Au-delà de nous (French Edition)

Aurélie Swan · Chapitre 12 sur 16

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Au-delà de nous (French Edition)

Chapitre 12

 

« Mais me raconte pas d’histoires

Tu sais bien, ce qui ne tourne pas rond

Chez moi, ne m’en demande pas trop

Tu sais bien, que les fêlures sont profondes »

 

Mais je t’aime, Grand corps malade

 

Février 2018, Nina

 

Ce ne fut que lorsque je me retrouvais seule avec Déborah que je craquai enfin. J’avais autorisé exceptionnellement Margot à regarder un film dans ma chambre avec un plateau-repas. Pour elle, c’était une agréable façon de terminer cette semaine de vacances. Quant à moi cela me permettait de relâcher la pression et de m’effondrer dans les bras de ma meilleure amie. Deb nous attendait comme promis à notre arrivée. Elle avait chaleureusement embrassé Margot dont elle était la marraine puis nous avait dévoilé sa surprise avec un repas déjà prêt qui nous attendait. Berlioz avait été heureux de nous revoir et après avoir rapidement rangé nos affaires et organiser les prochaines machines de linge, nous nous étions installées sur le canapé tandis que Margot profitait avec notre félin de l’accès libre à ma chambre. Après avoir pleuré tout mon saoul dans les bras de ma meilleure amie, je me redressais puis elle se leva et s’éclipsa dans la cuisine. Elle en revint quelques minutes après avec deux tasses de chocolat chaud surmontées de crème fouettée et de morceaux de cookies. Je la remerciai et portai la gourmandise à mes lèvres.

— Vas-tu enfin me dire ce qu’il s’est passé ? s’enquit mon amie en s’installant en tailleur face à moi.

— Ma mère savait, commençais-je alors.

— Elle savait ? reprit mon amie sans comprendre.

— Pour Sam et moi. Elle savait que nous étions ensemble lorsque nous étions adolescents, mais après l’accident et le départ de Samuel, elle a gardé le silence. Elle avait des soupçons pour Margot, mais ne m’en a jamais parlé.

Déborah accusa le coup en s’emparant de sa tasse.

— Quelle histoire ! Tant d’années de secrets entre vous !

— Merci d’enfoncer le couteau dans la plaie, marmonnai-je.

— Roh, ce n’est pas ce que je voulais dire, mais je trouve cela dommage, à force de vouloir vous protéger les uns, les autres, vous vous êtes éloignés, remarqua-t-elle.

Comme à son habitude, ma meilleure amie visait juste et cela me faisait d’autant plus mal.

— Et Samuel alors ?

— Nous nous sommes vus, il m’a expliqué pourquoi il était parti. Il a développé un syndrome de stress post-traumatique, il est parti au Canada et quand il a voulu reprendre contact avec moi, il a cru que j’avais refait ma vie avec Margot et son père.

— Non ! s’exclama Deb. On se croirait dans un mauvais film de cinéma ! On pourrait intituler votre histoire : « Quiproquos en série ! ».

— Deb ! la rabrouai-je.

— Pardon, pardon, continue je t’écoute.

— Il est revenu en France il y a à peu près un an suite à l’annonce de la maladie de son père. Ce dernier est décédé il y a quelques mois. C’est grâce à lui qu’Anthony et Samuel ont repris contact.

— Tu lui as dit pour Margot ?

— Non, avouai-je. Je n’en ai pas eu le courage. Enfin, je lui ai laissé une lettre que ma mère doit lui remettre de ma part. Je lui laisse choisir s’il veut ou non s’impliquer dans la vie de sa fille. Je ne dirais rien à Margot s’il ne donne pas suite.

Deb hocha la tête d’un air songeur. La situation était compliquée, elle le reconnaissait volontiers. Elle espérait en son for intérieur qu’il accepterait de reconnaître l’enfant. Margot était tellement attachante, elle méritait d’avoir une famille unie.

— Mais sinon, qu’est-ce que cela t’a fait de le revoir ? Je veux dire, tu as eu les papillons et tout ?

— Deb ! m’exclamai-je en rougissant.

— Quoi ? Après huit ans sans vous voir, tu as bien du te rendre compte s’il te plaisait toujours ?

Je gardai le silence en me remémorant notre première rencontre à la plage où je m’étais enfuie, puis la seconde. Les souvenirs du diner puis du zoo s’ajoutèrent aux premiers et je baissais les yeux.

— Je connais cet air, gloussa Deb, le visage rayonnant. Il te plait encore ! Vous allez vous revoir ?

— Tu sais bien que ce n’est pas aussi simple, comment crois-tu qu’il va réagir en découvrant la vérité ? Déjà qu’Anthony ne me pardonnera sans doute jamais…

Avisant la mine perplexe de mon amie, je réalisai que je ne lui avais pas encore tout expliqué. J’entrai alors dans les détails en commençant par mon rendez-vous sur la plage avec Sam, son aveu concernant le fait qu’il ne m’avait pas oublié ce qui fit pétiller les yeux de Deb, notre rapprochement au zoo acheva de la faire trépigner de joie. Puis je lui racontai la rencontre et le lien qui s’était tissé entre Sam et Margot. Elle aussi fut émue de savoir qu’inconsciemment ils s’étaient comme reconnus. Je lui expliquai enfin ma décision de tout avouer à Anthony et lui narrait le déroulement de notre discussion. Elle prit ma main lorsque les larmes revinrent puis enfin je me tus. J’étais épuisée. Le contrecoup de ses vacances bien plus éprouvantes que ce que j’avais pu penser, le choc de revoir Sam, les sentiments que j’avais pour lui qui semblaient intacts huit ans après ou alors beaucoup plus fort. Le soulagement aussi de savoir que désormais mon secret n’en était plus un. Si je culpabilisais toujours pour Anthony, je sentais que je m’étais libéré de l’étau qui encerclait ma vie. Comme si elle lisait dans mes pensées, Deb conclut alors.

— Tu as fait ce qu’il fallait, c’était difficile, mais à présent tu vas pouvoir commencer ta guérison et enfin pouvoir avancer. Cela ne sera que positif pour Margot et toi. Je suis fière de toi.

Ses mots me touchèrent et nous continuâmes à discuter longuement. Elle partit assez tardivement puis je laissais le sommeil me happer.

 

Je m’éveillai sur le canapé. J’étirai mes membres endoloris puis me redressais. J’attrapai mon téléphone et avisais les messages en attente. Le premier de Deb m’annonçait qu’elle était bien rentrée. Le deuxième de ma mère où elle m’indiquait avoir déposé la lettre chez Samuel en son absence. Puis enfin le troisième venant de Molly. Elle me confiait que mon frère était blessé, mais elle me promettait que tout s’arrangerait. Pour sa part, elle partageait avec moi son admiration et ne portait aucun jugement sur mes choix. Visiblement, son cœur de mère avait entendu la douleur du mien. Je me surpris à songer que les femmes devenues mères, que ce soit biologiquement ou par le cœur, partageaient une sorte de lien secret, comme si nous entrions dans une sororité où nous pouvions reconnaître cet instinct quasi animal, ce désir de protéger nos progénitures quoiqu’il nous en coute. Je posais mon téléphone après avoir regardé l’heure. Il était huit heures. Samuel avait surement dû voir ma lettre. Refusant de rester prostrée à attendre une réponse qui ne serait surement pas celle que j’attendais, je me levais et commençais par aller prendre une douche pour achever de me réveiller.

Je sortis de la cabine puis enfilai un leggins et un tee-shirt long. Je rassemblais mes cheveux en une tresse en épi puis je jetais un œil dans le couloir. Le miaulement outré de Berlioz me fit sursauter et je le rejoignis pour remplir sa gamelle et lui donner sa pâtée préférée. Avisant le soleil qui éclairait la baie vitrée, j’ouvris les fenêtres, profitant du fait que Margot ne soit pas encore levée pour aérer la maison. Je me dirigeais ensuite vers ma chambre et souris devant le spectacle attendrissant offert par ma princesse endormie. J’attrapai silencieusement mes pantoufles et je retournai dans la salle de bain. Là je vidais ma valise ainsi que nos sacs puis fis trois tas de linge et mis une première machine à tourner. Je poursuivis ma besogne en rangeant, les sacs vides dans la valise et celle-ci dans le placard qui lui était réservé. J’en profitai pour ranger nos chaussures puis m’occuper de déposer les affaires de Margot dans sa chambre et aérer également cette pièce. Je retournai enfin dans le séjour afin de remettre de l’ordre suite à notre soirée de la veille avec Déborah. Je préparai rapidement le petit-déjeuner puis fermai les fenêtres lorsque Margot me rejoignit. Elle passa par la salle de bain à son tour où je l’aidais à se laver les cheveux puis elle m’attendit dans la cuisine pour déjeuner pendant que j’aérais ma chambre et rabattais les couvertures.

Après un petit-déjeuner copieux, Margot regagna sa chambre pour jouer, ravie de retrouver son univers. Je pris le temps d’étendre le linge et de relancer une machine avant de m’installer sur la table de la salle à manger pour m’occuper du courrier et de l’administratif. Je fis les comptes afin de régler les factures de garderie et de cantine pour Margot. Je jetais un œil à mes mails professionnels avant de préparer mon agenda afin de mettre à jour ma progression avec mes classes. Si mes cours étaient prêts, je prenais tout de même un moment entre chaque période afin de faire le point sur le travail fait et celui restant à faire pour l’année scolaire. Midi arriva rapidement et je m’attelai à préparer le repas. Je jetais un œil à mon téléphone et poussais un soupir à fendre l’âme. Aucune nouvelle de Samuel. Je me mordis la lèvre lorsque Margot me demanda quand nous pourrions retourner voir son oncle, sa tante, sa grand-mère et si nous reverrions aussi Sam. Je restais évasive ne sachant que répondre. Le reste de la journée passa paisiblement, mais je ne cessais de penser à Samuel. Avait-il lu ma lettre ? Anthony lui avait-il parlé ? Mon frère me pardonnerait-il ? Et Sam, accepterait-il de me parler quand il connaîtrait enfin mon dernier secret ?

 

La semaine suivante s’écoula rapidement et la rentrée arriva marquant le retour à notre routine. Margot était ravie de reprendre le chemin de l’école, quant à moi j’avais l’impression de flotter dans un flou artistique. Je donnais mes cours, mais le cœur n’y était plus. J’étais ailleurs et je m’enfermai peu à peu dans une bulle hermétique. Je n’arrivais même plus à me confier à Déborah. Son inquiétude grandissait à mesure que les jours passaient. Je faisais bonne figure pour Margot, mais chaque soir, une fois seule avec moi-même je ne pouvais m’empêcher de ruminer mes idées noires. Je n’avais aucune nouvelle d’Anthony ou de Molly depuis mes révélations. Ma mère se voulait rassurante et me donner de leurs nouvelles en me promettant que tout rentrerait dans l’ordre. Un soir alors que je m’enfonçais dans mon blues nocturne, je sortis mon téléphone et contemplai le dernier message reçu de la part de Samuel. Des larmes amères glissaient le long de mes joues tandis que je relisais les mots froids et simples : « Bonjour Nina, je rentre au Canada pour une urgence familiale. Cela nous donnera l’occasion de réfléchir chacun de notre côté. Au revoir  ». J’avais reçu ce message le lundi de la deuxième semaine des vacances. Je n’avais pas répondu, ne sachant pas comment réagir à ses propos. J’avais d’abord été inquiète au sujet de l’urgence familiale, était-il arrivé quelque chose à sa mère ? Mon premier réflexe avait été de lui répondre pour en savoir plus puis j’avais relu la suite du message et j’avais effacé le mien. Il disait avoir besoin de réfléchir. Visiblement, il m’en voulait d’avoir gardé le secret concernant Margot. Sa rancœur était légitime, mais cela m’avait blessée. Au fond, je n’espérai pas vraiment une issue heureuse, nous n’étions pas dans un conte de fées, les relations humaines étaient bien plus complexes que ce que les entreprises Disney tentaient de nous faire croire depuis notre enfance !

Comme un écho à mes maux, j’avais modifié certains de mes cours pour étudier les réécritures de contes. Je voulais montrer aux élèves les messages initiaux présents dans les contes de fées comme l’histoire du petit chaperon rouge qui relatait en réalité le danger de faire confiance à un inconnu ou encore l’histoire de la belle au bois dormant dans laquelle la notion de consentement n’était qu’un détail pour le prince. Si cela avait intéressé les élèves, certains m’avaient reproché d’avoir brisé leur enfance. S’en était suivi un débat sur la nécessité d’entretenir ou non nos illusions. Un soir, tandis que je me préparai à quitter le lycée, Deb m’alpagua à la sortie.

— Nina ! Attends-moi !

Elle arriva, essoufflée, à ma hauteur et me fusilla du regard.

— Toi et moi, il faut qu’on parle.

— Je n’ai pas le temps, je dois récupérer Margot pour son cours de judo… protestai-je.

— Taratata ! Pas d’excuses, tu crois que je ne vois pas ce que tu fais ? reprit-elle en pointant un doigt accusateur sous mon nez.

— Mais de quoi tu parles ? m’étonnai-je.

— On parlera de ça pendant le cours de Margot. Allez, on va être en retard.

Abasourdie, je suivis du regard ma meilleure amie qui alla se poster devant ma voiture. Je haussai les épaules puis déverrouillai la fermeture centralisée avant de monter derrière le volant. Tandis que je démarrai, je lui demandai.

— Tu n’as pas quelque chose de prévu ce soir ?

— Ne cherche pas à te débarrasser de moi !

Je levais les mains en signe de reddition puis je rejoignis la route vers l’école de Margot.

Nous arrivâmes pile à l’heure pour le cours et Déborah me proposa d’aller prendre un café au bar situé près du dojo pour que nous puissions discuter. Je m’apprêtais à décliner lorsque je croisai son regard furibond. OK, elle n’était pas d’humeur à accepter le moindre refus. Je soupirai à nouveau puis prévins Margot et son professeur que je n’assisterai pas à la séance avant de la laisser à son cours. Nous fîmes le chemin à pied vers le café puis nous installâmes à notre place habituelle près de la vitrine. Deb commanda deux chocolats chauds puis attendit que nous soyons servies pour m’adresser la parole à nouveau.

— Vas-y, crache le morceau, commença-t-elle.

— Mais enfin, de quoi parles-tu ?

— De quoi je parle, me reprit-elle avec impatience. De ce qui fait que tu as l’air d’un zombie depuis presque un mois ! Tu ne me parles presque plus, tu te renfermes, même les élèves te trouvent étrange ces derniers temps. Non pas que tu sois du genre joyeux, on est bien d’accord, mais là on atteint le paroxysme de la sauvageonne qui fuit tout le monde.

— Arrête, tu exagères !

— Vraiment ? Cela fait combien de temps que tu n’es pas sortie pour autre chose que pour travailler ou faire les courses ? On ne se voit même plus en dehors des cours !

— J’ai été occupé, c’est tout, éludai-je ne pouvant soutenir le regard de mon amie.

J’entendis son soupir puis elle attrapa ma main et reprit d’une voix plus douce.

— Nina, on se connaît depuis longtemps, tu peux tout me dire, tu le sais.

— Tu n’en as pas assez que je te saoule avec mes problèmes ? déclarai-je avec amertume.

— Bien sûr que non, se rebiffa Deb. Si les amies ne devaient être là que pour les bons moments, cela n’aurait aucun intérêt, alors vas-y dis-moi tout !

Incapable de lui exprimer la cause de mon mal-être, je sortis mon téléphone pour lui présenter le message de Samuel. Je la vis le lire plusieurs fois avant de relever le regard vers moi.

— OK, commença-t-elle. Je comprends mieux, mais il n’a pas totalement fermé la porte. Pour quelqu’un qui a appris sa paternité avec près de huit ans de retard, ce n’est pas si mal.

— Il est reparti au Canada ! m’écriai-je.

— Pour une urgence familiale, précisa-t-elle en montrant le téléphone du doigt.

— Il m’a dit « au-revoir ».

— Exactement, il aurait pu dire « adieu », mais il ne l’a pas fait, donc il veut te revoir. Il a juste besoin de temps pour gérer ses problèmes familiaux et réfléchir à tout ce qu’impliquent tes révélations.

— Peu importe, soufflai-je. Je suis juste déçue pour Margot.

— Seulement pour Margot ? insista Déborah, suspicieuse.

— Que veux-tu que je te dise ? Que j’espérai qu’il me pardonnerait et que nous formerions une famille ? Que je l’aime encore et que je pensais que notre histoire pouvait reprendre là où elle s’était arrêtée ? La vie n’est pas un conte de fées, je l’ai appris par deux fois. J’en ai assez de souffrir.

Déborah me laissa déverser ma peine et ma colère puis elle régla l’addition et m’invita à quitter le café. Nous retournâmes vers le dojo, tout en poursuivant notre discussion. Ma meilleure amie déployait des trésors d’efforts pour me redonner le sourire.

 

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