Appelez-moi Einstein!
Chapitre Premier
C'est sans la moindre conviction que suivant le conseil d'un copain toubib qui m'avait trouvé, je le cite, vachement stressé sur les bords pour un mec habituellement aussi cool, je m'étais, dans un moment de profonde déprime, financé quinze jours de vacances au « Club Méd », à cheval sur fin août, début septembre.
« Club Méd », chacun sait ça, ne signifie pas « Club Médecine », mais « Club Méditerranée », cette institution tentaculaire, cette nouvelle religion qui comptera bientôt plus de fidèles que l'Eglise Catholique Romaine, et dont j'avais entendu dire trop de bien pour ne pas avoir quelques doutes. Le fait même que le Club m'ait été recommandé par la faculté, pour m'aider à récupérer toutes les miennes, ne constituait pas, à mes yeux, une recommandation suffisante. Au contraire. Et puis, j'avais toutes les raisons personnelles de jouer les sceptiques !
Mon côté farouchement individualiste et tête de cochon, d'abord. L'aspect youkadi-youkada de la formule. Tout proposé, rien d'imposé, tu parles! Rien qu'à l'idée que les «Gentils Organisateurs» de service puissent venir me chercher par la main pour me guider dans ce qu'ils appellent, globalement, « les activités », j'en avais déjà le poil à rebours. Je ne me sentais pas coopératif et « Gentil Membre » pour un kopeck. Je savais qu'une fois là-bas, tout seul comme un gland, je m'empoisonnerais plus qu'un Borgia de la bonne époque. Que par désœuvrement pur et simple, je me laisserais embringuer dans quelques-unes des compétitions offertes. Que mon orgueil de mâle sous-entraîné depuis pas mal de mois en cravate et complet-veston me pousserait probablement à nager, courir, pratiquer des tas de trucs au-dessus de mes moyens, et que je reviendrais plus crevé que je ne l'avais été au départ.
A moins que saisi de boulimie au spectacle de la grande bouffe étalée, je ne rentre avec le classique pneu Michelin sur les hanches, qu'il me faudrait ensuite toute l'année pour reperdre. Heureux, encore, si je découvrais dans le cheptel disponible de quoi l'employer agréablement... mon gentil membre ! J'en connais qui se sont fait avoir par ces dépliants aguicheurs où tu vois, sur la couverture, une créature de rêve au maillot plus que réduit se pâmer dans les bras d'un Apollon de plage bronzé de frais. Le temps de s'imaginer dans le rôle et ils se sont retrouvés, à destination, jouant au scrabble avec des Vénus du troisième âge. Pas du tout les rencontres du troisième type habilement suggérées, et pas mèche pour te faire rembourser, au retour. Désolé, cher monsieur, la direction n'est pas responsable de vos fantasmes !
Dernière objection, enfin, non la moindre, il faut s'inscrire et casquer d'avance, dans ces machins-là, et j'ai toujours eu horreur de savoir qu'à telle date, je devrais empoigner ma valise. J'étais sûr qu'au jour J, j'aurais beaucoup d'autres choses à faire, toutes urgentes, et pas la plus petite envie de répondre à l'appel de l'aventure. De l'aventure organisée, d'accord, mais de la coupure radicale, irrémédiable, dans les occupations quotidiennes. Toutes plus importantes les unes que les autres. La raison pour laquelle je n'ai pas souscrit d'assurance-annulation. Comme ça, du moins, je partirais, vaille que vaille. Pour ne pas perdre la brique engagée. Je ne suis pas spécialement miséreux, mais une brique est une brique. J'en ai trop bouffé, étant jeune, des rouges et des bien dures, pour ne pas respecter celles qui s'expriment, aujourd'hui, en dizaines de mille. Mais qu'en dépit des nouveaux francs institués depuis un quart de siècle, tout le monde continue d'exprimer en millions. Ça fait plus riche !
C'est ainsi qu'en cet ultime vendredi du mois d'août, sans grande conviction, je le répète, et même carrément en faisant la gueule, j'ai piqué sur Orly-sud, afin de m'y embarquer pour Gregolimano, dans l'île d'Eubée, cette longue bande de terre sise à l'est de la Béotie.
Où m'attendaient, en plus des fastes du « Club Méd », pas mal de choses que même Gilbert Tri-gano, le père fondateur de cette nouvelle église, n'avait pas prévues.
***
Un bon point pour le Club, avec eux, l'enregistrement et la récupération des bagages, cette chienlit des voyages par air, ne traînent pas. Quelques minutes au départ et tu ne t'occupes plus de rien, jusqu'à l'arrivée. Même si le voyage est relativement compliqué, comme pour Gregolimano où les trois heures de vol sont suivies de deux heures et demie de car et d'une traversée en bac. Je n'avais pas assez bien lu le prospectus, et ces prolongations indésirées du voyage en avion n'aidant pas, j'avais, entre-temps, retrouvé mon humeur de dogue.
Qui n'a pas résisté, cependant, à l'accueil, en pleine mer, par l'équipe des G.O. de Gregolimano arrivant sur skis nautiques, les câbles de remorque se croisant et se décroisant artistement tandis que les gars agitaient des drapeaux de tous les pays dont ils attendaient des ressortissants. Sûr qu'ils étaient payés pour et je suis plutôt teigneux, dans ce domaine. Mais j'ai toujours apprécié le travail bien fait, et là, chapeau! Difficile de résister à tant de savoir-faire exigeant, de surcroît, tant de qualités sportives et athlétiques.
J'avais, sans le préméditer vraiment, par simple instinct de dragueur toujours en éveil, recherché le voisinage d'une blonde ravissante, encore toute frileuse des fatigues de la nuit, et quand je l'ai entendue s'extasier sur les prouesses des garçons du club, j'ai grogné avec une parfaite mauvaise foi :
— Bon boulot... mais rien de sorcier! Vous avez déjà fait du nautique ?
Du nautique et pas du ski nautique. Le côté pro du personnage. Sous-entendant, en outre, la pratique également assidue de l'autre ski.
Elle a donné dans le panneau, tête baissée :
— Non... Je suis assez bonne en alpin, mais sur l'eau... c'est une autre paire de manches.
— Vous voulez dire que c'est une autre paire de... planches !
Elle rit de ma faible facétie. Mais avec une paille. Du bout des lèvres, je veux dire. J'ajoute, désinvolte :
— Je vous montrerai, si vous voulez...
— Il y a les G.O., pour ça, non?
Réservée, Blondie ! Réservée à quelqu'un d'autre? Ça, ce serait la catastrophe, car en dehors d'elle, je ne vois rien, a priori, qui rassemble les deux conditions préliminaires à toute campagne de séduction rapide : esseulée et... hautement baisable. Sous ses jeans de bonne coupe à la raideur typiquement citadine, elle n'a pas du tout l'air dégueu !
Nous sommes à peine débarqués qu'une nuée de G.O. des deux sexes en shorts, légers pantalons de toile et T-shirts, sans aucun soutien-gorge visible par-dessous, chez les filles, nous soulagent de nos bagages à main, tandis que le camion qui a traversé en même temps que nous, sur le ferry, décharge nos grosses valises. Et nous voilà tous partis vers l'hôtel, par un escalier à flanc de colline, en pleine verdure. Les G.O. lestés comme des mules, et nous les mains dans les poches. Bwana et ses porteurs! Les prémisses de la fameuse formule club, tu ouvres la bouche, on te met ce qu'il faut dedans, prémâché, que je commence à trouver sympa, d'un seul coup. Le petit postérieur nerveux d'une géote ondule, deux-trois marches au-dessus de moi, dans ma ligne de mire, mais un ami qui me voulait du bien et qui connaissait la musique m'a prévenu que c'était inutile de chasser dans le personnel. Ils-elles ont tout simplement trop de travail et les chefs de village surveillent, paraît-il, leurs ouailles comme autant de mères supérieures. La main de fer dans le gant de boxe ! J'avais donc tout interjo à me concentrer sur Blondie.
Que je n'appelle déjà plus Blondie. Parce que tout ce petit monde nous tutoie, voyez-vous. Nous demande quels sont nos prénoms, si nous avons fait bon voyage. Rien de tel pour créer une ambiance. Au sommet de l'escalier, je sais que Blondie s'appelle Béatrice, ce qui ne la change pas d'initiale, et on se tutoie, comme les autres. Ça n'a l'air de rien, mais quel temps de gagné !
Répartition des piaules, là-haut. Béatrice loge dans l'hôtel de plusieurs centaines de lits qui trône face à la plage. Moi, je touche une des chambres-terrasses aménagées en contrebas. Petite déception, mais en seconde analyse, il sera peut-être plus facile et moins voyant d'y ramener quelqu'un que de crapahuter sur les pointes dans les couloirs de l'hôtel.
C'est une heure plus tard, à l'occasion du petit déjeuner en plein air, dans la clarté miraculeuse qui nous inonde, bien qu'il soit encore très tôt, que se produit le premier incident, le premier accident auquel je n'attache, sur le moment, qu'une importance très relative. Redescendue de l'hôtel en short et T-shirt ajustés, Béa est effectivement faite au moule et pas au moule à gaufres. J'en suis béat. Prêt pour ma Béa quotidienne, dans le cadre des « activités ». A part ça, bien sûr, nous faisons un peu la pâle gueule, nous les néophytes, parmi ceux qui sont déjà là depuis un certain temps. Et c'est dans les rangs de ces heureux de la terre, qui nous toisent du haut de leur supériorité bronzée, que naît et s'enfle la rumeur insolite :
— Pépé kamikaze ! Regarde, c'est pépé kamikaze ! Il va sauter le tremplin !
Renseignements pris, que je rapporte obligeamment à Béa, il s'agit d'un Anglais de soixante-cinq berges qui se serait mis au ski nautique dès le début de son séjour, et qui aurait décidé, aujourd'hui, de se faire le tremplin dressé dans l'eau incroyablement bleue de la baie.
B.A. — pour Bonne Ame — chuchote entre deux bouchées des gâteries offertes sur les tables du breakfast :
— A cet âge-là... est-ce que ça n'est pas un peu de la folie ?
— Un peu, beaucoup ! Mais je suppose qu'il sait ce qu'il fait?
En réalité, il ne le sait pas et le prouve en se désunissant de manière assez incompréhensible, à l'approche du plan incliné. Ce qui en résulte tient plutôt du stock-car ou du football américain que de l'essor gracieux, avec retombée de libellule à la surface de l'eau, qu'il était normal d'attendre. Béa, horrifiée, cache instinctivement sa tête au creux de mon épaule et je contracte bien tout ça pour lui faire sentir la solidité, pas trop enveloppée, j'espère, de mes pectoraux. Quand elle se dégage, mi-figue, mi-raisin, mi-penaude, mi-souriante, il est évident que nos relations ont franchi un nouveau palier. Grâce au pépé kamikaze. Au prix de quelques fractures et d'un méchant traumatisme crânien — on apprendra ça dans le courant de la journée — je trouve que c'est pas cher, non? Après tout, s'il s'est pété la gueule, c'est en voulant épater la galerie. Bien le moins qu'il en sorte, en contrepartie, quelque chose de positif !
Sa veuve en puissance se lamente :
— J'ai tout fait pour l'en dissuader, mais il était comme fou... Je crois que... je crois qu'il m'aurait frappée si j'avais réellement tenté de le retenir !
Un vrai dur, ce pépé kamikaze. Un vrai dingue. Toujours prêt, toujours prompt à foncer tête baissée dans toutes les «activités». De préférence en compétition ouverte avec les plus jeunes. Il en faut, des comme ça. Ne serait-ce que pour calmer les autres.
Et de fait, Béa prend sur-le-champ la décision de s'abstenir, en ce qui concerne le ski nautique. Franchement, j'aime autant ça. Ma proposition de lui montrer comment était tout de même un peu téméraire.
Je prends sur moi de soutenir mémé kamikaze jusqu'à l’hélico qui évacue son affreux jojo déglingué sur l'hôpital d'Athènes. Sincèrement ému par sa détresse, mais l'autre œil sur Béa qui parait apprécier, approuver mon attitude. Jamais mauvais de montrer à la dame qu'un cœur bat sous cette rude écorce !
La journée s'écoule sans autre catastrophe. Toujours un peu feutrée, cette première journée, après une nuit en avion, car, etc. Conformément à sa réputation, la bouffe du club est somptueuse. Buffet surabondant et self-service, le midi, tout à G.O.G.O., pour ne rendre personne esclave d'un horaire. Menu servi le soir par les employés grecs sous la surveillance des géos et des géotes. Béa est à ma table ou je suis à la sienne, au choix. Et pas de concurrence intempestive parmi les deux autres couples qui dînent avec nous. Deux autres couples de bons Franchouillards d'un certain âge qui nous traitent comme si nous étions, déjà, un autre couple. Braves gens, va !
Sur proposition acceptée, petit tour au « night » proche du très beau village grec reconstitué au cœur des feuillages. Slows de l'été ou des étés précédents, il y avait un bon bout de temps que je ne m'étais pas laissé mettre en boîte, jerks et inévitable sirtaki, hoppa, tout le bazar, je ne garantis pas l'orthographe.
C'est au cours de ce sirtaki, avec des gens du cru, que quelque chose me chatouille désagréablement le pifomètre. Sans aller jusqu'à me prétendre un peu médium, l'exercice de ma profession — je suis actuaire et directeur d'agence au G.A.N., Groupe des Assurances Nationales — m'a procuré, à la longue, une certaine psychologie, une perception généralement exacte des dispositions de ceux qui m'entourent ou qui me font face. Une forme d'intuition, si l'on veut. Quand je tombe sur des types à cran qui n'ont pas envie de discuter le sujet ce jour-là, je les reçois cinq sur cinq comme un compteur Geiger reçoit les radiations, et je propose l'ajournement de la séance.
Là, d'une façon ou d'une autre, se mêle au son des bouzoukis une tension qui n'a rien à faire dans un endroit pareil. Où tout est calculé, précisément, pour engendrer la détente et la relaxation. A moins que ce ne soit moi, uniquement, qui ressente ce drôle de malaise ?
Je jette un œil alentour et constate qu'il n'en est rien. Béa danse, auprès de moi, comme si sa vie en dépendait. Pas du tout l'air de s'amuser comme une petite folle. Nos commensaux idem, les deux couples dont l'un vient de Paris, l'autre de Toulouse. Et tous les autres sirtakeurs, pareil. A les voir, on ne les croirait pas au Club, mais au bagne. Obligés de souscrire à quelque rite imposé par la direction, autrement, fusillés ! Le plus extraordinaire, c'est que personne ne fait le même pas. Pour la bonne raison que les meneurs de jeu s'embrouillent les pinceaux et font à peu près n'importe quoi, au rythme de la danse ancestrale.
Et le bordel ne s'arrête pas là. Tous ceux qui sont assis dans la salle généreusement ouverte sur une nuit de gala peuplée du bruissement assourdissant des grillons et des cigales, au lieu de taper en mesure et de crier hoppa, les cons, aux moments stratégiques, claquent à contre-rythme et font des gestes absurdes comme pour chasser des mouches importunes. Il y a, un peu partout, des éclats de voix sans cause et des fracas de verres brisés. Sans que personne ne semble accorder à ces menus incidents une attention quelconque. Même les géos et les géotes, toujours calmes et disciplinés, en principe, comme des hôtesses de l'air, marchent à côté de leurs baskets et se contentent d'échanger, entre eux, des regards empreints d'une perplexité pas du tout professionnelle. Que se passe-t-il, ô dieux de l'Olympe, sous le ciel idéal, sous le ciel idyllique de Gregolimano?
J'essaie de faire le point. En laissant mes pieds, mes mains accrochées aux épaules de mes voisins se débrouiller comme ils l'entendent. Chacun pour soi et Zeus pour tous ! J'ai pleinement conscience que notre sirtaki, vu de l'extérieur, doit évoquer davantage une danse de Saint-Guy que le divertissement national de Zorba et de ses petits camarades, hoppa ! Si toutefois il reste quelqu'un, quelque part, en état de voir quoi que ce soit avec une lucidité suffisante.
Je me surprends, moi aussi, à chasser les mouches. Pourtant, il n'y a pas de mouches. Pas même des moucherons. Ou petits au point d'être invisibles, car j'ai la sensation soudaine que quelque minuscule insecte est en train de jouer les Tarzan dans les poils de ma narine gauche. Je vais éternuer. J'éternue. Je ne suis pas le seul. Je voudrais me moucher, je n'ai pas de mouchoir, mais j'avise une rombière assise qui sort des kleenex de son sac à main et lui en pique une pincée, sans demander la permission, au préalable. Elle se marre et c'est seulement alors que je réalise ma propre incorrection. Qu'est-ce qui se passe ?
Un souvenir littéraire m'arrache à mes incertitudes. Un double souvenir littéraire. Le docteur Ox, de notre bon vieux Jules Verne. Avec sa fête de la préfecture accélérée par l'insufflation d'oxygène dans la salle de bal. Le système du docteur Goudron et du professeur Plume, d'Edgar Poe. Où les pensionnaires d'un asile de fous ont pris en main les rênes de l'établissement. Il y a un peu des deux, ce soir, dans la salle du night-club de Gregolimano. Oh, rien de très violent ni de très ostensible.
Simplement, cette agitation, cette tension sous-jacente qui dégagent l'impression que tout ce petit monde est un peu déréglé. Désaccordé, décalé... mais par rapport à quelles normes? Le Club Méd n'est-il pas déjà une sorte d'univers parallèle où loin de leurs obligations et de leurs préoccupations journalières, les G.M. peuvent donner libre cours à leur véritable nature ? Se montrer différents, plus ou moins selon les individus, de ce qu'ils sont dans le civil? Encadrés par des G.O. qui ne sont pas eux-mêmes, non plus, puisqu'ils sont là pour faire aux G.M. une vie qui n'existe nulle part ailleurs. Alors, la normale, dans tout ça...
N'empêche que j'en ai ras le bol et que je vais aller voir ailleurs si j'y suis. Hors du champ d'action de cette sono qui discotte à tout berzingue et de ces lumières intermittentes, psychédéliques, stroboscopiques, tout l'attirail des boîtes de nuit, qui m'empêchent de me concentrer sur le problème. Je quitte la salle et sans plus réfléchir, je fais un truc que je ne ferais jamais, c'est évident, s'il n'y avait quelque chose dans l'air : j'empoigne Béa et l'entraîne à ma suite, tambour battant. Et le plus fort, c'est qu'elle ne proteste pas. Qu'elle m'accompagne en rigolant sur un mode légèrement hystérique et que nous nous plantons l'un près de l'autre, sous les étoiles, pour observer, du dehors, l'intérieur de la salle.
C'est la fosse aux serpents, l'intérieur de la salle. Pour autant que nous soyons, nous-mêmes, en état de le discerner, nous assistons au spectacle normal d'une salle de night-club, mais comment dire ? Une vitesse au-dessus. Danseurs en action ou buveurs attablés bougent, sinon deux fois plus vite, tout au moins deux plus qu'il ne le font d'habitude, ou c'est l'impression qu'ils nous donnent. Ça se déhanche et ça se trémousse, sur la piste, avec une énergie, un dynamisme peu communs et côté soiffards, ça s'agite et ça chahute comme s'ils avaient tous un essaim de fourmis rouges au travail dans le caleçon.
Si je peux en croire le témoignage de mes propres yeux, certains de ces chahuts, tant sur la piste que dans la salle, tournent au pelotage sans visibilité, comme disent à peu près les pilotes de ligne, et je m'aperçois, brusquement, que ma propre main préhensile, au bout de mon bras glissé autour d'une taille particulièrement flexible, enserre un sein généreux et ferme qui ne cherche pas à se dégager, au contraire. Sous le T-shirt de Béa, c'est carrément l'heure de pointe.
Elle ne résiste pas davantage quand je la remorque impérieusement, sans lâcher les positions conquises, vers ma chambre-terrasse qu'en cette arrière-saison, j'ai le bonheur d'occuper tout seul. Escale à mi-chemin pour cette superposition orbiculaire des muscles buccaux plus connue sous le nom de grosse bise. J'en profite pour m'assurer, ce que je savais déjà, que par-dessous le T-shirt, c'est encore mieux que par-dessus, rien ne vaut la prise directe.
Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des clubs et cette première nuit s'achemine, dare-dare, vers une conclusion que je prévois très satisfaisante quand tout à trac, sans la moindre transition perceptible, changement à vue! Béatrice a comme une espèce de spasme. Très prématuré, en l'occurrence. Secoue, brutalement, l'étreinte de mes tentacules et non sans un cri étranglé où s'exprime toute la rage, toute l'indignation de la femelle offensée, m'administre une baffe à coincer les vertèbres d'un géo en pleine forme.
Moi-même, j'ai ressenti un drôle de choc. Hors celui de la baffe. Un peu comme si toute ma belle énergie me quittait soudain. Suivi ou précédé, va savoir, d'une sensation de piqûre ou de brûlure, aiguë comme une pointe d'épingle, au niveau du bulbe rachidien.
Et je reste seul, au cœur de la nuit, à trébucher sur place en tenant ma joue cuisante où s'effacera d'ici demain, j'espère, la marque des cinq doigts de la tendre Béatrice. Dont les claquettes furibardes picorent le silence en s'éloignant sur un rythme frénétique.
Dis, saint Trigano, c'est du lard ou du cochon, ce qui m'arrive?
Ou quelque chose se mijote, derrière les décors du Club Méd, qui sort tout à fait de l'ordinaire?
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