Au-delà de nous (French Edition)
Chapitre 10
« C’est toi que je vois, les autres ça n’compte pas
J’voudrais t’laisser, mais je n’y arrive pas
C’est toi que je vois, même dans le noir
J’voudrais t’laisser, mais ce sera pas ce soir »
Toi, Slimane
Février 2018, Nina
Je pris Margot dans mes bras pour la conduire jusqu’à notre chambre où je la déposais délicatement. Je renonçais à l’idée de lui retirer son kimono au profit de son pyjama, jugeant que sa tenue restait confortable pour dormir. Je déposais un léger baiser sur son front et remontai la couverture sur elle. Elle émit un petit soupir d’aise et se blottit en chien de fusil, serrant son doudou contre elle en me tournant le dos. Je revins dans le salon pour embrasser mon frère et Molly qui allaient se coucher à leur tour et je passai rapidement par la salle de bain pour me démaquiller et troquer ma robe contre mon pyjama en pilou. Je rejoignis ensuite Margot et me blottis dans le lit de mon côté. Mon cœur battait la chamade. Après être rentré de chez ma mère, j’avais essayé de saisir la moindre occasion de parler avec Anthony, mais ce dernier préparait sa demande de son côté, si bien qu’il m’avait soigneusement évitée jusqu’au soir. Lorsqu’il m’avait prévenue que Molly et lui avaient invités Samuel à diner, j’avais totalement renoncé. Ce n’était pas le bon jour. Je doutais qu’il existe réellement un bon moment, mais tout de même, cela aurait gâché la soirée de mon frère. Après avoir longuement réfléchi, j’en étais venue à la conclusion qu’il fallait que je parle à Anthony avant Samuel. Je mentais à mon frère depuis trop longtemps et je redoutais sa réaction. Sa colère serait légitime, mais j’espérais qu’il parviendrait à me pardonner. Je ne me doutais absolument pas qu’il voulait que je devienne la marraine de son fils. J’esquissai un sourire. Ainsi j’allais avoir un neveu. Et comme la vie ne manquait pas d’humour, elle offrait à cet enfant pour parrain et marraine, le couple maudit que nous formions avec Samuel !
Sam était avant tout le meilleur ami d’Anthony. Il m’avait confié qu’il aimerait que les relations entre Samuel et moi s’apaisent afin que nous formions une famille unie pour son enfant à naître. S’il savait. Plus les jours passaient, plus je ressentais mon secret comme une trahison envers mon frère. Je basculai sur le dos, fixant le plafond comme pour essayer d’y répartir mes idées comme je l’aurai fait avec mon tableau dans ma salle de classe. Peu importe le scénario que j’imaginais, dans chacun d’eux, je ne pouvais échapper à la colère et à la déception d’Anthony. Peut-être que cela aurait pu être acceptable s’il n’y avait pas Margot. Mais il ne comprendrait pas pourquoi je lui avais caché la vérité concernant sa nièce. Une fraction de seconde j’hésitai à laisser mon secret à sa place, enterrant le passé avec lui, mais le souffle de ma fille me rappela qu’il ne s’agissait plus seulement de Samuel ou de moi, mais bien de Margot. L’heure du départ approchait. Nous devions rentrer samedi dans la journée. Demain serait notre dernière journée en famille soit la dernière occasion de parler à Anthony et peut-être à Samuel dans la foulée. J’hésitai un instant à appeler Déborah puis renonçais en avisant l’heure trop tardive. Je me tournai encore dans le lit puis tentai vainement de faire taire mon cerveau, appelant Morphée de tous mes vœux pour qu’il me libère de ma conscience.
J’eus à peine l’impression d’avoir fermé les yeux lorsque je ressentis une masse me tomber dessus. Hébétée, je tentai difficilement d’émerger afin de comprendre ce qu’il se passait lorsque la voix de Margot tintinnabula dans mes oreilles comme le pépiement d’un oiseau.
— Maman, il faut te lever !! On va au zoo avec tonton et tata !! Même que Samuel sera là aussi !
— Comment ça ? parvins-je à articuler en me redressant difficilement.
J’avisais le réveil qui affichait huit heures trente puis reportai mon attention sur ma fille. Elle avait troqué son costume de Mulan contre un jean et un pull sous lequel dépassait le bas d’un tee-shirt. Elle était coiffée d’un joli chignon bas et une tresse encadrait le haut de sa tête la faisant ressembler à une petite princesse. J’eus une pensée pour Molly et ses doigts de fée qui à défaut de pouvoir faire des coiffures à sa propre fille, se consolait déjà avec la mienne ! Margot allait regretter sa tante lorsque nous retrouverions notre quotidien et les simples couettes ou nattes que je lui faisais pour l’école !
— Maman ! Tu ne m’écoutes pas ! m’interpella ma fille en fronçant les sourcils.
— Hum ? Oh pardon ma puce, je suis encore fatiguée, nous nous sommes couchés tard, tu sais…
— Oui, mais là il faut y aller, on a un peu de routes et je veux arriver pour l’ouverture pour voir les éléphants ! Et les girafes et les lions !
Un léger coup sur la porte me fit lever les yeux. Avec un air compatissant, Molly entrouvrit la porte et s’adressa à nous.
— Je n’ai pas pensé à te prévenir hier soir lors du diner, mais ton frère aimerait que nous passions cette dernière journée en famille, il a invité Sam aussi pour qu’il s’habitue à son rôle de parrain, cela ne te dérange pas ?
— Non, non, c’est une bonne idée, je vais me lever… répondis-je à contrecœur.
Molly sourit devant mon manque d’enthousiasme et interpella Margot.
— Tu viens m’aider ma chérie ? On doit préparer le panier pour le pique-nique de ce midi.
Margot cria de joie pour signifier son enthousiasme et je me bouchais les oreilles. Il était bien trop tôt pour une attaque de décibels en règle ! J’observai ma fille rejoindre Molly qui me fit un signe de tête encourageant avant de refermer la porte derrière elle. Je me laissai tomber sur l’oreiller en soupirant. Molly était un ange de patience. Elle ferait sans aucun doute une super maman. Je triturai les draps dans mes mains.
Visiblement le programme de la journée consistait à aller au zoo puis nous étions invités le soir chez ma mère afin qu’elle nous présente officiellement son compagnon. Il n’était pas envisageable de parler à Anthony aujourd’hui alors que Samuel serait avec nous. Il ne fallait pas trop m’en demander, les affronter l’un après l’autre me terrifiait déjà suffisamment alors les imaginer de front devant moi… Non, impossible. Plus qu’à espérer que cette journée mettrait mon frère dans de bonnes dispositions pour essayer de lui parler ce soir. Le départ était prévu pour demain matin aussi cela ne me laissait plus tellement de temps. Je repoussai enfin les couvertures et m’assis sur le rebord du lit. J’attrapais mon téléphone et, avisant les trois messages sans réponses de Déborah, je m’empressai de lui envoyer une réponse rapide et succincte : « Coucou, tout va bien, je te raconte tout à mon retour. Nous rentrons demain en fin de journée, bisous ». Je patientai quelques secondes, certaine qu’elle ne mettrait pas longtemps à me répondre et je ne pus retenir un petit rire en avisant la notification qui venait d’apparaître : « Ok. Demain 18 h chez toi, j’amène le cidre et les cookies, prépare ton récit. Bises. » Je verrouillai l’écran puis me lever enfin. J’entrepris de faire aérer la chambre tout en faisant le lit puis j’attrapai ma valise pour la déposer dessus et faire l’état des lieux. Je pris le temps de trier les affaires, mettant le sac de linge sale dedans puis je sortis pour la journée un leggins, un débardeur, une robe à manches longues que je mettrais avec mes bottines plates puis je mis de côté mon pyjama pour ce soir ainsi que ma tenue pour demain, soit un jean, un tee-shirt, un sweat et mes baskets pour être à l’aise. Je gardai simplement un sac afin d’y mettre nos habits du jour et nos chaussures puis après avoir gardé une tenue pour Margot, je fermai la valise afin de la déposer dans le coffre avant la sortie familiale. Je me dirigeais ensuite vers la salle de bain pour m’habiller et me laver avant de rejoindre la petite troupe.
Remarquant ma valise, Anthony ne put s’empêcher de remarquer :
— Déjà prête à partir, tu es pressée de nous quitter ?
— Non, pas du tout ! répondis-je vivement.
— Chéri, ne commence pas à embêter ta sœur, tu as promis ! intervint Molly d’une voix douce, mais ferme.
Mon frère leva les mains en signe de reddition et m’ouvrit la porte pour que je sorte déposer la valise dans ma voiture. Je regagnai ensuite la cuisine où je fus autorisée à avaler rapidement mon petit-déjeuner puis nous quittâmes la maison dans la voiture familiale de Molly. Nous nous arrêtâmes chez Samuel pour le récupérer et je tentais de faire abstraction de notre proximité. Assis à l’arrière avec Margot sur la place du milieu, je n’avais qu’une envie, celle de disparaître de la surface de la Terre. Alors que je laissai glisser mon regard vers Sam, je réalisai qu’il gardait les yeux fermés et marmonnait quelque chose. Intriguée, je fronçais les sourcils, mais Margot réagit avant moi. Elle attrapa la main de Samuel et murmura :
— Moi quand j’ai peur ou que je sens que je ne comprends plus ce qui m’arrive, je récite l’alphabet à l’envers. On peut le faire tous les deux si tu veux ?
Je vis Sam ouvrir les yeux et la surprise se peignit sur ses traits. Margot l’observait avec le plus grand des sérieux. Sa générosité me touchait et mon cœur se serra. Sam lui sourit enfin et accepta sa proposition. Ils se mirent à réciter l’alphabet à l’envers avant de jouer à associer chaque lettre avec un prénom. Je reportai le regard vers la fenêtre afin de chasser l’émotion qui menaçait de me submerger. Peu importait mon silence, mes secrets, la vie ne se préoccupait pas de mes états d’âme. Margot et Sam semblaient s’être trouvés sans avoir conscience du véritable lien qui les unissait.
La journée défila rapidement si bien que je crus presque avoir rêvé ses années d’errance et de solitude. Margot ne quittant plus Sam qui se faisait un plaisir de lui raconter tout un tas d’anecdotes sur les animaux que nous observions. Il parla pour la première fois en ma présence, de sa vie au Canada et du parc dans lequel il déjeunait et où les écureuils venaient à sa rencontre comme le font les pigeons chez nous. Émerveillée, Margot voulut tout savoir des rennes et lorsqu’elle apprit qu’il était possible de faire des promenades en traîneau, elle me supplia d’aller au Canada un jour ! Anthony et Molly avançaient à leur rythme, mon frère semblait m’encourager à sympathiser avec son meilleur ami. Je me faisais l’effet
d’être une Mata Hari[6] à ceci près que je ne contrôlais rien de ce qu’il se passait. Vers midi nous nous installâmes à une table de pique-nique après un passage par les sanitaires où Margot me confia qu’elle appréciait beaucoup Sam. Je ne relevais pas sa remarque, me contentant de la recoiffer et de me laver les mains à mon tour avant de rejoindre le reste de la troupe pour le déjeuner. Après avoir terminé notre délicieux pique-nique préparé par Molly qui était définitivement un vrai cordon-bleu, Anthony proposa d’accompagner Margot à l’aire de jeux avant de terminer la visite du parc. J’acceptai et nous marchâmes tranquillement jusqu’à l’espace où d’autres enfants s’amusaient sous les regards attentifs de leurs parents. Molly s’assit sur un banc près d’Anthony, tandis que je restai en arrière adossée à la barrière.
— Tu as fait un travail formidable avec Margot.
La voix douce et chaude de Sam me fit sursauter. Je ne l’avais pas entendu arriver. Il s’était éclipsé le temps de prendre un appel et je ne l’avais pas vu nous rejoindre. Je me recomposai rapidement un visage neutre avant de lui répondre simplement.
— Merci.
— Je suis sérieux, poursuivit Sam. Margot est incroyable, elle est vive, intelligente et sensible. Tu dois être très fière d’elle.
— Oui je le suis, répondis-je en lui souriant sincèrement.
Nous échangeâmes un regard et l’intensité du sien fit affluer des frissons sur ma peau. Je tentai de maîtriser les tremblements de mon corps, mais je me sentais comme lorsque nous étions adolescents en sa présence. Je me fustigeais intérieurement. Allons, ma vieille, tu es désespérante ! Tu n’as plus dix-huit ans, vous êtes adultes à présent, le Samuel que tu as connu n’est plus qu’un mirage, qu’est ce qui te fait croire que sa version adulte te correspondrait ? Je chassais cette petite voix désagréable et changeai de sujet.
— Sam, ce qu’il s’est passé tout à l’heure dans la voiture…
Je ne pus terminer ma phrase, la mine de Samuel s’était assombrie, son regard se perdit comme s’il ne me voyait plus. J’eus l’impression qu’il se perdait dans ses souvenirs et je ne parvins pas à me retenir d’attraper sa main comme pour l’ancrer à nouveau dans le présent. Il reporta son regard sur moi et m’offrit un sourire d’excuses. Il se passa une main dans les cheveux sans lâcher la mienne puis m’avoua.
— La voiture a fait l’objet d’une partie de ma thérapie après l’accident. J’arrivais plutôt bien à gérer, mais le fait de me retrouver aujourd’hui à nouveau sur la route, avec vous… Même si je ne conduisais pas, j’ai failli perdre pied.
Il soupira avant de lâcher en détournant à nouveau le regard.
— Tu dois me trouver bien faible pour réagir ainsi ! Je dois être loin du souvenir que tu avais de moi, après tout l’accident m’a changé.
— Non ! protestai-je vivement. Enfin, oui tu as un peu changé, mais tu n’es pas faible. Au contraire, il faut beaucoup de courage pour avouer ses failles et les assumer comme tu le fais. C’est ce qui fait de toi un vrai homme à mes yeux.
N’en déplaise à ma petite voix intérieure, j’étais sincère. Le Samuel que j’avais devant moi était certes différent de celui que j’avais connu, mais cet aspect fragile de sa personnalité me donnait envie de le rassurer. Peu d’hommes auraient pu accepter de se livrer aussi sincèrement que lui. Il n’y avait aucune duplicité en lui. Si je l’avais longtemps considéré comme un lâche d’être parti sans un mot, je réalisai aujourd’hui à quel point j’avais été aveuglé par le chagrin. Puis la vie, les quiproquos avaient fait le reste. Sa main serra un peu plus la mienne et je me perdis dans ses yeux verts. Le monde autour de nous disparut et je me rapprochai de lui. Il caressa mon visage puis s’avança à son tour. À quelques centimètres à peine de ses lèvres, ma respiration se bloqua. La sonnerie de son téléphone brisa ce moment hors du temps et nous nous séparâmes. Gênée, je me tournai vers l’aire de jeux, mais Molly et Anthony nous tournaient le dos pour encourager Margot qui grimpait sur le parcours d’escalade. Sam revint près de moi et s’excusa. Sans quitter l’aire de jeux du regard, je lui révélai.
— Je vais parler à Anthony. Je ne veux plus qu’il y ait de secret entre nous, je vais lui dire pour nous…
Je m’arrêtai, consciente que j’étais sur un terrain glissant. À lui aussi, j’avais menti. Il prit quelques secondes avant de me répondre.
— Quand pars-tu ?
— Demain, soufflai-je.
— Est-ce que je pourrai t’appeler ?
Je relevai le regard vers lui. Il attendait ma réponse sans chercher à me presser ou à me forcer la main. Il semblait avoir sincèrement envie que nous gardions le contact. Je hochai la tête sans répondre. J’aurais pu me perdre dans son regard, mais la voix de Margot nous ramena à la réalité et nous finîmes par les rejoindre.
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