Au-delà de nous (French Edition)
Chapitre 15
« Tu me donnes tant d’amour, tant de force
Que je ne peux plus, me passer d’toi
Si mes mots te blessent, c’est pas de ta faute
Mes blessures sont d’hier »
Mais je t’aime, Grand corps malade
Mai 2018, Nina
Je fixai le téléphone encore perplexe. Venait-il vraiment de m’appeler ? Après presque trois mois de silence, cette conversation que je redoutais autant que je l’espérais, avait-elle vraiment eu lieu ? Assise dans mon lit, je ne savais plus que penser. Ainsi il n’avait pas lu ma lettre lorsqu’il m’avait envoyé le premier et dernier message en février. J’avais passé des semaines à traîner mon cafard sans imaginer une seconde que peut-être la lettre ne lui était pas parvenue. Quelle idée en même temps de ne pas lui avoir dit les choses en face, cela nous aurait fait gagner du temps ! Et maintenant qu’allais-je faire ? Il voulait rencontrer Margot, officiellement cette fois. Il disait vouloir faire partie de sa vie. Si sa réaction me touchait, je ne pouvais nier que j’avais peur. J’étais effrayée à l’idée qu’il fasse souffrir Margot, mais aussi de ne plus avoir ma fille avec moi. Allait-il la reconnaître ? Voudrait-il demander une garde partagée ? D’après ce qu’il venait de m’apprendre, il s’était installé au Havre, cela signifiait qu’une garde alternée serait compliquée. Je pris une profonde inspiration puis repoussai mes craintes. Nous n’en étions pas là. Loin de là. Je n’avais plus d’échappatoires, il fallait que je parle à ma fille. La conversation que j’avais tant redoutée s’imposait d’elle-même. Je pianotai un rapide SMS à l’attention de Déborah pour lui annoncer que Samuel avait appelé et que j’avais besoin de lui parler avant de révéler la vérité à ma fille, puis je reposais le téléphone. Je mis un moment à m’endormir, heureusement pour moi je ne commençais qu’à neuf heures le lendemain et ensuite ce serait le weekend.
Je me levais tôt pour me réfugier dans la douche et profiter de l’eau chaude pour chasser mes tracas quelques instants. Puis je pris le temps de m’apprêter avant de rejoindre la cuisine pour préparer le petit-déjeuner. J’allais ensuite réveiller Margot, puis je retournai vérifier nos sacs tandis qu’elle s’habillait à son tour. Elle me rejoignit et nous discutâmes de tout et de rien. Mon humeur s’était adoucie depuis ma conversation avec Déborah et j’avais réalisé que Margot en semblait rassurée. Même si je pensais être discrète, ma fille percevait tout. Je tâchais de ne pas lui montrer mon anxiété et pour une fois j’eus l’impression d’y parvenir. Elle alla faire sa toilette pendant que je rangeai la cuisine puis nous quittâmes la maison après un dernier câlin à Berlioz. Je déposai Margot à l’école puis pris le chemin du lycée. Mes élèves étaient en devoir pendant deux heures ce qui me permit de laisser mon esprit vagabonder. À la pause de midi, je me dépêchai de rejoindre Deb qui m’attendait en salle des professeurs. Son visage s’éclaira lorsqu’elle me vit arriver et elle vint à ma rencontre.
— Je reprends à quatorze heures, ça te dit d’aller manger dehors ? m’interrogea-t-elle.
— Oui, je prends juste mon sac à main et on y va, acquiesçai-je en déposant mes affaires dans mon casier.
Nous saluâmes nos collègues puis nous sortîmes du lycée. Il y avait un petit bistrot à cinq minutes de la cité scolaire ce qui était parfait. Selon nos habitudes, nous nous installâmes et passâmes commande. Lorsque le serveur s’éloigna, Deb plongea ses yeux dans les miens. L’impatience que j’y lus me fit sourire.
— Alors, raconte-moi tout !
Je lui relatai l’appel de Samuel, ses explications et ses excuses vis-à-vis du quiproquo autour de son message. Puis je lui appris qu’il souhaitait s’investir dans la vie de Margot. Elle me laissa lui exprimer mes doutes et mes peurs puis lorsque j’eus terminé, elle posa sa main sur la mienne et reprit avec enthousiasme.
— Nina, c’est une nouvelle formidable. D’après ce que j’ai compris, il n’est pas en colère contre toi, il comprend pourquoi tu as agi ainsi et en plus il veut assumer son rôle de père. Ce mec est parfait !
— Hum, n’exagérons rien, il est parti une fois, il peut le refaire, remarquai-je.
— Il ne t’a pas quitté, me rappela-t-elle. Il est parti à cause de l’accident, si tu avais eu le temps de lui dire que tu étais enceinte, je suis certaine qu’il serait resté. Il aurait été brisé certes, mais présent.
Les mots de Samuel me revinrent : « Je ne sais pas comment j’aurai réagi si tu me l’avais annoncé le soir de l’accident, j’aurai probablement eu peur, mais je ne l’aurais pas abandonné. Je ne vous aurais pas abandonné » et je m’empourprai. Sentant que je ne lui avais pas tout dit, ma meilleure amie fronça les sourcils. Je lui rapportai les propos de Sam et elle arbora un sourire victorieux.
— Tu vois, j’ai raison ! Et si j’ai bien suivi, il en pince toujours pour toi !
— Deb !
— Oh arrête, reconnais qu’il te plait toujours !
— On a déjà eu cette conversation, lui rappelai-je. La priorité c’est…
— Margot, oui je sais, mais pour une fois ne te cache pas derrière ta fille. Tu peux me le dire à moi, je ne te jugerai pas, tu le sais !
Je poussai un soupir à fendre l’âme, mais cela ne perturba pas mon amie qui attendait les bras croisés.
— Bon, très bien. Oui, il me plait toujours ! avouai-je finalement.
— Je le savais ! triompha-t-elle.
— Mais c’est compliqué, il veut que nous allions le rejoindre au Havre en juillet pour passer du temps ensemble et apprendre à connaître Margot. C’est complètement fou, on ne peut pas rattraper huit années, on a changé et…
Sentant l’émotion m’envahir je m’arrêtai. Déborah attendit que le serveur ait déposé nos desserts puis elle reprit avec douceur.
— Une étape à la fois, tu es encore trop dans l’émotion pour prendre du recul, mais crois-moi, tu as beaucoup avancé cette année. Et les choses prennent une tournure aussi inattendue que positive !
— Je n’ai pas eu de nouvelles d’Anthony depuis février, lui rappelai-je.
— Une chose à la fois, répéta-t-elle avec obstination. D’abord Margot, il va falloir que tu lui parles. Veux-tu que je sois présente pour vous soutenir ?
— C’est gentil, appréciai-je, mais non, je crois qu’il faut que je le fasse seule. Nous n’avons été que nous deux ces dernières années, ce sera une façon de boucler la boucle.
Elle hocha la tête. Nous achevâmes notre déjeuner puis nous reprîmes le chemin du lycée. Je tâchai de me concentrer sur mes cours avant de rejoindre Margot à la sortie de l’école.
Nous avions un rituel le vendredi soir : nous commandions une pizza et regardions un Disney toutes les deux sur le canapé avec Berlioz qui passait d’une paire de genoux à l’autre pour recevoir sa dose de câlins. Pendant que Margot jouait dans sa chambre, je réceptionnai les pizzas puis je les déposais sur la table basse avec nos boissons et des serviettes de table. Je disposais les plaids sur le canapé et préparai la télévision en sélectionnant le programme de ce soir. Puis je retournais dans ma chambre où je dénichais de sous mon lit, la boîte que m’avait remise ma mère. Je la serrai contre moi avant de retourner au salon. Margot m’attendait sur le canapé. Elle était rayonnante. Je m’installai face à elle, la boîte sur les genoux. Son regard s’attarda sur celle-ci avant de remonter vers moi d’un air interrogateur.
— Chérie, j’aimerais te parler de quelque chose, commençai-je.
— J’ai fait une bêtise ? s’enquit-elle.
— Non ! Non pas du tout, la rassurai-je en pianotant sur la boîte. En fait, tu te souviens de la conversation que l’on a eue lorsque nous étions chez ton oncle et ta tante ? À propos de ton papa ?
— Oh, dit-elle, surprise.
— Tu souhaites toujours le connaître ? demandai-je finalement.
— Oui, mais il ne sait pas que je suis là, répondit-elle perplexe.
— En fait, si mon ange. J’ai compris que tu avais besoin de savoir qui était ton papa, alors je l’ai retrouvé. Ou plutôt il m’a retrouvée. Enfin, peu importe, il sait à présent et il a très envie de te connaître.
J’observai les traits encore enfantins de ma fille. Elle semblait si sérieuse à présent. J’aurais aimé pouvoir lire dans ses pensées à cet instant pour savoir ce qu’elle ressentait.
— Si c’est trop tôt, ou si tu n’as pas envie de le voir, il n’y a pas de problème, ajoutai-je. C’est toi qui décides.
— Comment il s’appelle ? demanda-t-elle finalement.
Je marquai un temps d’arrêt. Comment lui dire qu’elle l’avait déjà vu ? Je baissai les yeux sur la boîte. Il était temps qu’elle apprenne la totalité de son histoire. J’ouvris le couvercle en remerciant intérieurement ma mère d’avoir conservé ces souvenirs, puis attrapai une photo de Sam et moi. Je lui tendis et elle l’attrapa avec curiosité. Elle fronça les sourcils puis son regard s’éclaira enfin.
— Mais c’est toi et Sam sur la photo ! s’exclama-t-elle.
— Oui, ma puce, quand nous étions plus jeunes.
— Alors c’est lui ? réalisa-t-elle en me regardant.
— Oui, Sam est ton père, révélai-je enfin.
Son visage s’éclaira et elle me submergea de questions. Je lui racontais alors notre histoire, comment nous nous étions aimés puis je lui révélais pourquoi il était parti suite à l’accident. Elle m’écouta avec attention, je sentais que cela tournait à mille à l’heure dans son esprit, mais j’étais allée trop loin pour faire marche arrière. Alors je lui dévoilais nos photos et ses lettres pour illustrer mon histoire. Lorsque j’eus terminé, elle se jeta dans mes bras et laissa ses larmes couler. Le cœur serré, je la berçais contre moi.
— Je suis désolée mon ange, je ne voulais pas te faire souffrir, murmurai-je la voix brisée.
— Je comprends maman, Sam a eu peur, il ne savait pas que j’étais là. Il n’est pas parti à cause de moi.
— Bien sûr que non, lorsqu’il a su il a souhaité te voir. Il aimerait que nous allions passer quelques jours avec lui pendant les vacances d’été. Cela te plairait ?
— Oui beaucoup, mais…
— Mais ? l’encourageai-je en la regardant.
— Cela va être long, murmura-t-elle en essuyant ses larmes.
Cela me fit sourire et je l’embrassai sur le front.
— Si tu veux, tu pourras lui téléphoner ou lui écrire ?
— Je peux lui envoyer des lettres comme vous quand vous étiez amoureux ?
— Oui bien sûr, répondis-je en riant. Je suis certaine qu’il appréciera.
Margot sauta de joie et m’embrassa sur la joue. Après cet instant riche en émotions, je déposais la boîte sur le côté de la table puis nous nous attaquâmes à nos pizzas un peu refroidies et je lançai le dessin animé du soir : Mulan, son préféré. Lorsqu’elle alla se coucher, Margot me demanda si elle pouvait prendre la boîte. J’acceptai avec émotion et la regardai partir vers sa chambre. Seule avec Berlioz blotti sur mes genoux, je relâchai la pression. Mon dernier secret était enfin révélé. Malgré mes inquiétudes quant à l’avenir, je dormis sereinement cette nuit-là.
Nous étions sur la route depuis une heure déjà. Margot s’était endormie à l’arrière, son doudou lapin dans ses bras. Les semaines avaient défilé depuis notre discussion. Le weekend suivant notre soirée mère-fille, j’avais envoyé un SMS à Sam pour le prévenir que j’avais annoncé la nouvelle à Margot et je lui avais demandé s’il serait d’accord pour qu’elle lui envoie des lettres. Il avait accepté et s’en était suivi une correspondance à raison d’une lettre par semaine. Margot avait posté sa première lettre le lundi puis Sam lui avait répondu. Un rituel qui leur avait permis de faire connaissance en douceur. Margot partageait avec lui sa passion pour le judo, sa vie à l’école, ses lectures. Elle me demandait parfois de l’aider pour écrire des mots un peu compliqués. Elle m’avait emprunté un dictionnaire et elle s’enfermait des heures dans sa chambre. Chaque vendredi, nous lisions ensemble la lettre de Sam. Elle continuait à l’appeler ainsi, je ne lui en tenais pas rigueur, il lui faudrait peut-être un peu de temps pour inclure le mot « papa » dans son vocabulaire et dans sa vie. Nous avions commencé à nous échanger des messages en parallèle, d’abord succincts, puis au fil des semaines, nous avions pris l’habitude de nous raconter nos journées. Deb observait tout ceci avec un œil appréciateur, mais se gardait bien de tout commentaire. Pour ma part, étant toujours sans nouvelles de mon frère, j’avais demandé à ma mère si nous pouvions passer quelques jours chez elle. Je lui avais expliqué la situation et elle avait été à la fois étonnée et soulagée de voir la tournure que prenaient les évènements. Elle avait accepté d’autant plus qu’elle partait une semaine en vacances avec Pierre. Ainsi nous aurions la maison rien que pour Margot et moi et nous pourrions passer le cap en toute intimité.
À mesure que je m’approchais de notre destination, je sentais l’angoisse m’envahir. Nous devions rejoindre Samuel directement chez lui pour le déjeuner. Margot ayant terminé ses cours de judo la semaine précédente, nous avions pu partir tôt le matin afin d’arriver à l’heure prévue. J’étais curieuse de découvrir la maison de Sam, mais aussi inquiète quant à la réaction de Margot. Si elle l’avait plutôt bien pris, je savais que cette nouvelle l’avait perturbée. Son trouble de l’attention avait repris le dessus du fait de son environnement qui avait été bousculé et la fin d’année scolaire avait été plus compliquée. Heureusement, son enseignante s’était montrée compréhensive lorsque je lui avais brièvement expliqué la situation. Les congés d’été seraient l’occasion de mettre en place une nouvelle routine afin de redonner à Margot un cadre stable dans lequel elle se sentirait de nouveau en sécurité. J’avais confié les clés de l’appartement à Déborah qui ne partait qu’au mois d’août en vacances, Lisa n’étant pas disponible, Deb s’occuperait également de Berlioz pour le plus grand plaisir du félin. La voix du GPS indiquant de tourner à droite brisa mes réflexions. Je jetais un œil à l’écran et avisais notre destination toute proche. Inconsciemment, je ralentis. J’avais peur pour ma fille, c’était une certitude, mais au fond de moi je craignais aussi de tomber de haut. J’avais eu beau me convaincre que nous agissions ainsi dans l’intérêt de Margot, je sentais que mon cœur me trahirait à la moindre occasion. Je mentirais en disant que je ne rêvais pas de former enfin une famille avec Sam. Mais cela me semblait chimérique après tout ce que nous avions traversé.
Je m’engageai enfin dans un lotissement et me détendis légèrement en sentant les embruns salés de la mer. Quelle bonne idée de s’installer près de la plage. Au moins, nous aurions une raison de nous échapper si l’ambiance devenait trop pesante chez lui. J’observais la maison cherchant le numéro six correspondant à celle de Samuel. Je n’eus pas à attendre longtemps, celui-ci nous attendait devant un portail en bois blanc. Je me garai sur le petit parking prévu pour les visiteurs puis me tournai vers Margot. Elle était réveillée et me rendit mon regard.
— Tu es prête ? demandai-je avec inquiétude.
— Oui, répondit-elle après un instant de réflexion.
Elle détacha sa ceinture et je sortis de la voiture pour lui ouvrir la portière. Sam n’avait pas bougé pour nous laisser le temps de venir à lui à notre rythme. J’appréciais l’attention et visiblement Margot aussi. Elle glissa sa petite main dans la mienne et avança à la rencontre de son père.
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