Au-delà de nous (French Edition)
Chapitre 11
« Et maintenant, posons les cartes sur la table
Donne-moi des raisons valables
Je comprendrai
Et maintenant, dis-moi pourquoi toutes ces peurs
Mais s’te-plaît, tout en douceur
Car je comprendrai »
La recette, Slimane
Février 2018, Nina
Après la sortie au zoo nous déposâmes Sam chez lui pour ensuite nous rendre chez ma mère. J’aurais aimé faire une pause avant d’enchaîner avec le diner familial, mais n’ayant pas ma propre voiture, je ne pouvais que suivre le mouvement. Je rangeais l’ambivalence de mes sentiments dans un tiroir de mon esprit afin de me focaliser sur l’instant présent. La sauvageonne en moi ne rêvait que d’une chose : retrouver notre petit cocon à Margot et moi à Orléans. Notre bulle me manquait, mon chat me manquait. Il s’était passé tellement de choses en une semaine. Je me mordis la lèvre tout en contemplant le paysage qui défilait à travers la vitre. Margot s’était endormie à peine étions nous remontés dans la voiture. Anthony et Molly échangeaient à l’avant en murmurant et je me laissais bercer par le roulement de la voiture. Dans quelques heures je devrais me résoudre à parler à Anthony. Il fallait aussi que je parle à Samuel. Je profitai de ce moment d’introspection pour me demander comment j’en étais arrivée là. Après tout, lorsque j’avais pris la décision de garder le secret au sujet du père de Margot j’étais sure de mon choix. Puis ma fille avait commencé à se poser des questions, Déborah m’avait conseillé de passer plus de temps avec mes proches et Samuel avait débarqué dans ma vie envoyant valser mes résolutions. Quelque part, le fait de savoir que ma mère connaissait le secret de ma vie m’ôtait un poids du cœur. J’avais pu compter sur sa bienveillance et sa compréhension. Qu’en serait-il pour Anthony ?
Nous arrivâmes enfin dans le lotissement où vivait ma mère. Molly se gara dans l’allée devant le chemin conduisant à l’entrée de la maison afin de permettre à Anthony d’accéder directement au trottoir avec son fauteuil. Je réveillai doucement Margot qui s’étira comme un chat avant de descendre avec impatience. Sa joie me mit du baume au cœur. Au moins ces vacances auraient fait du bien à l’une de nous deux. Je la suivis mollement vers la maison où ma mère nous accueillit avec son sourire et de bonnes odeurs de gâteaux émanant de sa cuisine. Nous entrâmes, puis après avoir déposé nos manteaux et nos chaussures, nous nous dirigeâmes vers la salle à manger où Pierre nous attendait. Ma mère s’empressa de le rejoindre et fit enfin les présentations officielles. Si le début du repas fut marqué par des échanges timides, nous parvînmes finalement à nous sentir suffisamment à l’aise pour profiter de la soirée. Ma mère semblait aux anges. Chaque fois qu’elle posait ses yeux sur Pierre, ceux-ci s’illuminaient et son visage s’éclairait. J’étais sincèrement heureuse pour elle. Elle avait tout sacrifié pour nous, son bonheur était plus que mérité et même encore, j’aurais aimé qu’elle se l’accorde bien avant. L’amour ne semblait pas se soucier de l’âge. Pierre avait fait sa vie avec une épouse qu’il avait respectée puis leur chemin s’était séparé. Ils étaient restés en bon terme pour leurs trois filles, prouvant qu’une séparation pouvait parfois se passer dans des conditions tout à fait satisfaisantes. Il avait rencontré ma mère au cabinet où elle travaillait et peu à peu, une complicité s’était développée entre eux. Il lui avait fait la cour avec une profusion de fleurs et de chocolats. Ma mère nous confia qu’elle n’avait jamais autant ri que depuis qu’ils se connaissaient. Même Margot les regardait avec des étoiles dans les yeux. Elle lui demanda si elle pourrait l’appeler « papy », ce qu’il accepta avec émotion. Ma mère l’embrassa sur le haut du front, émue elle aussi. J’étais fière de ma fille. Les mots de Sam concernant Margot me revinrent en tête : « Elle est extraordinaire ». Cela me touchait d’autant plus que cela venait de lui alors qu’il ignorait tout de son lien avec elle.
Finalement, après une agréable soirée, nous rentrâmes chez Anthony et Molly. Mon frère me demanda durant le trajet ce que je pensais de Pierre et je lui répondis que j’étais sincèrement heureuse pour eux deux. Il approuva et me glissa qu’il avait apprécié cette semaine avec nous. Qu’il me trouvait changée, moins renfermée qu’auparavant. Je m’empourprai et lui répondis que cela nous avait fait du bien à Margot et moi d’être auprès d’eux. Arrivés à bon port, nous nous séparâmes sur cette note tout à notre bulle de douceur. Je renonçais à parler avec Anthony ce soir. Nous avions passé une belle journée, je ne souhaitais pas gâcher cela en apportant une conclusion négative. J’observais Margot qui dormait paisiblement, mais ne parvenais pas à trouver le sommeil. Le souvenir de ma proximité avec Sam me gardait en éveil. J’avais failli l’embrasser, ou lui peut-être. En tout cas, j’avais ressenti l’impérieux besoin de me fondre en lui, de me blottir dans ses bras comme avant. Ou plutôt non. Je n’étais plus cette adolescente mal dans ma peau et en colère contre le monde entier. J’avais une fille adorable, un métier qui me passionnait et une meilleure amie toujours là quand il le fallait. À présent, je redécouvrais ma famille et j’avais envie de plus de moment comme ceux que nous avions eus cette semaine. Je réalisai qu’avec mes secrets, j’avais mis de la distance entre nous. Je comprenais mieux pourquoi Anthony tentait à chacune de mes visites de me faire oublier l’accident. Il avait besoin que je sois là pour lui à l’aube de sa paternité. Je me relevai pour farfouiller dans mes affaires puis renonçais rapidement afin de me lever et rejoindre silencieusement le bureau d’Anthony. Je m’assis sur le fauteuil emprunté par Sam cette semaine lors de leurs sessions de travail et j’observais un instant l’espace de travail de mon frère. J’attrapai une feuille et un stylo et commençai à écrire. Je ne cherchais pas à ordonner mes émotions, libérant sur le papier les non-dits, les rancœurs, les joies et les peines qui m’habitaient depuis près de huit ans. Je griffonnais mes maux jusqu’à ce que mes yeux me brûlent. Puis lorsque mon cœur se fut suffisamment épanché, je sortis une enveloppe de sous le presse-papier et pliais soigneusement la lettre pour l’y glisser. Je cachetais l’enveloppe et ajoutai simplement le nom de Sam dessus. Je me levais finalement pour regagner ma chambre et m’endormis sans plus de difficultés, la lettre dissimulée sous mon oreiller.
Je m’éveillai assez tôt le lendemain. Je laissais Margot profiter un peu plus du sommeil puis achevai de ranger nos affaires. Je me rendis ensuite dans la cuisine. Molly faisait visiblement la grasse matinée et je décidai de préparer le petit-déjeuner pour la remercier de son accueil chaleureux. Ma belle-sœur était discrète et généreuse, je m’étais toujours entendu avec elle. Elle avait su m’apprivoiser à force de patience et ne m’avait jamais jugée sur mon comportement parfois réservé. Je préparai des gaufres et du jus d’oranges pressées puis installai la table. Margot me rejoignit et je l’envoyai dans la salle de bain afin qu’elle s’habille et fasse sa toilette le temps qu’Anthony et Molly se joignent à nous. Ces derniers se levèrent dans l’entrefaite et Molly m’embrassa chaleureusement en découvrant le petit-déjeuner. Elle s’assit et dévora deux gaufres agrémentées de chocolat et de crème fouettée sous les yeux amusés de mon frère qui me lança un clin d’œil. Margot nous rejoignit et nous partageâmes ce dernier repas ensemble dans la bonne humeur. Avant de partir, je pris mon courage à deux mains et annonçais à Anthony que je souhaitais lui parler. Étonné, il accepta et Molly proposa à Margot de la coiffer dans la salle de bain pour nous laisser de l’intimité. Je la remerciai en déposant une bise sur sa joue et elle m’observa un instant. Je lus dans son regard qu’elle sentait que je m’apprêtais à faire un pas vers mon frère, mais elle ne chercha pas à s’imposer, sachant pertinemment qu’Anthony se confierait ensuite à elle.
Mon frère me proposa d’aller dans la véranda et je le suivis avec appréhension. Je m’assis en face de lui. Il plongea ses yeux dans les miens, me laissant prendre la parole en premier. Je pris une profonde inspiration puis me lançai enfin.
— Je te remercie de nous avoir accueillies cette semaine. J’ai compris beaucoup de choses durant ces quelques jours et j’aimerais que tu écoutes jusqu’au bout ce que je m’apprête à te dire.
— Tu me fais peur, Nin, tu sais bien que tu peux tout me dire. Tu es malade ? s’enquit-il en attrapant ma main et en la serrant dans les siennes.
Je me mordis la lèvre encore plus honteuse de lire sa sincère inquiétude.
— Non, s’il te plait, j’ai besoin que tu m’écoutes, insistai-je d’une voix tremblante.
— Bien, accepta-t-il enfin.
— Tu avais raison lorsque tu disais que je n’étais pas vraiment remise de l’accident malgré les années qui sont passées. Mais ce n’est pas pour les raisons que tu crois. Il y a quelque chose que je te cache depuis longtemps et tu auras sans aucun doute du mal à me pardonner. En réalité, je n’arriverai sans doute moi-même jamais à me le pardonner, mais j’ai compris qu’il ne servait à rien de continuer à vivre dans le passé. Tu vas devenir père et tu as su surmonter tes blessures. Je suis une mère moi aussi et pour Margot, pour notre famille, je me dois d’être honnête avec toi, avec vous.
Je m’arrêtai pour reprendre ma respiration. Anthony gardait une expression neutre, ma main était toujours enserrée dans les siennes.
— Samuel et moi étions amoureux, avouai-je enfin. Lorsqu’il est devenu ton meilleur ami, la première fois que tu l’as invité à la maison, je suis tombée amoureuse de lui. Bien sûr, nous avons lutté contre nos sentiments, lui par respect pour toi et pour la différence d’âge entre nous, puis avec le temps nous avons cédé et nous nous sommes aimés sincèrement. Pour moi, c’était lui, précisai-je tout en fuyant son regard. Le soir de l’accident, lors de la soirée, j’ai vu Sam embrasser une autre fille et cela m’a brisé le cœur. Dans la voiture sur le chemin du retour, nous nous sommes disputés et Samuel a manqué le stop…
Je m’arrêtai secouée par l’émotion. Les mains d’Anthony s’étaient raidies sur les miennes et je sentais son regard me bruler la peau.
— Je n’ai jamais trouvé le courage de te l’avouer, nous devions te l’annoncer avec Sam, mais lorsque je l’ai vu à la soirée j’ai cru qu’il souhaitait rompre avec moi. Puis il y eut l’accident et je me sentais tellement coupable, si je n’avais pas eu cette dispute avec lui…
— Nina, c’était un accident ! m’interrompit-il nerveux. C’est le propre d’un accident, on ne peut pas le prévoir. Je ne t’en aurai pas voulu, tu aurais pu te confier à moi, je suis ton frère !
L’incompréhension se peignait sur ses traits, accentuant ma culpabilité.
— Tu aurais dû me le dire, jamais je ne te l’aurai reproché ! reprit-il.
— Attends, j’ai encore une chose à te révéler, l’arrêtai-je tremblant de tous mes membres. Cette nuit-là à l’hôpital, l’infirmière m’a appris que j’étais enceinte.
Je me tus le laissant assimiler mes propos. Il m’observait les sourcils froncés. Je pus voir sur ses traits l’instant où il comprit enfin où je voulais en venir. Il lâcha mes mains et se laissa tomber en arrière contre le dossier de son fauteuil. Il se passa une main sur le visage m’observant froidement. Je complétai alors, vidant totalement mon sac.
— Lorsque j’ai appris que Sam était parti, j’ai essayé de le joindre. J’ai attendu de vous en parler pour savoir s’il comptait revenir, puis son téléphone a été coupé, son numéro n’était plus répertorié et j’ai cru qu’il m’avait abandonnée. Je me suis retrouvée seule avec ma culpabilité, ma honte et cet enfant. Lorsque nous avons su que tu ne récupérerais pas l’usage de tes jambes, j’ai fui pour ne pas être un poids pour maman et toi. Tu allais avoir besoin d’aide et je refusais que maman ne se coupe en deux.
— Non, m’arrêta fermement Anthony. Ne te cache pas derrière mon handicap ! Tu aurais pu nous le dire, tu aurais dû ! s’emporta-t-il. Il tapa durement sur la table et je le laissai déverser sa colère légitime et froide. Nous étions une famille, nous aurions dû affronter cela ensemble. Que crois-tu que j’ai ressenti quand tu es parti ? J’ai cru que tu m’en voulais, que tu me détestais pour l’accident, pire encore j’ai cru que tu avais peur de moi !
Mon souffle se bloqua et les larmes emplirent mes yeux. Je me mordis furieusement l’intérieur des joues, refusant de craquer maintenant. Je devais l’écouter, je l’avais fait souffrir en voulant le protéger, il m’avait écouté, je me devais de lui rendre la pareille.
— Bordel, Nina, tu étais ma petite sœur ! Tu imagines un peu la vie que j’ai eue depuis l’accident ? Et Sam ? Il est au courant pour Margot ? Ces derniers jours vous faisiez semblant pour vous moquer de ton pauvre idiot et infirme de frère ?!
— Arrête ! criai-je à mon tour en me redressant. Jamais je ne t’ai considéré comme un idiot, jamais je n’ai eu peur de toi, je t’aime Anthony, tu es mon frère. Samuel ne sait rien pour Margot, je te l’ai dit je n’ai pas pu lui avouer à l’époque, car il est parti et j’ai décidé d’inventer cette histoire d’étudiant. C’est ce que j’ai raconté à tout le monde !
— Pourquoi dire la vérité aujourd’hui ?
— Parce que… parce que je ne suis plus une adolescente. Je me rends compte à quel point j’ai fait souffrir ceux que j’aime. Toi, maman, Sam, mais surtout Margot. Elle a besoin de connaître son père, terminai-je soudain lasse.
Anthony me regarda longuement. Les battements de mon cœur se calmèrent peu à peu tandis que nous nous affrontions du regard. J’avais réussi. J’étais parvenue à lui avouer mon terrible secret. Je vis les émotions se succéder sur son visage, il semblait tirailler. Je lançai un regard vers la maison et croisai le visage inquiet de Molly qui était revenu dans la cuisine. Je lui fis un signe puis murmurai à mon frère.
— Je suis désolée d’avoir mis si longtemps à te dire la vérité. J’ai manqué de courage. J’espère que tu parviendras à me pardonner, j’ai réellement envie d’être la sœur dont tu as besoin et d’être présente pour vous. Nous allons partir, quand tu seras prêt, je serai là.
Je contournai la table en essayant de reprendre un visage affable pour ne pas effrayer Margot. Je me dirigeai vers Molly pour l’embrasser avant de lui présenter mes excuses puis j’appelai Margot. Indifférente au drame qui venait de se jouer, elle embrassa son oncle et sa tante puis nous quittâmes la maison en direction de la voiture. Alors que je claquai la portière, je croisai le regard d’Anthony sur le pas de sa porte qui nous observait. Molly avait posé une main sur son épaule et l’autre sur son ventre. Je les saluai timidement puis je reculai dans l’allée, quittant leur champ de vision. Nous fîmes un crochet chez ma mère pour lui dire au revoir, Margot récupéra les affaires qu’elle avait laissées chez elle. Je profitai de ce temps pour confier la lettre à l’attention de Samuel à ma mère. Elle me serra dans ses bras et murmura la voix chargée d’émotions.
— Je suis fière de toi ma fille, tu as pris la bonne décision.
La gorge nouée par l’émotion, je ne répondis pas de peur de m’effondrer. Ce n’était pas encore le moment. Nous reprîmes la route le cœur serré et je m’absorbais sur la voix de Margot qui m’expliquait qu’elle avait hâte de raconter à Judith comment s’était déroulé ses vacances et surtout qu’elle allait avoir un petit cousin.
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