Appelez-moi Einstein!

G. Morris · Chapitre 8 sur 13

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Appelez-moi Einstein!

Chapitre VII

Le reste du séjour est idyllique.

Non seulement parce qu'il l’est, tout au Club étant étudié pour, mais aussi parce que se confirme à mes yeux, chaque fois que je les rouvre sur un de ces matins enchantés où le soleil éclaire les prémices d'une autre journée idéalement belle, la conviction, après toutes ces années de solitude, d'y avoir fait LA rencontre. Peut-être que ces fameux dépliants à la couverture prometteuse ne mentaient pas, après tout? Que faut-il, en somme, pour provoquer la rencontre, sinon l'Occasion propice?

En un mot comme en cent, moi et Béa, c'est le pied. Dans le domaine le plus immédiat, le plus évident, d'accord, mais aussi, mais surtout, dans la joie croissante de découvrir, jour après jour, que ce n'est pas uniquement une question d'épiderme, comme disaient jadis les auteurs pudiques ! Qu'on ne se plaît pas moins à la verticale qu'à l'horizontale. Bref, qu'on ressent comme un plaisir, non comme une contrainte, le fait de goûter et de partager, heure après heure, les mille et une impressions, les mille et une sensations de la vie quotidienne. Sûr que tout peut se gâter à l'usage, mais on peut rêver, pas vrai ?

C'est d'ailleurs sous forme de « rêves » que se poursuivent, entre eux et nous, ces échanges qui se déroulent à présent, pour la majeure partie, pendant notre sommeil. Encore une curieuse aventure que celle qui consiste à se réveiller, chaque matin, avec la certitude que ces images fugaces, ces drôles de séquences désormais imprimées, à un autre niveau que celui de la mémoire consciente, n'étaient pas des rêves comme les autres puisque Béa et moi, nous avons fait les mêmes. A peu près ce qui se serait passé, j'imagine, si l'hypnopédie, cette fameuse méthode d'apprentissage au cours du sommeil, grâce à des « micros murmurants », n'avait entraîné des troubles psychiques. Là, ça marche et jusqu'à preuve du contraire, sans conséquences fâcheuses. On se réveille chaque jour avec la sensation très précise d'en savoir plus que la veille, mais... comment dire ? Sans pouvoir en disposer encore. Un peu comme le nourrisson « emmagasine », durant des mois, jusqu'au jour où il surprend tout le monde en commençant à sortir des mots cohérents, des idées organisées.

Une certaine angoisse, le soir où nous quittons Gregolimano pour aller reprendre notre avion, à Athènes. Angoisse sur deux plans, une fois encore. Celle de laisser derrière nous cet univers parallèle où pendant quinze jours, tout nous a été proposé, facilité, mâché. A destination de cet autre univers, le vrai, où tout le monde il est pas beau, tout le monde il est pas gentil. Où personne ne te facilite ni ne te mâche quoi que ce soit, si ce n'est pour l'avaler lui-même. Où les principales « activités » sportives généralement, généreusement pratiquées ne sont pas le ping-pong et les aérobics, mais le croc-en-jambe et le coup de pied en vache. Angoisse qui se double, chez nous, de cette autre préoccupation sous-jacente :

Vont-ils nous suivre? Ne sont-ils pas cantonnés, retenus dans le coin par quelque facteur inconnu ? Quelque « champ » nécessaire à leur subsistance ? L'impression poignante qu'il nous manquerait à présent quelque chose, si nous ne les retrouvions pas dans nos prochains sommeils...

Avec ça que les géos de Grego nous font leurs adieux comme ils nous ont accueillis à l'arrivée. Sur skis nautiques. Et comme c'est la nuit, rappliquant du large en portant des torches alors que déjà plus ou moins redéguisés en citadins, on s'apprête à partir pour l'embarcadère. Le côté « Ce n'est qu'un au revoir, mes frères... » qui te prend toujours un peu aux tripes parce que tu sais très bien qu'il n'a pas beaucoup de chances de se produire.

Jannick vient personnellement nous serrer la main, un peu à l'écart des autres, avec une émotion particulière.

— Bye, Béa ! On se fait la bise ? Bye, Eric ! Je ne sais pas comment vous dire ça parce que je ne sais pas ce qui est arrivé, ni même s'il est réellement arrivé quelque chose, mais j'ai l'impression que...

Il patauge suffisamment, lui qui est toujours tellement à l'aise dans tous les rôles que l'amènent à jouer ses fonctions, pour que je termine à sa place :

— ... l'impression qu'en focalisant sur nous deux l'attention de cette « force », de ces « êtres » hypothétiques qui commençaient à foutre le bordel dans ton fief, on t'a peut-être évité de plus grosses emmerdes ?

Il fait oui de la tête. Et puis il fait non, l'air un peu perdu.

— Je ne sais pas... je ne sais plus ce que je dois penser... ce que je dois croire à ce stade... Ce que je sais, en revanche, c'est que je pars après la saison, début octobre, pour m'installer en Floride avec une partie de mon équipe... On va préparer là-bas l'ouverture d'un nouveau club... pour l'année prochaine... Si je pouvais vous y revoir, tous les deux... Le cas échéant, demandez mes coordonnées à la direction, j'essaierai de...

Il a un geste tournant, de la main droite. Puis s'éloigne sans se retourner. Un type bien, Jannick. Réaliste. Comme doit l'être un organisateur. Mais il n'oubliera pas de sitôt les fantômes et les fantasmes et les deux hurluberlus qui, sous le ciel trop proche de l'Olympe, trop mythologique de la Grèce, lui ont décollé, un instant, les deux pieds de sur la terre!

Voyage de retour sans histoires, toujours un peu pénible puisque c'est au cours de ce trajet « dans le mauvais sens » qu'il faut reprendre des rênes que d'autres ont tenu pour toi, durant une courte période privilégiée. Petits sommes sur le pouce, dans l'avion, mais sans rêves ou du moins, sans cette catégorie particulière de « rêves » partagés. Sont-ils vraiment restés en arrière ?

Samedi et dimanche pour nous organiser, Béatrice et moi, avant de reprendre le collier, lundi matin, chacun dans sa branche. Mon appartement étant plus vaste et mieux situé que le sien, c'est dans celui-là qu'on décide de tenter la grande aventure : cette fusion de deux vies jusque-là séparées pour en faire une seule, commune. Bien des problèmes seront à résoudre, dans les semaines à venir, mais l'essentiel, pour nous deux, n'est-il pas d'affronter, ensemble, cette première nuit parisienne ?

Nous hésitons, côte à côte, au bord du sommeil lorsque Béatrice murmure, d'une voix de petite fille :

— Tu les vois, Rick?

Je les vois. Dans cet état intermédiaire suspendu quelque part entre veille et sommeil, je les vois.

Ils ne sont pas restés en Grèce ou pas tous. Ils ne nous ont pas abandonnés en route.

***

Parfaitement dégueulasse le jour où nous sommes rentrés de Gregolimano, probablement pour rendre la transition plus difficile, le temps s'est remis deux ou trois jours après et nous jouissons, il faut bien le dire, d'une arrière-saison inespérée. La mi-octobre est là que l'hiver n'a pas encore montré le bout de l'oreille, mais entre Béatrice et moi, de toute manière, c'est le beau fixe. Au lit, on s'entend comme devaient s'entendre les dieux et les déesses de la mythologie grecque, si l'expression «baiser comme des dieux» signifie quelque chose, et dans la vie quotidienne, c'est le pied à peine moins géant. Sûr que nous ne sommes pas parfaits, voilà qui serait chiant au possible, mais comment exprimer ça? Elle comme moi, c'est tout, tout de suite sur la table et on trie ! Une bonne gueulante réciproque, s'il y a lieu — même, parfois, s'il n'y a pas — et basta cosi, pas de séquelles! Ni elle ni moi, le ciel en soit loué, n'appartenons à ce genre de personnes capables de faire la gueule au long cours. Avec elle comme avec moi, je l'ai dit, s'il y a controverse, c'est tout de suite, pas plus tard. Moins de suspense, peut-être, mais tellement plus de franchise !

Autre détail qui pour nous, a son importance : dans nos boulots respectifs, ça marche aussi bien que dans nos rapports personnels. Je me sens un punch du tonnerre pour amorcer et conclure mes dossiers d'assurance et pour Béa, dans sa sphère — l'immobilier — c'est du kif. Nous avons ramené, de Gregolimano, une pêche terrible. Quel pourcentage doit être attribué à notre rencontre, quel autre à nos petits copains symbiotes, ça, c'est une autre paire de manches...

Pour revenir à nos petits copains symbiotes, se précise en moi l'impression, à mesure que passent les semaines, qu'ils sont en train de faire des leurs, un peu partout dans le monde. Assez logiquement, le premier symptôme nous arrive de Floride, sous la forme d'une lettre de Jannick, à en-tête du Club Méditerranée. Il a les pieds qui redécollent, le cher Jannick ! Il se pose de nouvelles questions à mesure que se produisent, autour de lui, d'autres incidents bizarres pouvant impliquer l'intervention, pouvant être expliqués par l'intervention de nos copains symbiotes !

Les énumérer serait fastidieux car ils entrent, tous, dans la catégorie de ceux que nous avons vécus, à Grego. Manifestations sporadiques, inexplicables, pouvant se justifier, a posteriori, par l’intervention, à des fins expérimentales, de nos petits camarades les points brillants qui persistent à peupler nos nuits en continuant d'amasser, quelque part dans les profondeurs de nos subconscients, des trésors de connaissances que nous aurons l'occasion, peut-être, de dépenser un jour?

La lettre de Jannick est le détonateur qui, mettant le feu à des poudres d'informations, à des bribes de faits disparates que je ne savais pas avoir enregistrées, au passage, déclenche le processus... Dans les jours qui suivent, non seulement nous observons l'actualité de très près, mais nous entreprenons, Béatrice et moi, des recherches méthodiques dans les journaux parus depuis la dispersion, à travers le monde, du contingent de vacanciers qui étaient à Grego, cette fameuse semaine. Et qui en sont repartis, soit en même temps que nous, soit depuis lors, pour regagner leurs domiciles respectifs.

C'est un processus laborieux et décourageant, parce qu'il est évident que beaucoup de choses se produisent, à travers le monde, qui ne parviennent pas jusqu'aux médias.

Mais !

Une partie de « boule provençale » — version plus longue et plus sérieuse, se jouant de douze à vingt et un mètres, de la populaire « pétanque » — dégénère, à Toulouse, en bataille rangée. Un blessé grave, par jet, sur le crâne, d'une des lourdes boules métalliques, et quelques éclopés mineurs. Parmi ces derniers, figure le nom du Toulousain avec qui nous avons partagé notre table, Béa et moi, le premier jour.

A Kinshasa, au Zaïre, bagarre incompréhensible, de caractère apparemment raciste, dans un restaurant tenu par des blancs. N'avons-nous pas également partagé notre table avec deux Français tenanciers d'un restaurant, au Zaïre?

A Zurich, Suisse, un sous-directeur de banque trouve suspecte l'attitude d'un individu présent dans son agence. Il l'interpelle. Le client ouvre, assez brusquement, la lourde sacoche qu'il transporte. Croyant l'homme sur le point d'en tirer une arme, afin de commettre un hold-up, le sous-directeur tire « le premier ». Plus de peur que de mal, mais touché à la poitrine, sans lésion d'organe essentiel, le client n'en restera pas moins de nombreuses semaines à l'hôpital. Des Suisses de Zurich, nous avons eu ça, également, à notre table !

Avec Jannick, en Floride, quatre rapprochements possibles. Et pour que nous puissions en relever quatre, ne faut-il pas qu'il en existe beaucoup d'autres, à travers le monde?

Un coup de fil en Floride et Jannick nous obtient, de l'administration centrale du Club Méd, la liste des personnes, G.O. et G.M., qui étaient présentes, les semaines en question, à Gregolimano.

Recoupement confirmé, dans le cas des restaurateurs du Zaïre, dont nous avions oublié le nom. Idem dans le cas du sous-directeur de Zurich. Avec notre ami Jannick et le joueur de boules toulousain, quatre certitudes. D'un travail de compilation et de consultation considérable, ne ressort pas grand-chose de plus. Mais deux autres probabilités, tout de même. Dont l'une à Beyrouth, peu probante. Il se passe trop de choses, au Liban, pour que même l'implication marginale, dans une échauffourée, d'un couple qui se trouvait à Gregolimano, puisse être réellement significative.

Je fais polycopier une lettre circulaire en forme de sondage que j'envoie à tous ceux qui se trouvaient en même temps que nous sur l'île d'Eubée. Tous ne répondent pas, loin de là, mais trois d'entre eux ont effectivement cru remarquer autour d'eux, dans telle ou telle circonstance inhabituelle, un incident de caractère nettement insolite. Après réception d'environ cinquante pour cent de réponses, je ne conserve plus le moindre doute :

Une, conformément au petit topo qu'ils m'ont présenté eux-mêmes, les « points brillants » ont touché Terre, en provenance d'un amas beaucoup plus important, sur le territoire du Club Méd, à Gregolimano. Sans préméditation de leur part puisqu'ils n'avaient certainement pas reçu « Le Trident », organe officiel du Club ! Simplement comme ça, par hasard et parce que lorsqu'on se pose sur une planète, que l'on soit organique à base carbonée ou siliceuse, gaz ionisé, voire énergie pure, il faut bien, de toute manière, se poser quelque part !

Deux, ces mêmes points brillants se sont éparpillés, par petits « commandos » voyageant en passagers clandestins, comme des microbes, à l'intérieur de ceux qui étaient là-bas cet été, à fin août, début septembre.

Trois, partout où ces petits commandos sont arrivés à leur tour, ils ont recommencé à multiplier leurs expériences et leurs tentatives de communication avec la race humaine, influençant les gens, au cours de leurs essais plus ou moins maladroits, de multiples façons plus ou moins erratiques. Impossible, évidemment, de leur attribuer tout ce qui se passe d'absurde sur une planète plutôt douée pour les dingueries en tout genre. Mais quand, dans près d'une douzaine de cas véritables, les incidents ont eu lieu avec la participation ou dans l'entourage immédiat d'hommes et de femmes fraîchement rentré d'Eubée, on peut commencer à se poser des questions. Non?

Pour moi, la cause est entendue. Les points brillants — ceux que nous percevons comme tels lorsqu'ils l'estiment nécessaire — ont bel et bien touché Terre, là-bas, pendant que nous y étions en vacances, Béatrice et moi. Et nous-mêmes, comme Jannick et comme les Toulousains et comme les Zurichois et comme les Français du Zaïre et beaucoup d'autres, nous avons assuré, en rentrant chacun chez soi, leur dissémination sur toute la planète.

Pourquoi ?

Ce que j'entends par là : venus, en une seule masse titanesque, des profondeurs du cosmos, avaient-ils vraiment besoin de nous pour leur permettre de franchir ces distances infimes à la surface de la planète ?

Est-ce que la meilleure façon de le savoir ne serait pas, carrément, de le leur demander?

Mais comment ? Il n'y a toujours aucune communication verbale, entre nous, et la race terrienne est tellement esclave de ses langages...

Nous discutons longuement le problème, avec Béa, et tombons d'accord sur le principe. La technique de ces communications, si technique il y a, n'a plus de secrets pour nous. Le temps de nous allonger côte à côte, hanche contre hanche et main dans la main, nous retrouvons, sans effort, l'état de relaxation sereine qui prélude à la communication. Jusque-là, nous nous sommes contentés, éveillés ou dans le mystère du sommeil, d'intégrer les données, les connaissances dont ils voulaient bien nous faire part, et que nous avons absorbées sans en percevoir réellement la nature. Cette nuit, nous allons essayer de rendre l'échange bilatéral. Nous allons essayer de poser des questions.

Quand, au sein de l'obscurité, se matérialisent, en quantité réduite, les points brillants signalant le commencement de la communication, je presse la main de Béatrice et nous nous concentrons, tous les deux, sur le problème qui nous tient à cœur. Parti de l'image de l'entité globale surgie du fond de l'univers, je me remémore le schéma de ce premier débarquement sur la planète Terre et je sais, je sens qu'à la même seconde, dans la tête de Béatrice, se déroule le même scénario mental. Puis, toujours avec la même simultanéité, j'en suis sûr, nous agrandissons le point représentant la Terre aux dimensions d'un large cercle sur lequel nous faisons s'éparpiller, en tous sens, de minuscules points lumineux. A la suite de quoi nous pensons, nous émettons, très fort, la question qui nous importe :

Pourquoi ?

Question que nous nous sommes promis de ne pas exprimer uniquement sous la forme d'un mot et pour moi, sa traduction émotionnelle ne saurait passer par autre chose que cette attente angoissée, cette appréhension irrépressible au seuil de l'abîme sans fin, sans fond, des choses que l'on ignore. Pourquoi? J'ignore et je veux savoir. Pourquoi? La réponse existe et je ne la connais pas. Pourquoi ? Je l'attends, cette réponse, je l'appelle de toute mon âme...

Pourront-ils comprendre, sentir, percevoir ou quel que soit notre mode d'échange, qu'il s'agit là d'une question? Perceront-ils la nature de cette attente, de cette angoisse, de cette soif inextinguible? Y répondront-ils sous une forme que nous pourrons interpréter? Un assez long moment s'écoule, durant lequel naît et croît, dans les arcanes de mon cerveau, une sorte de rumeur silencieuse qui l'emplit, qui le gonfle au point que sans ressentir la moindre souffrance, j'éprouve cependant l'impression pénible qu'il va exploser d'un instant à l'autre. J'entends Béatrice gémir doucement, près de moi. Confirmant, une fois de plus, le synchronisme de nos réactions internes. J'imprime à sa main, que je n'ai pas lâchée, une pression rassurante. Elle se calme instantanément et nous accueillons, unis, nous aussi, par une sorte de symbiose psychique, la réponse que nous avons souhaité si fort entendre...

Une réponse exprimée en mots... Non, je comprends aussitôt que ce n'est pas, que ça ne peut pas être aussi simple... si tant est qu'il soit simple, pour une race étrangère, de s'exprimer dans notre langage... Quelle chose me dit, toutefois, que cette réponse que nous percevons ne s'exprime pas dans notre langage... Qu'elle ne passe même plus la rampe sous forme d'images et de symboles, mais d'idées, de concepts directement implantés dans notre cerveau, lesquels s'habillent, ensuite, des mots de notre langage... L'inverse de ce qui se produit entre nous autres hommes qui parlons, d'abord. Puis les mots retraduisent automatiquement, dans notre tête, l'idée, le concept, l'objet même qu'ils symbolisent. Là, je sais, je sens, une fois de plus, que ça se passe d'une façon différente. Le sens nous est transmis, par un processus quasi osmotique. Et du sens, naissent les mots, dans la langue qui nous est propre. La signification précède le mot. Si nous étions nombreux, de nationalités disparates, à nous trouver branchés sur cette même « longueur d'onde », chacun ne percevrait-il pas la réponse dans sa langue maternelle ? Elle est, cette réponse :

— Nous-je...

Non, ce n'est pas ça non plus. Simplement la forme que prend le concept, dans notre langage : un « mot » qui exprimerait à la fois, de manière indissoluble, les notions d'individualité et de collectivité. Un peu comme le roi quand il dit nous voulons! Avec cette différence que le roi n'est qu'un homme qui fait semblant d'incarner la collectivité ! Là, c'est l'article authentique, et je regrette d'autant plus d'avoir à en exprimer le concept par ce « nous-je » approximatif que dans la réalité, je le sens obscurément, la notion de « je » précède la notion de «nous». Mais «je-nous»... ce serait grotesque! D'ailleurs, pour éviter des complications grammaticales inextricables, je vais continuer à transcrire simplement :

— Nous... ne soupçonnions pas, en nous posant sur cette planète... qu'elle recelait une forme de vie aussi totalement compatible, d'une certaine façon, avec la nôtre... Ni qu'elle se trouvait subdivisée en une telle quantité d'êtres...

Que pense-t-il, que pensent-ils réellement, en fait? Etres? Individus? Créatures? Unités distinctes ? Cellules ? Parties du grand tout ? La même difficulté que nous éprouvons, semble-t-il, à parler au pluriel ou au singulier. Un obstacle sémantique provisoirement infranchissable.

— C'est pourquoi nous avons pensé qu'il serait plus simple de laisser le hasard assurer la dissémination entropique de notre-nos premier(s) envoyé(s) sur toute la Terre...

Ou peut-être a-t-il, ont-ils, pensé — diffusé — « entropie » au lieu de « hasard », « dissémination aléatoire » au lieu de «dissémination entropique». Par-delà ces menus problèmes de vocabulaire, le sens général ne fait aucun doute et la réponse est parfaitement claire. Résultat de toutes ces séances de caractère « hypnopédique » auxquelles ils nous ont soumis, la communication passe, et passe sans trop de parasites, en termes compréhensibles, accessibles à nos cerveaux. Je pense, très fort :

— Et quel est l'objectif de cette... dissémination sur toute la Terre ?

— Apprendre à connaître totalement cette forme de vie qui nous est étrangère... Perfectionner la communication avec elle au point de pouvoir échanger nos idées sans barrières linguistiques... Voir ce qu'il nous sera possible... ou impossible... de réaliser ensemble...

J'aimerais poser d'autres questions, mais je me sens complètement lessivé, tout à coup. Epuisé comme je ne me souviens pas de l'avoir jamais été, dans ma vie. J'essaie de lutter encore, mais Béatrice, auprès de moi, paraît s'être endormie et je succombe à mon tour, submergé par une fatigue immense correspondant, j'imagine, au potentiel énergétique qu'il nous a fallu dépenser pour établir — enfin — cette communication bilatérale.

Me parvient, au bord du gouffre, la certitude que Béatrice et moi constituons la ou les « unités de compréhension » avec qui la communication passe le mieux, de très loin, dans les deux sens. Et je retrouve, à cette nouvelle, le même bien-être du toutou caressé par une main humaine que je me rappelle avoir éprouvé, déjà, en Eubée...

Je m'endors là-dessus... Et je sais, en sombrant corps et biens, que durant ce sommeil minéral qui m'écrase, auprès de ma compagne écrasée, va se poursuivre, pour nous deux, cette formation, cette éducation « hypnopédique » si bien commencée...

 

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