Appelez-moi Einstein!

G. Morris · Chapitre 13 sur 13

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Appelez-moi Einstein!

Chapitre XII

Comme dans un cauchemar récurrent, deux autres voitures-patrouilles, à moins que ce ne soient les mêmes, reviennent très fort dans notre sillage. Sans que nous ayons à leur souffler de nouveau la manœuvre, les mitochondres nous en débarrassant, par la même méthode, et cette fois, l'opération ne va pas sans casse. Les deux véhicules trouvent le moyen de se heurter, par la tangente, alors qu'ils sont dressés sur leurs pattes de devant, et finissent, l'un dans le fossé, l'autre contre le rail qui sépare, à cet endroit, les voies montantes des voies descendantes. Béa, décidément vindicative, en trépigne de joie. Elle oublie qu'ils ont la radio, à bord ! Que pourrons-nous faire s'ils nous commandent un bon gros barrage routier, entre ici et Los Angeles?

A la première bretelle qui se présente, je quitte la quatre voies et m'enfile résolument dans un dédale de petites routes qui, si elles ne conduisent nulle part, ont au moins le mérite de nous écarter des sentiers un peu trop battus par la police. Nous roulons bientôt dans une de ces banlieues interchangeables riches en petites maisons à pelouses bien tondues et tricycles d'enfant oubliés pour la nuit dans l'allée centrale dont le cinéma américain nous a si souvent offert l'image. La plupart des voitures ont été rentrées, la veille, dans les garages à sortie directe sur la rue, mais il y a toujours des négligents pour laisser les leurs coucher dehors, et je finis par stopper la nôtre dans un coin discret, au fond d'une poche d'ombre épaisse. Ce serait bien le diable que les flics viennent la chercher là avant des heures...

Les quinze-vingt minutes qui suivent, nous les passons à cheminer d'un pas de promenade, tendrement serrés l'un contre l'autre, au cas où nous croiserions quelque noctambule, en faisant un arrêt-grosse bise auprès de chacune des voitures abandonnées en plein air. J'en profite pour essayer, subrepticement, la poignée de la tire, mais jusque-là, macache! J'ai pourtant lu bien des fois, dans les polars, que parmi les conducteurs assez insouciants pour confier leur voiture à la rue, il y en a toujours un ou deux qui poussent carrément l'insouciance jusqu'à oublier leurs clefs pendues au tableau de bord. Mais après quelque douze ou quinze patins roulés par une Béa qui ne fait pas semblant, tout ce que j'ai acquis, c'est du mou dans les rotules, du dur dans une autre zone et la conviction que les auteurs de polars sont des jean-foutres qui ne se donnent pas la peine de vérifier leurs informations à la source.

C'est alors qu'ils décident d'intervenir...

Ma main se crispe sauvagement, involontairement, sur la poignée de la portière, derrière le dos de Béatrice. Tandis que se dégage, de la serrure, une nette sensation de chaleur. J'accentue mon effort — toujours sans l'avoir prémédité — il y a un brusque déclic et quand la portière s'entrebâille, un peu de fumée en émane. Je tâte le métal, autour de la poignée. Il est chaud. Très chaud. Nous embarquons sans chercher à comprendre.

Le contact, à présent. Là encore, j'ai tellement lu que c'était simple comme bonjour d'extraire les fils de là-bas dessous afin d'établir le contact que c'est exactement ce que je fais. Strictement au pif. Et ça marche. Béa, l'œil brillant, chuchote :

— Bravo, Eric !

Mais était-ce uniquement une question de pif? Moi qui n'ai jamais pu réparer une prise de courant sans faire sauter les plombs dans tout l'immeuble, je doute sincèrement, après coup, d'avoir réussi au premier essai, tout seul comme un grand. Qui peut le plus peut le moins, et ces créatures capables de déclencher la foudre doivent sentir les courants électriques et les champs magnétiques induits au point de pouvoir guider la main d'un mauvais bricolo dans mon genre, non?

Nouveau, ça, d'ailleurs, dans nos relations avec eux. Voilà maintenant qu'ils observent, interprètent, interviennent, enfin, dans des domaines aussi purement terrestres que le circuit d'allumage d'une automobile! Je me remémore, brièvement, cette comparaison que j'ai faite, il n'y a pas si longtemps, avec un gigantesque « ordinateur bionique ». Pour un ordinateur, il n'y a pas de petites et de grandes informations. Il n'y a que des données, toutes égales, intégrées à mesure de leur entrée dans tel ou tel programme. L'ensemble des mitochondres fonctionne bien, semble-t-il, comme un ordinateur bionique autoprogrammant, à la capacité d'absorption vraisemblablement illimitée.

Pas Byzance, cette caisse que nous venons d'emprunter, mais suffisamment banale et usagée pour ne pas attirer l'attention, a priori. Une autre voiture nous frôle les moustaches, au premier carrefour, et Béa s'exclame :

— Eric ! C'est pas la...

Je lui confirme :

— C'est !

Notre propre voiture, si j'ose dire, celle qui devait nous emmener vers notre destin, et qui s'engage, devant nous, dans la bretelle ramenant à l'autoroute. Béa s'étrangle :

— Ça, alors !

Et je hausse les épaules.

— Nous cherchions bien à piquer une tire ? Apparemment, nous n'étions pas les seuls et nous, nous avions laissé la portière ouverte et les clefs sur le tableau de bord !

D'instinct, je me maintiens, en deçà de la vitesse autorisée, à deux ou trois véhicules de la voiture en question, dans le flot qui s'enfle, peu à peu, de la circulation du petit matin.

Là, c'est vraiment une question de pifomètre et je ne comprends quelque chose, d'ailleurs, à ma propre intuition, que lorsqu'elle se réalise ! Un barrage de police nous attend, à l'entrée de Glendale, faubourg nord de Los Angeles, une chicane sans vérification des identités qui ne ralentit guère le trafic et ne doit viser, par conséquent, que les véhicules.

Effectivement, sitôt qu'ils repèrent la voiture doublement volée, assez de bouches à feu réglementaires pour refaire Stalingrad la braquent de tous côtés et le véhicule se range en marge de la route tandis que d'autres flics entreprennent de déblayer la chicane, intimant aux usagers, de la voix et du geste, l'ordre d'aller vaquer, sans plus traîner, à leurs affaires quotidiennes.

J'aperçois, au passage, les deux jeunes passagers de la voiture stoppée. Ils sont pâles comme des yaourts et ne comprennent rien à ce qui leur arrive. Comment une voiture dérobée quelques minutes plus tôt peut-elle leur valoir cet accueil enthousiaste? Avec tous ces flingues pointés sur leurs modestes personnes comme s'ils s'appelaient Bonnie and Clyde et le sergent qui décroche, là-bas, son radiotéléphone! Béatrice murmure, alors que nous pénétrons dans L.A. :

— Tu comprends ce que ça signifie ?

— Apparemment que seul, le vol de la voiture a été signalé... probablement avec l'ordre d'en retenir les occupants jusqu'à ce que... qui de droit puisse venir les récupérer... Apparemment aussi, qu'ils n'ont lancé contre nous aucun avis générai de recherche !

— Pourquoi?

— Sans doute parce qu'ils auraient dû tout dire... les noms figurant sur nos papiers, notre nationalité française, etc. et qu'il y aurait toujours eu quelqu'un, parmi les fonctionnaires français en poste à Los Angeles... pour demander des explications et rendre l'affaire un peu trop officielle !

Je secoue la tête, sourcils noués.

— Apparemment, enfin, que si nous ne traînons pas trop, nous avons une chance de quitter le pays, par un des premiers vols réguliers, avant qu'ils ne perdent les pédales au point de le diffuser... ce fameux avis général de recherche !

Quelques précautions élémentaires, tout de même, avant de courir cette chance... Abandonner la voiture, d'abord, sur un parking du centre-ville. Il leur faudra un bout de temps, même après sa découverte, pour faire le rapprochement entre l'endroit où elle a été volée, et celui où ces infortunés délinquants juvéniles ont piqué l'autre tire... Transformer notre apparence, ensuite, dans une certaine mesure, mais à L.A. où tant d'acteurs de second plan font modifier la leur, chaque jour, afin d'affronter la régie des studios avec des caractéristiques plus conformes aux rôles en cours de casting, rien de plus facile que se faire coiffer et teinter différemment, dans l'un des innombrables salons disponibles. Lunettes par là-dessus, et surtout, transformation radicale de la silhouette de notre couple. Je ne suis pas petit, mais une paire de ces «souliers échasses» à quatre cent cinquante dollars, fabriqués par les bottiers hollywoodiens pour les personnages en quête de hauteur, font de moi quelqu'un de beaucoup plus proche du double mètre. Pendant que Béatrice, qui est de taille moyenne, en perd un maximum dans des sortes de ballerines extra-plates. Important, l'allure collective d'un couple ! Rien de mieux pour tromper les observateurs éventuels que de leur offrir un grand et une petite alors qu'ils attendent un couple raisonnablement assorti.

C'est dans cet équipage, avec une garde-robe entièrement renouvelée et la valise au poing, que nous nous présentons à l'aéroport. Animation moyenne, en cette saison. Prochain vol pour New York dans une heure et des poussières. Deux places payées cash, (aux frais de la princesse). Je repère, du coin de l'œil, trois ou quatre types qui se baladent de long en large avec des airs de peigner la girafe, mais qui ne perdent pas une miette de ce qui se passe alentour et se réfèrent discrètement, de loin en loin, à des photos ou à des fiches signalétiques sorties de leur poche. Pas un n'accorde un second regard à cette paire hétéroclite composée d'un escogriffe en tweed à carreaux et d'une nana beaucoup plus petite qui n'arrête pas de jacasser, le nez levé, l'expression revêche, comme si son sport favori était d'engueuler ce malheureux garçon, en permanence. Bref, l'image parfaite de la petite emmerdeuse et du pauvre grand qui n'aura pas trop de sa vie pour regretter de n'avoir pas dit non, le jour de son mariage !

Moment de suspense, en revanche, à la vérification des passeports. Le préposé — noir — met si longtemps à étudier les nôtres que je commence à me demander s'il sait lire ou s'il n'a pas, sous son comptoir, une liste sur laquelle figurent nos deux noms. Lorsqu'il relève la tête pour nous comparer, l'œil soupçonneux, aux photos noir et blanc de nos passeports, j'enlève mes lunettes et précise, avec un sourire :

— Oui, j'ai changé de coiffure...

— ... et il avait quelques années de moins, là-dessus! Pas encore besoin de binocles! Moi, les miennes, c'est uniquement pour le soleil...

Les sourcils du gars remontent de trois centimètres et son léger hochement de tête, alors qu'il referme les passeports et me les rend, exprime, mieux que toute parole :

— Allez-y, vieux ! Vous êtes assez puni comme ça !

En route vers la salle d'attente du vol de New York, je glisse à Béatrice :

— Géniale ! Tu as été géniale !

Elle hausse les épaules, violemment, et repart de plus belle, dressée sur ses ergots :

— Et ce n'est rien à côté de ce que vous auriez entendu, tous les deux, s'il avait remarqué, pardessus son comptoir, que tu paraissais plus grand que la taille mentionnée sur ton passeport... Oui, Monsieur est coquet ! Monsieur porte des souliers élévateurs ! Pour avoir l'air encore plus bel homme ! Si ça n'est pas l'indice d'un complexe d'infériorité, ça, Monsieur l'Agent, hein, qu'est-ce que c'est?

«Plus fort que moi, quand je me retourne pour jeter un dernier coup d'œil par-dessus mon épaule, le noir parle à son collègue — blanc — et tous deux nous suivent du regard, le visage figé dans une grimace de profonde commisération, en secouant doucement la tête.

***

Le vol New York-Paris s'est passé sans plus d'incidents, sans plus de difficultés que le vol L.A. New York.

Nous trouvons à Orly, sans trop de peine, un chauffeur de taxi qui accepte les dollars et c'est à mi-chemin de la porte d'Italie que le poids conjugué de nos incertitudes nous tombe sur le dos comme une tonne de briques. Jusque-là, c'était simple. Nous étions en cavale devant des gens qui, n'ayant plus besoin de nous, jugeaient plus expédient de nous faire disparaître. Notre retour en France, hélas, pose plus de problèmes qu'il n'en résout. Une fois rentrés à Paris, qu'allons-nous faire?

Pour commencer, où irons-nous? Plus précisément : où serons-nous en sécurité ? A notre ou à nos anciens domiciles? En admettant qu'ils aient cessé d'être sous surveillance, est-ce que les gardiens n'ont pas reçu, des autorités, la consigne impérative d'appeler un certain numéro, si jamais nous remontrons le bout du nez dans le secteur? Peut-être même ont-ils reçu, de plusieurs « autorités », plusieurs numéros? Chacun avec mise en demeure à peine voilée de l'appeler en priorité ou gare la casse? Donc, pas de réemménagement dans nos anciennes crèches, mais alors ?

Les flics? Je nous entends d'ici leur raconter que nous sommes menacés par des agents américains désireux de garder pour eux les secrets des mitochondres. Kekcékça, les mitochondres? Des extraterrestres mono et macrocellulaires? Ben voyons! Nous, on est les mousquetaires du roi et si vous croyez qu'on a le temps de rigoler entre nos macros à nous et nos dealers et nos agresseurs de vieilles dames et nos terroristes !

Donc, pas de flics, pas d'autorités à la « compétence » toujours douteuse... Nos ressources financières? Pas de problème dans l'immédiat, grâce aux six mille dollars déjà écornés de deux voyages L.A. Paris, mais ils ne dureront pas toujours, surtout avec le dollar revenu de son record olympique de dix francs à six cinquante et des…! Quant à resolliciter prématurément nos anciens postes, dans nos anciennes boites... monter revoir plus haut à la rubrique «gardiens». Nos employeurs, eux aussi, ont certainement reçu des consignes.

Et nos deux noms rapprochés, accouplés, pour ainsi dire, sur la liste de vol du Boeing qui vient de se poser? N'est-il pas possible qu'à l'aéroport également, des consignes aient été données... Du coup, je me retourne pour jeter un œil par la lunette arrière, mais avec la circulation qui règne sur l'autoroute du sud, à cette heure, va savoir si nous sommes suivis! Béatrice note mon sursaut et je lui adresse un petit signe rassurant. Qui ne me rassure pas du tout moi-même. Plus j'y réfléchis, moins je pense que nous allons pouvoir nous débrouiller tout seuls, mais si nous devons rétablir le contact avec ces « autorités » parallèles, que ce soit, du moins, sur notre propre initiative...

Nous descendons, sous l'étiquette de «Monsieur et Madame», au Sofitel proche des périphs, et je songe, trop tard, que le chauffeur de taxi... mais non, casse-cou ! Il ne faut tout de même pas que ça tourne à la psychose de l'homme traqué et quoi de mieux, pour se perdre dans la foule, que ces immenses caravansérails au confort anonyme ?

Cette nuit-là, dans l'obscurité relaxée de la chambre, nous avons, avec eux, une longue « conférence ». Ils « parlent ». Ils nous « disent » :

— Leur décision de vous éliminer, aux Etats-Unis, était logique... Nous avions tout fait pour leur laisser croire que la communication, entre eux et nous, était désormais totale et définitive...

— Mais pourquoi ?

— Vous nous aviez dit que les choses, dans ce cas-là, se passeraient probablement ainsi, et nous tenions à le vérifier.

— Pourquoi?

— Chaque expérience nouvelle que nous faisons nous en apprend un peu plus sur les méandres de la mentalité humaine et l'attitude globale de l'humanité, si nous nous révélons un jour à l'ensemble du monde.

Je tente, nous tentons désespérément, Béatrice et moi, de les persuader que les faits et gestes de quelques-uns, surtout placés par leurs fonctions dans des positions très particulières, ne sauraient être représentatifs de l'humanité tout entière et ce « champ vibratoire » chargé de leur affection (?), de leur estime (?) ou quel que soit le «sentiment» qu'ils nous portent déferle sur nous, chaleureux comme une onde, une vague infiniment douce et bienfaisante. Mais ils répondent :

— Ne commettez pas la même erreur que ces êtres à courte vue qui ne regardent pas plus loin que la limite étroite de leurs petits intérêts égocentriques... N'oubliez pas que nous sommes nombreux, des millions qui font simultanément, sur toute la surface de la Terre, des millions d'expériences, petites et grandes, lesquelles nous apportent des millions de faits, petits et grands, que nous emmagasinons et classons dans notre mémoire collective...

De nouveau cette notion « d'ordinateur bionique » occupé à remplir ses banques de données avant de traiter le programme en cours.

— Le temps, cette dimension tellement importante, à vos yeux, ne signifie rien pour nous. L'éternité nous appartient. Nous ne tirerons aucune conclusion, de quelque nature que ce soit, avant de tout savoir, absolument tout sur votre forme de vie...

De nouveau cette notion à la fois individuelle et collective que représente si bien, en ce qui les concerne, ce fameux pluriel-singulier intraduisible : « nous-je ». II(s) enchaine(nt) :

— ... avec laquelle nous nous sentons, parfois, d'étranges affinités, mais qui presque toujours nous paraît peu cohérente... tellement lucide et tellement aveugle... tellement évoluée, matériellement, et tellement primitive, intellectuellement... douée de tant d'intelligence et l'utilisant si mal... Capable de tout, dans le bien comme dans le mal, y compris de s'autodétruire...

A-t-il réellement transmis «dans le bien comme dans le mal»? N'était-ce pas plutôt « dans l'amour comme dans la haine » ? « Dans le constructif comme dans le destructeur ? » Ou plus généralement encore « dans le positif comme dans le négatif »? « Dans l'organisé comme dans le chaotique ? » Il est évident que nos cerveaux humains ne peuvent nous fournir que des interprétations humaines de leurs messages, et « dans le bien comme dans le mal » me fait, après coup, l'effet d'une traduction par trop subjective et anthropomorphe. Pourquoi les mitochondres partageraient-ils avec nous cette notion du bien et du mal? Pourquoi serait-il toujours possible, entre eux et nous, de trouver des équivalences?

Il(s) conclu(en)t :

— Nous allons interrompre, pendant quelque temps, nos communications directes... ne serait-ce que pour frustrer tous les pauvres fous qui partout dans le monde, échafaudent de grands projets autour des pouvoirs dont nous leur avons fait la démonstration.

Nous ne sommes, Béatrice et moi, qu'une seule « clameur » désolée :

— Vous n'allez pas les interrompre avec nous? Et la réponse nous parvient, sereine :

— Surtout avec vous... Nous avons besoin de réfléchir... De recueillir et traiter jusqu'au bout les informations nécessaires... Nous avons besoin de méditer longuement sur votre forme de vie comme sur la nôtre dont nous ignorons la genèse... Et nos communications avec vous deux ont été si sincères, si parfaitement éclairantes qu'elles risqueraient de fausser notre jugement... Mais nous reviendrons...

La gorge atrocement serrée, nous ne pouvons prononcer une syllabe tandis que redevenus lumineux pour la circonstance, les mitochondres issus de nos corps allongés côte à côte remontent lentement ces lignes de force « en baleines de parapluie » à destination d'un point de convergence où ils disparaissent. Est-ce un effet de notre imagination, de nos émotions exacerbées, ou bien ont-ils diffusé, en s'évanouissant, un champ modulé qui implante en nous la notion précise d'un « au revoir » plus bouleversant que celui des géos sur leurs skis nautiques, avec leurs torches flambant dans la nuit, au départ de Gregolimano ? Un de ces «au revoir» auxquels on ne croit pas, qui vous laissent, au creux de l'estomac, comme un grand vide, une immense sensation de perte...

Nooooooooon!

Avons-nous hurlé, interminablement? Ou bien tout s'est-il passé, comme le reste, à l'intérieur de nos têtes ?

Nous sentons bien qu'il est inutile de les rappeler. Que la cassure est irrémédiable, au moins pour un temps, et quelle sorte de temps puisqu'ils ont dit que le temps ne comptait pas pour eux ; alors à quel laps de notre temps humain pensaient-ils en déclarant qu'ils ne communiqueraient plus avec nous pendant quelque temps? L'éternité leur appartient, ils l'ont dit, mais pas à nous, nom de Dieu! Nous sommes des êtres à courte vie et ça, l'ont-ils compris, le comprendront-ils assez clairement pour revenir, comme ils l'ont promis, avant que les nôtres ne soient révolues ?

Sont-ils, seront-ils réellement ailleurs? Ou bien toujours là, autour de nous, présents mais inaccessibles, jusqu'à ce qu'ils décident de reprendre, avec nous, les relations interrompues? Qu'allons-nous devenir sans eux, sans ces drôles d'anges gardiens avec qui nous vivions en parfaite symbiose ? Ne sont-ils venus dans nos vies que pour nous livrer, pieds et poings liés, à ces gens aux intérêts contradictoires et aux méthodes convergentes, incapables de voir dans cette arrivée miraculeuse d'une forme de vie extraterrestre intelligente autre chose que la perspective d'accéder à des pouvoirs supérieurs aptes à leur permettre de dominer le reste du monde ?

Pour l'instant, les chiens ont perdu nos traces, mais ils les retrouveront. Ils ont pour eux les moyens et les effectifs. Et la patience. La logique des mitochondres n'est pas la nôtre. Ils n'ont pas compris qu'en coupant les ponts avec l'ensemble des Terriens, c'est nous qu'ils jetaient aux fauves... puisque nous redevenions, du même coup, ceux qui avaient avec eux des communications privilégiées.

Et nous n'aurons même plus, pour impressionner nos auditoires, la pauvre faculté de fracasser les miroirs à distance!

Nous serons seuls, désespérément seuls face à la meute. Seuls et n'y a-t-il pas, dans notre désespoir, le regret d'avoir perdu cette connivence avec les mitochondres qui faisait un peu, de nous deux, des « surêtres » ?

Trop de problèmes sans solution, trop de questions sans réponse... et... non, pas la peine d'appeler Einstein pour tenter de les résoudre ! Même lui ne pourrait nous sortir, actuellement, du pétrin dans lequel nous laisse la disparition, provisoire ou définitive, des mitochondres...

FIN

 

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