Au-delà de nous (French Edition)
Chapitre 3
« Y a pas d’recette, pour supporter les épreuves
Remonter l’cours des fleuves, quand les tragédies pleuvent […]
Y a pas de recette, quand t’en avais pas non plus
Personne t’avait prévenu, tu t’es battu comme t’as pu »
Derrière le brouillard, Grand Corps Malade et Louane
Février 2018, Nina
Après avoir passé une robe noire qui descendait jusqu’à mes genoux, j’avais pris soin de me recoiffer et de me maquiller légèrement. Il ne serait pas dit que je ne ferai pas d’effort pour mon frère ! Je me parfumai légèrement et avisai le résultat dans le miroir de la penderie. Du haut de mon mètre soixante-quatre, ma robe patineuse et mes sandales à talons donnaient l’illusion que j’étais plus élancée qu’en réalité. À vingt-six ans et après une première grossesse, j’avais gardé les rondeurs attestant de mon statut de mère. Mes cheveux bruns retombaient en ondulant sur mes épaules, le décolleté arrondi mettait en valeur ma poitrine tout en discrétion, mes yeux noirs rehaussés de mascara semblaient moins durs qu’à l’accoutumée. Je renonçais au rouge à lèvres ne tenant pas à trop en faire et je sortis enfin de ma tanière. Le brouhaha des conversations me parvenait depuis la terrasse qui jouxtait la salle à manger selon les dires de Molly aussi je suivis les bruits et ce fut ma mère que je trouvais en premier dans la cuisine aux côtés de ma belle-sœur en train de préparer les plateaux pour aller les déposer sur les tables extérieures. Après des retrouvailles pleines de tendresse avec ma mère qui me regardait toujours avec ce mélange d’amour et de tristesse, je me dégageai de son étreinte pour aider Molly à porter les plateaux. Ma mère était la personne qui me connaissait le plus au monde. Nos parcours étaient semblables et chaque jour j’espérai être à sa hauteur en offrant à Margot la stabilité d’un foyer rempli d’amour, bien qu’incomplet, comme Hélène l’avait fait avec nous.
En sortant sur la terrasse, je découvris avec admiration un grand terrain arboré où une vingtaine d’invités discutaient et formaient des groupes en fonction des affinités. J’avisai Margot qui jouait avec d’autres enfants et je souris devant sa joie contagieuse. Je déposai les plateaux selon les consignes de Molly puis avisai Anthony qui me fit signe de le rejoindre. Il me présenta ses invités, des amis, mais surtout des collègues de travail. La soirée était déjà bien entamée aussi après avoir porté un toast en l’honneur de mon frère qui soufflait une bougie de plus, chacun se rapprocha du buffet. Les enfants eurent droit à une séance de cinéma dans le salon tandis que les parents profitaient de leur soirée. Alors que je sirotai mon verre de cidre, je sursautai en sentant une main se poser sur mon bras.
— Doucement petite sœur, ce n’est que moi ! s’amusa Anthony en avançant à ma hauteur.
— Désolée, répondis-je encore une fois.
— Je suis content que vous ayez pu venir, cela faisait longtemps que vous n’étiez pas venus nous voir, Margot a bien grandi.
— Oui, elle était impatiente de venir ! Elle t’a montré sa nouvelle ceinture ? Elle était très fière d’obtenir sa ceinture jaune, répondis-je en souriant.
— Elle a raison d’être fière d’elle, acquiesça Anthony. Ma filleule est extraordinaire comme son parrain, plaisanta-t-il.
— Oh bien sûr elle ne ressemble qu’à toi, rétorquai-je amusée.
— Non, elle te ressemble bien plus, reprit-il avec plus de sérieux. Elle a cette même force de caractère que toi et cette détermination dans tout ce qu’elle entreprend.
Je ne soutins pas son regard, touchée par ses mots. Nous restâmes silencieux puis Anthony rompit enfin le silence pesant qui s’était installé entre nous.
— Nin’ je vais être père.
Abasourdie par cette annonce, ma bouche forma un « o » de surprise, puis je fixai mon frère. Lui, d’habitude, si sûr de lui et jovial paraissait soudain tourmenté. Il me fallut quelques secondes pour me reprendre.
— Mais c’est une super nouvelle Anthony ! Félicitations ! m’exclamai-je enfin.
Incertain, il affronta mon regard.
— Quoi ? Tu pensais que je ne serais pas heureuse pour toi ? m’étonnai-je.
— Non, non bien sûr ! En réalité, pour une fois ce n’est pas ton pessimisme que je redoute c’est moi.
— De quoi parles-tu ? insistai-je, perplexe.
— Regarde-moi Nin, quel père serai-je pour cet enfant ? Je ne pourrai pas jouer au foot avec lui si c’est un garçon ou même la conduire à l’hôtel si c’est une fille ! répondit nerveusement mon frère.
Troublée, je le contemplai. Pour la première fois depuis l’accident, je lisais la peur sur ses traits. Je posai mon verre sur une table et lui prit les mains.
— Anthony, cet enfant ne pourrait avoir un meilleur père que toi. Regarde tout ce que tu as entrepris. Peu importe que tu sois sur deux jambes ou deux roues, tu soulèves des montagnes ! Tu pourras l’emmener à l’école, il y a beaucoup d’adaptations et d’aménagements notamment en sport aujourd’hui, tu le sais mieux que quiconque ! Et puis d’abord, il n’y a pas que les garçons qui jouent au foot ! Et si ça se trouve, cet enfant détestera le sport comme sa tante ! terminai-je dans un clin d’œil.
Mon frère esquissa enfin un sourire et me rendit mon regard.
— Tu le penses vraiment ?
— Évidemment idiot ! Si la reine du pessimisme te dit que tu vas assurer alors crois-moi cela veut dire que tu seras même dix fois supérieur à cette affirmation !
Il éclata d’un rire franc qui me réchauffa le cœur.
— Ton soutien compte beaucoup pour moi, reprit-il. Tu sais, depuis l’accident je n’ai jamais eu aussi peur qu’aujourd’hui. Je suis conscient de ma chance, d’avoir trouvé Molly, qu’elle accepte de vivre cette vie un peu particulière à mes côtés, mais le fait d’avoir un enfant c’est…
— C’est prendre la responsabilité d’une autre vie, complétai-je. On ne vit plus que pour soi, tout tournera désormais autour de ce petit être. Mais vous avez cette chance d’être deux. Molly est d’une patience d’ange et toi tu apporteras la touche de folie qui égayera votre vie de famille, terminai-je en souriant.
— Est-ce que je t’ai dit que j’étais content que tu sois là ?
— Oui deux fois déjà !
Nous échangeâmes un regard complice. Malgré la distance, nous restions proches tous les deux. L’accident n’avait pas réussi à briser notre lien malgré mes secrets. Je n’eus pas le loisir de sombrer dans mes tourments, car la voix d’Anthony me ramena à l’instant présent.
— Comment as-tu fait ?
— Comment est-ce que j’ai fait quoi ? m’étonnai-je.
— Pour élever aussi bien Margot en étant seule ? Je veux dire, je suis mort de trouille à l’idée d’être père, mais j’ai la chance, comme tu l’as dit, d’avoir Molly. Toi tu étais seule et en plus tu n’as pas voulu de notre aide.
— N’exagère pas, protestai-je. Vous m’avez aidé à chaque fois que je le demandais. Et puis, tu sais lorsque Margot est née… Enfin, tu verras lorsque tu tiendras ton bout de chou dans tes bras. Peu importe qui l’on est ou quelle est notre histoire, lorsque l’on croise le regard de notre enfant, on ressent une force presque animale qui nous pousse à tout faire pour le protéger.
— Mais tu n’as jamais eu envie de rencontrer quelqu’un ? De ne plus être seule ? insista-t-il.
— Non, répondis-je un peu vivement. Enfin, disons que je n’ai pas rencontré la personne qui me donnerait envie de prendre le risque de briser notre équilibre à Margot et moi.
Anthony sembla réfléchir à mes propos, comme s’il comprenait ce que je voulais dire. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas parlé aussi ouvertement. Pour la première fois, j’évoquais avec lui la question de mon célibat et je ne me sentis pas jugée. Mon frère avait réellement envie de comprendre mes choix. Nous discutâmes encore un moment puis je le laissai rejoindre Molly. Celle-ci fit tinter un couvert sur un verre pour attirer l’attention de tout l’auditoire et ils annoncèrent officiellement l’heureuse nouvelle. Chacun se précipita pour les féliciter. Je restai en retrait, les observant tout à leur bonheur. J’étais réellement heureuse pour mon frère et Molly. Ils avaient traversé tant d’épreuves et malgré tout, leur amour était resté inébranlable, solide. Ma belle-sœur rayonnait et mon frère semblait fier, bien qu’un peu stressé à l’idée de devenir père. J’étais contente d’avoir accepté de passer quelques jours auprès d’eux. Le passé pouvait bien rester à sa place, l’avenir qui s’offrait à nous était tellement plus paisible…
Le lendemain matin, après une belle soirée et quelques heures de sommeil, nous avions fait un brunch en fin de matinée avec ma mère, Anthony, Molly et Margot. Les futurs parents nous présentèrent les premières échographies et Margot ne cessait de s’extasier sur les images en noir et blanc de ce petit être qui rejoindrait la famille dans six mois. Ma mère révéla qu’elle s’en doutait depuis quelques semaines malgré les efforts de Molly pour dissimuler le léger renflement de son ventre. Après le déjeuner, ma mère proposa à Margot de venir passer l’après-midi avec elle. Molly et Anthony avaient un rendez-vous aussi nous convînmes de nous retrouver le soir au restaurant pour fêter une nouvelle fois, mais entre nous, cette belle nouvelle. Après avoir embrassé Margot qui rejoignait ma mère en sautillant, ravie de passer un peu de temps avec sa grand-mère, je refermai la porte pour aller me doucher. Anthony et Molly étant partis, j’avais quelques heures devant moi et je comptais bien faire une chose que je rêvais de faire depuis notre arrivée : me rendre à la plage. Cela faisait trop longtemps que je n’avais pas vu la mer. S’il y avait bien une chose que je regrettais depuis mon installation à Orléans, c’était la proximité de la mer. Je pris une douche bien chaude puis enfilai un jean, un débardeur, un pull blanc à col roulé, je remontai mes cheveux dans un chignon flou et je sautai dans la voiture après avoir pris des nouvelles de Berlioz auprès de Lisa, la pet-Sitter en garde de mon compagnon félin pendant notre absence.
Je garai la voiture puis attrapai mon imperméable avant de me diriger vers la plage. Nous étions en février aussi l’air encore froid de la fin de l’hiver décourageait les touristes de venir s’entasser sur l’étendue de sable. Seuls les autochtones profitaient de ce panorama. Je pris soin de descendre jusqu’à la mer puis je remontai mon jean au-dessus de mes genoux et retirai mes chaussures afin de plonger mes pieds dans l’eau. La fraîcheur de celle-ci m’arracha un petit cri de surprise. Je fermai les yeux un instant, savourant ce moment puis je les rouvris observant la mer qui me semblait infinie, fusionnant avec le ciel à l’horizon. Chez moi. J’étais enfin revenue chez moi. Un lieu que j’aimais autant que je le haïssais. Refusant de laisser mes vieux démons gâcher ce moment, je me mis à marcher le long de la côte, foulant le sable humide de mes pieds. Après quelques minutes, je ne sentais plus le froid de l’eau, seulement une caresse agréable sur mes jambes. Je perdis rapidement la notion du temps, rassurée de savoir que Margot était en sécurité auprès de ma mère. Pour une fois, le ménage ou la vaisselle ne m’attendait pas, je n’avais pas de copies à corriger, de cours à préparer ou de réunions à suivre. Cette coupure dans mon quotidien me faisait du bien et je réalisai que j’avais fini par m’oublier dans cette course infernale qu’était devenue ma vie ces dernières années. Je repensais à mon frère et à ses doutes de la veille. J’avais toujours pensé qu’il était invulnérable, d’autant plus après notre accident. C’était peut-être égoïste de ma part, mais de voir qu’il avait lui aussi des moments de doutes me rassurait. En fait, cela changeait un peu ma vision des choses le concernant. Bien sûr qu’il avait souffert suite à l’accident, son éternel optimisme était probablement une carapace pour ne pas nous inquiéter davantage ma mère et moi. Inconsciemment, nous avions tous les deux fait nos choix pour nous protéger les uns, les autres. J’étais partie pour ne pas leur imposer mon enfant à naître et pour éviter à ma mère le dilemme de se couper en deux pour aider ses deux enfants et mon frère avait muselé sa détresse derrière sa bonhomie. Je me fis la promesse d’être moins renfermée, du moins d’essayer et surtout de soutenir mon frère, il devait savoir qu’il pouvait compter sur moi dans cette nouvelle étape de sa vie. J’avais sincèrement envie de mettre fin à cette distance que j’avais instaurée pour survivre.
Après une longue promenade, je rebroussai chemin afin de retourner à ma voiture pour rentrer. Nous devions nous retrouver au restaurant le soir et j’avais perdu toute notion du temps. Je n’avais même pas pris mon téléphone, ce qui montrait à quel point j’étais déconnectée en ce début de vacances. Alors que je remontai le long de la mer en restant sur le sable cette fois, je pris conscience que je n’étais pas seule sur la plage. Une silhouette se dessinait à quelques mètres devant moi. À mesure que j’avançai, je discernai une haute carrure, emmitouflée dans un long manteau noir, les mains dans les poches. L’homme semblait m’attendre. J’eus quelques secondes d’hésitation puis déviais légèrement de mon chemin pour m’éloigner de la trajectoire de l’inconnu. Nous n’étions heureusement pas seuls sur la plage ce qui me rassura. Je n’étais plus qu’à quelques pas de lui, lorsque je me figeai. J’échappai mes baskets qui s’écrasèrent sans bruit dans le sable. Le temps sembla s’arrêter et s’étirer alors que je plongeais dans ce regard émeraude que je n’espérais plus jamais revoir. Ses cheveux bruns en bataille, ce visage aux traits droits ombré d’une courte barbe. Cela ne faisait aucun doute, c’était lui. Il restait immobile, me laissant le dévisager. Son regard était à la fois doux et tourmenté. Enfin, il osa briser le silence qui nous liait comme si nous étions revenus dans un autre temps, une autre époque.
— Nina…
Le son de sa voix me ramena brutalement en arrière et les larmes affluèrent sans que je ne puisse les contrôler. Percevoir mon prénom dans sa bouche me vrilla le cœur. J’avais tellement espéré l’entendre à nouveau, mais aujourd’hui cela me laissait un goût amer d’histoire manquée. Non. Il n’en était pas question. Il n’avait pas le droit. Pas après tout ce temps. Pas après ce qu’il m’avait fait. Je me détournai et repris ma course vers le parking abandonnant mes baskets sur la plage. Je ne sus s’il essaya de me rattraper, je ne voyais plus rien, je tremblais en essayant d’insérer cette maudite clé pour allumer le contact dans ma voiture. Quand enfin elle démarra, je relevai les yeux vers l’horizon. J’aperçus sa silhouette, qui s’éloignait. Mes larmes trop longtemps contenues, dévalèrent le long de mes joues et je craquai piteusement, incapable de me résonner suffisamment pour m’éloigner davantage de lui. Samuel, mon premier amour, le meilleur ami d’Anthony. Celui qui avait volé mon cœur et m’avait fait vivre les plus beaux moments de mon existence. Celui qui, sans le savoir, m’avait offert le plus beau des cadeaux. Celui qui avait aussi piétiné ma vie et celle de mon frère. Celui qui m’avait lâchement abandonnée huit ans plus tôt. Celui qui conduisait la voiture le soir où nous avions eu notre accident. Le père de Margot.
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