Anna Thalberg

Eduardo Sangarcía · Chapitre 2 sur 15

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Anna Thalberg

Chapitre II

 

Voilà ce qu’il lui raconta, puis il lui donna une tape dans le dos et s’en fut

sans se retourner, laissant Klaus planté dans la rue sans savoir que faire,

rentrer à la maison ou partir sur-le-champ à Wurtzbourg en dépit de l’heure,

attendre le lendemain ou se diriger vers les champs communaux et sortir du

village en implorant le ciel de ne pas croiser une véritable sorcière

pas mon épouse, Seigneur, pas mon épouse

ou un loup-garou comme celui qui rôdait aux alentours de Bedburg

quelques années plus tôt, ce riche agriculteur qu’on alla chercher chez lui

pour l’emmener, enchaîné et recouvert d’une capuche, à Cologne où on le

jugea pour lycanthropie, anthropophagie et calvinisme, le condamnant à

mort comme on le fera à Wurtzbourg pour Anna qui, à cette heure, dans

l’obscurité de la cellule, s’était déjà abandonnée à la fatigue et, malgré la

peur, la douleur et l’incertitude, avait plongé dans un sommeil sans images

un sommeil fait de noirceur

de gueule de loup dont Klaus redoutait d’affronter les crocs s’il prenait

un raccourci à travers la forêt au lieu du chemin principal qui la contournait,

hésitant à parcourir deux milles de plus pour ne pas s’exposer autant au

danger ou à les économiser en courant le risque de tomber dans les griffes

des nombreuses bêtes naturelles et surnaturelles qui rôdaient la nuit au cœur

de la forêt

l’ours et le loup-garou, le caracal 2 également appelé lynx et le dragon

s’il se décidait pour la marche, il ferait mieux de ne pas y penser et de se

concentrer uniquement sur Anna, sur ce qu’elle ressentait si loin de sa

maison pour la première fois depuis qu’ils étaient mariés, de se demander si

elle avait peur ou froid, si elle attendait qu’il fasse quelque chose pour la

sauver, qu’il marche jusqu’à Wurtzbourg après le coucher du soleil, même

s’il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il devait faire en arrivant à la ville,

qui serait de toute façon fermée, et les veilleurs de nuit l’empêcheraient d’y

entrer avant l’aube

mais s’il ne se rendait pas à la ville une bonne fois pour toutes, il allait

devenir fou chez lui, d’angoisse et de rage, à cause du sort que connaissait

sa femme et de la cupidité des voisins qui n’avaient pas même laissé une

petite cuillère dans la chaumière

juste la marmite contenant le dîner brûlé

de vieux vêtements dévorés par les mites

le balai, cassé en deux pour que plus personne ne puisse s’envoler

dessus

la souche devant la cheminée sur laquelle Anna était assise à l’arrivée

des hommes de l’examinateur

il valait mieux marcher, marcher, en pensant à autre chose mais toujours

sur ses gardes, attentif aux bruits susceptibles de provenir du feuillage,

capable d’anticiper n’importe quel danger, prêtant l’oreille au chant des

grillons et des engoulevents, à la cymbalisation des cigales, au hululement

de la chouette et au bêlement nerveux d’une chèvre au loin

le craquement de la céramique qui se fracasse contre le sol

ce craquement accompagné d’imprécations féminines juste à la croisée

des chemins, à l’est d’Eisingen où, à la lumière de la pleine lune, Klaus

avait vu Gerda jeter au sol les ustensiles en terre cuite dérobés chez lui

avant de les piétiner de ses semelles grossières

pour qu’elle ne revienne pas, pour qu’elle ne revienne

jamais, que le Diable l’emporte

car un châtiment n’était pas suffisant, cette femme méritait la mort sur

le bûcher comme le loup-garou de Helmstadt, celui qui avait dévoré la fille

du bourgmestre et qui s’était révélé être le forgeron du village, cela fut

prouvé lorsque l’on découvrit les os broyés de la jeune fille dans son atelier

le jour où on l’arrêta pour l’emmener à Wurtzbourg, où il périt sur le bûcher

Gerda elle-même le vit mourir, elle n’avait pas résisté à la curiosité et, le

jour de l’exécution, elle s’était rendue à pied à Wurtzbourg pour voir de ses

propres yeux comment on l’attachait au poteau et comment on allumait le

bûcher avec les feuilles de sa bible luthérienne, pour entendre l’homme

implorer la clémence avant de se mettre à proférer des malédictions et à

hurler comme un animal sauvage lorsque les flammes bondirent sur sa chair

émaciée et pâle, et même devenir la victime de sa dernière vilenie

il m’a regardée et j’ai perdu la voix, je suis restée

muette, de ma bouche il n’est sorti que mon souffle

jusqu’à ce qu’il soit bel et bien mort, que le Diable

l’emporte

comme si le Diable n’avait pas déjà emporté le forgeron entre le

crépitement des fagots et celui de ses os, le grésillement de la chair

emplissant l’air d’une odeur douceâtre qui aurait dû attirer les démons tout

proches comme le lait avec les mouches, avides d’entraîner l’âme de cet

homme maudit jusqu’à la bouche ouverte de l’enfer qui l’engloutit

certainement avec délices, comme Gerda le souhaitait à sa voisine après le

bûcher et le verdict du Tout-Puissant, qui est juste et sévère et possède les

deux épées du jugement, tel qu’elle l’a vu représenté sur le tympan ouest de

la chapelle consacrée à Marie à Wurtzbourg l’après-midi où elle cheminait

au côté de l’examinateur sur la place du marché

le Christ apocalyptique qui absout et condamne à dextre et à senestre

une humanité revenant pour la dernière fois de la poussière et de la cendre,

de l’oubli et du néant, ouvrant les yeux pour la dernière fois sur la clarté du

jour pour connaître enfin le sens et la demeure que son amour, son attention

et sa sollicitude lui ont procurés

la Jérusalem divine ou la Gomorrhe infernale

elle le vit ainsi, majestueux, tandis qu’elle entendait la diatribe de Vogel,

avant que celui-ci ne franchisse la porte sous le tympan afin de rejoindre le

conseil de la ville à la sainte messe

deux siècles plus tôt, la place, la chapelle et ses abords étaient un

marécage infâme où les juifs avaient leur synagogue, c’était de là qu’ils

avaient conspiré avec le Démon afin de semer la mort noire dans l’air de la

ville, mais l’évêque s’était aperçu à temps de leur perfidie et avait incité les

habitants à se soulever contre eux et à les rosser jusqu’à ce qu’ils partent ou

meurent, au point qu’il n’en resta pas un seul dans la ville, entièrement

chrétienne depuis lors

ils allaient agir de même avec les sorcières, ils les battraient, les

brûleraient, les écorcheraient vives et leur couperaient la tête afin qu’il n’en

restât pas une seule dans la région

il en sera ainsi pour ta voisine si suffisamment de

témoignages confirment tes dires, repars dans ton village

et persuade-les de ce que tu m’as dit

aussi Gerda revint-elle heureuse de Wurtzbourg ce soir-là, car elle savait

que tous l’avaient vue, tous avaient souffert à cause de cette femme

le lait qui tournait dans les seaux après la traite, les vers dans les fruits,

les hommes lascifs comme des chats, convoitant cette provocatrice

il ne serait pas difficile d’obtenir leur témoignage, de châtier la voisine,

de la jeter dans la gueule monstrueuse de l’enfer qui dévorait les êtres maléfiques sur le linteau de la chapelle dans laquelle Vogel était entré après

leur conversation, laissant Gerda occupée à chercher les traits de son

ennemie parmi les condamnés sculptés dans la pierre, voulant trouver parmi

eux, enchaînée et traînée par un démon griffu aux grandes oreilles, Anna,

qui passera très vite du sommeil à l’obscurité totale de la cellule, à la

paillasse sur laquelle elle s’écroulera, le dos et les poignets à vif, incapable

de faire autre chose que sangloter, prier, demander de l’aide à ce même

Dieu que Gerda suppliait au carrefour aux portes d’Eisingen de condamner

la maudite sorcière pour faire revenir la pluie sur la vallée et sauver l’âme

de son mari

si absorbée par sa prière qu’elle n’entendit pas Klaus arriver avant que

les restes de poterie ne craquent sous ses bottes

son effroi fut tel qu’elle lança les dernières assiettes à la tête de son

voisin et partit en courant vers le bois, traquée par les cris et les

malédictions du laboureur qui la poursuivit pendant un bon moment entre

les arbres, écartant des mains les branches basses et sautant par-dessus

racines, buissons et souches avec, dans l’une de ces dernières, un poignard

en cuivre enfoncé jusqu’au manche, obstacle auquel Klaus ne s’attendait

pas et qui le fit trébucher

il tomba et roula à terre, et il eut beau se lever immédiatement, il perdit

de vue la robe terne de la femme qui se dressait au pied de la Paukerhügel,

la colline du Tambour

cours, sale Troll, si je t’attrape, je te massacre

cria-t-il en secouant ses vêtements et en tentant de s’orienter pour partir

enfin à Wurtzbourg, car s’il rentrait au village, il cèderait à la tentation de

mettre sa menace à exécution, que le Diable emporte cette femme

il marcha en silence dans la forêt, dans la direction que lui indiquait

l’habitude du corps sans qu’il eût besoin de réfléchir, de vérifier s’il était bien sur le chemin emprunté des dizaines de fois dans l’enfance, quand il

accompagnait son père à la ville pour les vendanges ou le carnaval, chaque

année la même route à travers la forêt qui lui permettait d’éviter les deux

milles, jusqu’au jour où la distance qu’il avait parcourue sans trouver la

clairière avec les ruines du vieux moulin située à mi-chemin lui parut trop

importante

c’est là qu’apparaît le Diable

disait son père, désignant les lieux

il avait marché sans arrêt entre les arbres en se demandant de nouveau

ce qu’il ferait en arrivant à Wurtzbourg, qui il pourrait aller voir afin

d’arrêter cette folie, où il allait trouver une personne disposée à secourir sa

chère épouse qui, à l’aube, gisant dans sa cellule, essaierait de comprendre

ce qui lui était arrivé, le sens de ce rapt

choses au sujet desquelles les femmes murmuraient au marché ou sur la

place, réunies pour écouter le crieur public qui en parlait lui aussi tout le

temps, avait toujours les listes comportant les noms, les accusations, les

châtiments

Appela et Barbara Huebmeyer de Bad Waldsee, sorcières, brûlées

Dietrich Flade de Trèves, sorcier, étranglé et brûlé

Toutes les femmes de Korlingen, sorcières, étranglées et brûlées

Peter Stumpp de Bedburg, loup-garou, soumis au supplice de la roue,

écorché vif, écartelé, décapité et brûlé

des choses qu’elle préférait ignorer, mais au village tous semblaient

fascinés par de tels événements et il lui parvenait inévitablement des

rumeurs sur les arrestations, les tours où l’on enfermait les sorcières, les

tortures et les exécutions

mais elle n’avait rien à voir avec la sorcellerie ou autres abominations

interdites par l’Église, il ne pouvait s’agir de ça, cela n’avait pas de sens, ce devait être une erreur, quelqu’un n’allait pas tarder à s’en apercevoir et on

lui permettrait de rentrer à la maison

voilà ce qu’elle se dira, il lui fallait juste résister, éviter le désespoir,

avoir foi en la Providence pour agir en sa faveur, elle se le dira pour se

rassurer et se demandera aussi comment va Klaus, qui a finalement perdu

son sang-froid et, en proie au désespoir, a supplié Dieu pour retrouver le

nord mental et géographique, car il ne faisait maintenant aucun doute qu’il

s’était perdu dans la forêt qu’il connaissait sur le bout des doigts depuis

l’enfance, quand il accompagnait sa mère pour y chercher des morilles, et

s’il la perdait de vue, il savait revenir sans problème au carrefour menant à

Eisingen, où était éparpillée sa vaisselle en miettes

comment ai-je pu me perdre,

se reprochait-il, la poursuite l’avait-elle affecté davantage qu’il ne le

croyait, peut-être s’inquiétait-il sans raison et était-il déjà tout près, mais

après avoir franchi une nouvelle longue distance en recherchant sans succès

l’étoile Polaire à travers les éclaircies du feuillage, la peur s’empara de son

esprit

c’était une nuit de pleine lune et peut-être une sorcière, un esprit malin

ou Gerda elle-même, dont il s’était toujours méfié, lui avait jeté un sort pour

qu’il perde son chemin, aussi n’avait-il pas pu trouver le moulin ni le

village de Hochberg, qu’il aurait déjà dû atteindre, il aurait déjà dû

apercevoir la carrière qui marquait la dernière ligne droite du raccourci

c’est là qu’apparaît le Diable

disait sa mère, désignant un talus

il aurait déjà dû l’apercevoir mais comme on l’avait ensorcelé il tournait

en rond, incapable de trouver la sortie, de gagner les murailles de

Wurtzbourg avant l’heure bleue comme il le souhaitait

l’heure du silence le surprit encore perdu sous les frondaisons

les bruits de la forêt cessèrent, les grillons et les cigales se turent, la

chouette aussi, la vie bouillonnante qui l’entourait se cacha dans le silence

et il sentit qu’une chose terrible allait arriver, lui arriver, s’il ne réussissait

pas à sortir immédiatement de la forêt, s’il ne se mettait pas à courir en

priant à tue-tête afin de s’assurer qu’il n’avait pas perdu la voix, qu’un

loup-garou ne le guettait pas, l’en privant comme pour Gerda à Wurtzbourg

ce fut ce que lui dit Vogel le jour de l’exécution du forgeron, après que

la vieille se fut approchée de lui en sanglotant afin de lui parler de sa gorge

muette, pour savoir si cela aurait des répercussions, si elle devait redouter la

méchanceté de cet être méprisable maintenant qu’il se trouvait en enfer ou

si ce ne serait qu’une peur passagère

l’homme-loup fait taire sa proie du regard, mais tu ne

dois plus le craindre, il n’a plus de pouvoir sur les

vivants

ce fut ce qu’il lui dit et Gerda le raconta à tous à Eisingen pour qu’ils

fassent attention, pour que, s’ils perdaient la voix un jour, ils accourent à

l’église afin de se mettre hors de danger

mais Klaus se trouvait dans la forêt et là, il n’y avait pour tout lieu saint

que la colline du Tambour, qu’il avait quittée des heures plus tôt, il n’y avait

devant lui que des parages où le Démon pointait son nez, des lieux où il

apparaissait sous la forme d’un crapaud, d’un coq, d’un chien, d’une jeune

fille, voire d’un jeune homme sous sa forme véritable, lieux maudits où tant

d’autres l’avaient vu, tout le monde l’avait rencontré un jour dans cette forêt

ou près de la rivière, sur les chemins, aux abords des villages et parfois

aussi à l’intérieur, à la taverne ou au lupanar

tout le monde l’a vu sauf moi et je ne veux pas le voir

pour l’amour de Dieu, je ne veux pas le voir

aussi se mit-il à courir de toutes les forces que lui donnait sa peur, il

courut conscient comme jamais d’être fait de chair et de pouvoir servir de

repas aux bêtes féroces et aux sangsues, il courut sans plus penser à sa

femme ni à Wurtzbourg, à son foyer saccagé ou à Gerda brisant sa vaisselle

au carrefour pour empêcher Anna de revenir

pour qu’elle brûle sur le bûcher et se torde, que le Diable

l’emporte et que s’il n’y arrive pas il la traîne par terre

il courut avec la conviction qu’ils le rattrapaient, qu’il était devenu le

gibier de la chasse sauvage et que la troupe qui le traquait était si près qu’ils

se seraient emparés de lui bien avant d’avoir atteint la lisière de la forêt

qu’il pouvait maintenant apercevoir devant lui, entre deux arbres épais

étroitement serrés

croyant qu’il n’aurait pas le temps de les contourner, il se lança dans

l’interstice, s’égratignant la tête, les épaules, les bras, les hanches et les

jambes dans sa lutte frénétique pour s’échapper, pour se lancer en avant,

tomber par terre et ramper loin de la végétation, en gémissant comme un

enfant, tournant son visage décomposé sans distinguer son poursuivant,

sans trouver ce qui le harcelait

rien d’autre que les arbres qu’il vient de franchir

rien d’autre que les larmes qui lui ont brouillé la vue pendant le long

moment où il est resté allongé, étreignant ses genoux, tremblant comme un

chiot jusqu’à ce qu’il entende le chant du coq annonçant l’aurore

alors seulement il se leva et distingua à quelques pas le lit asséché de la

rivière Kubach, dont il suivit le cours jusqu’au Main, jusqu’au moment où il

aperçut au loin la colline de Notre-Dame et à son sommet la forteresse de

Marienberg baignée de la première lumière de l’aube.

 

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