Appelez-moi Einstein!

G. Morris · Chapitre 3 sur 13

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Appelez-moi Einstein!

Chapitre III

La chose ?

Quel autre nom lui donner?

Le truc, le machin, le bidule? Comment le ou la désigner quand je ne suis même pas certain d'avoir réellement vu quelque chose ?

Alors?

Le produit de mon imagination ? De mes hallucinations ? Le mirage ?

Fulgurante comme un éclair dans ce ciel trop bleu, la certitude absolue qu'il ne s'agit pas d'une hallucination. Mais comment décrire ce qui se passe? Le spectacle de la plage n'a pas changé autour de moi. Simplement, dans la seconde étirée que je suis en train de vivre, je sens, je sais — je vois ? — qu'entre ce monde extérieur et moi-même, s'est interposé, brièvement, quelque chose.

Quoi?

Un voile? Un nuage? En pleine canicule, le friselis de l'air surchauffé, au-dessus d'une route brûlante? Ou sur un mur blanc, l'ombre d'une fumée?

Rien d'aussi solide! Pas sûr, en fait, que la perception du phénomène ait été visuelle. Pas sûr du tout que le paysage inondé de soleil ait été troublé, ne fût-ce qu'un instant. Mais au fond de moi, cette assurance, cette conviction inébranlable que quelque chose vient d'arriver. Quelque chose qui se déplaçait, de droite à gauche. Quelque chose qui, venu de ma droite, poursuit à présent son chemin, vers la gauche. Me laissant bizarrement « choqué ». Drainé de toute énergie. Chancelant sur place. Moi qui trois secondes plus tôt, n'avais qu'une idée en tête, une seule : me ruer dans le sillage de ma playmate aux seins nus, comme toute playmate qui se respecte. Avoir obtenu, par ma dialectique, qu'elle sacrifie au quasi-nudisme ambiant et ne pas profiter du numéro, Eric mon garçon, voilà qui ne te ressemble guère ! Un coup d'œil à droite.

Le temps d'y découvrir, étages sur plusieurs dizaines de mètres, des hommes, des femmes qui comme moi, semblent curieusement perturbés. Comme immobilisés, l'espace de quatre à cinq secondes, par quelque étourdissement, quelque léger malaise. Et puis restitués, sans séquelle apparente, au geste qu'ils allaient faire : courir se baigner, s'allonger sur le sable. Exactement comme si rien ne s'était passé.

Un coup d'œil à gauche.

Le temps, sachant ce que je sais, d'y suivre la fuite du phénomène qui s'éloigne, à petite vitesse. Et non pas de l'y suivre parce que j'arrive à le distinguer, sous cet angle, mais parce qu'il affecte, au passage, d'autres hommes, d'autres femmes qui trébuchent brièvement, sur place. Portent une main à leur front ou bien esquissent une fois, deux fois, paume, revers, ce fameux geste de chasser les mouches si souvent évoqué, depuis vingt-quatre heures.

Puis reprennent l'activité interrompue tandis que la chose poursuit, parallèlement au sol, sa trajectoire incurvée. Incurvée comme pour suivre la courbe de la plage. Et la poursuit encore, je suppose, tout au long de l'immense étendue de sable chaud, mais cette fois, hors la portée de mon regard.

Le tout, en ce qui me concerne, n'a pas pu durer plus de six à huit secondes, dix au maxi. Ou la moitié de ça, va savoir quand le temps paraît s'étirer, ainsi, comme de la guimauve. Béa vient tout juste de pénétrer dans l'eau. Sans avoir trébuché, marqué le moindre arrêt, ressenti quoi que ce soit, j'en suis sûr. Preuve que le phénomène est passé entre elle et moi. Preuve qu'il s'agit bien d'un phénomène matériel. Nettement localisé dans son volume et sa structure.

Immergée jusqu'à la taille, elle se retourne à présent. Probablement surprise que je ne l'aie pas suivie. M'offrant, sans supplément, le profil curviligne de cette poitrine de statue. Lafayette, nous voici ! J'arrive, ma grande ! Moi Tarzan, toi Jane, et vive le Club !

Ultime constatation, tout de même, avant de foncer : à ma droite, à ma gauche, des hommes, des femmes parmi ceux qui ont éprouvé quelque chose, se coiffent de la petite casquette de base-ball ou du grand chapeau de paille qui les protégeront, croient-ils, de tout nouveau malaise-éclair engendré — croient-ils — par l'ardeur de ce soleil magnifique. Certains, même, échangent des propos sentencieux rappelant les précautions nécessaires pour ne pas en prendre un bon coup sur la coloquinte. Serais-je le seul, une fois de plus, à concevoir une explication différente? A chercher la petite bête au-delà des apparences ?

Qué petite bête ?

Des centaines de vacanciers répartis sur des kilomètres de plage et les symptômes d'insolation ressentis par certains s'échelonneraient régulièrement, de proche en proche, comme des dominos se renversent quand on pousse le premier? Ça va pas, non ? Impossible ! Si symptômes d'insolation il y avait, leur apparition serait forcément sporadique. Irrégulièrement distribuée dans le temps et l'espace. Non, quelque chose vient de passer. Quelque chose vient de se passer. Qui n'affectait pas le regard. Pas vraiment. Plutôt le système nerveux. Le cerveau, en direct ? Un « champ » de quelque nature mystérieuse, comme nous l'avions envisagé avec Béatrice...

Béatrice !

Dieu merci, la pensée va vite. Je n'ai pas perdu plus d'une à deux secondes supplémentaires. Et cette fois, je fonce. Plonge auprès d'elle à l'horizontale, en l'éclaboussant pour le plaisir d'entendre ces cris aigus que poussent les filles, quand elles ne sont pas encore mouillées jusqu'aux yeux. Puis je lui fais le coup du monstre des profondeurs, remontant du fond pour venir crever la surface à moins d'un mètre d'elle et m'écrier gaiement :

— Alors? Elle n'est pas formidable?

Coup de pot pour Eric, Béa n'est pas une grande nageuse et je passe de sacrés bons moments à lui démontrer, puis à lui enseigner, en la soutenant à la surface, la brasse et le dos crawlé et l'art et la manière de se reposer en faisant la planche. Ah, la planche ! Quoique parler de planche, au sujet de Béatrice, avec ce qu'elle braque vers le ciel à vingt centimètres de ma bouche, dans cette position privilégiée... Je lui jouerais bien les dents de la mer, mais je ne voudrais pas me faire gifler en public et je connais son revers de volée. En outre, elle boirait probablement la tasse et je reperdrais, d'un seul coup, tout le terrain conquis. Parce que la flotte, c'est quand même génial, les enfants ! Tout ce qu'on peut attraper là-dedans, mine de rien, sous le prétexte pédagogique... Je n'aurai pas fait de tir à l'arc, ce matin, mais l'eau ne m'aura pas empêché de pratiquer, secrètement, l'une des activités premières inhérentes à la maîtrise de ce sport difficile !

Tellement, en fait, que je laisse Béa sortir la première et ne la rejoins qu'au bout d'un moment, quand je suis redevenu présentable. Allongée sur sa grande serviette, les yeux au ciel et pas seulement, elle me remercie pour mes bons offices, je lui affirme qu'il n'y a pas de quoi et je suis sincère, tout le plaisir est pour moi, chère amie (quoique pour l'instant, le plaisir tienne plutôt de la torture). Le fameux supplice de tante Machin. Reculer pour mieux sauter. J'espère !

Curieuse et pas ingénue, tout de même, sur le plan de mes motivations profondes, elle veut savoir pourquoi j'ai tardé à l'accompagner dans l'eau. Je lui résume cette histoire de passage du champ invisible qu'elle écoute attentivement et dont elle refait l'analyse avec sa lucidité, sa pertinence coutumières.

On se complète admirablement, tous les deux. Elle ajoute, même, à mes propres conclusions :

— Nuage, émanation, vapeur, râpé, définitivement, pour ce qui est des manifestations gazeuses, non? As-tu remarqué que la petite brise qui nous rafraîchit souffle de gauche à droite ?

C’est-à-dire à l'inverse du phénomène. Bonne observation. Elle suppute :

— Donc, un phénomène hautement localisé, ponctuel, pour ainsi dire, ce que j'entends par là, de dimensions restreintes puisqu'à douze quinze mètres de toi, je n'ai rien ressenti... Tu es sûr qu'il n'y avait rien de visible? Je ne sais pas, moi... comme des minuscules poussières dans le soleil ?

— Rien, je t'assure... Quoique avec cette lumière dans les yeux...

Je bondis sur place.

— Nom d'un chien !

— Quoi ?

— Une autre impossibilité. Pas un nuage, d'accord. Mais pas un « champ » non plus !

— Là, tu m'as perdue au virage.

— Un champ électromagnétique, quelle que soit son origine... directionnel, de surcroît, étant donné son mode de propagation... aurait progressé à la vitesse de la lumière...

— Trois cent mille kilomètres à la seconde !

— Exact. Et n'en aurait donc pas mis plusieurs... voire plusieurs dizaines... à balayer la plage d'un bout à l'autre !

Elle reste un instant silencieuse. Les sourcils froncés. L'expression dubitative. De plus en plus dubitative à mesure que s'égrènent les secondes. Je grogne entre mes dents :

— Non ! Je sais ce que tu penses, et c'est d'autant plus normal que tu n'as pas assisté, participé à ce dernier phénomène. Alors, tu te dis qu'on est en train de se remonter mutuellement, tous les deux, avec nos histoires d'ondes et de champs et notre goût partagé de l'irrationnel et du fantastique, mais... non, je te jure que je ne suis pas fou, Béa. Ce truc a longé la plage ! En provoquant de menues perturbations... trop menues pour ne pouvoir se prêter à d'autres interprétations moins rocambolesques... ici, l'ardeur du soleil... donc, passer inaperçues! Mais c'était un phénomène réel, Béa. Pas plus normal que l'exploit raté du pépé kamikaze ou la raquette de ping-pong lancée dans les gencives ou la flèche à ras du pif et... et tout le reste !

Cette fois, elle ne rougit pas au rappel des jeux de main nocturnes de la veille. Nos regards s'affrontent, remplis de questions sans réponses, et comme elle respire un bon coup, juste à ce moment-là, le mien dérive automatiquement de vingt-cinq centimètres, le long de sa silhouette accidentée.

Là, elle rougit ! Et je me détourne hypocritement pour regarder dans la direction d'où il serait venu, ce fameux champ électromagnétique directionnel à vitesse réduite dont j'ai réfuté, moi-même, la possibilité.

Appelez-moi Einstein, oui, appelez-le-moi qu'il nous aide à résoudre le paradoxe.

Ou qu'il me démontre, une bonne fois, que je suis complètement maboul d'aller chercher ainsi midi à quatorze heures !

***

C'est un principe, semble-t-il, dans la plupart des Clubs Méd que de « brouiller les tables », jour après jour, je veux dire par là de permuter les convives, d'un repas sur l'autre, afin d'éviter la formation presque automatique de petites coteries et permettre à tout le monde d'établir le contact avec un maximum d'autres G.M. Naturellement, on ne sépare pas les couples. A moins qu'ils n'en prennent eux-mêmes l'initiative, et naturellement, le Club n'essaie pas de séparer, non plus, ce que le Club a uni, amen ! Béatrice et moi, nous serions désormais à la même table. Même si l'union n'allait pas encore aussi loin que j'eusse apprécié qu'elle allât, et au subjonctif, c'est tout dire !

Nous n'avions plus ce midi-là, conformément au système agréé, nos deux Parisiens et nos Toulousains de la veille, mais deux Suisses de Zurich et deux autres Français qui tenaient eux-mêmes un restaurant au Zaïre. Imprévu, non? Mais il faut de tout pour faire un monde. Et nous dégustions, de concert, un superbe loup aux herbes lorsque Jannick, le chef du village aussi athlétique que pince-sans-rire sous un masque de sévérité bon enfant, a, par le truchement de la sono extérieure, réclamé l'attention générale.

Je ne peux m'empêcher d'échanger, avec Béa, un de ces regards dits d'intelligence en pigeant, peu à peu, le sens de l'apostrophe humoristique du chef de village. Ce qu'il diffuse, en substance, c'est une mise en garde à tous les Gentils Membres dont certains ne sont pas si gentils que ça, contre l'excès d'enthousiasme et de vitalité qui a déjà, depuis la veille, causé dans toutes les branches d'activités du Club pas mal de petits accidents. Plus trois du genre sérieux !

Vous êtes là, poursuit à peu près Jannick, pour vous refaire une santé après un an de travail et de vie plus ou moins sédentaire. Non, comme notre pauvre pépé kamikaze dont nous avons heureusement de bonnes nouvelles, merci, pour repartir bardés d'attelles, rapatriés par Europe-Assistance! Nous avons, chaque année, un pourcentage inévitable d'éclopés, mais trop, c'est trop. Pour éviter que le Club ne se transforme en une vaste infirmerie dans les jours à venir, nous sommes tous invités à participer aux cours de gymnastique et d'assouplissement collectifs qui referont des plus délabrés, sinon des hommes neufs, du moins d'excellentes occasions ! Et gare aux gestes de violence entre G.M. que le Club pourrait être amené à sanctionner, dans les cas extrêmes, par une ou plusieurs expulsions, avec remboursement partiel, au prorata, du temps demeurant à courir, amputé des frais de rapatriement individuel !

Il y met une note de persiflage, Jannick, mais le fond reste grave. Une voix relève :

— Ma parole... c'est une menace!

Et le chef de village ne plaisante plus quand il riposte d'un ton neutre :

— Rien que la constatation d'un état de fait que je suis le premier à déplorer. Mes collègues et moi sommes également responsables de votre sécurité. Jusqu'à un certain point. Le point au-delà duquel vous décidez, vous-mêmes, de la compromettre. Si vous ne compromettez que la vôtre, ça reste votre affaire ! Ce qui nous importe, c'est que personne ne se mêle de nuire aux gens raisonnables. Il y a eu trop d'incidents, depuis hier, qui ne sauraient tous être qualifiés d'accidents. Si quelque mauvais coucheur se sent encore des désirs de violence, qu'il rentre donc les assouvir chez lui ! Pas chez nous! Cela dit, bon séjour au Club. Je profite de l'occasion pour vous signaler le spectacle qui aura lieu ce soir...

Il y a des applaudissements mitigés. Suivis de commentaires idem fusant, au petit bonheur, d'une table à l'autre. Plutôt défavorables de ceux dont la philosophie tient en six mots : je paie, je veux être servi. Sous-entendu : tout le reste, veux pas le savoir! Plus nuancés, plus compréhensifs de ceux qui font la part des choses et c'est mon cas. Pas facile, la position du nommé Jannick. Jamais drôle, pour un ange tutélaire, d'avoir à jouer les croque-mitaines. On s'interroge, aussi, sur la nature de ces violences délibérées évoquées, à mots couverts, par le chef de village. Quelqu'un aurait vu quelqu'un blesser quelqu'un, près de l'œil, avec la pointe d'une flèche imprudemment manipulée. Imprudemment ou... volontairement? Pour quelqu'un d'autre, une chute suivie de fracture, dans un escalier, n'aurait pas été fortuite. La victime prétendrait avoir été poussée. Par quelqu'un qui se serait enfui sans attendre le résultat de sa bonne blague...

J'en ai vite ma claque de ces conditionnels. Sur un nouvel échange de regards, nous écoutions notre repas, Béatrice et moi-même, pour partir en quête du chef de village qui nous reçoit, courtoisement, dans un bureau perché à flanc de colline dont la fenêtre donne sur la plage. Je note, près de la fenêtre, la présence d'une paire de puissantes jumelles prismatiques.

— Béatrice? Eric? C'est ça? Quel est votre problème ?

Je ne sais trop par quel bout commencer. Alors, je plonge tête la première. Confiant en ma formation professionnelle pour n'omettre aucun détail important. D'ailleurs, Béatrice intervient chaque fois qu'il le faut pour apporter telle ou telle précision qu'elle juge indispensable. Les traits expressifs de Jannick, sous une impassibilité de façade, passent de la surprise à l'incrédulité, et de l'incrédulité à la méfiance.

— Hé ! Vous lisez trop de science-fiction, tous les deux ? Ou vous êtes en train de me monter le canular du siècle ?

Des deux mains, paumes ouvertes, je l'exhorte à la patience.

— Attends ! Ce que tu as dit recoupe tellement bien nos propres observations... et je n'ai pas tout à fait fini...

Mon histoire d'onde volante non identifiée balayant la plage d'un bout à l'autre paraît le frapper au plexus. Il désigne les jumelles, sur leur étagère.

— C'est drôle, ce que tu me racontes, Eric... Il m'arrive de jeter un œil, avec ce truc-là... entre autres choses pour voir si nos bateaux de surveillance croisent bien au large, prêts à ramasser les nageurs téméraires... et ce matin, effectivement, j'ai cru... non, j'ai bel et bien observé cette... épidémie déferlante de menus malaises que tu me signales...

Mais comme aussitôt après, tout est rentré dans l'ordre, je me suis dit que j'avais eu la berlue...

Dans les yeux de Béa, peuvent se lire la satisfaction, le soulagement que je ressens moi-même. Satisfaction de pouvoir nous dire que nous ne sommes pas dingues. Soulagement de ne plus être seuls, comme ce type d'un célèbre feuilleton-télé qui si j'ai bien retenu le générique, n'arrive jamais à convaincre un monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé !

Jannick nous énumère quelques-uns des « incidents non accidentels » auxquels il a fait allusion. En plus de ceux que nous connaissons déjà, par la rumeur publique, il y a le cas de ce tennisman dont le partenaire de double a cassé deux incisives, d'un coup de tranchant de raquette assez peu orthodoxe et qui ne visait sûrement pas la balle ! Ce membre du personnel grec entaillé profondément au bras droit, d'un coup de lame, et qui prétend, alors qu'il n'est pas gaucher, s'être infligé lui-même, en débitant de la viande, une blessure dont la position, en travers du biceps, évoquerait plutôt les conséquences d'une parade ! Mais naturellement, ces gens-là ne se dénoncent pas entre eux. Et puis il y a cette question d'assurance...

A part ça, quelques histoires de cailloux lancés à travers les feuillages. Dont deux ont touché leur cible. En plein crâne. Occasionnant de méchantes coupures au cuir chevelu... Et cette authentique bagarre entre deux Gentils Membres, pour des motifs que personne n'a compris, surtout pas eux-mêmes. Avec échange de horions et transport de l'un et de l'autre à l'infirmerie...

— Sans parler des vrais accidents dus à l'orgueil de mecs qui se prennent pour des supermen et qui, mis au pied du mur, se pètent la gueule en voulant le sauter, parce qu'ils sont dans des conditions physiques déplorables ! C'est de loin ma session la plus catastrophique, depuis que je bosse au Club, et tout ça, en moins de deux jours... Je me demande ce qui va bien pouvoir se passer encore, d'ici ce soir !

Le hic, c'est que statistiquement, même l'accumulation fortuite d'autant de pépins dans un laps de temps aussi court n'est pas réellement impossible, et plus la discussion se prolonge, plus je sens, avec désespoir, Jannick reperdre sa foi naissante en mes thèses et mes hypothèses! Cela dit, je veux bien reconnaître qu'il est moins facile de croire en ma théorie d'influence extérieure encore inexpliquée qu'en l'honnête série pure et simple de hasards malencontreux. J'ai bien cru que ça y était, pourtant. Que nous avions gagné une recrue de premier choix, en la personne du chef de village, lorsqu'il a concédé que son observation personnelle recoupait la mienne. Puis son incrédulité est revenue à la charge. Nous nous quittons sur l'engagement réciproque de ne rien ébruiter avant d'avoir suivi les événements, si événements il y a, durant quelques heures supplémentaires.

Après un nouveau bain aussi agréablement érotique — et aussi frustrant — que celui du matin, je propose à Béa de poursuivre son éducation, dans un autre domaine. Non, pas de conclusions hâtives, je parle simplement du ping-pong.

Attente prolongée, car toutes les tables sont occupées, l'arnaque matinale continue, pour le décompte des points, et comme personne ne semble vraiment connaître les règles du jeu, étrangement fluctuantes d'un pongiste à l'autre, les controverses s'éternisent.

Quand nous prenons possession, enfin, d'une table aux rebords méchamment écornés par des coups de raquette certainement pas réglementaires — l'une d'elles, pardon, deux d'entre elles gisent sur le ciment, cassées en trois morceaux — je suis tendu comme un arc, à l'intérieur, et les premières balles échangées avec cette garce de Béatrice ne font rien pour m'apaiser le système, au contraire! Bonne petite moyenne, elle a dit? Tu parles ! Peut-être pas beaucoup d'attaque, pour l'instant, mais le style je-renvoie-tout qui pousse l'adversaire à smasher tous azimuts et commettre des fautes. Surtout quand il se contrôle aussi mal !

Conformément à ce que je lui ai dit, le matin même, dans le cadre de ma campagne de séduction, avec sa morphologie, sa souplesse naturelle, Béa est très efficace, très gracieuse dans ses déplacements, un plaisir à voir, mais je la hais de m'avoir dupé de cette manière. Ridiculisé, dans un sens, en me laissant croire que je pourrais lui apprendre quelque chose! Je finis par gagner la première, d'accord. Mais avec un écart de trois points et au prix d'efforts que je risque de payer dans les suivantes.

Quand on se croise pour changer de côté, elle me sourit gentiment, au passage.

— Ça va? Je ne te donne pas trop mal la réplique ?

Y a-t-il une nuance vacharde, dans sa question? Tous les spectateurs qui se sont agglomérés autour de nous, en cours de partie, se fendent d'un grand éclat de rire. Elle le fait exprès ou quoi ? J'ai horreur de ces carnes qui jouent les modestes pour mieux vous posséder, en fin de compte.

Vers le milieu de la deuxième partie, alors que nous sommes dix à dix, elle se déchaîne, l'ordure ! C'est elle qui me passe quelques smashes irrattrapables et me rend la monnaie de ma pièce, Vingt-et-un dix-huit. Egalité absolue !

— La réponse du berger à la bergère...

Quel corniaud vient de sortir ce cliché si souvent utilisé par les commentateurs sportifs de la télé? D'autant qu'il inverse les rôles, ce con ! Je le cherche du regard, sans le trouver. Et je fais exprès de contourner la table, pour la belle, par le côté opposé. Si j'avais croisé Béa d'aussi près qu'au premier set, je crois que je lui aurais claqué le beignet, malgré les témoins. Elle l'aurait perdu vite fait, son sourire de conne !

Epique, la belle. Je suis en eau et je m'entends grincer des dents. J'aurai la peau de cette salope ou j'y laisserai la mienne, c'est juré! Ferait bon voir qu'une petite pute de ce gabarit s'en vienne me flanquer la piquette! En attendant, le cercle de famille s'agrandit autour de nous, et les exclamations, les commentaires que je perçois feutrés, comme d'une grande distance, n'arrangent pas mes billes. Je rate un point tout fait, par trop de hâte. Elle rit nerveusement et je dois me tenir à quatre pour ne pas lui expédier, comme je l'ai vu faire ce matin, ma raquette dans les gencives. Et moi, je ne la raterais pas! D'ailleurs, si elle me l'extorque, cette belle, avec ses petites balles merdeuses près du filet, je vais la lui faire, sa fête ! A coups de pompe dans le cul, avant de...

Vingt dix-neuf. Je risque une amortie, sûr de mon coup de poignet. Rate la ligne blanche de trois centimètres. Vingt à vingt.

La rumeur du public est comme le grondement contenu à fond de poitrail d'une bête en attente. Service Béa. Je retourne comme je fendrais une bûche. J'accroche le filet, mais ça passe. Point pour moi. Réaction de l'assistance. Déçue ? Ma parole, ils me sont hostiles, ces connards!

J'appuie mon propre service au maxi. Et le sors d'une largeur de raquette. Un truc qui ne m'arrive jamais. Je vois rouge, et sur le service de Béa tente un retour perfide, en top spin. Qui foire ! Vingt et un à vingt-deux. Contre moi. Tous retiennent leur souffle comme s'ils assistaient au match de l'année.

Mon service, de nouveau. Partagé entre la volonté d'en faire un coup décisif et celle de ne pas le jouer long, comme le précédent, je le frappe sous un angle trop ouvert, par rapport au-dessus de la table. Il monte au rebond. Et la salope me fusille d'un smash pas féminin pour deux sous qu'en dépit de mon recul éclair, je renvoie dans les pâquerettes. Vingt-trois pour elle. Grillé au poteau, Eric. Par une nana de force moyenne... soi-disant! Trop de tension, trop de nervosité chez moi, semble-t-il. Pour une partie sans autre enjeu que mon amour-propre? Alors même que j'ambitionne de sauter la fille? Qu'est-ce qui ne tourne pas rond, vieille branche?

Explosion de joie, alentour. Du public comme de Béatrice. Félicitations disproportionnées. Ricanements à mon égard? Ou bien je me figure ces choses? Je crois sentir des trucs qui n'existent que dans ma tête ?

Le temps de me dire que je vais la tuer, cette conteuse de craques, cette bluffeuse à rebours qui joue les modestes pour mieux vous avoir, en fin de compte. Le temps de me répondre que ce n'est pas normal, que ce n'est pas moi, pas vraiment, qui ressens ces velléités meurtrières, que tout ce qui se passe actuellement échappe au contrôle des volontés humaines, et je me vois, comme de l'extérieur, avançant les deux mains tendues, chaussé de plomb, pour tordre le cou de cette pisseuse hilare.

Quelqu'un supplie, d'une voix étranglée :

— Empêchez-moi ! Empêchez-moi de la...

Et je finis par reconnaître ma propre voix altérée. A la limite de l'identifiable.

Puis ils me tombent dessus, à plusieurs, les gnons pleuvent sur ma pauvre carcasse, l'un d'eux me touche au menton et j'emporte dans mes vapes le son du rire démentiel, l'image des traits convulsés, méconnaissables, de Béatrice.

 

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