Au-delà de nous (French Edition)
Chapitre 13
« Tu sais, tout le monde autour pourra me quitter
Tant que t’es là, j’suis bien mon amour et faut pas l’oublier
Et même si dans ton monde tout est sourd, laisse-moi le changer
Mais quand je t’aime, tu doutes, mon amour
Moi, j’peux pas t’oublier »
La recette, Slimane
Samuel, Mai 2018
J’attrape ma valise sur le tapis roulant puis je vérifie l’étiquette afin d’être certain qu’il s’agit bien de la mienne. Deux précautions valent mieux qu’une, ce ne serait pas la première fois qu’une erreur arrive au niveau des bagages. Je me redresse et progresse vers la sortie de l’aéroport. Je hèle un taxi et lui indique ma destination, il m’ouvre le coffre pour que j’y dépose ma valise puis je m’installe à l’arrière. La journée s’achève, mais avec le décalage horaire entre la France et le Canada je sais que je ne dormirai pas cette nuit. Je laisse mes pensées divaguer tandis que le taxi me conduit chez moi. « Chez moi ». J’esquisse un sourire nostalgique. Les trois derniers mois ont été riches en évènements. D’abord, j’ai terminé la rénovation de la maison de mon père puis j’ai pris la décision de la vendre. Si je pensais mettre un peu de temps pour trouver un acheteur, cela s’était déroulé beaucoup plus rapidement que prévu. Un couple avec deux enfants avait eu le coup de cœur et avait acheté sans négocier. Dans le même temps, je prenais la décision de revenir m’installer au Havre. Et puis surtout, le réel déclencheur de ces bouleversements n’était autre que Nina. Celle que j’avais fuie il y avait de cela huit ans et que je venais de retrouver. Le fait de me rendre compte que malgré l’accident, elle avait poursuivi sa vie en se réalisant professionnellement et en élevant seule sa fille, m’avait impressionné. Si le fait d’avoir renoué avec Anthony plusieurs mois auparavant m’avait permis d’enclencher le processus, de reprendre les rênes de ma vie, les retrouvailles avec Nina avait achevé de me donner le courage dont j’avais besoin.
Cela avait été difficile d’admettre qu’elle n’avait pas eu besoin de moi pour s’épanouir. Pourtant, lorsque nous nous étions retrouvés et enfin expliqués j’avais cru percevoir que je ne la laissais pas indifférente. L’image de l’homme que je voyais dans ses yeux avait achevé de me convaincre qu’il était temps pour moi de cesser de vivre dans le passé. Oui, nous avions eu une histoire passionnée qui s’était achevée tragiquement. Mais aujourd’hui, nous étions des adultes. Visiblement, elle n’avait personne dans sa vie mis à part sa fille. De mon côté, je n’avais jamais eu de relations sérieuses. Peut-être que la vie nous avait réunis pour que nous ayons notre seconde chance ? Nina n’était restée qu’une semaine chez son frère, mais ces quelques jours avaient tout changé. La semaine suivante, j’avais eu un appel de mon beau-père qui m’annonçait que ma mère avait eu un accident. J’avais pris le premier vol pour le Canada en envoyant un SMS à Nina, mais elle ne m’avait jamais répondu. Arrivé à Montréal, j’avais appris avec soulagement que ma mère allait bien, mais qu’elle avait besoin de se reposer. Elle avait pris la décision d’arrêter de travailler afin de profiter de la vie avec son compagnon.
J’avais profité du séjour pour mettre de l’ordre dans mes affaires professionnelles, clôturant mon entreprise afin de rouvrir en France par la suite. La vente de la maison de mon père avait été gérée à distance et j’en avais profité pour acheter une petite maison en bord de mer. Grâce aux nouvelles technologies, j’avais pu la visiter en virtuel et s’il y avait quelques travaux à prévoir cela ne m’empêcherait pas de m’y installer dès mon retour. J’avais hâte de retrouver Anthony, nous ne nous étions pas revus, ni appelé depuis mon départ. Et puis il y avait Nina. Peut-être pourrais-je tenter de lui écrire à nouveau…
Le taxi entra dans le lotissement et me déposa devant un portail blanc. Je réglai sa course, récupérai ma valise et me tournai pour la première fois vers ma nouvelle demeure. Ma première maison à moi. Pas celle de mon père ou un appartement de ma mère, il s’agissait bien de ma demeure. J’avais tenu l’un de mes objectifs qui consistaient à être propriétaire avant mes trente ans. Mon cœur se serra en me rappelant des autres objectifs de ma liste : fonder une famille, me marier, voyager à travers le monde… je me repris et poussai le portail. J’avais reçu les clés par voie postale aussi je pus l’ouvrir sans difficulté. J’avisai la boîte aux lettres et l’ouvris pour y récupérer la paperasse qui m’y attendait puis j’avançai enfin pour découvrir l’intérieur de cette maison. Le crépi blanc était rehaussé par les volets bleus. La cour extérieure donnait sur une allée de galets où quelques rosiers fleurissaient par endroit. Un camélia s’étendait contre la façade. J’avais bien l’intention de faire le tour du terrain dès le lendemain, mais pour l’heure je ne rêvais que d’une douche et d’un café. J’entrai pour visiter rapidement la maison. Une surface de 110 m2 s’étendait de plein-pied avec un couloir desservant deux chambres, un bureau, une salle de bain, des toilettes. Je déposai mon manteau et mes chaussures dans l’entrée puis fis rouler ma valise dans la cuisine qui s’ouvrait sur la pièce de vie. Les volets étaient fermés, j’avançais dans la cuisine où je trouvais avec surprise un paquet emballé sur l’ilot central. Je m’approchai et lus le post-it collé dessus : « Cher Sam, nous te souhaitons un bon retour au Havre, nous avons pensé que ces quelques douceurs te réconforteraient le temps que tu puisses faire les courses. N’hésite pas à passer nous voir à ton retour, Anthony et Molly ». Un sourire éclaira mon visage. Lors de l’achat de la maison, j’avais demandé à mon meilleur ami de se rendre sur place pour finaliser les papiers, il avait accepté à condition de pouvoir refuser la signature s’il constatait un manquement ou un vice de forme. Je chinais dans le sac où je découvrais des paquets de gâteau, mais aussi un gel douche et un shampoing et surtout des dosettes de café que je m’empressais d’attraper pour mettre en route la cafetière. Lorsque j’avais acheté la maison, j’avais surtout été séduit d’une part par l’emplacement, mais aussi par la cuisine qui venait d’être rénovée et qui restait entièrement équipée. J’aurai à refaire simplement des travaux de rafraîchissement pour la partie nuit, mais pour l’heure j’étais comblé. Je renonçais à envoyer un SMS à mes amis ne souhaitant pas les déranger si tard. Je me dirigeais vers les chambres et portai mon dévolu sur celle qui n’avait pas de moquette au sol. Voilà ce qui serait certainement mon premier chantier dans cette maison : poser du parquet partout. En attendant, le carrelage beige de cette chambre ferait l’affaire et serait déjà plus propre que le nid à acariens de l’autre côté de la cloison. J’ouvris ma valise et la posais sur le lit pour en dénicher deux serviettes de bain ainsi qu’un jogging noir, des chaussettes, mes claquettes, un boxer et un tee-shirt blanc. Je me dirigeai ensuite vers la salle de bain. Composée d’une baignoire et d’une cabine de douche, j’optai pour la seconde et eus un moment de flottement en me demandant si j’avais bien fait ouvrir les compteurs d’eau et d’électricité. Réflexion idiote étant donné que j’avais pu utiliser lumière et cafetière dans la cuisine. Je me glissai sous le jet d’eau qui délassa mes muscles endoloris du voyage puis profitai de cet instant de détente.
Lorsque je sortis de la salle de bain, je me saisis de mon bloc qui ne me quittait jamais et où je notais tous mes projets, d’un stylo et je retournai dans la cuisine où je m’installai sur l’un des tabourets devant l’îlot central. Je me fis couler un second café et attrapai une boîte de cookies que je dévorais. Je commençais à griffonner ce que je devais faire par ordre de priorité soit : passer au box récupérer les affaires que j’avais stockées avant mon départ, faire des courses, contacter des collègues pour lancer les travaux dans les chambres, le bureau et la salle de bain. Je me notai aussi de rendre visite à Anthony et Molly pour les remercier puis j’écrivis le prénom de Nina avec un point d’interrogation. Je soupirai, ne sachant pas réellement quoi faire dans l’immédiat. Un grattement me fit sursauter et échapper mon stylo qui roula sur l’ilot. Je fronçais les sourcils puis j’observais mon environnement lorsque le bruit se manifesta à nouveau. Cela provenait du volet roulant de la baie vitrée du séjour. Je me levai puis actionnais l’interrupteur du volet qui commença à se lever. Inquiet, les sens en alertent, je me détendis en avisant la présence d’un petit chat roux qui me rendait mon regard.
— Que fais-tu ici toi ? Tu es perdu ? m’enquis-je en le regardant à travers la fenêtre.
Comme pour me répondre, il se leva sur ses deux pattes arrière et se colla contre la fenêtre en miaulant. J’ouvris légèrement la baie et il fonça à l’intérieur sans demander son reste. Amusé je refermais derrière lui. Il semblait bien connaître les lieux, pourtant les anciens propriétaires m’avaient indiqué qu’il s’agissait d’une résidence secondaire. Ils n’auraient pas abandonné leur chat ? À moins qu’il ne s’agisse d’un matou du lotissement ? Je haussai les épaules, je résoudrai ce problème demain, pour l’heure ce petit félin m’amusait et lorsqu’il sauta sur l’ilot central pour s’y asseoir et me jauger de ses yeux verts, je ne pus m’empêcher de rire. Je sortis la petite bouteille de lait que Molly et Anthony m’avaient apporté, et en versai dans une tasse de café à son intention.
— Enchanté de te connaître, je suis Sam le nouveau propriétaire de cette maison. Tu es du quartier ?
Le chat m’observa un instant puis reporta son attention sur le lait pour en boire plusieurs gorgées avant de commencer à faire une toilette minutieuse. Je souris puis m’occupais de ranger les provisions dans les placards afin de commencer à m’approprier les lieux.
Le lendemain matin, après une courte nuit, je m’habillai prestement puis tâchai de faire sortir mon visiteur nocturne tout en appelant un taxi. J’avais laissé ma voiture sur le parking sécurisé du box à mon départ. Lorsque j’arrivais sur le lieu de l’entreprise de stockage, ce fut non sans soulagement que je récupérais mes biens. J’entassais les cartons et les caisses dans la voiture. Les sièges arrière étaient baissés ce qui m’offrait plus d’espace. Je n’avais gardé aucun meuble de chez mon père hormis mon bureau d’architecte que j’avais acheté à mon retour au Havre. Je commençais par faire passer celui-ci sur la banquette arrière puis empilai le reste de mes affaires dessus après l’avoir protégé d’une couverture. Je fis deux aller-retour pour rapatrier la totalité de mes affaires dans ma nouvelle maison puis je m’arrêtai faire des courses avant de rentrer de mon deuxième trajet. Lorsque je garai ma voiture devant le garage et que je refermai le portail derrière moi, une étrange sensation m’envahit. Le sentiment d’être dans un lieu qui m’appartenait et où je pouvais être simplement moi. Je profitai du reste de la journée pour ranger mes courses, installer mes affaires. J’avais gardé de la vaisselle de chez mon père que je n’eus qu’à installer dans les placards de la cuisine. Pour mes vêtements, en attendant les travaux où l’installation de dressing était prévue, je plaçais mes affaires dans le placard de ma chambre. Je fis aérer en grand la maison, profitant de la douceur printanière et du soleil qui entrait par les fenêtres. Je ne vis pas le chat entrer dès que j’ouvris la baie vitrée. Je me promis d’aller interroger le voisinage à son sujet dès que j’irais me présenter, mais pour l’heure je sortis le petit paquet de croquettes que j’avais acheté et je lui déposais une assiette sur l’ilot à coté d’un bol d’eau.
Je m’affairai ensuite dans la troisième chambre que je comptais utiliser transformer en bureau. La pièce était légèrement plus petite que les deux autres chambres, mais cela ferait un espace de travail parfait. Je comptais faire installer une bibliothèque murale sur le mur du fond et mon bureau trouva sa place naturellement au milieu de la pièce. J’avais prévu d’acheter un second bureau que je placerai de l’autre côté de la pièce pour gérer les papiers et installer mon ordinateur. Je ne vis pas la journée passer entre mon installation, les coups de fils à mon équipe pour le chantier. J’appelais tout de même Anthony pour lui annoncer mon retour et lui promettre de venir les voir rapidement. Lorsque le soir se profila lentement, je me décidai à sortir pour faire le tour du lotissement. Je ne croisais que peu de monde, il s’agissait surtout de maisons secondaires ce qui m’assurait d’un calme et d’une sérénité l’essentiel de l’année. Je rencontrai tout de même une dame d’un certain âge qui m’accueillit avec plaisir. Nous échangeâmes un peu sur la vie du lotissement, elle confirma rapidement mes hypothèses en m’assurant que c’était une résidence calme, même lors de la haute saison, ceux qui venaient ici étaient soit des familles ou des personnes recherchant le calme loin de la vie effrénée de Paris. Je l’interrogeai sur le chat et elle m’indiqua qu’en effet, elle l’avait vu avec les anciens propriétaires. Il s’agissait d’une petite chatte qu’ils avaient trouvée dans le jardin, mais visiblement ils n’avaient pas souhaité l’emmener avec eux à leur départ. Je gardais pour moi, mon opinion concernant ce comportement irresponsable et égoïste et après plusieurs minutes je la saluais avant de rentrer chez moi.
La petite minette m’attendait sur le pas de la porte et je vins vers elle en l’attrapant dans mes bras. Elle se frotta contre ma joue, me rappelant que je devais me raser et elle se mit à ronronner.
— Eh bien, je suppose que nous sommes colocataires désormais ? murmurai-je en caressant le haut de sa tête. Il va falloir te trouver un nom, repris-je en entrant dans la maison.
Le lendemain, je m’attelai à prendre connaissance du courrier arrivé en mon absence. Pour la plupart, il s’agissait de publicité que je jetais directement, je trouvais aussi un courrier de la banque puis une lettre du notaire concernant la succession de mon père. Je plaçais tout ça dans un coin de l’ilot puis m’apprêtai à me lever quand j’aperçus une lettre qui avait dû tomber du paquet de publicité. Je me penchais pour la ramasser tandis que Ginger passait près de ma main pour obtenir une caresse. J’accédais à sa requête en souriant puis me levais pour lui ouvrir la baie vitrée. J’ajoutai dans ma liste mentale d’investir dans une chatière puis je regagnai l’ilot pour reprendre la lettre. Lorsque je la retournai, mon cœur s’arrêta un instant. Il s’agissait d’une lettre de Nina. Depuis quand était-elle là ? Il n’y avait pas d’adresse, elle avait dû être déposée dans ma boîte, mais comment avait-elle su que je changeais de domicile ? L’esprit en ébullition, je décachetais maladroitement l’enveloppe, impatient de découvrir ce que Nina souhaitait me dire.
« Cher Sam,
Je ne pensais pas t’écrire à nouveau un jour. La vie est décidément pleine de surprises. Je vais être honnête, j’ai passé ces dernières années à te haïr. Je t’en ai tellement voulu… Pardonne-moi si cette lettre n’a aucune logique, je te livre tout ceci sans réellement réfléchir ou ordonner ma pensée. Pour moi, tu étais l’homme de ma vie. Lorsque je t’ai vu embrasser cette fille, mon cœur s’est brisé. Puis l’accident est arrivé et a fait ressortir le pire de nous. Tu t’es enfui, tu m’as abandonnée, tu m’as laissée toute seule. Si aujourd’hui je comprends tes raisons, je t’en veux malgré tout de ne pas m’avoir assez fait confiance pour partager ta peine et tes peurs avec moi. J’aurais pu tout entendre, j’aurais pu t’aider, j’aurais aimé être celle vers qui tu te serais tourné pour remonter la pente.
Je n’ai jamais pu t’oublier Sam et ce que je m’apprête à te dire risque de te blesser. J’en suis désolée d’avance, mais il ne s’agit plus seulement de toi ou de moi à présent. La nuit de l’accident, j’ai appris que j’étais enceinte. Je portais notre enfant. À mesure que tu me lis, les pièces du puzzle doivent s’assembler dans ton esprit. Il n’y a jamais eu d’étudiant, jamais eu de petit copain qui ne souhaitait pas s’engager. Margot est ta fille, notre fille. J’ai porté ce secret durant huit longues années, j’ai menti à ma famille, à ma fille. Je t’ai reproché d’être un lâche et d’avoir fui, mais je n’ai pas fait mieux. Tu as le droit de me mépriser, je le mérite. J’avais dix-huit ans, je pensais que tu m’avais quittée et je me retrouvais enceinte. Je ne voulais pas être un poids pour ma mère, pas alors qu’Anthony allait avoir besoin d’elle. Alors je suis partie et j’ai menti. Je me suis coupée des miens pour conserver ce secret.
Tu dois te demander pourquoi je te dis tout ça aujourd’hui. Pour être honnête, je ne sais pas si je l’aurais fait si nous ne nous étions pas retrouvés sur la plage. Lorsque tu liras ces mots, sache que j’ai tout révélé à Anthony et à ma mère. Il n’y a plus de secrets. Nous rentrons demain chez nous et je n’ai pas eu le courage de tout te dire de vive voix. Je n’ai rien dit à Margot, mais elle se pose beaucoup de questions. C’est pour elle que je fais ce pas vers toi. Je te laisse choisir si tu veux faire partir de sa vie, je ne m’y opposerai pas et surtout je ne veux pas que tu penses qu’il s’agit d’un moyen de te récupérer.
Il est probablement trop tard pour nous, mais j’ai envie de croire qu’il n’est pas trop tard pour Margot
Nina »
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