Appelez-moi Einstein!

G. Morris · Chapitre 12 sur 13

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Appelez-moi Einstein!

Chapitre XI

Nous ne revoyons ni Ian ni aucun de ses collègues pendant plusieurs jours. De deux choses l’une :

Ou l'examen, au microscope électronique, du «mitochondre», qu'ils ont filmé, de surcroît, par la chambre photographique sise à la base de l'appareil, leur a fourni, pour quelque temps, large matière à réflexion.

Ou ils se sont rendu compte qu'ils n'avaient pas, qu'ils n'avaient plus tellement besoin de nous pour communiquer avec lui, avec eux, et pour l'instant du moins, nous foutent une paix royale.

Paix qui ne laisse pas de nous inquiéter, Béatrice et moi. Si jamais ils décident, un de ces jours, qu'ils n'auront plus jamais besoin de nous, est-ce qu'ils nous ménageront davantage qu'ils n'ont ménagé le « mitochondre », dans la chambre d'exposition de leur microscope? Après tout, la vie que nous menons, dans cette propriété bien gardée, avec tennis, piscine, salle de gym, ping-pong, tout ce qui peut agrémenter l'existence à l'intérieur d'une prison dorée, doit revenir cher, à la longue, aux contribuables. Moins que l'échec d'un projet spatial ou l'explosion accidentelle d'un réacteur nucléaire, mais à moins que le système des « caisses noires » ne fonctionne sans accroc, il y aura toujours quelqu'un pour faire remarquer, tôt ou tard, que la dépense est désormais injustifiée et faire supprimer ce poste comptable... en même temps que nous-mêmes! Une conclusion assez désagréable dont nous avons déjà discuté, et dont nous discutons encore, cette nuit-là, avec les « mitochondres ».

« Mitochondres » — prononcer mitocondres, sans cet h étymologique, et pas la peine de chercher le mot dans le dictionnaire — c'est le nom que les grosses têtes ont décidé d'attribuer à nos « points brillants ». Parce que, pour eux, l'ensemble des « mitochondries », ces usines productrices d'énergie de la cellule, est, proportionnellement à leur taille, beaucoup plus important chez ces êtres macrocellulaires que dans les cellules habituelles, ils les ont baptisés «mitochondres». Pourquoi pas? Ça n'en dit pas davantage au profane que la plupart des noms scientifiques et c'est moins compliqué, à tout prendre, que la moyenne des termes pharmaceutiques du style diméthyléthylmalonilurée. Va donc pour les mitochondres et en avant la musique !

C'est dans l'obscurité de la chambre à coucher, généralement après avoir épanché, dans l'amour, le plus gros de nos tensions quotidiennes, que nous recevons le mieux les mitochondres. Nous n'ignorons plus, maintenant, que cette luminescence qui a permis nos premiers contacts avec eux ne constitue nullement un caractère permanent de leur métabolisme. Ce n'était qu'un artifice, qu'ils continuent d'employer, du reste, pour que nous puissions les voir. Bonne raison, en somme, de ne pas regretter la désignation de « points brillants » qui n'était, après tout, que provisoire et plutôt arbitraire.

Hormis, de très loin en très loin, quelque notion particulièrement abstraite et difficile à traduire, la conversion de leurs ondes modulées en langage accessible à notre cerveau se passe désormais sans difficulté aucune. Quelque part chez eux ou chez nous ou grâce à la combinaison harmonieuse des deux, va savoir. Pour prendre un exemple :

— Seriez-vous capables de subsister indépendamment les uns des autres ou bien ne pouvez-vous exister qu'en fonction de l'ensemble ?

— La vérité se situe quelque part à mi-chemin. Comme dans le cas d'un homme isolé à la surface de cette planète. Il pourrait sans doute survivre quelque temps, mais resterait-il un homme s'il devait continuer à vivre, indéfiniment, séparé des autres hommes ?

— Chacun de vous possède donc une véritable individualité, mais toujours étroitement liée à l'ensemble des autres ?

— Pour utiliser, une fois encore, l'artifice de l'assimilation anthropomorphe, est-ce que chaque être humain ne possède pas son individualité... mais ne pourrait l'exprimer s'il n'existait pas les autres?

Béatrice intervient dans la « conversation », et si parfaite est l'osmose mentale qui s'établit également, entre elle et moi, lorsque nous dialoguons avec les mitochondres, que «j'entends» clairement résonner, dans ma tête :

— Plutôt qu'à l'ensemble de tous les hommes, ne serait-il pas plus exact de comparer votre,., organisation globale à celle d'un homme dont les milliards de cellules s'écarteraient les unes des autres... sans jamais cesser d'intercommuniquer les unes avec les autres ?

— Il y a de ça... quoique l'image reste malgré tout grossière, comme toutes les comparaisons anthropomorphes.

Je lutte intérieurement comme un beau diable pour parvenir à mettre en mots l'idée qui gigote, les pattes en l'air, dans ma boîte en os :

— Est-ce que la comparaison avec un gigantesque «ordinateur bionique»... tout en demeurant grossière... ne serait pas plus exacte?

Suit ce que j'appellerais un long silence, si nos échanges se passaient vraiment par la voie acoustique. Enfin :

— Ce n'est pas tout à fait ça, non plus... mais l'image n'est effectivement pas sans mérites... dans la mesure où certaines... combinaisons... certaines dispositions géométriques, dans l'espace... nous sont nécessaires pour exercer certains effets sur la matière... dégager certaines formes d'énergie...

Les « points brillants » ou les mitochondres en état d'excitation lumineuse reproduisent en effet, au sein de l'obscurité dense, diverses figures qui se fondent successivement, harmonieusement, les unes dans les autres avant de réaliser, sous nos yeux, une nouvelle construction géométrique dont le nom — tesseract — s'imprime dans mon subconscient avant sa définition technique : cube à quatre dimensions.

Réalisation étrange, mal concevable, par un esprit peu versé dans les arcanes de la topologie, qui flotte paresseusement dans l'air et que nous suivons, sans à peine en avoir conscience, jusqu'à la fenêtre ouverte afin de la regarder se perdre dans la nuit.

Encore « se perdre » n'est-il pas le mot. Elle est là, quelque part, invisible mais présente, et dans ce ciel où ne traîne pas un nuage, éclate, subitement, un éclair ramifié d'une luminosité, d'une violence inconcevables.

Que suit, à moins d'une seconde, le roulement puissant d'un tonnerre improbable.

Brièvement, réapparaît l'image du tesseract, auprès du tronc noueux d'un des rares grands et gros arbres qui parsèment la propriété. Un second éclair en jaillit, qui frappe le tronc à sa base et l'arbre s'abat, lentement, écrasant sous sa masse une petite fortune en massifs de fleurs et en arbrisseaux artistement taillés.

Nous nous retrouvons tout à coup, Béatrice et moi, nus et frissonnants près de cette fenêtre ouverte et regagnons, jambes tremblantes, la chaude sécurité de notre lit. La fraîcheur de la nuit, bien sûr. Mais aussi, mais surtout, le choc différé de ce que nous venons de voir.

Quelle sorte de puissance seront-ils donc capables de développer, ces « mitochondres », lorsqu'ils voudront vraiment s'en donner la peine ?

***

Quarante-huit heures plus tard, nous réveille au milieu de la nuit, dans le même sursaut convulsif, l'impulsion irrésistible d'aller voir ailleurs si nous y sommes.

Plus facile à dire qu'à faire... Quoique brutalement arrachés au sommeil, nous n'arrivons pas à nous redresser et retombons immédiatement, sans force. L'esprit est lucide et bien disposé, mais... la chair est faible ! Très vite, s'impose une certitude :

— Drogués! On nous a drogués, hier soir!

Je réussis à sortir du lit, mais glisse et m'affaisse lamentablement, comme un sac aux trois quarts vide, sur la moquette. Mes jambes ne me portent pas. Quoi qu'ils aient pu nous refiler, la veille, dans le plat du jour, c'était costaud et à dose massive. A contretemps, la voix des mitochondres se manifeste à l'intérieur de nos têtes :

— Une substance chimique qui sape votre énergie...

C'est moins une question qu'une constatation, mais je m'entends murmurer, tout de même :

— Exact.

Et la réaction ne se fait pas attendre :

— Restez allongés. Immobiles.

Consigne d'autant plus opportune que c'est à peu près la seule chose qu'il nous soit possible de faire, pour le moment. Dans cette position, nous pouvons observer l'apparition des points brillants au-dessus de nous, leur répartition « en baleines de parapluie » tout au long de nos corps inertes. Ils pourraient exécuter la même manœuvre sans se rendre visibles, mais je suppose qu'ils ont également pénétré les mystères de « l'effet placebo ». Le temps pour eux de se brancher sur ces « méridiens » des acupuncteurs, ou tout autres « lignes de forces » existant dans notre organisme, et nous passons un assez mauvais quart d'heure à chasser de notre système les saletés qui l'inhibent... Un processus qui réclame, normalement, des heures et des heures... Je baigne dans une transpiration abondante et je peux voir, du coin de l'œil, que Béatrice n'est pas plus à l'aise, dans sa peau. Puis l'impression s'estompe, et quand sous l'aiguillon d'un « Lève-toi et marche ! » non exprimé, nous parvenons à reprendre la position verticale, c'est pour constater que le mauvais quart d'heure n'a pas duré plus de quelques minutes et qu'à part un léger vertige résiduel, nous sommes, de nouveau, en parfait état de fonctionnement.

L'étape suivante ? Enfiler nos vêtements et sortir dans le couloir, cœur battant le tam-tam, oreilles en batterie, avant même d'avoir totalement pigé ce qui nous arrive. Je réalise, en fait, à retardement, que tout ce qui vient de se passer, remise à neuf du matériel, rhabillage et sortie rapide, s'est déroulé dans le noir, en un temps record, sans un geste inutile, avec une précision absolue. Exactement comme si nous étions soudain devenus nyctalopes. Mais je serais incapable, rétrospectivement, de dire si nous distinguions les objets, dans l'obscurité, ou si nous avons agi au radar, guidés par ces mêmes mitochondres qui ont si bien orchestré nos réveils en fanfare !

A partir de là, s'offrent deux possibilités : droite et gauche. Droite vers l'escalier, gauche vers les pièces du fond. Pas un instant, nous n'envisageons l'escalier, mais disparaissons dans une des pièces du fond alors que des pas résonnent, avec une discrétion relative, sur les dalles du rez-de-chaussée. Commencent à faire grincer les marches. Je vois, par l'entrebâillement de la porte, deux des gardes prendre pied sur le palier. S'approcher sans trop de précautions pour venir stopper, côte à côte, devant la chambre que nous avons désertée. Est-ce qu'ils n'ont pas toutes les raisons de se croire tranquilles ?

Un des deux manœuvre la poignée de la porte. S'étonne, doucement, qu'elle ne soit pas bouclée de l'intérieur. L'autre doit lui sortir une grosse blague, à mi-voix, car ils se marrent tous les deux. Mais en bons professionnels, ne dégainent pas moins leurs armes avant de pénétrer dans la chambre.

Béa chuchote :

— On file ?

— Non, attends! Quand ils vont voir que nous sommes partis...

Mais bien qu'ils aient donné de la lumière, à leur entrée, rien ne se passe. Plus d'une minute s'écoule. Est-ce qu'ils ne devraient pas être déjà ressortis en gueulant au charron? Je quitte notre planque. Travaille des pointes jusqu'à la porte restée grande ouverte.

Extraordinaire ! Dressés face à face, ils se braquent mutuellement, leurs traits crispés refusant encore de presser la détente. Je lance désespérément :

— Non ! Trop de bruit !

Mon cerveau diffusant vite fait, avant de trouver les mots pour le dire, l'image qui se matérialise, lentement, sous mes yeux : celle, assez incongrue, de ces deux types qui lèvent, pesamment, leur poing armé. L'abattent, avec une simultanéité parfaite, sur le crâne de leur vis-à-vis. Pas heureux, c'est visible, d'avoir à faire ce qu'ils font, mais incapables de s'en empêcher. Le double choc mat os contre métal me fait douter sérieusement, après coup, d'avoir, en préconisant cette autre solution aux mitochondres, tellement favorisé les deux gardes!

Nous ne nous attardons pas à leur prodiguer les premiers (ou les derniers) secours. En plus de nos alliés invisibles, le simple bon sens nous pousse à ne pas traîner dans le secteur. Juste assez pour ramasser les calibres et, sur l'impulsion du moment, faire les poches des deux types. Bonne inspiration. Chacun d'eux a sur lui deux mille dollars en billets de cent. La prime convenue, pour notre élimination discrète ?

Nous descendons l'escalier, traversons le hall dallé du rez-de-chaussée. Une voiture attend là dehors, avec un troisième type qui sifflote en grillant une cigarette. Apparemment, cette opération « fermeture des bouches devenues inutiles et, si libérées, trop bavardes » ne devait mobiliser que des effectifs réduits. Il est vrai que si les mitochondres ne nous avaient pas réveillés...

Comment écarter le chauffeur sans risquer de déclencher l'alerte générale? Sortir carrément, l'arme au poing? Trop aléatoire s'il tente un plongeon dans la nature et décide de refaire Fort Alamo. Je charge donc Béa sur mon épaule et traverse, dans cet équipage, l'espace découvert qui nous sépare de la voiture. Dans la semi-obscurité du dehors, le type regarde approcher cette silhouette courbée sous le poids d'un corps inerte et ricane :

— Pourquoi vous les avez rhabillés ? Là où on les emmène...

Il se penche afin d'ouvrir la portière alors que Béa retombe souplement sur ses pieds, et je l'assomme d'un coup de crosse sans lui laisser le temps de se redresser. Je n'ai pas requis l'aide des mitochondres, pour ce bref épisode, et je ne le regrette pas. Il faut bien, de temps en temps, faire quelque chose soi-même, pour soi-même. Autrement, on acquiert, très vite, une mentalité d'assisté...

Encore deux mille dollars, dans la poche du chauffeur. Agréable de savoir que nous n'aurons pas au moins, durant quelques semaines, de gros problèmes d'argent. Je m'empare, en même temps, du module de commande d'ouverture automatique de la grille du parc et moins de dix minutes plus tard, nous roulons sur une route américaine à n'en plus pouvoir.

Non que ce soit une surprise. Ils nous avaient bien amusés, Ian et les autres, avec leurs bandeaux sur les yeux et leurs casques et toutes leurs précautions enfantines pour garder leur secret de Polichinelle avant de décider, finalement, qu'il serait plus sûr de nous éliminer. Le jour où, la curiosité prenant le pas sur l'indifférence, nous avions voulu savoir dans quel pays nous étions, il nous avait suffi de le demander aux mitochondres !

Donc, nous sommes aux U.S. Plus précisément, en Californie. Quelque part, nous apprennent les poteaux indicateurs, dans la vallée de San Fernando, à quelques dizaines de bornes de Los Angeles. Le microscope électronique auquel nous avons eu affaire serait-il celui de la célèbre University of California, Los Angeles? L'U.C.L.A. chère aux fabricants de T-shirts ?

Nous roulons tranquillement, dans la douce nuit californienne, et je ne peux m'empêcher, parfois, de loucher vers Béatrice qui se tient très droite, sur le siège voisin, regardant autour d'elle avec un intérêt paisible, comme si nous revenions d'un simple pique-nique. Nous sommes loin de la fille un peu effarouchée, un peu maniaque, un peu prude, que je m'étais promis de draguer, sur le ferry de Gregolimano. Je trouve, en elle, quelque chose de subtilement changé. Je la trouve superbe et je la trouve... radieuse !

— Béa...

— Oui, Eric?

— Comment peux-tu être aussi calme alors que nous avons laissé, derrière nous, trois types au crâne plus ou moins fendu... peut-être pour de bon...

— Dont l'intention était de nous supprimer, c'est bien ça ? Parce qu'ils estimaient ne plus avoir besoin de nous, et que s'ils nous relâchaient, nous risquions d'ébruiter l'histoire des mitochondres ?

— Exact. Mais à présent, nous sommes en cavale, Béa, dans une voiture volée, et si la police nous arrête, la version des... survivants de la tribu des Crânes Fêlés n'aura pas grand-chose à voir avec celle que nous offrirons pour notre défense !

Après une courte pause :

— Et malgré ça, tu ne parais avoir aucune inquiétude!

Elle hausse les épaules.

— Parce que même si c'est de l'inconscience... je n'ai aucune inquiétude !

— Aucun regret, non plus, de t'être laissée entraîner... largement par ma faute... dans cette histoire insensée ?

Elle pose sa main sur ma cuisse en tournant, vers moi, des yeux légèrement embués.

— Il m'arrive de me réveiller la nuit, Eric... terrorisée à l'idée que ces choses pourraient ne s'être jamais produites... ou cauchemar encore plus affreux... que tu pourrais les partager avec quelqu'un d'autre !

Je dois me tenir à quatre pour refréner l'allégresse qui monte en moi, bouillonnante et chaude comme un geyser, au point de me brouiller la vue. Il est évident que nous ne sommes plus tout à fait normaux, elle et moi, pour prendre dans la foulée tout ce qui se passe en nous et autour de nous. Il est évident que d'une façon ou d'une autre, nous nous sentons, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sous l'influence et la protection des mitochondres.

Ce que Béa traduit par :

— C'est eux qui nous rendent si sûrs de nous, n'est-ce pas, Eric?

J'ouvre la bouche pour lui dire que c'est une attitude dangereuse, parce que les facultés des mitochondres ne sont pas les nôtres, qu'ils ne seront peut-être pas toujours là pour nous les prêter au moment crucial et que nous aurions tort, dans ces conditions, de nous considérer comme des êtres supérieurs, protégés en permanence par des anges gardiens à l'épée flamboyante... lorsque la voiture de police surgit de la nuit comme un météore, fonçant dans notre sillage avec ses phares multiples, son projo tournant et sa sirène infernale hurlant au ciel comme une banshee déchaînée, un jour de sabbat, sur la lande écossaise !

Si vite lancés à nos trousses? Ça me paraît invraisemblable, mais en fait, ces gens-là sont chez eux. Un simple coup de fil, une diffusion radio du type et du numéro de la voiture recherchée, et voilà le travail ! Les gens de la propriété sont certainement assez protégés eux-mêmes, au top niveau, pour que les flics ne viennent pas ensuite fourrer le nez dans leurs affaires...

Apparition fantastique vomie par la nuit, bardée de ses lumières multicolores, la voiture de police gagne rapidement sur nous. Déboite pour nous doubler, puisque nous n'avons pas l'air de vouloir nous ranger sur le premier parking latéral. Avec l'intention évidente de nous rabattre comme ils savent si bien le faire, sur le bas-côté de la route.

Ils s'alignent à notre hauteur, le flic assis à la place du mort grimaçant et gesticulant, pistolet au poing, en vociférant des trucs pas aimables. C'est à ce moment-là que leur voiture s'écarte, piquant à l'oblique vers la berme opposée. J'entrevois le conducteur crispé sur son volant, les yeux exorbités, le visage convulsé, la bouche ouverte sur une clameur d'épouvante. In extremis, son collègue tente de redresser. Impossible. La voiture quitte la route, bondit par-dessus la berme, décrit plusieurs tonneaux dans les terres cultivées. Je regarde en arrière et demande à Béa de continuer d'observer ce qui se passe alors que nous atteignons le premier virage et Dieu merci, le réservoir du véhicule n'explose pas, comme dans toute bonne séquence de poursuite cinématographique, c'est tellement plus spectaculaire ! Peut-être les hommes, sinon le véhicule, s'en tireront-ils avec des dégâts mineurs? Béa triomphe, les yeux pleins d'étoiles :

— Tu vois? Ils veillent sur nous! Ils ne les laisseront pas nous reprendre !

Je grogne entre mes dents :

— J'en accepte la perspective, chérie... mais pas au prix d'une hécatombe ! Après tout, ce n'est pas les flics qui veulent nous éliminer. Les pauvres types ne font que se conformer aux ordres !

— Mais le résultat sera le même, s'ils nous recollent dans leurs pattes !

Logique impeccable. Impeccable, mais impossible. Sous prétexte que les mitochondres nous ont à la bonne, nous ne pouvons tout de même pas les laisser expédier la police des Etats-Unis dans les décors, chaque fois qu'une voiture-patrouille va nous prendre en chasse ! Alors ? Obtempérer ? Nous rendre aux forces de l'ordre? Et tenter de les convaincre que les méchants sont de l'autre côté ? Du côté de ceux qui possèdent le pouvoir de les lancer sur nos traces, c'est-à-dire de leur côté ? Ils ne nous croiront jamais si nous leur contons des craques. Ils nous croiront encore moins si nous leur disons la vérité pure. Et nous nous retrouverons, inéluctablement, dans les griffes de ceux auxquels nous venons, miraculeusement, d'échapper...

Quand nous débouchons sur une route à quatre voies et qu'au bout de quelques kilomètres, ça recommence de plus belle : elles sont deux, cette fois, jaillies d'une bretelle latérale, qui nous donnent la chasse, j'articule mentalement, de toutes mes forces, et Béatrice avec moi, la description de ce que nous voudrions les voir faire aux monstres flamboyants accrochés à nos basques.

Les deux voitures-patrouilles rappliquent comme une paire de dragons fonçant à la curée, et Tune d'elles amorce un dépassement tandis que l'autre nous talonne, dans le duo des sirènes hululant à pleine gomme. Béatrice halète :

— Mais qu'est-ce qu'ils foutent ? Qu'est-ce qu'ils attendent ?

Parlant des mitochondres. Et soudain, la chose arrive. Vu de ma place, même avec le peu de loisir dont je dispose, c'est presque imperceptible. Visible, pourtant. La voiture qui allait nous doubler semble piquer du nez, mais c'est parce que son arrière se décolle de la route. Elle perd immédiatement du terrain, zigzaguant un peu sans danger réel d'aller se planter dans le décor tandis que ses roues arrière s'emballent follement, tournant dans le vide à quelques centimètres de la chaussée.

Simultanément, la voiture talonneuse fait de même et toutes deux décroissent rapidement, derrière nous. Aucun véhicule n'avance, sinon sur sa lancée, lorsque ses roues motrices n'ont plus rien à se mettre sous les pneus que l'air nocturne !

Béatrice jubile avec une mauvaise foi désarmante :

— Youpie ! Je le savais, qu'on pouvait compter sur eux !

J'aimerais mieux la voir conserver quelques doutes. Son assurance croissante commence à m'effrayer. Je ne voudrais pas qu'elle en arrive à tenter des choses folles en se disant que les mitochondres l'en tireront toujours !

S'imagine-t-elle, par exemple, que tous nos problèmes soient résolus parce qu'ils nous ont aidés à mettre dans le vent trois voitures de la police américaine? Jusqu'où pense-t-elle que nous puissions aller, comme ça, dans ce pays allié devenu provisoirement ennemi, s'ils nous ont vraiment lâché aux fesses un avis général de recherche ?

 

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