Au-delà de nous (French Edition)
Chapitre 4
« Tu sais que j’ai du mal
Encore à parler de toi
Il paraît que c’est normal
Y’a pas de règles dans ces jeux-là »
Ta main, Grégoire
Février 2018, Nina
Ayant déversé mon chagrin et ma peine, je me repris en essuyant mes larmes. Je relevai la tête vers la plage, mais n’y rencontré que le vide. Samuel n’était plus là. Si le choc causé par sa présence n’avait pas été aussi violent, j’aurais pu croire que j’avais imaginé ce moment. Mais je savais qu’il n’en était rien. J’essuyai mes larmes puis démarrai enfin la voiture pour retourner chez Anthony et Molly. J’espérai qu’ils ne seraient pas encore rentrés pour avoir le temps de me ressaisir. Alors que je me garai dans l’allée, je vis avec soulagement que celle-ci était vide. J’avisai l’heure avant d’éteindre le moteur de ma fidèle stepway. Il était dix-huit heures, dans une heure je devais rejoindre mes proches au restaurant. Ma mère et Margot nous y rejoindraient directement tandis que mon frère et sa compagne rentreraient avant pour que nous y allions ensemble. Je posai mes affaires dans l’entrée puis je me dirigeai vers ma chambre afin de prendre une autre tenue. Je farfouillai dans ma valise sans grande conviction puis saisis une combinaison noire dotée d’un discret liseré de dentelle blanche sur le décolleté. Les manches étant courtes, j’ajoutai un gilet prune et sortis mes bottines. Je rejoignis la salle de bain et m’aspergeai le visage pour effacer les traces de mon chagrin. Mon regard rencontra mon reflet et je me mordis la lèvre. J’avais l’air d’un cadavre ayant rencontré son fantôme ! Je poussai un soupir et décidai de m’apprêter pour m’oublier dans des tâches superficielles. Je me changeais puis me maquillai avec minutie cette fois avant de me lisser les cheveux. J’agissais comme une automate me concentrant sur ses actions simples et pourtant en cet instant, réconfortante. Personne ne devait s’apercevoir de mon trouble. Je ne laisserai pas Samuel perturber ma vie. Pas encore une fois. C’était trop tard.
Je sortis une demi-heure plus tard de la salle de bain et me rapprochai du salon en entendant des voix en provenir. Anthony et Molly étaient visiblement rentrés aussi je plaquai un masque d’apparence jovial sur mon visage et je les rejoignis. Alors que j’entrais dans la pièce de vie, je me figeai sur le seuil. Samuel se tenait dans la cuisine et discutait avec mon frère et sa compagne. La situation me parut tellement irréelle que je crus avoir changé de dimension. Je me recomposai un masque de façade au moment où mon frère se tournait vers moi.
— Hey, Nina tu as vu qui est là ? Tu te souviens de Sam ?
Quelle question ! Comment aurais-je pu l’oublier! Je retins in extremis cette réponse, consciente que pour tout le monde ici, Samuel n’était que le meilleur ami d’Anthony. Personne n’avait jamais rien su de notre relation. Je pris sur moi pour esquisser un semblant de sourire et répondre du bout des lèvres sans le regarder :
— Oui, bien sûr.
Je sentis son regard glisser sur moi, ses iris me brulaient la peau. Je refusais de croiser son regard, je n’étais pas prête.
— Figure-toi qu’il a ramené tes baskets ! Il t’a vu sur la plage et a essayé de te rattraper pour te les rendre, mais tu étais déjà partie ! poursuivit Anthony sans percevoir le malaise entre nous. Tu t’es pris pour Cendrillon ou quoi ?
Je levai les yeux au ciel et soupirai :
— Tu sais bien que je n’ai jamais apprécié cette potiche, marmonnai-je.
— Dans mon souvenir, tu préférais Pocahontas, intervint la voix chaude de Sam.
Incapable de l’ignorer plus longtemps, mon regard se verrouilla dans le sien. Une chaleur irradia tout mon corps tandis que je me perdais dans ses yeux. Pas de doute, il me faisait toujours le même effet. Les années n’avaient en rien entaché son charme de beau brun ténébreux. Le genre mauvais garçon qui nous fait toute craquer. Je n’avais pas fait exception à la règle, mais j’avais appris la leçon. Pas deux fois le même scénario, cela m’avait beaucoup trop coûté.
— Ah oui je me souviens, approuva Anthony avant de se tourner vers Molly pour lui expliquer. Nina a toujours été fan des Disney, même à seize ans elle passait ses weekends à les regarder ! Pocahontas ce n’était pas vraiment une princesse, reprit-il en s’adressant à moi.
— Bien sûr que si, ripostai-je. Mais elle n’avait pas besoin de prince pour la sauver !
— Pourtant il me semble qu’elle a aimé passionnément un certain John Smith, osa Sam attirant de nouveau mon regard dans le sien.
— Avant qu’il ne parte comme un lâche ! rétorquai-je.
— Hum, il s’est fait tirer dessus pour protéger son père, nota-t-il. Il devait aller se soigner.
— Il aurait pu revenir.
— Quand il l’a fait, elle n’était plus disponible, poursuivit-il.
— C’est trop facile, elle n’allait pas l’attendre sans savoir s’il reviendrait !
— Stop, on fait une trêve ! nous interrompit Anthony avant d’ajouter, amusé. Cela a toujours été électrique entre vous. Je n’ai jamais compris comment nous pouvions nous entendre si bien Sam et moi sans que jamais mon meilleur ami ne trouve grâce à tes yeux !
Gênés, nous détournâmes le regard en même temps. Je repérai ma paire de baskets dans l’entrée et m’empressai d’aller les ranger dans le meuble à chaussures, trouvant le prétexte idéal pour m’échapper de cette situation. Anthony n’avait jamais su lire entre les lignes. Si j’avais eu peur que ma mère comprenne notre manège, celle-ci n’en avait toutefois jamais parlé. Lorsque Sam venait chez nous prétextant de devoir travailler avec Anthony, il ne manquait jamais une occasion de participer à mes sessions Disney.
Nous avions deux ans d’écart, j’avais seize ans la première fois que je l’avais vu. J’étais en seconde, lui venait d’arriver en terminale. Il avait changé de lycée suite au divorce de ses parents. Sa mère était hôtesse de l’air et son père avait obtenu la garde de leur fils unique du fait de son emploi du temps plus stable. Anthony et Sam avaient tout de suite sympathisé et avaient fait les quatre cents coups tous les deux. Pourtant, en raison de leurs notes exemplaires, les enseignants avaient renoncé à essayer de les canaliser et ils avaient obtenu leurs diplômes haut la main avant de se rendre en classe préparatoire pendant deux ans. Lorsque j’avais vu Sam la première fois, j’avais su tout de suite que ce serait lui. Avec la beauté des amours de jeunesse, je me voyais déjà faire ma vie entre ses bras. Des papillons dans les yeux qui m’aveuglaient tant et si bien que je m’imaginais notre idylle avant même de la vivre. Nous nous étions rapprochés naturellement, dans le plus grand secret.
Si Sam avait d’abord mis des barrières entre nous du fait de la différence d’âge et surtout de mon statut de petite sœur de son meilleur ami, celles-ci étaient tombées au bout d’un an et nous avions commencé à nous voir secrètement. Il avait été mon premier amour celui dont j’étais certaine qu’il serait le grand. En un sens, il le fut étant donné que depuis lui je n’avais jamais retrouvé une telle relation. Aucun homme ne m’avait aimée comme lui. Entre ses bras, j’avais l’impression d’être la personne la plus précieuse du monde. De son monde. Lui était le mien. Puis il y avait eu cet accident et il était parti me laissant seule avec mon chagrin. En quittant le Havre et ma famille, c’était son souvenir et mes désillusions que je fuyais. Ma mère et mon frère ignorant tout de la véritable nature de notre relation, n’aurait pas compris mon désarroi. Je n’avais jamais pu leur révéler la vérité, encore moins pour Margot. Mon cœur se serra. Si Anthony apprenait la vérité, jamais il ne nous pardonnerait. Après tout, nous étions responsables de l’accident qui lui avait coûté ses jambes.
— Maman !
La voix de Margot jaillissant dans mon dos me ramena brutalement à la réalité. Incapable de réagir, je ne pus qu’ouvrir mes bras pour l’y accueillir tandis qu’elle s’y blottissait. Ma mère arriva dans son dos et m’expliqua :
— Elle voulait se changer avant le diner de ce soir, cela ne t’embête pas ?
— Oh, non, non, bredouillai-je.
— Tout va bien ? s’enquit ma mère à qui je n’avais jamais pu mentir.
Anthony choisit ce moment pour nous interpeller alors que nous étions toujours dans l’entrée.
— Maman, viens voir qui est là ! s’exclama-t-il.
J’eus l’impression que la vie venait de m’envoyer un uppercut en pleine face. Depuis que nous étions arrivées chez mon frère, tout s’enchaînait me laissant spectatrice d’un drame qui se jouait à l’insu de tous. Je suivis comme une automate ma mère vers le séjour, tenant la main de Margot qui me racontait sa journée sans que j’y prête une grande attention. Ma mère embrassa affectueusement Samuel puis Anthony lui présenta Margot. Lorsqu’il lui expliqua qu’il s’agissait de ma fille, le regard émeraude de Sam se planta dans le mien et mon cœur se déchira une énième fois. J’écoutai à peine leurs échanges. Anthony proposa à Samuel de nous accompagner au restaurant, mais il déclina à mon grand soulagement. Ces retrouvailles étaient suffisamment éprouvantes et l’idée qu’elles aient pu s’éterniser davantage me donnait le vertige. Je recommençais à respirer normalement lorsqu’il partit sans plus un regard à mon attention. J’accompagnai Margot dans notre chambre pour l’aider à choisir sa tenue puis nous partîmes enfin en direction du restaurant. La soirée fut agréable, j’appréciais de retrouver la compagnie des miens. Margot était rayonnante et cela apaisait mon trouble. Elle était ma priorité, je devais me concentrer sur elle. Vers le milieu de la soirée, Anthony m’apprit qu’il avait repris contact avec Sam un an auparavant. Ils s’étaient retrouvés dans le domaine du travail et après de longues discussions, ils avaient réussi à renouer une amitié.
— Je n’ai jamais compris pourquoi il était parti comme ça, explique Anthony, le regard tourné vers le passé. Après mes jambes, j’avais perdu mon meilleur ami. Il m’a avoué qu’il ne supportait pas de me voir ainsi. Il disait que tout était de sa faute, qu’il se sentait responsable parce que c’était lui qui conduisait ce soir-là. Mais c’est idiot, c’était un accident, je ne lui en ai jamais voulu. Le panneau de stop avait été arraché par une tempête et personne n’aurait pu prévoir la collision avec la voiture d’en face. Nous nous en sommes sortis vivants, c’est le plus important. Toi aussi Nin' j’aimerai que tu arrêtes de t’en vouloir.
Prise de court, je me figeai.
— Pourquoi dis-tu ça ? bredouillai-je en buvant une gorgée d’eau pour reprendre contenance.
L’ambiance était devenue bien plus sérieuse d’un coup, même Margot avait cessé ses babillages et nous observait incertaine. Nous n’avions jamais reparlé de l’accident. Le retour de Sam semblait occasionner un besoin de mettre les choses à plat chez mon frère. Ou alors c’était la perspective de devenir père qui le motivait.
— Après l’accident, tu n’étais plus la même, tu étais moins joyeuse, moins insouciante malgré ton jeune âge. Tu n’as pas à te sentir responsable.
— Comme s’il suffisait de le dire, répondis-je en évitant son regard.
Il posa sa main sur la mienne et reprit.
— Je suis sérieux Nin’. Tu n’y es pour rien, c’était un accident. Et Samuel non plus n’y est pour rien.
— Pourquoi me dis-tu ça ?
— J’ai essayé de te le dire hier que j’avais repris contact avec lui, j’appréhendais ta réaction. Je sais que vous ne vous êtes jamais entendus tous les deux et j’avais peur que tu lui en veuilles pour l’accident.
Je ne répondis rien, incapable de soutenir davantage son regard. Je refusais de mentir, mais je ne pouvais pas lui répondre non plus. Une fois de plus, Molly intervint pour changer de sujet et ramener un peu de légèreté à cette soirée.
Lorsque nous rentrâmes, nous allâmes nous coucher directement sans reparler de cette conversation. J’observai Margot qui s’était endormie rapidement. J’enviais son apaisement. Après cette journée je n’avais plus qu’une envie : rentrer chez nous, dans notre cocon, loin de ma famille, de ce passé qui me détruisait et surtout loin de Samuel qui avait ressurgi après des années de silence. Que pensait-il en réapparaissant ainsi ? Que tout allait redevenir comme avant ? Nous n’étions plus des adolescents. Il s’était réconcilié avec Anthony, tant mieux pour eux. En ce qui me concernait, il n’y avait pas de retour possible. Personne n’avait jamais rien su pour nous et je comptai bien faire en sorte que les choses restent ainsi. Il n’était plus seulement question de ma mère, de mon frère, de Sam ou de moi. Il y avait Margot. Si elle apprenait la vérité et que Sam disparaissait encore… Il n’était pas question que ma fille souffre à cause de lui. J’avisai le réveil, il était vingt-trois heures. J’envoyais un message à Déborah pour lui demander si je pouvais l’appeler. Elle répondit peu de temps après par l’affirmative et je m’éclipsais dans la salle de bain pour plus d’intimité. Elle décrocha à la première sonnerie et s’enquit rapidement de la situation. Je l’appréciais pour ça, elle allait toujours droit au but, pas de fioritures, elle savait que si je l’appelais à cette heure c’était qu’il y avait un problème, d’autant plus lorsque je me trouvais avec ma famille. Je commençais par la rassurer concernant Margot, puis je lui déballais tout. L’annonce de mon frère qui allait devenir père, son désir de tourner la page une fois pour toutes concernant l’accident et surtout le retour de Samuel. À cette annonce elle marqua un blanc si long que je crus qu’elle avait raccroché.
— Deb, tu es encore là ?
— Oui, oui pardon, mais tu parles bien de ce Samuel ?
— Évidemment ! la rabrouai-je. Le seul et l’unique.
— Bon reprenons les choses par étape, tu dis que tu l’as vu sur la plage ?
— Oui.
— Et que t’a-t-il dit ?
— Rien, je suis partie tout de suite.
Nouveau silence suivi d’un long soupir. Je me mordillais la lèvre, attendant ses reproches, mais sa réponse me surprit.
— J’aurai sans doute fait pareil au fond. Mais si ton frère a repris contact avec lui, tu risques d’être amenée à le revoir.
— Je vais rentrer à la maison, décidai-je brusquement.
— Non ! Non, attends Nin’, ne prends pas de décision aussi radicale sans avoir réfléchi. Je pense que ce n’est pas un hasard si tout cela arrive maintenant. Le fait que ton frère soit sur le point de devenir père, cela peut peut-être vous permettre d’avancer enfin. Je suis d’accord avec lui, il est plus que temps que vous clôturiez ce chapitre de vos vies. Ce séjour te donne une chance d’enfin faire la paix avec Samuel et surtout avec toi-même.
— C’est au-dessus de mes forces, murmurai-je la voix brisée.
— Ma puce, je suis avec toi. Même de loin tu as tout mon soutien. Je me doute que cela doit être difficile, mais tu ne peux pas continuer à vivre comme tu le fais, comme si tu étais en apnée à chaque instant. Tu passes à côté de ta vie et puis tu dois penser à Margot.
— Comment ça ?
— Tu m’as dit toi-même que tu t’inquiétais de l’impact que votre situation pouvait avoir sur elle, c’est peut-être l’occasion de lui parler de son père.
— Non, il n’en est pas question. C’est beaucoup trop compliqué et même si je parvenais à dire la vérité sans que mon frère ou ma mère ne me renie pour toujours, tu te rends compte si Samuel part à nouveau? Je refuse qu’il fasse souffrir Margot.
— OK, OK, on oublie ça. Dans l’immédiat, essaies de prendre les choses comme elles viennent, ne te ferme pas. Tu as fait le plus dur et dis-toi que quoi qu’il arrive, tu ne sortiras de cette épreuve que plus forte.
Nous discutâmes encore un long moment, puis je raccrochai après l’avoir remerciée. Je restai encore un peu dans la salle de bain avant de rejoindre Margot et de sombrer dans un sommeil agité.
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