Appelez-moi Einstein!
Là encore, la compréhension est instantanée. Pas…
Là encore, la compréhension est instantanée. Pas besoin de s'appeler Einstein pour appréhender ces systèmes sous la forme :
1 + 1 = 2
1 + 2 = 3
2+1 = 3
1 + 3 = 4 3 + 1 = 4
2 + 2 = 4
Et ainsi de suite ! La forme la plus simple, la plus universelle pour exprimer ces menus faits mathématiques sans avoir recours à des symboles arbitraires tels que notre signe plus et notre signe égal dont la représentation graphique n'a pas une chance sur je ne sais combien de milliards d'être la même !
Le temps pour moi de songer à ces choses, apparaissent, entre les points, des signes. Des signes composés par les points, en une fraction de seconde, et qui représentent, c'est évident, notre signe plus et notre signe égal. Et ce n'est pas fini. A la place du premier point, apparaît un signe. Une figure très simple qui doit, qui ne peut que correspondre à notre chiffre 1. Puis un autre, le même, après leur signe plus. Puis un autre, différent, qui se substitue, après leur signe égal, aux deux points rapprochés de la première ligne.
Je sens monter en moi une exultation, une exaltation fantastiques. Car ce que je suis en train de vivre est tout simplement prodigieux. Titanesque ! La première tentative de communication entre deux formes d'intelligence — aucune prétention de ma part, je le jure : intelligence au sens le plus large de « faculté de connaître, de comprendre » — entre deux formes d'intelligence, donc deux formes de vie, aussi éloignées l'une de l'autre qu'il paraît possible de l'être !
Et pas une tentative à la mode de ces romans de science-fiction où l'obstacle de la communication est tantôt résolu par la « télépathie » ou quelque appareil ultra-sophistiqué capable de traduire, instantanément, n'importe quelle « langue galactique » en n'importe quelle autre, non, une tentative réelle, matérielle, non verbale, visuelle, en quelque sorte, de faire passer des informations.
Démontrant, par la même occasion, l'existence même de cette forme de vie et d'intelligence issue des profondeurs du cosmos. Et que le hasard de son « atterrissage » à cet endroit de la planète, pile au moment où je m'y trouvais, suivi, semble-t-il, d'un processus électif et sélectif, a fait tomber sur moi pour jouer ce rôle d'interprète et d'intermédiaire.
Je ressens, de nouveau, cette vague de satisfaction déferlante qui n'est probablement que la traduction, en termes humainement interprétables, de quelque modulation électromagnétique positive (?), favorable ( ?), du « champ » émanant de la chose, pardon, de l'être, ou des êtres, je ne vais pas redébiter toute la litanie ! La preuve que nous sommes en accord. En harmonie. En parfait synchronisme. Voire en symbiose. La preuve, pour recourir au langage quotidien, que le courant passe, entre nous. Que nous sommes actuellement branchés sur la même longueur d'onde. Amusant, d'ailleurs, de constater, en passant, à quel point le vocabulaire technique et scientifique peut envahir le langage de tous les jours. En y intégrant des expressions toutes faites dont on a oublié l'origine et qui finalement, sont plus riches de sens que tout ce qui pouvait se dire, sur le même sujet, avant l'invention de l'électricité et la découverte des ondes hertziennes !
Les égalités mathématiques prélevées au niveau de nos «maternelles» se sont effacées, et je sens, d'instinct — encore une question de « champ »? — qu'il va se passer quelque chose d'essentiel. Quelque chose qui probablement, va me bouleverser bien au-delà de tout ce qui m'est arrivé, cette nuit.
En effet, l'amas de points brillants s'escamote. Rétablissant, autour de moi, une nuit incroyablement noire. Beaucoup plus noire que ne peut l'être, à l'extérieur, le ciel de la Grèce.
Et puis, lentement, cruellement, s'amorce le processus inverse de celui auquel j'ai assisté, participé la nuit précédente... De toutes ces parties de mon propre corps vers lesquelles ils sont descendus, majestueusement, jusqu'à s'introduire dans ma substance, remontent les points brillants dont les trajectoires ont suivi, la veille, les « baleines » de cette espèce de parapluie intangible.
Ils se rejoignent pour composer, au-dessus de moi, un seul point brillant d'une luminosité extraordinaire. Qui disparaît à son tour, en une fraction de seconde. Me laissant seul dans ma peau, dans ma vie. Plus seul, plus faible et plus désarmé que je ne me souviens de l'avoir jamais été, fût-ce à l'occasion de cette maladie grave, au cours de mon adolescence, ou de cet accident, des années plus tard, dont je me suis tiré par miracle. Seul avec toutes ces douleurs, toutes ces raideurs retrouvées, séquelle de la correction reçue près des tables de ping-pong.
Seul avec la preuve supplémentaire qu'il s'agit bel et bien d'une association symbiotique lorsque les points brillants sont chez moi. Avec moi. Et que leur retrait, leur absence, me laissent plus faible et plus seul et plus vulnérable que jamais être vivant ne le fut au monde.
Plus désespérément seul et faible et misérable que le sont certains vieillards et que le serait un nouveau-né, s'il pouvait avoir, à cet âge, la claire vision de ce qui l'attend. Toutes ces années incertaines d'impuissance totale à décider de son propre sort et de faiblesse abjecte et de dépendance...
***
Ni Jannick, ni Béatrice n'ont l'air de vouloir ou de pouvoir comprendre mon point de vue :
— Mais enfin, Eric, pense un peu à ce que tu dis ! Cette histoire de symbiose...
— Est-ce que tu réalises la sujétion... la dépendance impliquées ?
Les grands mots lâchés ! Ceux qui dominaient mes propres réflexions nocturnes. Mais j'ai fait du chemin, depuis que le sommeil m'a repris, cette nuit, et que j'en suis ressorti, au matin, comme neuf. J'ai beaucoup réfléchi. Je riposte :
— Dépendance réciproque, mes enfants! Selon toutes les apparences, ils peuvent agir sur nous, de multiples manières... mais ne peuvent agir sans nous sur leur nouveau milieu d'élection : la planète Terre! C'est ça, le principe de la symbiose. Une sorte de... d'arrangement réciproque, dans l'intérêt des deux parties! Nier que cela puisse exister, ce serait prétendre que nous ne vivons pas, depuis toujours, en symbiose avec des millions, des milliards de bactéries sans lesquelles, par exemple, nous ne pourrions pas métaboliser ce que nous mangeons...
— Mais qui ne peuvent pas nous prendre carrément en main... si j'ose dire... comme le font ces machins-là !
La main des bactéries ! Pas d'erreur, nous sommes en pleine discussion scientifique ! Mais qu'elles perdent la main, nos bactéries, que notre flore intestinale déclare forfait, sous l'action de quelque agent néfaste, et nous voilà occupés, en permanence, à courir où vous savez. Pour ça, du reste, qu'on appelle ça la courante ! Une autre façon d'être «pris en main», particulièrement négative, qui si elle n'est pas « symbiotique », ne vous en impose pas moins une sacrée sujétion ! Je pourrais multiplier les exemples. Mais je préfère enchaîner :
— Avons-nous le choix, de toute manière? D'où qu'ils viennent, ils sont là, sur Terre. Apparemment pour s'y installer. Sans mauvaises intentions, a priori, vis-à-vis de notre race, puisque leur première initiative semble avoir été de rechercher, avec nous, une méthode de communication praticable...
Sourcils noués, Jannick intercale :
— Mais cette façon de te laisser tomber, cette nuit, comme tu nous l’as décrit... pour être avec toi de nouveau, ce matin, si j'ai bien pigé...
— Tu as bien pigé !
— Est-ce que ce système de douche écossaise ne ressemble pas à une sorte de chantage? Genre tu vois ce qu'on peut faire pour toi... et ce qui t'arrive quand on te lâche en route !
Je ne réponds pas tout de suite, et Béatrice expose à son tour:
— Punition et récompense alternées... Un truc qui rappellerait davantage une relation maître-esclave qu'un échange de bons procédés du type symbiose !
Ils ont raison, mais je leur rappelle que c'est comme ça, point final, et qu'il pourrait être dangereux de conclure avant d'en savoir davantage. Bien davantage. Jannick s'inquiète, tout à coup :
— Au fait... on est là, on discute... mais est-ce qu'ils ne sont pas également en mesure de suivre notre conversation ? Et d'agir en conséquence ?
Je secoue la tête.
— Non... Cette expérience de la nuit dernière montre bien que nous n'en sommes pas encore, eux et nous, au stade de la communication verbale... Tout ce qui passe, entre nous, ce sont nos émotions, nos réactions... sous la forme, j'imagine, de champs électromagnétiques d'intensités et de fréquences variables... Et puis des images, des symboles tels que ceux qu'ils ont employés eux-mêmes... En aucun cas ces codes arbitraires que sont nos langages humains !
Brusquement, le chef de village regarde l'heure. S'exclame :
— Grand Dieu ! Je suis en train de me flanquer à la bourre dans mon planning de la journée ! Maintenant qu'ils ont établi le contact avec toi, tu penses qu'ils vont foutre la paix à tous les autres?
La question me prend à contrepied. Inattendue, non ? Puis je hausse les épaules.
— Logiquement, oui, je le pense...
L'esprit ailleurs, déjà totalement rebranché sur ses problèmes d'administration et d'animation, Jannick exécute, à mon adresse, ce geste du poing fermé, pouce en l'air, qui signifie «Tout baigne !» Commente, l'œil distrait :
— Formid' ! A plus tard, les amis ! On se voit au déjeuner !
Béatrice n'en revient pas. Ne décolère pas tandis que nous redescendons, côte à côte, vers la plage.
— Eric ! Tu as vu ça ? Du moment qu'il pense que ces... trucs ne vont plus importuner ses clients, il biche et il se désintéresse complètement de ton sort I
Je ne peux m'empêcher de rire.
— Normal, Béa ! C'est son rôle de veiller à la paix et à la sécurité des G.M. ! Son premier souci, c'est... et ce doit être... que tout rentre dans l'ordre, comme ça, jusqu'à la fin de la saison !
— Et toi ?
— Oh... moi !
Je me sens bizarrement tendu, sous ma désinvolture apparente. Bizarrement « dédoublé », comme si j'existais, comme si je me déplaçais, simultanément, sur deux plans parallèles.
— Moi, c'est de deux choses l'une, Béa... Ou je suis complètement parano, et j'imagine tout ce qui m'arrive... tout ce qui est censé m'arriver... Rien ne prouve, après tout, que je n'ai pas simplement rêvé mon « expérience » de la nuit dernière... Ou il se passe réellement des trucs, je suis en plein dedans, et... et je ne suis pas sorti de l'auberge !
Elle secoue la tête.
— Je me souviens d'avoir lu ça, quelque part... Un... pensionnaire d'asile psychiatrique qui prétendait partir, chaque nuit, pour une planète inconnue... sur laquelle il vivait des aventures extraordinaires... qui s'enchaînaient, nuit après nuit... et qu'il racontait, jour après jour, avec une telle logique, une telle cohérence que... que le psychiatre lui-même finissait par y croire, mais...
Elle s'arrête pour me regarder droit dans les yeux.
— ... mais le type ne sortait pas de sa chambre ! Il ne lui arrivait pas de se trouver dans un hélicoptère dont le pilote tournait de l'œil... et qu'il posait impeccablement sans avoir jamais tenu les commandes d'un tel engin !
Je me fais l'avocat du diable :
— La syncope du pilote... un manque de pot terrible ! Mon atterrissage impec... un coup de pot tout aussi terrible ! Pas une chance sur des milliers, je sais... mais quand tu y réfléchis... la présence de ces machins est-elle plus probable ?
Balancer constamment, selon les heures du jour et de la nuit, d'une branche à l'autre de l'alternative, et finir obligatoirement, ne fût-ce que le temps d'une éternelle, d'une épouvantable seconde, par douter de sa propre raison, c'est une aventure que je ne souhaite à personne.
Béatrice le comprend, dans ce regard que nous échangeons, et ses yeux retiennent les miens avec une tranquille assurance.
— Eric... C'est impossible... Tu ne peux pas... tu ne peux pas continuer tout seul !
C'est la dernière allusion faite au sujet, pour le reste de la journée. Une journée que nous passons à nager ensemble. A jouer, ensemble, au ping-pong. Sans nous entre-tuer pour autant. A participer, ensemble, aux activités proposées — jamais imposées ! — par Jannick et ses géos.
Le soir, dîner en plein air, dans la température idyllique de cette arrière-saison bénie. Quelques danses au « night » arrosées d'un verre ou deux. Après quoi nous rentrons.
Chez moi.
Ensemble.
Et cette fois, c'est très différent de l'autre fois, où nous n'étions pas nous-mêmes. Moins intense, peut-être, moins sauvagement survolté. Mais les sensations qui nous unissent se jouent sur des fréquences plus harmonieuses, plus délicatement modulées. Plus humaines. Nous faisons l'amour ensemble.
L'un avec l'autre. Pas l'un contre l'autre. Au mauvais sens du terme.
Et c'est également unis, en paix avec nous-mêmes et avec l'univers, que nous attendons, main dans la main, corps et cœurs apaisés, riches des mêmes certitudes, ce qui va se passer, ce qui doit se passer pour que nous soyons deux, désormais, à savoir que nous n'avons pas rêvé. Qu'ils sont bel et bien là. Que nous les avons regardés « en face »...
Je murmure :
— Les premiers jours... j'avais simplement envie de toi, Béa... une envie furieuse de te sauter...
Brièvement, mon mauvais esprit reprend le dessus :
— ... qui ne m'a pas abandonné, comme nous venons, tous les deux, d'en faire l'expérience... mais en plus de ça, aujourd'hui... je t'aime !
C'est la première fois que je le lui dis. Et je suis le premier à le dire, et c'est très bien comme ça. La capitulation inconditionnelle de l'ancien macho repenti. Du baiseur intrépide finalement piégé... et fier de l'être !
— Je t'aime, Eric.
Dans un souffle. Jamais, sans doute, nous ne pourrons être plus proches l'un de l'autre, plus près de ne faire qu'un seul être que nous le sommes cette nuit. Et nous attendons. Deux fois deux yeux, mais un seul regard scrutant les ténèbres. Dans la même attente.
J'ai dû somnoler un peu, car j'entends Béatrice qui chuchote, au cœur de la nuit :
— Réveille-toi, Eric... Les voilà!
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