Anna Thalberg

Eduardo Sangarcía · Chapitre 4 sur 15

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Anna Thalberg

Chapitre IV

 

À la hauteur du premier pilier de Zobel, Klaus sentit ses forces

l’abandonner, sa vue s’obscurcissait et son ouïe se fermait comme si des

nuages noirs annonçant la tempête se rassemblaient au-dessus de sa tête et

que les gens qui allaient et venaient depuis la ville passaient à ses côtés en

gesticulant, remuant les lèvres sans émettre de sons, comme si le loup-garou

de la nuit précédente était en embuscade dans les environs, prêt à bondir

mais il faisait jour, le ciel était dégagé et ils discutaient tout à fait

normalement

certains passants jetèrent un regard dédaigneux à celui qu’ils prirent

pour un mendiant ivre qui perdit soudain l’équilibre et heurta le pied de la

colonne, contre laquelle il s’appuya le temps de se remettre de son

indisposition et d’être en état de poursuivre son chemin, mais un homme

l’écarta du pilier d’une poussée en lui reprochant son manque de respect

envers le lieu où cinquante ans plus tôt l’évêque avait été mortellement

blessé

au prix d’un énorme effort, il continua à marcher dans la rue, dépassa le

quartier des pêcheurs et se retrouva dans la campagne, où un nouvel

étourdissement le projeta la tête la première sur l’herbe, suppliant

intérieurement, appelant à l’aide le père Friedrich, qui traversait à cette

heure le bois de Steiger pour rentrer à Eisingen après avoir enterré son frère

dans la douleur et le chagrin

et pourtant, celui qui a été bon et a mené une vie juste

reconnaît le moment où la mort approche

se disait-il, supportant sur le chemin du retour le poids de l’épée et de

l’inquiétude que son frère lui avait laissées en héritage avec un sac rempli

de pièces, voulant croire que le Seigneur permettait à l’homme juste de

comprendre que la fin approchait pour ainsi mettre à temps de l’ordre dans

ses affaires, prendre congé de ses amis, donner sa bénédiction à sa famille

et s’apprêter à franchir ce mauvais pas pour trouver la gloire éternelle car la

mort emporte les réprouvés comme un voleur la nuit, comme un rapace qui

depuis les hauteurs fond sur sa proie sans jamais se tromper

Joachim le sut à temps, il sentit la mort approcher et envoya son

domestique à Eisingen afin de prévenir Friedrich, de lui demander de venir

à Bamberg l’assister dans son agonie et écouter son dernier témoignage,

lequel commença dans la pièce bondée, mais seul Friedrich l’écouta jusqu’à

la fin parce que amis, voisins et curieux se retirèrent horrifiés devant ce

sermon contre le sacré, l’empire, la Couronne, l’Église et contre Dieu lui-

même

mais il sut que la mort approchait

si le Seigneur l’avait haï, il serait tombé foudroyé comme par l’éclair

comme la porte d’Anna et Klaus, arrachée de ses gonds par les coups de

pied des hommes la veille

comme Klaus sur les levrauts qu’il trouva en train de humer l’air,

fouillant la terre jusqu’à leur terrier

comme Anna face aux instruments en métal et en bois qui imitaient

l’imagerie de l’enfer éparpillés sur le sol et accrochés aux murs de la salle

de torture, où on l’emmena après le pont

on lui ôta de nouveau la capuche et à la lumière des torches dont l’odeur

de goudron se mêlait à celle du sang et des excréments secs qui émanait du lieu, elle aperçut ces objets dont la seule apparence était maléfique et, ne

pouvant supporter cette vision, elle tomba à terre évanouie

Joachim serait tombé lui aussi si Dieu n’avait pas écrit

son nom dans le Livre de la Vie

se disait Friedrich pour s’encourager tandis que sa charrette traversait la

forêt et qu’il regardait sans les voir les rayons dorés du soleil s’infiltrer dans

l’épais feuillage, ébauchant avec leur jeu de lumière une image d’une telle

beauté qu’elle semblait attester l’existence de Dieu, la même qui fut mise en

doute par son frère avant d’expirer, tourné vers le mur comme les juifs

après avoir refusé de recevoir l’extrême-onction, décidé à ne pas mourir au

sein d’une Église qui avait abandonné ses ouailles allemandes, les laissant à

la merci de Luther le démon et de ses légions

il mourut en abjurant le Dieu qui avait permis aux princes de

l’Antéchrist de mettre à sac les villages du Saint Empire et à Albrecht

Bellator, le pire d’entre eux, d’envahir l’évêché de Bamberg, de mettre le

feu à tous les villages qu’il avait traversés et de passer au fil de l’épée des

gens innocents et désarmés, au nombre desquels les enfants de Joachim

au cours de la razzia à Kürnach, les deux garçons coururent à l’église en

quête d’un refuge, mais les troupes de Bellator enfoncèrent la porte à coups

de pied et les entraînèrent dehors, les égorgèrent, les suspendirent à un

chêne la tête en bas et personne ne se soucia de les décrocher, personne

pendant cinq jours avec leurs lunes, personne

Hermann et Joseph, mes enfants, os de mes os, chair de

ma chair

oubliés de Dieu malgré leur foi toujours ferme et constante, non moins

catholiques que César Charles qui, malgré l’horreur de ces crimes tendit la

main à l’assassin, lui pardonna ses infamies et apostasies, et lui permit de

lutter à ses côtés contre les Français, alors ennemis puis amis de Bellator, car Albrecht leur servirait plus tard, une fois que l’empereur se considéra

comme vaincu, abdiqua et se retira dans la lointaine Espagne pour

s’enterrer vivant dans un monastère perdu dans les montagnes où il

consacra ses dernières années à s’allonger dans un cercueil et à diriger jour

après jour les répétitions de ses propres funérailles, obligeant moines et

ermites à réciter sans cesse des litanies et des oraisons funèbres pour le

repos éternel de son âme tandis que les cloches sonnaient le glas, délirant

comme le monarque lui-même dans son linceul, désireux de rendre l’âme

oublieux de sa promesse juvénile d’employer ses royaumes et

seigneuries, ses amis, son corps, son sang, sa vie et son âme pour en finir

avec le protestantisme

consacré à cette contrefaçon insensée de l’empyrée où les anges

honorent Dieu sans trêve tandis que les sphères célestes jouent leur

musique, délirantes

convaincu malgré sa promesse brisée d’avoir accompli pleinement la

mission que le Seigneur lui avait confiée sur cette terre, à l’instar de Luther,

Pie IV, Jésus lui-même

Sa Majesté césarienne, allongée dans son cercueil à l’ombre des cierges,

les yeux bien clos, retenant régulièrement sa respiration, se demandant,

comme toi ou moi, comment c’est, ce qu’on éprouve, si c’est comme

tomber, monter ou dormir, rêver peut-être, oublia ses sujets germains restés

fidèles à l’empire et à la papauté, consentant par sa négligence aux

massacres que les princes protestants perpétrèrent sous le Saint Empire en

raison de légères dissensions dans la façon d’adorer le même Dieu

ce Dieu que Klaus implorait pour que Friedrich fût déjà de retour à

Eisingen, où il se dirigeait à toute vitesse, ayant repris des forces après avoir

mangé, traversant la forêt en bondissant avec une de ses proies à la

mâchoire brisée

le même Dieu que Gerda remerciait de tout cœur pour la faveur qu’elle

avait reçue, chantant pour la première fois depuis des années tandis qu’elle

préparait la soupe, pelait des pommes de terre et attisait le feu, submergée

du bonheur de savoir que la chaumière contigüe était vide

le Dieu auquel s’accrochait Anna pour ne pas s’évanouir une nouvelle

fois pendant que l’officier et les laquais lui décrivaient avec délectation le

mécanisme des grésillons4 et de la cigogne, des griffes de chat et de la poire

d’angoisse

ce Dieu dont Friedrich implorait la clémence pour son frère, en lui

demandant de le pardonner et d’accueillir en son sein la grâce de toute la

souffrance qui lui était échue après l’assassinat de ses enfants, et la certitude

que Joachim avait senti la mort arriver lui inspirait de l’espoir

parce que seuls les justes, jamais les impies

il décida de faire un détour par Kürnach avant de repartir dans son

village et d’aller voir l’arbre auquel ses neveux avaient été pendus

Friedrich venait d’être ordonné prêtre et il exerçait à Münnerstadt, ville

située au nord de Wurtzbourg où il avait invité Joachim pour fabriquer les

pièces en fer forgé destinées à l’église tandis que ses neveux, qui avaient

grandi, travaillaient à la forge familiale

c’était pour cette raison qu’ils étaient seuls, que leur père n’était pas

mort avec eux

Joachim et Friedrich avaient dû quitter Münnerstadt après la conversion

du comte de Henneberg, régent de la ville, au protestantisme

ils étaient partis en croyant laisser derrière eux l’hérésie luthérienne et

regagner le sein protecteur de l’Église catholique, mais en arrivant à

Kürnach, ils découvrirent le village en partie détruit, la maison et la forge

saccagées

le dîner avarié dans l’âtre

les voisins réticents, incapables de soutenir leur regard ou de répondre à

la terrible question

mes enfants, où sont mes enfants

un grand gaillard les conduisit sur le lieu du massacre, vers l’arbre dans

l’écorce duquel Joachim planta la lame après avoir jeté à terre les autres

outils qui étaient accrochés à son tablier et avant de les y rejoindre pour

pleurer et s’arracher les cheveux

tiédeur de mes années, parole de Dieu dans la bouche du

temps

ils les décrochèrent et leur donnèrent une sépulture dans l’intimité, les

voisins s’excusèrent en leur montrant l’avertissement des assassins

les corps devront rester accrochés pour l’exemple de

tous ceux qui oseraient utiliser la forge au bénéfice des

ennemis de Bellator

aucune épée ne fut forgée là jusqu’à la semaine qui suivit les obsèques

des jeunes gens, lorsque Joachim fabriqua l’arme que Friedrich portait et

qu’il se précipita à Bamberg en quête de vengeance ou de mort, mais quand

il arriva à la ville, les envahisseurs avaient déjà été repoussés, situation qui

se répéta à Forchheim, à Hof, à Kulmbach et dans toutes les villes, les

villages et les hameaux de Bavière que Joachim traversa dans une course

inutile, désespérée, pour atteindre le front et lutter

chaque fois, il ne trouva que la joie de la victoire contre les apostats, qui

devint définitive quelques mois plus tard quand Albrecht s’enfuit en France

le forgeron n’eut point d’autre solution que de rebrousser chemin, mais

une pesanteur croissante sur les épaules l’empêcha de poursuivre jusqu’à

Kürnach, il resta à Bamberg où il vécut jusqu’à sa mort, jusqu’à l’après-

midi où il déclara devant ses proches qu’il avait finalement réussi à déterrer

les os nus de la religion, la peur et l’impunité

car il n’y a rien derrière le voile à l’exception de ces

mesquineries, car Dieu n’est que le garant des pires

crimes et le clou brûlant auquel l’homme s’accroche

contre la terreur de la disparition perpétuelle dans sa

volonté, le barbare empoigne la hache et le guerrier

l’épée, la victime s’en recommande à ses mains dans

l’espoir de revoir la lumière du jour

en son nom tout est permis et en son nom on tente

vainement de dépouiller la mort de son aiguillon, mais

celui-ci atteint toujours les hommes, toujours

comme alors il atteignit Joachim, qui ne pouvait plus parler, asservi par

la parque

il s’arrêta au milieu de la phrase et mourut

il serra les dents, se tut et mourut

il ouvrit les yeux que la douleur intense maintenait clos et mourut

il ouvrit les yeux, regarda Friedrich comme s’il l’avait déjà oublié et

mourut

il regarda Friedrich et demanda

as-tu déjà vu copuler les chevaux

et mourut, les yeux grands ouverts

d’une main tremblante, Friedrich abaissa les paupières de Joachim et se

releva du sol où il se trouvait agenouillé près du lit, alla allumer dans l’âtre

la bougie mortuaire et prit entre les mains de fer de son frère la froide épée

que celui-ci avait forgée en ces jours funestes, élevant une prière pour que

Dieu ne tienne pas compte de cette harangue insensée et pardonne ses

péchés étant donné que, d’une certaine façon, il était mort des décennies

plus tôt avec ses enfants

mort avec eux dans cette mort monstrueuse, sur cet arbre duquel

Friedrich s’approcha après être descendu de la charrette, en cherchant à

tâtons l’endroit où Joachim avait enfoncé sa lame dans l’intention d’y

laisser son épée, mais après deux tentatives il sut qu’il n’aurait pas la force

nécessaire

il enveloppa l’épée dans la peau de chèvre et après l’avoir jetée sur un

côté puis s’être lancé à terre, ouvrit les bras en croix et récita entre deux

sanglots la commendatio animæ malgré la volonté clairement exprimée de

son frère, puis il se leva, prit l’épée et revint à la charrette, reprenant son

voyage vers Eisingen, ruminant malgré lui le débit blasphématoire de son

frère pendant son agonie tandis que le monde, impassible, poursuivait sa

marche, oubliant Joachim et ses enfants qui reposaient désormais sous terre

sans avoir trouvé la paix.

 

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