Appelez-moi Einstein!
Chapitre VIII
Quelques mois s'écoulent, se sont écoulés sans amener grand changement dans la situation.
Y a-t-il, en fait une « situation »?
Jannick, de sa lointaine Floride où il prépare son nouveau Club Méd, nous écrit ou nous téléphone, de loin en loin, et son attitude est, à chaque fois, un peu plus dubitative. Comment pourrait-il en être autrement dans la mesure où, depuis leurs premiers tâtonnements, leurs premières expérimentations encore mal adaptées, ils ne semblent pas s'être manifestés, de quelque manière que ce soit, à travers le vaste monde? Comment continuer de croire à l'existence effective d'une «situation» qui n'évolue pas, qui n'évolue plus? Qui — à la limite — peut n'avoir jamais existé que dans une ou deux imaginations enfiévrées, teintées de paranoïa. Servies par la récurrence d'événements insolites, sans doute, mais susceptibles, après tout, de recevoir des explications rationnelles.
Même à nous, Béatrice et moi, qui continuons de subir chaque nuit la « formation continue », formule extraterrestre, et de dialoguer fréquemment avec « nous-je » de façon toujours plus claire et d'un maniement toujours plus facile, il nous arrive encore de douter.
Tout comme ce dingue qui croyait partir, chaque nuit, pour quelque planète lointaine, ne sommes-nous pas tout simplement victimes, elle et moi, d'une forme de folie particulièrement élaborée? Que je cultive en elle et qu'elle cultive en moi comme le dingue en question avait fini par convaincre son psychiatre du bien-fondé de sa dinguerie?
D'autant plus atroce, ce genre de dilemme, que nous ne pouvons nous raccrocher à personne. Nous sommes seuls, et quand je pense que je pourrais l'être encore davantage, si je n'avais pas rencontré Béatrice, je hurlerais à la lune! Mais je me demande, parfois, si je lui ai fait un cadeau en l'entraînant ainsi dans mon sillage? Cohabitation réelle avec des extraterrestres ou paranoïa caractéristisée, Béa ne serait-elle pas actuellement plus heureuse avec un mec moins réceptif aux voix du cosmos, ou tout simplement moins jobastre ?
Une chose, en tout cas, qui ne paraît pas être un effet de notre imagination : cette vitalité, ce dynamisme dont nous faisons preuve dans la vie quotidienne. Privée comme professionnelle. Nous en connaissons, même, l'explication, réelle ou imaginaire. Ils ont besoin de nous pour subsister, isolés en petit nombre du gros de leurs congénères. La symbiose avec un « hôte » bien placé dans l'échelle de l'évolution leur est nécessaire pour survivre. Ils pompent en nous des quantités infinitésimales de certaines substances, oligo-éléments métalliques, en particulier, et nous recevons, en échange, un apport d'énergie qui, pour eux comme pour nous, rend la combinaison totalement positive.
Ou bien, une fois encore, est-ce qu'on s’imagine tout ça ?
Eventualité toujours possible et, dans les moments de doute, affreusement angoissante...
Car enfin, s'ils existent réellement ailleurs que dans les cervelles déréglées d'une paire de doux dingues, qu'est-ce qu'ils attendent pour se manifester de façons plus concrètes? Qu'est-ce qu'ils cherchent ? Qu'est-ce qu'ils nous veulent ?
Plus les jours succèdent aux jours afin de composer des semaines qui se groupent à leur tour, par quatre plus un petit bout, pour donner des mois en bonne et due forme, plus notre désir s'exacerbe de les voir se décider, une bonne fois, à manifester leurs intentions vis-à-vis de ce qu'ils s'obstinent à nommer, globalement, une « forme de vie » : notre race humaine.
Au moins une supériorité qu'ils ont sur nous : eux, ils savent, pour l'avoir perçue ainsi, depuis l'espace, que nous représentons une « forme de vie » une et indivisible, une race unique dont les subdivisions arbitraires inventées par les hommes, avec pour résultat, le « racisme », n'ont jamais reposé sur la moindre réalité biologique.
Quand ils expriment finalement leur vœu, cependant, nous pigeons, d'un seul coup, que nous avons mangé notre pain blanc, jusque-là, et plions le dos en maudissant le jour où sans l'avoir voulu, nous avons mis le doigt dans cet engrenage...
***
Finalement, toutefois, l'entreprise s'est révélée beaucoup plus facile que je ne le supposais. Ils me l'avaient dit, mais naturellement, je ne l'avais pas cru : les courtes lettres spécifiant que je pouvais apporter des révélations sur certains faits insolites advenus au cours des dernières semaines ont immédiatement provoqué, chez leurs destinataires, des réactions aussi promptes qu'identiques. Plus particulièrement, je pense, l'allusion directe à ces « voix » indésirables... même pour des personnalités élues! Il y a voix et voix et celles qu'on entend, style Jeanne d'Arc, quand on est seul dans sa chambre ou dans sa salle de bains, ne sont pas comptabilisâmes aux présidentielles !
C'est deux jours après l'envoi de ces lettres qu'ils ont sonné, au petit matin, une minute après l'heure légale autorisant cette sorte d'intervention. Ils, pas eux, bien sûr, mais une brochette de personnages couleur murailles de la Santé, discrets et corrects, le haut de gamme dans cette catégorie de fonctionnaires. Nous les attendions, Béatrice et moi — sans aller jusqu'à dire que nous les espérions — et nous les avons suivis sans élever ne fût-ce qu'une protestation de principe. Fouille rapide, mais approfondie, assortie des excuses adéquates. Voiture banalisée, en bas, avec une autre derrière. Pas de motards pour la discrétion. Pas de musique en tête du cortège. Mais nous savions, déjà, où nous étions attendus...
En fait, c'est nous qui avons fini par attendre. Dans une petite pièce que nous n'avions jamais vue, à la télé, lors des discours officiels aux Françaises, Français, mais qui était tout à fait dans le style de l'édifice où l'on venait de nous introduire par une petite porte. Petite pièce, petite porte... et grand miroir, au-dessus de la cheminée. Tout le contraire de garanti bon tain, je l'aurais parié. Permettant l'observation, dans le sens verso-recto, de tout ce qui se passait, de tout ce qui se passerait à l'intérieur de cette pièce.
Inutile de troubler Béatrice plus qu'elle ne l'était déjà. J'ai gardé pour moi mes conclusions. Suggéré avec un sourire :
— Impressionnée?
— On le serait à moins !
Je l'ai attirée contre moi. Tendrement. Et je l'ai embrassée. Longuement. Autant leur en donner pour leur fric, aux observateurs. Et leur offrir le spectacle d'un comportement aussi quotidien, aussi normal que possible en la circonstance.
C'est alors qu'ils sont entrés. D'abord le petit à tendance légèrement pléthorique, puis le grand mince qui, sa taille aidant, avait plutôt l'air de le précéder. Sourires commerciaux et poignées de main pour réunions pré-électorales. Mais plus tendus, à l'intérieur, qu'ils n'auraient voulu le laisser paraître. Tout de suite, ils ont proposé que nous laissions tomber les titres au profit du banal « Monsieur » tellement plus maniable dans la conversation courante. Ils prenaient en tout cas, face à l'événement, des attitudes très positives.
Première question importante et d'ailleurs pleinement conforme à la logique :
— Puis-je vous demander pour commencer, monsieur Duquesne, comment vous avez su que Monsieur le... Monsieur et moi-même souffrions l'un et l'autre de ce que, pour le moment, nous sommes bien obligés de qualifier d'aberrations auditives récurrentes ?
Le grand mérite des imitateurs, c'est de rendre les voix célèbres à ce point familières, et leurs propriétaires tellement accessibles que l'on n'est pas impressionné, pas vraiment, ou pas très longtemps, quand on se trouve en présence des originaux. Je réponds sobrement :
— Parce que ceux qui sont à l'origine de ces... phénomènes nous en ont personnellement fait part, Monsieur le... Monsieur!
Ils échangent un regard surpris. On le serait à moins, comme dirait Béatrice. L'autre voix célèbre intervient :
— Ecoutez... Vous voulez bien dire que... vous connaissez les faits par les individus eux-mêmes qui...
— Exactement, Monsieur le... Monsieur! Quoique le terme d'individus... Le plus simple serait, je crois, que nous tentions, Béatrice et moi, de vous résumer toute l'histoire... Une histoire qui, j'en ai bien peur, risque de vous sembler, a priori, terriblement invraisemblable !
Nouvel échange de regards entre gens qui cohabitent depuis assez longtemps, déjà, pour se comprendre d'un coup d'œil, comme des vieux mariés. N'auraient-ils, en face d'eux, rien de plus qu'un couple de fumistes qui va leur faire perdre une fraction notable de leur temps précieux ? Ou quelqu'un, quelque chose d'infiniment plus redoutable?
Avec l'aide de Béa, qui n'a pas sa pareille pour intercaler, aux moments cruciaux, les détails-clefs que j'aurais pu négliger, en cours de route, je leur offre une visite guidée particulièrement exhaustive de tout ce qui s'est passé à Gregolimano, puis à Paris et dans le reste du monde.
Leur incrédulité, leur stupéfaction, lorsque j'en termine, nous organisent, en échange, un récital également très complet de tous ces tics faciaux et verbaux relevés et multipliés par leurs imitateurs. Peut-être parce qu'ils ont vu, eux aussi, pas mal de films d'espionnage du type James Bond, plus probablement parce que les trouvailles technologiques en quête de commanditaires qui surgissent dans ces domaines, jour après jour, les inclinent à penser dans ce sens, ils imaginaient plutôt une histoire de microrécepteurs ultra-miniaturisés introduits, par quelque procédé diabolique, à l'intérieur de leur auguste crâne. Notre monde évolue à une telle vitesse que toute explication technique, si farfelue soit-elle, retient immédiatement l'attention. Mais cette histoire de « points brillants » extra-terrestres...
Il y a un moment difficile durant lequel, avec beaucoup d'à-propos, ils veulent savoir pourquoi, l'hypothèse étant admise, nous nous trouverions promus, en quelque sorte, à la dignité de porte-parole des envahisseurs ?
Une fois de plus, j'essaie de faire passer la rampe à des notions que je ne suis pas très sûr de comprendre moi-même :
— En dernière analyse, je pense que cette... réception encéphalique directe qui vous afflige également, Messieurs, dans une certaine mesure... fonctionne comme une simple transmission radio. Normalement, un speaker parle dans son micro, les vibrations de sa voix sont transformées en impulsions électriques, puis en champ électromagnétique fluctuant qu'un appareil récepteur branché sur la bonne longue d'onde retransforme en vibrations acoustiques. Là, tout se passe comme si le « speaker » s'exprimait directement en fluctuations électromagnétiques, sans passer d'abord par le truchement de la parole.
Je ne sais pas si mon pote Einstein aurait fait mieux dans la vulgarisation scientifique, mais c'est avec une certaine fierté que je conclus :
— Vos cerveaux, sauf le respect que je vous dois, Messieurs, sont équipés pour recevoir France-Culture... alors que les « points brillants » diffusent sur Europe n° 1. Le mien... les nôtres, apparemment... ont le bonheur ou la disgrâce d'être branchés sur la bonne longueur d'onde.
Béatrice, en bonne psychologue, précisant avec son plus beau sourire :
— Question de fréquence, Messieurs, uniquement question de fréquence ! Non d'intelligence ou de sensibilité !
Il y a un assez long silence au terme duquel Patrick Sébastien et Thierry Le Luron se relaient — à s'y méprendre — pour extérioriser leurs sentiments respectifs :
— Votre thèse est très convaincante, monsieur Duquesne...
— Et je suis même persuadé que vous y croyez dur comme fer...
— Il y a des accents de sincérité qui ne trompent pas...
J'interviens :
— Mais vous vous demandez si ma compagne et moi-même, nous avons réellement vécu tout cela... ou si nous ne sommes pas tout bonnement tombés sur la tête ?
Frères ennemis ou pas, ils s'esclaffent avec la même bonhomie communicative.
— Eh bien, à vrai dire...
— Eu égard au caractère improbable de vos révélations...
— Et sans mettre aucunement votre parole en doute...
— Nous aimerions que vous nous apportiez... comment dire?
— Ne serait-ce qu'un... minuscule petit commencement de preuve, à l'appui de votre thèse !
Le ton bienveillant ne m'abuse pas. C'est une mise en demeure, et faute d'y répondre, nous courons le risque, Béatrice et moi, d'enrichir de deux unités, aux fins d'examens psychiatriques, la section idem de quelque établissement hospitalier trois étoiles! En soupirant, je redémarre :
— Votre conclusion est tellement logique, messieurs, que j'avais essayé de la prévoir... en demandant à nos... correspondants d'outre-espace de se tenir prêts, le cas échéant, à fournir ce commencement de preuve... Est-ce qu'une action directe à la Youri Geller, sans agent matériel, sur un objet situé à plusieurs mètres de distance, vous apporterait la preuve demandée ?
Ils s'entre-consultent du regard, une fois de plus. Sont d'accord, une fois de plus, pour répondre par l'affirmative. Aurons-nous fait beaucoup, sans le vouloir, pour une meilleure compréhension réciproque, dans le cadre de la cohabitation politique entre gauche et droite ?
Je réclame le silence, me fige sur mon siège et... me concentre. Une minute s'écoule, ou peut-être un siècle? J'entrevois, aux limites de mon champ visuel, les masques sceptiques des deux hommes d'Etat, le visage anxieux de Béatrice. Ils ne vont tout de même pas nous laisser tomber, maintenant que nous sommes allés nager, pour leur compte, où nous n'avions pas pied. Où nous risquions de nous noyer, à la première fausse manœuvre.
Un autre siècle... ou une autre minute? Je sens la sueur ruisseler dans mon dos. Tirée de mes glandes par l'incertitude qui m'habite et qui m'empêche de me concentrer davantage. Ce n'est pas ça que nous aurions dû faire, mais convenir, d'avance, de la preuve en question, quoique... comment convenir d'un acte précis quand on ignore où se passera l'entrevue, et dans quelles conditions exactes?
Les questions se bousculent dans ma tête. Que va-t-il arriver si la transmission reste en rade ? Si je ne réussis pas à faire passer le sens de mon message ? Je songe, un instant, à changer le message. Puis je me dis que ce sera pire encore si j'essaie de me concentrer sur un message différent et d'ailleurs... lequel? Je ne vois pas du tout ce que je pourrais tenter de plus spectaculaire...
Je pique un bon coup de rogne intérieur, rejetant simultanément toute incertitude, et le miroir explose. Alors que je ne l'espérais plus, le miroir explose. Littéralement. Se volatilise et disparaît dans une apothéose de fragments pas plus gros que des grêlons de verre sécurit.
En aucun cas, je n'aurais pu, effectivement, mijoter quelque chose de plus spectaculaire. A un moment donné, il y a ce miroir qui reflète la pièce dans laquelle nous nous trouvons. L'instant d'après, il y a dans le mur, au-dessus de la cheminée, une ouverture béante à travers laquelle tout le monde peut apercevoir :
La caméra braquée qui enregistre la scène.
Deux fusils, également braqués, l'un sur Béatrice, l'autre sur moi, j'imagine, par des tireurs en uniforme du G.I.G.N. ou de quelque autre unité de baroudeurs d'élite. A cette distance, ils ne nous auraient pas manqués si nous avions tenté quoi que ce soit contre nos hôtes illustres !
Plus quelques personnes aux attributions imprécisées, pour le quart d'heure. Spécialistes chargés de nous étudier, sur le tas, et de rendre un verdict sur notre santé mentale ?
Prisonniers de leur propre importance et de toutes ces précautions qu'elle implique, Monsieur le... et Monsieur le... ont l'air un peu gêné, et moi, rétrospectivement, je dédie une action de grâce à la discipline et au sang-froid de ces tireurs qui malgré l'éclatement inopiné du miroir, ont su s'abstenir de presser la détente.
Moins maîtres de leurs nerfs, ils nous descendaient sans coup férir. Le genre de réaction possible dont il faudra tenir compte, si nous devons renouveler cette sorte d'expérience.
L'un des deux hommes d'Etat, le plus grand par la taille, sort un de ses célèbres :
— Ecoutez... C'est un pouvoir redoutable dont vous disposez là !
Et je regrette un peu d'avoir à le contredire :
— Ce n'est pas moi qui en dispose, Monsieur... C'est eux... dans le but de vous donner la preuve que vous réclamiez... La preuve tangible de leur présence sur Terre !
Ils nous observent, tous les deux, avec une expression spéculative qui me fait froid dans le dos.
Ou je me trompe fort, ou dans l'esprit des deux grands du régime, nous sommes d'ores et déjà, Béatrice et moi-même, mobilisés, jusqu'à nouvel ordre, au service de la Mère Patrie !
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