Au-delà de nous (French Edition)
Chapitre 8
« J’suis pas bien dans ma tête, Maman
J’ai perdu le goût de la fête, Maman
Regarde comme ta fille est faite, Maman
J’trouve pas d’sens à ma quête, Maman »
Maman, Louane
Février 2018, Nina
Je me garai dans l’allée et séchais mes larmes. Les yeux encore rougis d’avoir trop pleuré, je descendis comme une marionnette dont on aurait coupé les fils et avançai vers le perron. Alors que je m’apprêtai à frapper sur la porte en bois, un éclat de rire derrière moi attira mon attention. Je me tournai machinalement et me figeai en découvrant ma mère qui redescendait la ruelle et se dirigeait vers sa maison. Elle n’était pas seule. Un homme qui devait avoir la cinquantaine, murmurait à son oreille en tenant sa taille par le bras. Ma mère éclata à nouveau de rire puis elle reporta son attention vers leur destination. Elle tressaillit en rencontrant mon regard abasourdi. Elle s’arrêta causant la curiosité de son compagnon qui suivit son regard. Quand il me découvrit, il eut à son tour un moment d’arrêt si bien que j’eus la sensation désagréable que les rôles s’étaient inversés me propulsant dans la peau de ma mère qui découvrait les incartades de ses enfants. L’homme me salua d’un signe de tête en esquissant un sourire poli puis s’adressa à ma mère avant de s’éclipser pour rejoindre ce qui devait être son véhicule. Il démarra puis fit demi-tour pour quitter la ruelle. Ma mère vivait dans un petit lotissement composé de maison individuelle. Nous avions toujours vécu ici, Hélène avait réussi à
acheter à un prix très correct cette maison à la société d’HLM[5] qui gérait le parc immobilier du lotissement dans les années 80. La société qui proposait au départ ces logements à la location, avaient ensuite décidé de vendre ce parc pour diriger leurs affaires dans un autre quartier. Leur prix de vente étant plus qu’abordable, cela avait permis à ma mère d’accéder à la propriété.
Je restais donc figée devant la porte de la petite maison où nous avions grandi, attendant que ma mère m’explique de quoi il retournait. Elle s’avança alors vers moi et après qu’elle m’eut déposé une bise sur la joue, elle inséra les clés dans la porte et m’invita à entrer. J’avançais sans un mot dans le hall d’entrée, déposais mes chaussures comme lorsque j’étais jeune dans le meuble d’entrée, puis avançais jusqu’à la salle à manger. Ma mère me rejoignit après être passée par la cuisine pour nous préparer une tisane et des petits gâteaux. Elle posa le tout sur la table et s’assit face à moi. Elle esquissa un sourire puis rompit le silence.
— Que fais-tu ici ? Nous n’avions pas prévu de nous voir aujourd’hui ?
— Si je dérange je peux partir, répondis-je vexée.
— Nina, ne sois pas sur la défensive. J’ai été surprise de te voir, mais cela me fait plaisir. Tes visites me manquent, glissa-t-elle en prenant ma main dans la sienne.
Ma gorge se noua et les larmes menacèrent de me submerger de nouveau. Préférant changer de sujet, je l’interrogeai plutôt sur son compagnon.
— Qui est-ce ?
— Il s’appelle Pierre et c’est un ami.
— Un ami ? répétai-je sceptique.
— Tu m’en voudrais si je refaisais ma vie ? s’enquit soudain ma mère.
— T’en vouloir ? Mais maman, bien sûr que non ! Je… Si je réagis ainsi c’est que depuis le départ de notre géniteur, jamais je ne t’ai vu avec un autre homme. Tu disais toujours que l’amour de tes enfants te suffisait !
— Et c’est vrai ! s’écria ma mère. Je ne veux pas que tu penses le contraire ! Vous avez toujours été ma priorité, seulement à présent que vous êtes grands et établis dans vos vies, je pense avoir le droit de penser un peu à moi.
J’assimilais ses propos. Ma mère, cette femme si forte qui avait toujours travaillé dur pour nous, pour pallier à l’absence de notre père. J’avais cru qu’elle avait fermé son cœur pour toujours, refusant de s’exposer à la morsure de l’amour pour ne plus risquer de souffrir. Et je découvrais qu’elle avait simplement attendu. Attendu afin que nous soyons prêts, et que son cœur se repose avant d’être capable de s’ouvrir à nouveau.
— Cela fait longtemps, je veux dire, entre Pierre et toi ?
— Presque un an, avoua-t-elle.
— Anthony le sait ?
— Je lui en ai parlé, mais il ne l’a pas encore rencontré. Je souhaitais vous inviter à diner à la maison pour faire les présentations en bonne et due forme, explique-t-elle en s’empourprant.
— Alors j’ai hâte de le rencontrer, déclarai-je finalement.
Ses épaules se détendirent et elle posa un regard empli de gratitude sur moi. Ma mère était jeune lorsqu’elle nous avait eus. Elle n’était pas encore à la retraite, travaillant toujours en tant que secrétaire médicale chez le médecin de la ville. À cinquante-quatre ans, elle avait encore de belles années devant elle. Un embryon d’espoir germa dans ma poitrine. Si ma mère avait une seconde chance dans sa vie, alors peut-être qu’un jour j’y aurai droit ? Sentant mon trouble, elle m’interpella doucement.
— Nina, qu’est-ce qui ne va pas ? Je sais que c’est toujours difficile pour toi les retrouvailles avec Anthony et moi, mais cette fois je sens qu’il se passe quelque chose.
Je retirai ma main de la sienne et me concentrai sur ma tisane, retirant le sachet puis tournant ma cuillère de miel.
— S’il te plait, parle-moi, cesse donc de vouloir tous nous protéger et confie-toi à moi. Je suis ta mère, jamais je ne te jugerai.
Je relevai un regard hésitant vers elle et n’y trouvais que de l’amour. Vaincue, je baissais les armes et commençai à lui livrer mes secrets.
— Je ne sais pas maman, cela fait des années que je tente de vivre en faisant l’autruche pour oublier l’accident. Je dois avancer, être forte pour Margot. Je savais que venir chez Anthony aussi longtemps n’était pas une bonne idée. Je ne comprends pas pourquoi il a remis le sujet sur la table.
— Il va devenir père. Il a besoin que son entourage soit en paix pour accueillir sereinement cet enfant.
— Mais je ne ferai jamais rien qui puisse nuire à son enfant !
— Bien sûr que non. Seulement ton frère ne comprend pas pourquoi tu n’arrives pas à être heureuse. Lui y est parvenu malgré la perte de ses jambes, il a l’impression de ne pas avoir le droit à ce bonheur si toi-même tu n’es pas heureuse, révéla alors ma mère.
Abasourdie, je la regardai. Les dernières barrières qui me retenaient s’effondrèrent et je lui avouais tout. Pour Samuel et moi. Pour notre relation secrète, notre dispute le soir de l’accident. Je lui dévoilais la vérité pour Margot, ma colère et ma rancœur envers celui qui avait brisé mon cœur et s’était enfui. Je lui exprimai ma culpabilité d’avoir brisé la vie de mon frère et ce secret qui me détruisait chaque jour un peu plus. Ma mère garda le silence tout le temps que je mis à déverser ces huit années de silence. Lorsque j’en eus terminé, elle se leva et je crus un instant qu’elle allait se détourner de moi, mais elle n’en fit rien. Elle se leva et contourna la table pour me prendre dans ses bras. Elle caressa mes cheveux, me berçant comme lorsque j’étais enfant et murmura.
— Ma courageuse princesse, quand cesseras-tu de te torturer…
Nous restâmes ainsi jusqu’à ce que je recouvre mon calme et que je me sente capable d’affronter la déception dans le regard de ma mère. Lorsque je croisais ses yeux gris, je n’y lus que de la bienveillance et cela acheva de me déstabiliser. Elle me tendit la main et me demanda.
— Viens avec moi.
Je saisis sa paume et la suivis à l’étage. Elle me conduisit dans mon ancienne chambre qui était devenue une chambre d’ami où elle accueillait Margot lors des vacances. Celle d’Anthony était devenue un bureau et un dressing. Puis elle s’éclipsa dans sa chambre me demandant de l’attendre. Elle revint quelques instants après, tenant une vieille boîte entre ses mains. Mon cœur cogna dans ma poitrine tandis que je reconnaissais ce qu’elle tenait. Elle m’invita à m’asseoir au pied du lit et déposa devant moi son présent.
— Je savais pour Sam et toi, déclara-t-elle alors. Comment aurais-je pu ne pas voir l’amour dans vos yeux lorsque vous vous regardiez ? poursuivit-elle attendrie. Lorsque l’accident a eu lieu, j’ai bien vu que tu avais changé, le départ de Samuel n’y était pas étranger et j’ai préféré garder le silence. Tu as ensuite déménagé et j’ai trouvé ces lettres en réaménageant ta chambre. Je ne les ai pas ouvertes, mais je me suis dit qu’il était plus sage de les garder. Un premier amour c’est important pour se construire…
— Alors tu ne m’en veux pas ? murmurai-je.
— T’en vouloir, mais de quoi ? s’étonna-t-elle.
— Pour l’accident, c’est de ma faute…
— Voyons Nina, après toutes ces années comment peux-tu penser une chose pareille ? C’était un accident, un tragique accident, tu dois l’accepter. Quand bien même, il n’y aurait pas eu la dispute, cela n’aurait rien changé au fait que le panneau n’était pas où il devait être.
— Mais si Samuel avait été concentré sur la route…
— Nina, le conducteur de l’autre voiture était ivre. La collision était inévitable, assena ma mère d’une voix ferme. Cesse de te torturer, il est temps pour toi de passer à autre chose.
— C’est que, je ne sais pas si c’est possible. Anthony ne me pardonnera pas de lui avoir caché la vérité pour Margot.
— Ce ne sera sans doute pas facile, mais il comprendra tes raisons lorsqu’il saura tout. C’est ton frère.
— Et s’il s’en prend à Sam ?
— Sa réaction lui appartient, tu ne peux pas vouloir protéger tout le monde durant toute ta vie, c’est beaucoup trop lourd. Il est temps de penser à toi et à ce qu’il y a de mieux pour Margot.
Elle se leva puis me laissa seule dans la chambre. Mon regard se riva sur la boîte dont les couleurs orangées étaient passées. Je caressai doucement le couvercle avant de l’ouvrir. Les lettres de Sam y étaient rangées. Je les extirpais et découvris aussi quelques-uns de nos souvenirs, des photos, un ruban, des fleurs séchées… N’ayant plus de larmes à verser, je reniflai et m’assis en tailleur sur le lit pour replonger à cœur perdu dans ce passé que j’avais tant de fois refoulé. Je retrouvais dans cette même boîte un journal intime où l’adolescente que j’étais avait consigné ses rêves. La Nina d’autrefois rêvait de voyager, d’aller en Écosse, en Irlande, en Italie, au Canada… Puis il y avait eu Samuel et mes rêves étaient devenus les nôtres. Je perdis la notion du temps, enfermée dans mon ancienne chambre d’enfant. Bien à l’abri dans ce cocon, j’oubliais presque quelques instants l’accident, le départ de Sam, le fauteuil d’Anthony et même Margot. Je sentais que ce séjour au Havre allait tout changer. Deb avait raison. Je ne serai plus tout à fait la même en franchissant à nouveau le seuil de cette chambre. Ou plutôt, je ne serai plus ce fantôme qui n’avait fait que survivre ces dernières années. Si ma mère avait été capable d’encaisser mon plus gros secret alors je devais parler avec Anthony. Lui expliquer. Je comprenais maintenant que malgré mon désir de préserver mes proches de mon mal-être, ceux-ci n’avaient pas été dupes et avaient souffert de ne pas pouvoir m’aider. Je voulais que mon frère soit serein à l’idée d’accueillir son enfant. Lorsque ce serait fait, alors il me faudrait parler à Sam. Pour Margot. Je lui laisserais le choix de s’investir ou non dans la vie de son enfant, j’étais prête à essuyer sa colère, son ressentiment. Je m’étais cachée derrière ma peine pour justifier mon secret, mais la vérité c’est que c’était moi qui avais été lâche. Samuel était parti à cause du traumatisme, moi j’avais choisi de ne rien dire. Il était temps de rattraper mes erreurs et de remettre le passé à sa place pour donner une chance au présent à défaut du futur qui m’était encore trop incertain pour oser m’aventurer jusqu’à demain.
Je rejoignis finalement ma mère qui m’indiqua avoir prévenu Molly que je restais manger avec elle afin que Margot et elle ne s’inquiètent pas. Je déposai la boîte sur l’îlot de la cuisine et la remerciai. Nous nous installâmes dans la véranda pour déjeuner et ma mère m’annonça qu’elle avait invité Molly et Anthony demain soir pour nous présenter officiellement son Pierre. Cela me fit sourire et nous bavardâmes de bon cœur. Si elle souhaitait me poser des questions sur ce que je comptais faire pour Sam et Margot, elle n’en fit rien, respectant ma réserve. À l’inverse, elle me parla de Pierre, de leur rencontre. Celui-ci était divorcé et avait trois filles. Elles étaient plus âgées que nous et chacune avait suivi son chemin aux quatre coins de la France. Ma mère m’avoua que leur relation était différente de celle qu’elle avait eue avec mon père. Elle se sentait respectée, aimée, Pierre ne lui demandait rien, il se contentait de ce qu’elle avait à lui donner sans exiger davantage. Pour la première fois, ma mère se confia sur sa relation avec mon père. Ils s’étaient mariés jeunes, sans doute trop. Ils avaient voyagé longtemps et mon père était déjà volage, mais elle pensait que cela lui passerait. Puis ils avaient eu Anthony et le fossé s’était creusé entre eux avant de devenir infranchissable après ma naissance. Il avait reconnu ne pas être fait pour être père, et avait fui pour retrouver une vie libre et sans attaches. Elle s’excusa de ne pas avoir réussi à le retenir ou au moins à garder le contact pour qu’on puisse le connaître. Je posai une main rassurante sur la sienne. Elle nous avait donné tout ce dont nous avions besoin. J’étais fière de porter son nom à elle et heureuse que le bonheur croise enfin sa route. Elle me rendit mon sourire et sécha ses larmes avant de me confier qu’elle était certaine que je trouverais aussi la paix. Elle me connaissait mieux que personne, après tout elle était ma mère. Elle m’observait le cœur léger lorsque je la quittai pour retourner chez mon frère. Nous n’avions pas besoin de mots pour nous comprendre. Grâce à elle, les ombres commençaient à se disperser de mon chemin.
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