enfants qui reposaient désormais sous terre
sans avoir trouvé la paix.
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