Appelez-moi Einstein!
Chapitre V
Je suis seul, le lendemain, quand j'émerge, assez tard, d'un sommeil sans rêves. Il semble que Béa n'ait pas pu ou pas voulu me regarder en face, au réveil, avec ce fait nouveau, entre nous. Je me douche chaud-froid-chaud, jusqu'à me sentir à peu près d'attaque, glane, sur la terrasse, un petit déjeuner tardif et descends, d'un bon pas, vers la plage. Si ce n'est pas la pleine forme, ce matin, c'en est une bonne approximation. Je n'en espérais pas tant, hier soir !
En bas, sur la plage où jusqu'à preuve du contraire, Béatrice ne brille que par son absence, règne une certaine confusion. L'une des vedettes de surveillance vient de rentrer avec, à son bord, deux hommes d'une quarantaine d'années qui, sur défi mutuel, ont nagé vers le large jusqu'à ce que subitement dégrisés par la distance qu'ils auraient à parcourir pour regagner la côte, ils se soient résignés à gueuler au secours.
Je me mêle, brièvement, à la petite foule mi-impressionnée, mi-narquoise, qui entoure leur conversation avec les géos préposés aux activités nautiques. Ils restent polis, les géos, mais ne cachent pas, tout de même, leur façon de penser. Quant aux quadras intrépides, ni l'un ni l'autre ne sont capables de dire quelle mouche les a piqués. (Une image de circonstance, non?) Subitement, alors qu'ils partaient se baigner, cette course à destination du large leur est apparue comme la seule chose intéressante susceptible de meubler leur matinée. Tout s'est bien passé jusqu'à ce qu'ils réalisent, brusquement, qu'ils se trouvaient déjà bien au-delà des frontières de leur endurance et alors là, crac! Plus personne! Ils auraient coulé à pic si la vedette n'était pas venue les ramasser.
Ce n'est qu'en remontant, après un bain rapide, que je redécouvre Béatrice en pleine action, sous la conduite d'une géote prénommée Myriam, spécialiste de ces mouvements de gym exécutés sur un rythme démentiel appelés « aérobics ». Et je dois attendre, ensuite, qu'elle soit allée prendre sa douche pour la retrouver enfin, mignonne à croquer en short et T-shirt, et la convaincre de m'accompagner dans une longue promenade à travers les feuillages. Elle a la tête de quelqu'un qui va refuser, mais il y a du monde autour et sans doute craint-elle l'incident car elle finit par accepter, très droite et très digne et plus distante que jamais, comme si ce genre d'attitude pouvait gommer ce qui s'est passé entre nous, la nuit dernière.
Pour tenter de rompre la glace, je lui rapporte l'histoire des deux marathoniens du grand large. Souligne :
— Le scénario classique... L'impulsion exacerbée, irrésistible, d'aller jusqu'au bout... quelle que soit la chose envisagée... et quand cesse l'influence venue d'ailleurs, l'effondrement total ! Irrémédiable !
Elle lâche sans me regarder, du bout des lèvres :
— D'où tu conclus que ?
— D'où je conclus que ces deux pauvres types de ce matin ont été pris, eux aussi, comme cobayes... par je ne sais qui ou plus probablement, sans doute, par je ne sais quoi ! Une preuve supplémentaire, si besoin en était, que nous sommes tous, actuellement, des sujets d'expériences... et qu'à part moi, toi et Jannick, dans une certaine mesure, personne n'a l'air de s'en douter une seconde !
Plusieurs fois, je m'efforce de l'intéresser au sujet, de l'entraîner dans une conversation cohérente. Sans obtenir davantage, à la suite de ses quatre premiers mots, que de vagues monosyllabes. Finalement, c'est moi qui craque :
— Béa... Ce qui est fait est fait, pas vrai? Mauvais début ! Son regard me foudroie sur place.
J'aurais dû savoir que j'allais me planter, dès la première phrase. A peine mieux inspiré, j'enchaîne :
— Non, ce que je veux dire... c'est que nous ne pouvons plus rien changer, aujourd'hui, à ce qui s'est passé entre nous, la nuit dernière... Alors, si tu dois me faire la gueule à cause de ça, pendant tout le reste du séjour...
Le hic, dans ces cas-là, c'est que selon la célèbre formule, tout ce que tu pourras dire... Un exemple :
— Ce qui est fait est fait, donc n'en parlons plus, c'est bien ça ? Qu'est-ce qui s'est passé entre nous, la nuit dernière? Trois fois rien, à tes yeux, je suppose ? Vraiment pas de quoi faire la gueule, comme tu dis ! On continue tranquillement jusqu'à la fin du séjour et sitôt après, bonsoir, c'est ça ? Adieu Berthe et merci d'avoir collaboré à mon confort nocturne, pendant ces courtes vacances !
Le second hic, c'est que lorsque tu tombes sur ce genre de bec, tu te laisses aller forcément, plus ou moins, à Rengager au-delà de tes propres intentions, puisque, en fait, tu n'avais d'autre intention que d'ajouter aux nombreux agréments du Club Méd la seule prestation qui ne te soit pas garantie sur facture !
Je m'entends lui jurer qu'elle se trompe, que je ne suis pas du tout comme ça, même si mes paroles sont souvent maladroites, alors elle craque à son tour et m'affirme qu'elle n'est pas comme ça, elle non plus, que c'est bien la première fois qu'elle cède, aussi vite, à quelqu'un qu'elle connaît si peu, en fin de compte, et qu'est-ce que je penserais d'elle si nous ne savions pas, tous les deux, qu'il y a quelque chose dans l'air dont nous ne sommes pas maîtres?
Et mon charme personnel, dans tout ça? Naturellement, je ravale l'objection. Abonde dans son sens, au contraire. Si bien qu'au bout d'un moment, me revient dans les gencives :
— Mais ce n'est pas uniquement cette... influence extérieure qui t'a poussé vers moi, n'est-ce pas?
— Béatrice! Je t'ai bien expliqué, pour le ping-pong! II... ou elle... au singulier ou au pluriel... quel que soit le genre et le nombre qu'il convienne d'employer, je veux dire... cette chose... cette force ne provoque pas les événements... Elle ne fait que les précipiter... intensifier ce qui serait arrivé, de toute manière...
Ouf! Danger écarté, provisoirement! Nous revenons au problème de l'heure, enfin, à l'autre problème de l'heure, et Béa me démontre qu'elle n'est pas la moitié d'une andouille en murmurant :
— A ce sujet... j'ai pensé à quelque chose... Ici, est-ce que nous ne sommes pas totalement coupés des nouvelles? Est-ce qu'ils ne serait pas intéressant de savoir s'il ne se passe pas actuellement, dans le monde, des trucs analogues à ce qui se passe ici?
J'en rajoute un brin dans l'expression de l'enthousiasme que m'inspire sa réflexion, mais en fait, je suis un peu vexé de n'y avoir pas pensé moi-même. Ça, c'est le phénomène Club dans toute sa splendeur! La cassure parfaite, une fois qu'on y est, avec ce qu'il y avait avant, avec ce qu'il aura après, le monde extérieur, quoi ! Un débranchement complet. A moins qu'on ne tienne réellement à éviter cette cassure, et encore! Dans le cas de Gregolimano, par exemple, si l'on veut suivre les quotidiens, il faut se débrouiller pour les faire venir d'Athènes, chaque jour. Avec quarante-huit heures de retard, au bas mot. Ou bien aller les chercher soi-même et ça n'est pas simple !
Brusquement, j'ai très envie de les avoir, ces journaux. Et pas ceux de la veille ou de l'avant-veille. Ceux du jour qui arrivent à l'aéroport avec l'un des avions réguliers. Je sais même comment m'y prendre...
Une petite comédie inoffensive, au sujet de cette douleur que je ressens, en respirant, à la hauteur d'un de mes hématomes. Risque léger, peut-être, mais certainement pas nul, de côte fêlée ou cassée, de perforation pulmonaire... L'après-midi même, un hélico vient me chercher, pour une radio d'urgence, à l'hôpital d'Athènes. L'assurance paiera, et c'est sans remords que je m'envole, avec Béatrice qui s'est portée volontaire pour m'accompagner. Ce n'est pas ça qui mettra la compagnie en faillite et pendant que je passerai aux rayons X, Béa pourra filer à l'aéroport et venir me reprendre avec les derniers quotidiens français et britanniques. Prime imméritée, nous jouissons, à l'aller, d'une vue aérienne pas dégueulasse sur le golfe d'Eubée septentrional, la Béotie Attique et la capitale elle-même. Ce qui prouve que le crime paie parfois! Assis auprès du pilote grec, je me retourne vers Béatrice, de loin en loin, et peux lire, dans ses yeux, une sorte de honte. On n'en fait plus, des comme elle ! J'espère qu'elle se console de ses scrupules en se disant que ça fait un secret de plus entre nous. Une autre petite complicité bien inoffensive...
Le voyage se solde par une surprise et une déception. La surprise : j'ai bel et bien une côte fêlée. Rien de grave, mais je n'en reviens pas moins avec un large carré de sparadrap sur mon ecchymose préférée ! Pratique pour le bronzage ! La déception : rien de probant à la une des derniers canards. A la fois trop et trop peu, hélas! Attentats à Paris. Détournement tragique sur Téhéran. Massacre à Istanbul, dans une synagogue. Nouvelle attaque contre la Finul, à Beyrouth. Agressions, meurtres et violences en tout genre, dans le monde entier. Le même coup qu'ici, à une autre échelle. Rien qui sorte des probabilités d'accidents et d'incidents de toutes natures. Rien qui puisse évidemment s'inscrire hors des statistiques habituelles. Elles ont ceci d'ennuyeux, les statistiques, que les pointes et creux enregistrés dans leur tracé ne signifie pas grand-chose. Seuls, comptent les chiffres moyens, les chiffres globaux calculés sur des périodes suffisamment longues...
Accessoirement, nous sommes passés voir le pépé kamikaze. Il va aussi bien que possible.
C'est au retour que les choses se gâtent. Nous venons d'aborder, dans l'autre sens, le survol du golfe d'Eubée septentrional quand le pilote de l'hélicoptère commence à faire le zouave, ou bien dit-on l'evzone, sous ces latitudes?
D'abord, j'attribue les bonds de l'appareil à quelque cause naturelle, trous d'air, turbulences ou je ne sais quoi. Puis j'observe sa façon de manier ses commandes et constate, assez rapidement, que ce n'est pas l'appareil qui joue au con. C'est lui ! C'est lui qui, sans raison apparente, imprime à l'hélico ces pas de valse et ces entrechats et ces soubresauts. Pour se marrer, semble-t-il. Excepté que son visage tendu, ruisselant de sueur, ne ressemble pas du tout à celui d'un petit rigolo.
Et puis, tout à coup, il tourne de l'œil. Comme ça ! D'une seconde à l'autre. Après une sorte de spasme qui le transforme en chiffe molle, sur son siège. Béatrice se met à crier. On crierait à moins. Je lui ordonne de la boucler, d'une voix ferme. De m'aider, plutôt, à tirer le Grec inanimé hors de son fauteuil. Elle râle, pleine d'espoir :
— Tu sais con... conduire un hélic...
— Non. Enfin... si !
Réponses contradictoires. Vraies, pourtant, l'une comme l'autre. Je ne suis pas inquiet. La syncope du gars est survenue alors qu'il prenait de la hauteur, sans motif explicable, ce qui nous donne, largement, le temps de réagir, et je sais exactement ce qu'il faut faire. J'occupe le siège du pilote, dans l'appareil qui chahute, pendant que Béatrice achève de culbuter, là-bas derrière, avec le Grec inerte en travers des genoux, et je m'empare fermement des commandes. Je sais, maintenant, pourquoi nous avons vécu, juste avant que le type ne parte dans les vapes, cet intermède de la danse aérienne. Pour me permettre d'enregistrer le rôle de chaque levier. De chaque pédale. Intégrer ces données comme un ordinateur. Afin de pouvoir en disposer, le moment venu.
A contretemps, je me souviens de m'être fait indiquer, naguère, le nom et l'emplacement des commandes d'un hélico de modèle classique... Levier de pas collectif, à main gauche... Levier de commande cyclique, à la place du « manche »... Palonniers de contrôle du rotor de direction... Naturellement, ça ne suffirait pas pour les empoigner avec cette autorité, poser les pieds sur les pédales... Mais pourquoi éprouverais-je la moindre appréhension puisque je sais, au fond de moi, que mes pieds, mes mains feront exactement ce qu'il faudra faire, au moment précis où il faudra le faire ? Puisque je sais qu'en dépit des apparences, je ne suis pas seul aux commandes de cet hélico ?
Béa est-elle également sous leur influence, à présent? Toujours est-il qu'elle n'émet plus le moindre son, ne pose plus la moindre question tandis que je manie l'appareil comme si je n'avais fait que ça toute ma vie. Mes gestes sont assurés. Tout juste s'il m'arrive d'avoir à surcompenser, chaque fois que j'exécute une manœuvre. Même lorsque le sol monte à ma rencontre, je ne marque aucune hésitation. L'hélicoptère se pose, en souplesse, sur son aire d'atterrissage. A l'endroit prévu, au mètre près. Puis je coupe les rotors et regarde, au-dessus de moi, stopper les longues pales alors que Jannick et deux autres géos rappliquent au pas de course, à travers l'esplanade.
Quelques mots en langue grecque, sur le mode interrogatif, saluent l'ouverture de l'habitacle; Probablement une question destinée au pilote. Suivie de cette exclamation stupéfaite de Jannick :
— Bon Dieu ! C'est toi qui as posé l'hélico, Eric?
— On dirait, non?
— C'est toi aussi qui l’as fait danser comme ça, tout à l'heure ?
— Non, ça, c'est le pilote... juste avant de tourner de l'œil !
Je désigne, par-dessus mon épaule, Béatrice et l'homme endormi précairement empilés, dans la partie postérieure de l'appareil.
— Tourné de l'œil ? Mais comment ? Pourquoi ? Heureusement que tu avais déjà piloté un de ces engins, sinon...
Jannick change d'expression en voyant mon sourire.
— Tu avais déjà piloté un de ces engins, n'est-ce pas?
Il a parlé trop vite et son regard me supplie de ne pas répondre à sa question. Pas franchement. Pas en présence de ses deux collègues. Pas avant que nous ayons pu discuter de nouveau, entre quat'-yeux, dans la solitude de son bureau.
J'approuve, donc, d'un petit signe de tête, et descends avec Béatrice tandis que le chef de village charge les deux autres de s'occuper du pilote et leur demande de ne pas ébruiter l'incident.
Une nouvelle pièce à verser au dossier des mystères de Gregolimano qu'il vaut mieux, provisoirement, dérober encore à la connaissance des Gentils Membres.
On ne sait jamais où, quand, comment, dans une communauté humaine, pourra jaillir l'étincelle qui mettra le feu aux fesses de cette autre entité non identifiée, difficilement contrôlable, nommée Panique.
***
J'ai toujours en tête cette notion de panique lorsque je repose sur l'étagère du bureau de Jannick les jumelles à l'aide desquelles je viens d'observer, d'un bout à l'autre, le spectacle animé, à la fois joyeux et paisible, de la plage alanguie sous le soleil de cette fin en apothéose d'un merveilleux après-midi de fin d'été.
Et dire qu'il ou elle, ils ou elles, impossible, encore, de biffer les mentions inutiles, ou peut-être « ça », le it anglais, pronom neutre qui manque à la langue française, posséderait, possède, c'est évident, le pouvoir de transformer cette euphorie bienheureuse en tableau de désolation et de terreur et de mort...
Il, elle, ils, elles, ça... ou toute autre désignation actuellement inconcevable, dans l'état de nos connaissances, et ne figurant dans aucun de nos langages... Comment nommer ce qui n'a pas de nom? Presque une abstraction uniquement perçue par ses effets sur les gens et les choses. Comment imaginer l'inimaginable ?
J'entends à retardement, tel un écho différé, la voix du chef de village, et lui demande de bien vouloir répéter sa question :
— Mais tout ça pourquoi, Eric? Où est la logique de cette nouvelle manifestation de... notre entité supposée ?
Bonne question. A laquelle j'essaie de répondre, en deux temps :
— D'abord, si logique il y a, elle n'est peut-être pas conforme à la nôtre, Jannick. Ensuite...
Je marque une pause, cherchant mes mots.
— Ensuite, il me semble distinguer tout de même, dans le comportement de « l'entité », sinon une certaine logique, du moins une sorte de progression. Jusque-là, elle...
Non sans un sourire à l'adresse de Béa qui, sagement assise dans un coin, nous écoute :
— Et je ne lui attribue pas ce "genre comme on donne des prénoms féminins aux typhons et aux cyclones, mais simplement parce qu'on vient de l'appeler « l'entité »... Jusque-là, donc, elle s'était manifestée d'une façon plutôt bordélique... Inorganisée, pour parler français... En déréglant la conduite du pilote de l'hélico, puis en le plongeant carrément dans l'inconscience, elle — l'entité — a prouvé qu'elle disposait de tous les pouvoirs sur la personne humaine... Pour en troubler le fonctionnement et, dans l'absolu, la détruire... Manifestation négative à cent pour cent pouvant même, à la limite, être interprétée comme une menace... Vous êtes bien d'accord ?
Soit dit en passant, le pilote grec est revenu à lui, entre-temps, sur une couchette de l'infirmerie, et ne comprend pas ce qui lui est arrivé. J'enregistre, en réponse à ma question, les hochements de tête affirmatifs de Jannick et de Béatrice. Poursuis lentement :
— En me permettant, à moi qui n'avais jamais tenu les commandes d'un hélico, d'effectuer cet atterrissage voisin de la perfection, elle a prouvé, d'autre part, qu'elle pouvait aussi programmer, dans les rouages intimes d'un être humain, des facultés qu'en temps normal, il ne possède pas... Manifestation positive à cent pour cent, cette fois !
— Bien entendu, mais...
Je lève une main, craignant de perdre le fil.
— Attends, Jannick... D'abord, elle assomme notre pilote, nous condamnant pratiquement à nous cracher dans le golfe... ou à nous écraser sur la terre ferme ! Puis elle nous sauve en me permettant de remplacer le bonhomme, au pied levé... Voilà où est la logique ! Jusque-là, elle nous étudiait. Multipliait les expériences, au hasard. Faisait des gammes, en quelque sorte... Par ces deux manifestations contradictoires et... complémentaires, je dirais qu'elle tente à présent de dépasser le stade de l'expérimentation... pour entrer dans celui de la communication !
Entraîné par mes propres raisonnements, je crois que je pige, en même temps que mes deux auditeurs, la signification des paroles que je viens de prononcer. Et que Jannick traduit en ces termes :
— D'après toi, elle essaierait de... d'amorcer avec nous... avec la race humaine... un véritable dialogue ?
— Mon Dieu... oui !
— Est-ce que tu mesures l'importance de ta conclusion ?
C'est Béa qui vient d'intervenir et de nouveau, je bafouille :
— Mon Dieu... oui! Elle implique, on ne peut plus clairement, que nous sommes en présence d'une... entité consciente... et pourvue d'une certaine forme d'intelligence !
— Mais dans ce cas, Eric... pourquoi toi?
Je rigole en me retournant vers Jannick :
— Si tu veux dire par là qu'elle aurait pu trouver plus intelligent, comme intermédiaire...
Il hausse les épaules.
— Ça va, déconne pas ! Pourquoi toi plutôt que moi ou Béatrice ou Tartempion, et pendant que nous y sommes, pourquoi ici, à Grego?
Je reproduis son geste. Sans variante.
— Sais pas! Le hasard... Imaginons que ces... points brillants qu'il m'a été donné de distinguer, la nuit dernière, ne soient qu'une émanation de notre entité... ou disons d'une population infiniment plus nombreuse de ces points brillants... présente quelque part dans l'espace... Ils nous délèguent une partie d'eux-mêmes... quelque chose comme un compromis entre une expédition scientifique et le personnel d'une ambassade... Cette représentation réduite touche la Terre en un point quelconque et se met au boulot...
Jannick explose avec une sauvage intensité :
— Ben c'est bien ma veine que ce soit tombé juste dans mon secteur !
J'ironise :
— Plains-toi ! Autrement, ces jours qui passent auraient été semblables à tous ceux...
— Bien ce que je leur reproche de ne pas être ! J'ai des responsabilités, nom de Dieu !
Il en a gros sur la patate et je le comprends. Je bifurque :
— C'est la même chose en ce qui me concerne, vieux ! Parmi tous ces autres genres de « points » que nous sommes, ils se concentrent sur l'un d'eux, également pris au hasard...
— Non !
Je relève le nez, surpris par la conviction farouche qui émane, une fois de plus, des intonations de Jannick.
— Comment ça, non?
— Pour entrer dans ton jeu... je dirais plutôt qu'ils ont essayé plusieurs... intermédiaires... et qu'ils ont trouvé, chez toi, la réceptivité indispensable! Tu as... l'imagination qu'il faut... la tournure d'esprit pour admettre sans trop de résistance le genre d'hypothèse de science-fiction que tu viens d'exprimer... si bien !
Je n'y avais pas songé en ces termes. Mais il se peut, effectivement, que Jannick n'ait pas tort. J'ai toujours eu l'imagination fertile et l'esprit très ouvert à ces sortes de spéculations un peu folles. Tendance fortifiée, il a également mis le doigt dessus, par un goût prononcé, depuis toujours, pour la littérature et le cinéma de science-fiction, les ovnis, les voyages interstellaires, la vie extraterrestre, les facultés extrasensorielles et autres sujets hautement controversables.
Je ne suis pas sûr, toutefois, d'aimer tellement cette idée, émise par Jannick, de choix délibéré, après examen et rejet d'un nombre X d'autres « intermédiaires » potentiels. Le truc qui te tombe sur la gueule, accidentellement, et dont tu dois t'accommoder, vaille que vaille, c'est une chose. Tu te dis pourquoi moi et pas le voisin ? Mais puisque c'est toi qui as morflé la tuile, tu fais face en espérant que l'emmerde repartira comme elle est venue, comme ça, d'une minute à l'autre.
Mais avoir été sélectionné, délibérément, pour tenir ce rôle de médiateur entre ma propre race et cette chose encore tellement vague, je ne sais pas si je dois m'en sentir flatté. Ou bloqué au degré zéro, dans la région du trouillomètre.
S'il s'agit d'un choix, de la part de l'entité, il, elle, ils, elles, ça n'est probablement pas encore près de me lâcher les baskets.
Esprit ouvert ou pas, je commence à me demander si je n'aurais pas mieux fait, cette année, d'opter pour des vacances bucoliques dans un gîte rural, quelque part en Corrèze ?
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