Anna Thalberg
Chapitre II
Voilà ce qu’il lui raconta, puis il lui donna une tape dans le dos et s’en fut
sans se retourner, laissant Klaus planté dans la rue sans savoir que faire,
rentrer à la maison ou partir sur-le-champ à Wurtzbourg en dépit de l’heure,
attendre le lendemain ou se diriger vers les champs communaux et sortir du
village en implorant le ciel de ne pas croiser une véritable sorcière
pas mon épouse, Seigneur, pas mon épouse
ou un loup-garou comme celui qui rôdait aux alentours de Bedburg
quelques années plus tôt, ce riche agriculteur qu’on alla chercher chez lui
pour l’emmener, enchaîné et recouvert d’une capuche, à Cologne où on le
jugea pour lycanthropie, anthropophagie et calvinisme, le condamnant à
mort comme on le fera à Wurtzbourg pour Anna qui, à cette heure, dans
l’obscurité de la cellule, s’était déjà abandonnée à la fatigue et, malgré la
peur, la douleur et l’incertitude, avait plongé dans un sommeil sans images
un sommeil fait de noirceur
de gueule de loup dont Klaus redoutait d’affronter les crocs s’il prenait
un raccourci à travers la forêt au lieu du chemin principal qui la contournait,
hésitant à parcourir deux milles de plus pour ne pas s’exposer autant au
danger ou à les économiser en courant le risque de tomber dans les griffes
des nombreuses bêtes naturelles et surnaturelles qui rôdaient la nuit au cœur
de la forêt
l’ours et le loup-garou, le caracal 2 également appelé lynx et le dragon
s’il se décidait pour la marche, il ferait mieux de ne pas y penser et de se
concentrer uniquement sur Anna, sur ce qu’elle ressentait si loin de sa
maison pour la première fois depuis qu’ils étaient mariés, de se demander si
elle avait peur ou froid, si elle attendait qu’il fasse quelque chose pour la
sauver, qu’il marche jusqu’à Wurtzbourg après le coucher du soleil, même
s’il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il devait faire en arrivant à la ville,
qui serait de toute façon fermée, et les veilleurs de nuit l’empêcheraient d’y
entrer avant l’aube
mais s’il ne se rendait pas à la ville une bonne fois pour toutes, il allait
devenir fou chez lui, d’angoisse et de rage, à cause du sort que connaissait
sa femme et de la cupidité des voisins qui n’avaient pas même laissé une
petite cuillère dans la chaumière
juste la marmite contenant le dîner brûlé
de vieux vêtements dévorés par les mites
le balai, cassé en deux pour que plus personne ne puisse s’envoler
dessus
la souche devant la cheminée sur laquelle Anna était assise à l’arrivée
des hommes de l’examinateur
il valait mieux marcher, marcher, en pensant à autre chose mais toujours
sur ses gardes, attentif aux bruits susceptibles de provenir du feuillage,
capable d’anticiper n’importe quel danger, prêtant l’oreille au chant des
grillons et des engoulevents, à la cymbalisation des cigales, au hululement
de la chouette et au bêlement nerveux d’une chèvre au loin
le craquement de la céramique qui se fracasse contre le sol
ce craquement accompagné d’imprécations féminines juste à la croisée
des chemins, à l’est d’Eisingen où, à la lumière de la pleine lune, Klaus
avait vu Gerda jeter au sol les ustensiles en terre cuite dérobés chez lui
avant de les piétiner de ses semelles grossières
pour qu’elle ne revienne pas, pour qu’elle ne revienne
jamais, que le Diable l’emporte
car un châtiment n’était pas suffisant, cette femme méritait la mort sur
le bûcher comme le loup-garou de Helmstadt, celui qui avait dévoré la fille
du bourgmestre et qui s’était révélé être le forgeron du village, cela fut
prouvé lorsque l’on découvrit les os broyés de la jeune fille dans son atelier
le jour où on l’arrêta pour l’emmener à Wurtzbourg, où il périt sur le bûcher
Gerda elle-même le vit mourir, elle n’avait pas résisté à la curiosité et, le
jour de l’exécution, elle s’était rendue à pied à Wurtzbourg pour voir de ses
propres yeux comment on l’attachait au poteau et comment on allumait le
bûcher avec les feuilles de sa bible luthérienne, pour entendre l’homme
implorer la clémence avant de se mettre à proférer des malédictions et à
hurler comme un animal sauvage lorsque les flammes bondirent sur sa chair
émaciée et pâle, et même devenir la victime de sa dernière vilenie
il m’a regardée et j’ai perdu la voix, je suis restée
muette, de ma bouche il n’est sorti que mon souffle
jusqu’à ce qu’il soit bel et bien mort, que le Diable
l’emporte
comme si le Diable n’avait pas déjà emporté le forgeron entre le
crépitement des fagots et celui de ses os, le grésillement de la chair
emplissant l’air d’une odeur douceâtre qui aurait dû attirer les démons tout
proches comme le lait avec les mouches, avides d’entraîner l’âme de cet
homme maudit jusqu’à la bouche ouverte de l’enfer qui l’engloutit
certainement avec délices, comme Gerda le souhaitait à sa voisine après le
bûcher et le verdict du Tout-Puissant, qui est juste et sévère et possède les
deux épées du jugement, tel qu’elle l’a vu représenté sur le tympan ouest de
la chapelle consacrée à Marie à Wurtzbourg l’après-midi où elle cheminait
au côté de l’examinateur sur la place du marché
le Christ apocalyptique qui absout et condamne à dextre et à senestre
une humanité revenant pour la dernière fois de la poussière et de la cendre,
de l’oubli et du néant, ouvrant les yeux pour la dernière fois sur la clarté du
jour pour connaître enfin le sens et la demeure que son amour, son attention
et sa sollicitude lui ont procurés
la Jérusalem divine ou la Gomorrhe infernale
elle le vit ainsi, majestueux, tandis qu’elle entendait la diatribe de Vogel,
avant que celui-ci ne franchisse la porte sous le tympan afin de rejoindre le
conseil de la ville à la sainte messe
deux siècles plus tôt, la place, la chapelle et ses abords étaient un
marécage infâme où les juifs avaient leur synagogue, c’était de là qu’ils
avaient conspiré avec le Démon afin de semer la mort noire dans l’air de la
ville, mais l’évêque s’était aperçu à temps de leur perfidie et avait incité les
habitants à se soulever contre eux et à les rosser jusqu’à ce qu’ils partent ou
meurent, au point qu’il n’en resta pas un seul dans la ville, entièrement
chrétienne depuis lors
ils allaient agir de même avec les sorcières, ils les battraient, les
brûleraient, les écorcheraient vives et leur couperaient la tête afin qu’il n’en
restât pas une seule dans la région
il en sera ainsi pour ta voisine si suffisamment de
témoignages confirment tes dires, repars dans ton village
et persuade-les de ce que tu m’as dit
aussi Gerda revint-elle heureuse de Wurtzbourg ce soir-là, car elle savait
que tous l’avaient vue, tous avaient souffert à cause de cette femme
le lait qui tournait dans les seaux après la traite, les vers dans les fruits,
les hommes lascifs comme des chats, convoitant cette provocatrice
il ne serait pas difficile d’obtenir leur témoignage, de châtier la voisine,
de la jeter dans la gueule monstrueuse de l’enfer qui dévorait les êtres maléfiques sur le linteau de la chapelle dans laquelle Vogel était entré après
leur conversation, laissant Gerda occupée à chercher les traits de son
ennemie parmi les condamnés sculptés dans la pierre, voulant trouver parmi
eux, enchaînée et traînée par un démon griffu aux grandes oreilles, Anna,
qui passera très vite du sommeil à l’obscurité totale de la cellule, à la
paillasse sur laquelle elle s’écroulera, le dos et les poignets à vif, incapable
de faire autre chose que sangloter, prier, demander de l’aide à ce même
Dieu que Gerda suppliait au carrefour aux portes d’Eisingen de condamner
la maudite sorcière pour faire revenir la pluie sur la vallée et sauver l’âme
de son mari
si absorbée par sa prière qu’elle n’entendit pas Klaus arriver avant que
les restes de poterie ne craquent sous ses bottes
son effroi fut tel qu’elle lança les dernières assiettes à la tête de son
voisin et partit en courant vers le bois, traquée par les cris et les
malédictions du laboureur qui la poursuivit pendant un bon moment entre
les arbres, écartant des mains les branches basses et sautant par-dessus
racines, buissons et souches avec, dans l’une de ces dernières, un poignard
en cuivre enfoncé jusqu’au manche, obstacle auquel Klaus ne s’attendait
pas et qui le fit trébucher
il tomba et roula à terre, et il eut beau se lever immédiatement, il perdit
de vue la robe terne de la femme qui se dressait au pied de la Paukerhügel,
la colline du Tambour
cours, sale Troll, si je t’attrape, je te massacre
cria-t-il en secouant ses vêtements et en tentant de s’orienter pour partir
enfin à Wurtzbourg, car s’il rentrait au village, il cèderait à la tentation de
mettre sa menace à exécution, que le Diable emporte cette femme
il marcha en silence dans la forêt, dans la direction que lui indiquait
l’habitude du corps sans qu’il eût besoin de réfléchir, de vérifier s’il était bien sur le chemin emprunté des dizaines de fois dans l’enfance, quand il
accompagnait son père à la ville pour les vendanges ou le carnaval, chaque
année la même route à travers la forêt qui lui permettait d’éviter les deux
milles, jusqu’au jour où la distance qu’il avait parcourue sans trouver la
clairière avec les ruines du vieux moulin située à mi-chemin lui parut trop
importante
c’est là qu’apparaît le Diable
disait son père, désignant les lieux
il avait marché sans arrêt entre les arbres en se demandant de nouveau
ce qu’il ferait en arrivant à Wurtzbourg, qui il pourrait aller voir afin
d’arrêter cette folie, où il allait trouver une personne disposée à secourir sa
chère épouse qui, à l’aube, gisant dans sa cellule, essaierait de comprendre
ce qui lui était arrivé, le sens de ce rapt
choses au sujet desquelles les femmes murmuraient au marché ou sur la
place, réunies pour écouter le crieur public qui en parlait lui aussi tout le
temps, avait toujours les listes comportant les noms, les accusations, les
châtiments
Appela et Barbara Huebmeyer de Bad Waldsee, sorcières, brûlées
Dietrich Flade de Trèves, sorcier, étranglé et brûlé
Toutes les femmes de Korlingen, sorcières, étranglées et brûlées
Peter Stumpp de Bedburg, loup-garou, soumis au supplice de la roue,
écorché vif, écartelé, décapité et brûlé
des choses qu’elle préférait ignorer, mais au village tous semblaient
fascinés par de tels événements et il lui parvenait inévitablement des
rumeurs sur les arrestations, les tours où l’on enfermait les sorcières, les
tortures et les exécutions
mais elle n’avait rien à voir avec la sorcellerie ou autres abominations
interdites par l’Église, il ne pouvait s’agir de ça, cela n’avait pas de sens, ce devait être une erreur, quelqu’un n’allait pas tarder à s’en apercevoir et on
lui permettrait de rentrer à la maison
voilà ce qu’elle se dira, il lui fallait juste résister, éviter le désespoir,
avoir foi en la Providence pour agir en sa faveur, elle se le dira pour se
rassurer et se demandera aussi comment va Klaus, qui a finalement perdu
son sang-froid et, en proie au désespoir, a supplié Dieu pour retrouver le
nord mental et géographique, car il ne faisait maintenant aucun doute qu’il
s’était perdu dans la forêt qu’il connaissait sur le bout des doigts depuis
l’enfance, quand il accompagnait sa mère pour y chercher des morilles, et
s’il la perdait de vue, il savait revenir sans problème au carrefour menant à
Eisingen, où était éparpillée sa vaisselle en miettes
comment ai-je pu me perdre,
se reprochait-il, la poursuite l’avait-elle affecté davantage qu’il ne le
croyait, peut-être s’inquiétait-il sans raison et était-il déjà tout près, mais
après avoir franchi une nouvelle longue distance en recherchant sans succès
l’étoile Polaire à travers les éclaircies du feuillage, la peur s’empara de son
esprit
c’était une nuit de pleine lune et peut-être une sorcière, un esprit malin
ou Gerda elle-même, dont il s’était toujours méfié, lui avait jeté un sort pour
qu’il perde son chemin, aussi n’avait-il pas pu trouver le moulin ni le
village de Hochberg, qu’il aurait déjà dû atteindre, il aurait déjà dû
apercevoir la carrière qui marquait la dernière ligne droite du raccourci
c’est là qu’apparaît le Diable
disait sa mère, désignant un talus
il aurait déjà dû l’apercevoir mais comme on l’avait ensorcelé il tournait
en rond, incapable de trouver la sortie, de gagner les murailles de
Wurtzbourg avant l’heure bleue comme il le souhaitait
l’heure du silence le surprit encore perdu sous les frondaisons
les bruits de la forêt cessèrent, les grillons et les cigales se turent, la
chouette aussi, la vie bouillonnante qui l’entourait se cacha dans le silence
et il sentit qu’une chose terrible allait arriver, lui arriver, s’il ne réussissait
pas à sortir immédiatement de la forêt, s’il ne se mettait pas à courir en
priant à tue-tête afin de s’assurer qu’il n’avait pas perdu la voix, qu’un
loup-garou ne le guettait pas, l’en privant comme pour Gerda à Wurtzbourg
ce fut ce que lui dit Vogel le jour de l’exécution du forgeron, après que
la vieille se fut approchée de lui en sanglotant afin de lui parler de sa gorge
muette, pour savoir si cela aurait des répercussions, si elle devait redouter la
méchanceté de cet être méprisable maintenant qu’il se trouvait en enfer ou
si ce ne serait qu’une peur passagère
l’homme-loup fait taire sa proie du regard, mais tu ne
dois plus le craindre, il n’a plus de pouvoir sur les
vivants
ce fut ce qu’il lui dit et Gerda le raconta à tous à Eisingen pour qu’ils
fassent attention, pour que, s’ils perdaient la voix un jour, ils accourent à
l’église afin de se mettre hors de danger
mais Klaus se trouvait dans la forêt et là, il n’y avait pour tout lieu saint
que la colline du Tambour, qu’il avait quittée des heures plus tôt, il n’y avait
devant lui que des parages où le Démon pointait son nez, des lieux où il
apparaissait sous la forme d’un crapaud, d’un coq, d’un chien, d’une jeune
fille, voire d’un jeune homme sous sa forme véritable, lieux maudits où tant
d’autres l’avaient vu, tout le monde l’avait rencontré un jour dans cette forêt
ou près de la rivière, sur les chemins, aux abords des villages et parfois
aussi à l’intérieur, à la taverne ou au lupanar
tout le monde l’a vu sauf moi et je ne veux pas le voir
pour l’amour de Dieu, je ne veux pas le voir
aussi se mit-il à courir de toutes les forces que lui donnait sa peur, il
courut conscient comme jamais d’être fait de chair et de pouvoir servir de
repas aux bêtes féroces et aux sangsues, il courut sans plus penser à sa
femme ni à Wurtzbourg, à son foyer saccagé ou à Gerda brisant sa vaisselle
au carrefour pour empêcher Anna de revenir
pour qu’elle brûle sur le bûcher et se torde, que le Diable
l’emporte et que s’il n’y arrive pas il la traîne par terre
il courut avec la conviction qu’ils le rattrapaient, qu’il était devenu le
gibier de la chasse sauvage et que la troupe qui le traquait était si près qu’ils
se seraient emparés de lui bien avant d’avoir atteint la lisière de la forêt
qu’il pouvait maintenant apercevoir devant lui, entre deux arbres épais
étroitement serrés
croyant qu’il n’aurait pas le temps de les contourner, il se lança dans
l’interstice, s’égratignant la tête, les épaules, les bras, les hanches et les
jambes dans sa lutte frénétique pour s’échapper, pour se lancer en avant,
tomber par terre et ramper loin de la végétation, en gémissant comme un
enfant, tournant son visage décomposé sans distinguer son poursuivant,
sans trouver ce qui le harcelait
rien d’autre que les arbres qu’il vient de franchir
rien d’autre que les larmes qui lui ont brouillé la vue pendant le long
moment où il est resté allongé, étreignant ses genoux, tremblant comme un
chiot jusqu’à ce qu’il entende le chant du coq annonçant l’aurore
alors seulement il se leva et distingua à quelques pas le lit asséché de la
rivière Kubach, dont il suivit le cours jusqu’au Main, jusqu’au moment où il
aperçut au loin la colline de Notre-Dame et à son sommet la forteresse de
Marienberg baignée de la première lumière de l’aube.
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