Appelez-moi Einstein!
Chapitre II
Je me réveille de bonne heure, le lendemain, après une fin de nuit aussi relaxante que le début de la soirée. Privé de mon sédatif favori, ce bon vieux rendez-vous sur orbite avec une personne du sexe opposé qui cependant paraissait tout servi prêt à boire, j'ai cherché le sommeil sans jamais le trouver. Sinon par à-coups et pour de brèves périodes encombrées de cauchemars du genre gratiné.
Ils sont en train de préparer le petit déj, sur la terrasse réservée aux étalages de bouffe matinaux, quand je me glisse, en survêt, hors de ma chambre. Toujours ce côté boys travaillant comme des nègres pendant que les bwanas goûtent un repos immérité. Impression jouissive, dans l'ensemble, qui fait comprendre les regrets laissés chez certains par la perte des anciennes colonies. Avec cette différence que les services des géos sont plus honnêtement rétribués que ne l'étaient ceux des boys à l'époque des bwanas. Autres temps, autres mœurs !
Je descends vers la plage en joggant un brin, dans mon meilleur style. Juste pour dire au cas où Béatrice ait aussi mal dormi que moi et soit à son balcon, comme Juliette. En bas, je me dépouille de mon survêt pour tâter la grande bleue. Plutôt grise, à cette heure anti-chrétienne et température à l'avenant. Mais le moyen de me dégonfler, sous ce regard possible? Le premier saisissement digéré, elle est bonne, d'ailleurs. Je sens qu'on va faire bon ménage, tous les deux. En ressortant, je dérive, sans idée préconçue, vers les monits en slip de bain qui sur le premier appontement, bavardent en préparant une nouvelle journée de ski nautique.
Comme tous vaquent, plus ou moins, à quelques mètres les uns des autres, ils parlent fort et je joue les petites sirènes de Copenhague, lové sur le sable à portée de leurs voix. Un rôle de composition, mais qui me permet de les entendre. Ils discutent, à bâtons rompus, de ce qui s'est passé au « night », la nuit précédente. Dure soirée, pour les animateurs. Corsée. Mais à tout prendre, pas tellement plus que beaucoup d'autres. Limite, quoi ! Avec quelque chose de particulier, malgré tout, qui les laisse un peu perplexes. Ils croyaient bien les connaître, les G.M., mais hier soir, comme le souligne un d'entre eux qui a des lettres, c'était plutôt la G.N. ! Le big bordel. Qui s'est calmé d'un seul coup, on ne sait trop pourquoi, la soirée redevenant alors quelque chose de très proche des soirées habituelles. Parmi les plus animées, sûr! Et ce petit truc différent. Insaisissable. Bizarre que tous en même temps, ils aient comme qui dirait pris le coup de barre...
Arrive le gars qui, la veille, a tiré le pépé kamikaze pour son opération bille en tête. Il vient de téléphoner à l'hosteau et il va s'en sortir, le pépé, mais il en a pour des semaines, entre convalo, rééduc et le reste. Personne ne l'attaque, le nouveau venu, mais il éprouve encore, vaguement, le besoin de se défendre :
— Vous l'aviez tous vu à l'œuvre, le Britiche, quoi, merde! Musclé, en vachement bonne condition pour ses soixante-cinq carats! On en voit pas mal de beaucoup plus jeunes qui n'ont pas son tonus !
D'instinct, je bombe le torse et rentre mon léger excédent de bagage, sur l'abdomen, pendant qu'il continue :
— Comment lui refuser? On est à leur service, non? Et j'aurais eu l'air de le considérer comme un vieux schpountz irresponsable ! Drôlement remonté, avec ça ! Descendu de là-haut en faisant des grands gestes, comme pour chasser les mouches. Et macache pour le dissuader !
La conversation, à ce stade, devient générale. Toujours pareil avec les G.M. ! Trois entorses, hier, et une épaule démise, suite de chute, sur les courts de tennis, parmi les nouveaux. Aucune activité physique durant des mois et sitôt débarqués, crac! N'importe quoi, sans même prendre le temps de se chauffer les muscles, pour épater les minettes !
Là, je me sens vaguement concerné, vaguement coupable, même si je ne vise, réellement, qu'une seule minette, et repars, incognito, vers la terrasse du petit déjeuner. Je ne sais pas trop, pas encore, ce qui me pousse à écouter aux portes, mais je reviens de ma séance matinale avec des chatouillements renouvelés au niveau du pifomètre. Ils ont derrière eux toute leur expérience professionnelle, les géos.
Et sans en faire un fromage, la soirée d'hier leur a laissé, tout de même, un léger malaise.
Comme prévisible, Béa m'évite soigneusement, ce matin. S'arrangeant pour maintenir, entre elle et moi, les tables chargées des matières premières et des ustensiles nécessaires à la confection de n'importe quel type de petit déj, du café au lait-trempette aux eggs and bacon à la britannique. Pour la rejoindre, il faudrait que je me lance dans un cache-cache-poursuite pas piqué des vers et ça risquerait de faire jaser. Alors, je n'essaie pas de forcer les choses. C'aurait été trop beau que dès la première nuit...
Mais je persiste à ne pas comprendre pourquoi tout a craqué, d'un seul coup, qui semblait si bien parti. A rapprocher de ces noctambules qui d'après les géos, ont tous en même temps pris le coup de barre ?
Mes Toulousains de la veille me saluent avec effusion, se réinstallant, d'autorité, à ma table où manque Béatrice. Ils trimballent une petite bouteille marquée « Citronnelle » qu'ils posent entre leurs assiettes.
— Le meilleur anti-moustiques! Tu en veux un peu?
Une géote prénommée Myriam intercale son grain de sel :
— Serge ! Francine ! C'est bien ça ? Il n'y a pas un seul moustique à Gregolimano !
— Vous... tu étais au night, hier soir?
— Pourquoi ça ?
— Tu aurais vu tout le monde se claquer la nuque !
Après mon départ avec Béa? Au moment, peut-être, où j'ai ressenti, moi-même, cette piqûre-brûlure derrière la tête ? Il a bien dit « se claquer la nuque », le Serge de Toulouse. Pas « se donner des claques », en général. Ce n'est sûrement pas un hasard. Autre rapprochement possible : n'ai-je pas vu, moi-même, plusieurs personnes « chasser les mouches » ? Et le pépé kamikaze n'est-il pas « descendu de là-haut en faisant des grands gestes, comme s'il chassait les mouches»? Absurde, tout ça? Mon habitude de recueillir et combiner des tas de paramètres disparates, pour le calcul des primes? L'espèce de logique chercheuse de la petite bête qui s'attache à cette profession et parlant de petites bêtes, est-ce que ces histoires de mouches-moucherons-moustiques ne reviennent pas un peu trop souvent dans le logiciel ? A plus forte raison s'il n'y a jamais eu de moustiques à Gregolimano?
N'est-il pas troublant que le pépé kamikaze, d'une part, les clients du night, d'autre part, aient eu maille à partir avec des «mouches volantes», réelles ou imaginaires? Juste avant de se conduire de façon plus ou moins gravement irrationnelle?
Je n'ai pas cessé d'observer Béa, du coin de l'œil, et plante les Toulousains, leur accent du sud-ouest et leur citronnelle pour lui courir derrière, quand elle quitte la terrasse, d'un pas vif, son petit sac de plage coquettement jeté sur l'épaule.
— Hello, Béa?
A contrecœur, elle retourne, au-dessous de zéro :
— Hello, Eric?
Je donne, sans hésiter, dans l'astuce débile :
— Et l'eau ? Fameuse, je te dis que ça ! J'ai déjà pris un bain, aux aurores.
Elle relance, trop vite :
— Je sais !
— Oh ? Tu m'as regardé ?
— Disons que je t'ai vu !
— On fait la paix ?
Je suis irrésistible, en collégien repentant. Elle craque :
— O.K. ! Tu retournes te baigner?
Même jeu :
— Et toi?
— Un peu plus tard. J'ai envie de tâter du tir à l'arc.
Coïncidence, moi aussi ! Entre autres choses, mais ça, je m'abstiens de l'ajouter. Un bon point pour elle d'avoir pigé aussi vite qu'on ne pourrait pas se faire la gueule, comme ça, pendant les treize jours restant à courir, alors, autant battre le fer :
— A propos d'hier soir...
Elle ramasse une feuille arrachée, en rougissant jusqu'aux ouïes.
— Ne parlons pas d'hier soir !
— Ce que je voulais dire, c'est que nous n'étions pas nous-mêmes.
Elle approuve mon diagnostic. S'y cramponne comme une naufragée au dernier tronçon flottant de la chaloupe coulée par la tempête :
— C'est vrai ! Quand je pense à mon attitude, le premier jour où...
J'improvise, dans ma foulée :
— Et moi? Tu n'imagines tout de même pas que j'ai l'habitude de me conduire comme ça, la première fois que je sors avec une fille? Surtout une fille aussi bien et aussi... aussi réservée que toi !
Son regard de noyée s'emplit de reconnaissance.
— Merci, Eric. Je n'ai jamais pensé que... qu'un garçon comme toi pouvait se conduire ainsi d'une façon habituelle !
Ce qui prouve qu'elle devrait sortir davantage ! Si ça marche à la cosaque, pourquoi remettre au lendemain, je vous le demande! Mais naturellement, je garde ça pour moi. Pas envie de casser ma cabane. Fidèle à ma thèse, je réitère avec une conviction croissante :
— Nous n'étions pas nous-mêmes, Béatrice ! Il y avait un je-ne-sais-quoi, dans l'air de la nuit...
Je lui rappelle l'excitation bizarre du public, dans la salle du night. Lui offre une primeur partielle de mes petits raisonnements. Elle mord comme l'ablette à la mouche. S'effare :
— Oui, mais qu'est-ce que c'était, Eric? Un gaz? Une émanation qui sitôt qu'elle s'est dissipée, nous a rendus tous à nous-mêmes ? Quelque chose comme les solfatares, en Italie ?
J'approuve doctement :
— Pas impossible.
— Mais d'où serait-elle venue? Il n'y a pas de volcans dans cette ile ?
— Je t'avoue que...
Elle stoppe, au sein de la verdure, en faisant claquer ses doigts, les traits crispés, le regard immense. Eurékate :
— Un nuage radioactif! Cette histoire de réacteur emballé, à Tchernobyl ! Tu crois qu'au-delà du seuil de sécurité, les radiations pourraient produire des effets de cette sorte ?
Dans son acharnement à démontrer qu'hier soir, elle n'était pas, nous n'étions effectivement pas nous-mêmes, donc irresponsables de nos actes, elle abonde dans mon sens et c'est moi qui dois m'accrocher pour la suivre. Je rappelle, en vrac, l'accident de la Seven Mile Island, aux Etats-Unis, et celui de Seveso, chez les Ritals, qui n'a strictement rien à voir. J'empile dans le même sac les particules ionisantes et le syndrome chinois et la terreur chimique survenue en Inde, il n'y a pas si longtemps.
— Affreux, tout ce qu'on y balance, dans notre pauvre atmosphère terrestre ! Rien que ces ondes électromagnétiques, déjà, radio, télé, radars, communications, satellites, dans lesquelles on baigne en permanence. Radiations, pollutions industrielles comme s'il en pleuvait. D'ailleurs, il en pleut! Tout ce qui retombe avec la flotte! Sans parler de notre ceinture d'ozone qui se troue comme un gruyère! Quoi d'étonnant si de loin en loin, le cocktail nous tape sur le système ?
— Même ici? Dans ce paradis sur Terre? Une honte !
C'est fait. Elle y croit. L'honneur est sauf. Puisqu'il est démontré que nous n'étions pas nous-mêmes. En outre, je viens de faire preuve d'une belle érudition, oui ou merde? Appelez-moi Einstein, je suis resté très simple. La drague scientifique, modèle Eric Duquesne breveté tous pays. Et comme on n'a jamais rien fait de mieux, pour le rapprochement des peuples, qu'une foi solidement partagée, c'est bras dessus, bras dessous que nous reprenons notre balade en zigzag à travers le territoire du Club Méditerranée.
Ça crépite à mort, sur les tables de ping-pong. Il y a des supercracks. Et qui jouent avec un bel acharnement. J'en profite pour glisser par la tangente :
— Alors là, si tu es championne...
— Ni championne ni débutante. Une bonne petite moyenne...
— Avec ta morphologie, tu dois te déplacer rapidement !
Un petit coup de lèche, ça ne mange pas de pain. J'enchaîne sans lui laisser le temps de rougir :
— De toute façon, nous nous ferons progresser mutuellement. Bien que je préfère jouer en salle. Dehors, la résistance de l'air est beaucoup plus grande et ralentit le jeu...
Crétin pompeux, moi? Jamais! Dans la mesure où pour le moment, tout passe comme autant de lettres à la poste. Et ce sera nettement moins dangereux de lui enseigner le ping-pong que le ski nautique, comme je m'y étais imprudemment engagé.
Quoique...
Je n'ai jamais vu des pongistes, amateurs ou professionnels, pratiquer une telle arnaque dans le compte des points et filer autant de gnons à leurs tables, les corniauds ! Quant au jeu proprement dit, même les vicelards de la balle coupée donnent dans le style bûcheron. Ils ont plutôt l'air de couper du bois, à la hache, que des balles de quelques grammes ! Le tout avec des mines de duellistes en champ clos bien décidés à se battre jusqu'à ce que mort s'ensuive. La mort de l'autre, s'entend ! Tout à coup, un mauvais perdant lâche carrément les pédales et lance sa raquette comme un disque ou un boomerang, à l'horizontale, au visage de son adversaire. Il le rate d'une longueur de manche. S'il l'avait touché, à cette allure, il lui décollait la tête. Je ricane :
— Les raquettes volent bas! Va y avoir de l'orage !
Mais la même question hante les yeux de ma compagne et les miens, tandis que nous repartons en quête du tir à l'arc et que des voix furieuses s'affrontent, derrière nous.
Normale, cette violence?
Inutile de faire du suspense à bon marché, côté tir à l'arc, ça ne tourne pas rond, non plus. Nous tombons en pleine bagarre, les deux géos spécialisés reprochant à leurs élèves de faire n'importe quoi, au lieu d'écouter la leçon. Malgré le risque évident d'éborgner leurs voisins. D'ailleurs, à l'instant précis où nous marquons, dans le sentier, une pause indécise, passe à moins d'un mètre une flèche empennée qui se perd dans les feuillages. J'articule faiblement :
— Viens, Perle-de-Rosée ! Avant de tomber sur un Comanche !
Béa partage mes réticences. Plutôt deux fois qu'une. Et le concert des rires un tantinet hystéro, des voix qui discutent sur le mode aigu, s'estompe graduellement, dans le sillage de notre fuite. Moi pour qui le tir à l'arc s'associait beaucoup moins à Robin des Bois qu'à la sérénité du Zen, j'en suis sincèrement et profondément secoué. D'accord, on s'est un peu monté le bourrichon, avec Perle-de-Rosée, sous mon impulsion dragueuse... Mais est-ce qu'il n'est pas réellement en train de se passer des drôles de trucs, au pays du canal et des raisins de Corinthe !
Redescendus sur la plage, nous nous allongeons côte à côte, en petite tenue. Béatrice est superbe, dans un maillot deux-pièces trop sage pour mon goût. Et je n'ai jamais autant regretté, depuis un an, d'avoir négligé ma gym quotidienne. Sûr que j'ai de beaux restes ! Ni la demi-portion ni le corps d'obèse, comme disent les aficionados. Mais auprès de Vénus, on voudrait être Apollon et c'est un peu ça, la môme Béatrice. Roulée déesse, même si elle ne paraît pas s'en douter, ce qui ajoute encore à son charme, et si ses mines effarouchées, ses façons d'hésiter à rejeter sa serviette, jurent étrangement avec son châssis grand sport. J'ignorais qu'il en existait, toujours, des comme ça. Je croyais qu'on avait cassé le moule. Ou si finalement, c'est le genre pousse-moi-que-je-tombe au-delà de cette façade virginale, je lui vote le grand prix d'interprétation, à la prochaine nuit des Césars !
Je louche autour de moi. Presque surpris, après notre balade en tandem, d'y découvrir autant d'activité déchaînée. Autant d'activités, puisqu'il est plutôt de mise d'en parler au pluriel. Sous un ciel comme franchement, je n'en ai vu nulle part ailleurs. Pas fous, les dieux, d'avoir élu ce pays comme résidence secondaire, quand ils descendaient de leur tour Montparnasse !
Beaucoup de minimonos du genre string, chez la gent féminine, laissant les seins et les fesses à l'air.
Pas moi qui trouverais à redire, excepté quand ces petites choses-là débordent dans le pléthorique. Point trop n'en faut, dans ce domaine comme dans bien d'autres. Qualité, quantité, de deux mots, il faut choisir le moindre. J'en vois qui font de la planche à voile, de la gym et même du volley sans soutien-gorge et franchement, je suis trop amoureux de la silhouette féminine pour ne pas déplorer les dégâts en puissance.
Puis mon regard croise celui de ma compagne. J'y lis une météo qui tourne à l'orage et m'exclame :
— Non!
— Non à quoi ?
— Pardonne-moi, je réfléchissais. Non aux émanations, non aux pollutions, non aux radiations et à je ne sais quoi encore ! S'il y a une explication à ces anomalies, elle ne peut pas résider dans un simple nuage de style dioxyne venu de Seveso ou radioactif importé de Tchernobyl !
— Pourquoi?
— C'est évident quand tu mets le doigt dessus. Regarde autour de toi !
Elle s'exécute et je profite de la secousse pour continuer à me rincer l'œil avec le défilé digne du Crazy Horse qui passe à ma portée. Les vaches regardent bien passer les trains. Moi aussi, d'ailleurs ! Béa s'impatiente :
— Alors?
Et conscient d'abuser un peu de l'alibi, j'enchaîne :
— Tableau normal d'une plage livrée aux vacanciers ?
Elle concède :
— Oui. Bien que certains chahuts, entre garçons et filles, dépassent un peu...
Je tranche fermement :
— Il faut vivre avec son époque ! Donc, tableau normal. Tout comme nous étions, nous nous sentions normaux, toi et moi, tandis que les choses se gâtaient bizarrement, au ping-pong et au tir à Tare?
— Comment savoir si...
— Ce que j'ai voulu dire : nous n'étions pas du tout, toi et moi, comme hier soir?
Elle sursaute :
— Bien sûr que non !
— C'est là où je veux en venir... Un nuage... voire un champ magnétique... agirait sur tout le monde en même temps, sensiblement de la même façon... Depuis hier, nous assistons à des manifestations quelque peu aberrantes... juste en marge de la normalité... mais touchant apparemment certains individus à l'exclusion de certains autres... Le pépé kamikaze, tout seul. Les clients du night, hier soir, nous compris. Les pongistes et les archers du dimanche, ce matin... Comment un nuage ou un champ de quelque nature que ce soit pourraient-ils agir d'une façon aussi localisée ?
Elle approuve d'un signe de tête et nous pesons le problème, sans être sûrs, encore, qu'il y ait réellement un problème, comme si nous possédions la certitude d'en avoir correctement exprimé les données.
Finalement, elle suppute :
— Le nuage... en dehors des autres impossibilités... il faudrait du vent pour l'amener et le remporter, non? Mais le champ... si j'ai bien compris le sens du terme... est-ce qu'il ne pourrait pas être... comment dit-on? Directionnel, c'est bien ça? Braqué à la fois sur un tout petit secteur...
— Braqué par qui ?
Elle suit son idée jusqu'au bout :
— Et puis détourné ou éteint et cessant d'agir...
Je répète, au milieu de sa réplique :
— Par qui? Tu te représentes un quelconque professeur Tournesol pointant son projo sur telle ou telle cible, en se marrant dans sa barbiche?
— Oui, ça fait James Bond ou Tintin, c'est ça?
— C'est exactement ça. Je vois que tu connais tes classiques!
Elle éclate de rire.
— Je vais au cinéma. Et j'ai un petit frère. Avant de conclure, sérieusement :
— Il m'en coûte de le reconnaître, à cause de... à cause d'hier soir, mais... nous n'avons aucune assurance que nos théories soient fondées...
Non sans un petit geste circulaire englobant l'ensemble du Club :
— Qu'est-ce qui est normal? Qu'est-ce qui ne l'est pas dans cette ambiance totalement coupée des soucis quotidiens?
J'attrape, au vol, son gros soupir oppressé. Renvoie d'un ton neutre :
— C'est vrai, ce que tu dis... Dans la mesure où ce qui est normal pour les uns n'arrive pas à trouver grâce aux yeux des autres... Prends par exemple cette liberté conquise par les filles de se promener les seins nus... pendant que tu continues à suffoquer dans ton carcan deux-pièces !
Elle ne l'a pas vue venir, celle-là, et suffoque doucement, après coup. Il y a de la panique dans ce regard que j'affronte en secouant gentiment la tête. Au bout d'un moment, elle pince les lèvres alors que filtre, dans ses yeux, une lueur de défi. Je devine ce qu'elle va faire et réprime, dans les miens, cette étincelle de victoire qui pourrait tout gâcher. Je ne me détourne pas, non plus, tandis qu'elle enlève le haut, le visage empourpré, sans en faire un strip-tease. Je constate, dans un souffle :
— Bravo, Béa ! Tu aurais tort de te priver. Ils sont aussi beaux à voir qu'à...
In extremis, je retiens l'allusion déplacée à mon incursion manuelle de la veille sous son T-shirt. Quel goujat je peux faire, par moments! Elle pige au quart de tour, mais elle a le bon esprit de ne pas rebaisser le rideau. Se lève d'un bond, au lieu de ça, et marche vers la mer, très rouge sous son commencement de bronzette, la poitrine en figure de proue. Etant ce qu'elle est, une belle preuve de cran. Je la suis à quelques mètres. Pour le plaisir de goûter, en gourmet, le spectacle de ce dos très droit, d'autant plus beau que désormais sans entrave. De cette démarche naturelle, sans ondulations superflues.
Casse-cou, Eric! Quand un célibataire endurci comme toi songe à remarquer ce genre de détail, chez une fille, avec cette sorte d'attendrissement qui transcende l'envie toute simple de la sauter, c'est que le danger n'est pas loin !
Elle entre dans l'eau crânement, pour sa première trempette. Et je me dispose à l'y rejoindre lorsque la chose apparaît, intangible et pourtant présente, dans mon rayon visuel.
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