Au-delà de nous (French Edition)

Aurélie Swan · Chapitre 1 sur 16

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Au-delà de nous (French Edition)

Chapitre 1

 

« Évidemment quand t’es maman, ton cœur explose et pour toujours

On t’confie le rôle ultime, celui qui t’change viscéralement

Tu savais pas qu’c’était possible de générer autant d’amour

J’trouve pas d’mots assez forts, c’est tellement, tellement »

 

Le sens de la famille, Grand corps malade

 

Février 2018, Nina

 

Je refermais doucement la porte sans faire de bruit. J’attendis encore quelques secondes avant de relâcher la poignée et de pousser un soupir de soulagement. Enfin, elle s’était endormie ! Je rebroussais chemin dans le couloir et me dirigeais vers le salon où je m’effondrais sans grâce sur le canapé. Berlioz, mon fidèle chat noir, sauta sur mes genoux pour sa séance de caresses de la journée. Alors que je glissais mes doigts dans sa fourrure pour contenter mon seigneur félin, je laissais mon regard divaguer dans la pièce. Le salon était encombré, une pile de linge attendait d’être rangée, l’étendoir désespérait d’être délesté de la machine suivante, mes copies s’amoncelaient dans un équilibre précaire sur un coin de la table et celle-ci disparaissait sous la vaisselle à débarrasser. Je jetais un coup d’œil à l’horloge en poussant un énième soupir. Vingt et une heures trente. Margot avait mis un peu de temps à s’endormir ce soir. Après l’école, nous avions foncé à son cours de judo puis nous étions rentrées et le tunnel du soir avait commencé avec le repas, la douche et le rituel du coucher. À bientôt huit ans, ma fille était de plus en plus autonome, mais l’histoire du soir était notre moment à nous dans la course effrénée que nous vivions au quotidien.

Maman solo depuis sa naissance, j’avais l’habitude de tout mener de front entre mon travail d’enseignante, le quotidien et Margot. Si parfois je redoutais la solitude qui m’attendait le soir, pour rien au monde je n’aurais fait entrer un homme dans notre bulle. Non pas que je n’avais pas eu d’aventure depuis la naissance de ma princesse, mais les choses étaient claires dans mon esprit : aucun homme ne s’immiscerait dans notre quotidien. Nous avions trouvé notre équilibre au fil des années toutes les deux et il n’était pas question de faire entrer un homme dans nos vies et de prendre le risque qu’il brise le cœur de Margot si jamais la relation ne fonctionnait pas et qu’il devait s’en aller. Pour avoir connu la déchirure d’un cœur qui se brise, je m’étais promis d’en préserver le plus longtemps possible ma fille même si elle connaîtrait plus tard ses propres émois. Pour l’heure, je pouvais et me devais de la protéger et de lui offrir un cadre stable. La vibration de mon téléphone me sortit de mes rêveries et je l’attrapais en me contorsionnant pour ne pas faire bouger Berlioz de mes genoux. J’esquissai un sourire en avisant le message qui s’affichait à l’écran. Mon frère me demandait pour la dixième fois de la journée si je serai présente pour son anniversaire le weekend prochain. Je tapai rapidement une réponse positive puis je pris mon courage à deux mains pour déloger Sa Seigneurie de mes genoux et me relevai. Je détestai me coucher en laissant la vaisselle et le linge s’accumuler. De plus, je devais rendre mes copies le lendemain à mes élèves.

Je commençai par me diriger dans la salle de bain et revêtir mon pyjama en pilou, je relevai mes cheveux bruns en un chignon flou, puis me démaquillai et me brossai les dents. Ainsi apprêtée dans mon habit de lumière, je regagnai la cuisine pour me préparer une tisane. J’allais avoir besoin de courage ! Je m’affairai rapidement et une heure plus tard, la maison était ordonnée, le linge plié et rangé, la vaisselle propre et je m’étais attablée avec ma tasse devant mon tas de copies. Enseignante de Français depuis trois ans dans un petit lycée dans une commune rurale, mon métier me passionnait. Apprendre à seulement dix-huit ans que j’étais enceinte alors que mon petit ami venait de m’abandonner lâchement aurait pu me faire plonger dans une descente infernale, mais ce fut tout le contraire. J’avais quitté la maison prétextant le fait de devoir bouger pour mes études à la fac sans mentionner la nouvelle de ma grossesse à ma mère, Hélène, et à mon frère, Anthony. Ma mère nous avait élevés seule, mon père étant parti peu après ma naissance et je refusais de devenir un fardeau pour elle en lui imposant un bébé. Je ne voulais pas lui donner l’impression que l’histoire se répétait, pourtant la similitude entre nos parcours de vie m’effrayait parfois.

J’avais eu besoin de prendre le large, de réfléchir à ce que j’allais faire de ma vie et de cet enfant. J’avais trouvé un studio sur Orléans puis j’avais travaillé en parallèle de mes études en tant que contractuelle. Ma mère et mon frère n’apprirent l’existence de Margot qu’après sa naissance et malgré leur incompréhension face à ce secret que j’avais si longtemps gardé, ils ne m’en avaient pas tenu rigueur mettant cela sur le contrecoup de l’accident qui nous avait tant coûtés à mon frère et moi, plusieurs mois en arrière. Je venais d’avoir dix-huit ans, mon frère en avait vingt et alors que nous rentrions de soirée, nous avions eu un accident de voiture. Anthony avait perdu l’usage de ses jambes. Quant à moi ce fut lors de cette nuit à l’hôpital que j’apprenais ma grossesse. Le traumatisme de l’accident lié au choc de la nouvelle avait suffi pour que je m’éloigne. Je m’arrêtai un instant dans la correction de mes copies et laissai mon regard se perdre au-delà de la fenêtre du salon donnant sur notre petit jardin. Le studio était loin désormais ainsi que les cinq années de galère qu’avaient été mes études. Suite à l’obtention de mon concours, j’avais obtenu un poste dans une petite commune près d’Orléans et disposant d’un salaire convenable nous avions pu nous offrir le luxe de déménager dans une maisonnette de plain-pied dans une commune périurbaine. L’école de Margot se situait à cinq minutes à pieds de la maison et du lycée où je travaillais. L’avantage des regroupements des cités scolaires, cela nous évitait les transports au quotidien mis à part les jours où j’emmenais ma fille à ses cours de judo. Ma mère et mon frère ne m’avaient jamais interrogé sur l’identité du père de Margot. J’avais brodé une histoire d’étudiant rencontré lors de ma première année, mais qui ne souhaitait pas poursuivre notre relation. Jamais je n’aurais pu leur dire la vérité. Pas après l’accident. Ils étaient restés présents pour me soutenir, mais ma mère comprenait mon désir de m’en sortir seule. Pas par fierté, mais parce qu’Anthony avait plus besoin d’elle, suite à l’accident, que moi.

Je terminai de corriger mes copies et de reporter mes notes sur le logiciel du lycée puis je rangeai mes affaires pour le lendemain. Je me levai enfin et allai me coucher. Il était vingt-trois heures et j’espérai pouvoir profiter d’un peu de repos avant de reprendre la course du quotidien.

Le lendemain matin, je me levai à six heures. Je fis un brin de rangement puis préparai le petit-déjeuner. J’allais réveiller Margot pour sept heures avec un gros câlin puis elle me rejoignit pour déjeuner. Nous discutâmes de nos projets pour la journée, les vacances approchaient et elle me confia son envie de passer du temps avec sa grand-mère et son oncle et sa tante. Sa réflexion me laissa songeuse. Elle termina son petit-déjeuner puis fila dans la salle de bain pour se préparer. Je commençais à huit heures ce matin et l’école n’ouvrant qu’à neuf heures, je devais la laisser à la garderie. Finissant à seize heures, je pourrai l’attendre à la sortie de l’école ainsi la journée serait moins longue. Alors que je desservais la table et vérifiais le sac de Margot, je m’interrogeai sur le bien-être de ma fille. Était-elle heureuse ? J’étais consciente qu’elle devait se poser des questions. Si, lorsqu’elle était petite, elle m’avait déjà demandé pourquoi elle n’avait pas de papa comme ses copains d’écoles, elle n’avait jamais semblé en souffrir. Toutefois, elle grandissait et les regards devaient être plus inquisiteurs. Pour le voir tous les jours en tant qu’enseignante, je savais que les enfants étaient durs les uns envers les autres. Peut-être devrais-je me montrer plus attentive. Je me notai mentalement de demander un rendez-vous avec la maîtresse afin de faire le point sur la scolarité de Margot et sa relation avec ses camarades. Elle avait bien sa meilleure amie, Judith qu’elle connaissait depuis la maternelle, mais elle ne me parlait pas d’autres copains ou copines…

Nous arrivâmes à l’heure à la garderie pour l’une et au travail pour l’autre. La matinée se déroula sans heurts et je retrouvais mon amie et collègue Déborah, enseignante en Histoire-Géographie, au réfectoire pour le déjeuner. Je connaissais Deb depuis l’université, c’était grâce à elle que j’avais pu trouver un poste en tant que contractuelle en collège et obtenir ainsi une première expérience dans l’enseignement tout en poursuivant mes études. Elle m’avait conseillé de passer le concours non pas national, mais plutôt dans le privé. Cela différait un peu du statut des enseignants dans le public, mais j’avais plus de chances d’obtenir un poste dans les lieux que je visais. J’avais pris le temps de mes études pour réfléchir puis j’avais décidé de rester sur la région orléanaise où j’avais trouvé un nouvel équilibre avec des amis dont Deb qui était devenue ma meilleure amie. Je m’entendais relativement bien avec mes collègues dans le lycée où j’étais depuis trois ans à présent et les élèves étaient adorables et volontaires. Déborah avait obtenu un poste dans le même établissement que moi l’année dernière et nous nous étions retrouvées avec plaisir.

Nous nous installâmes à une table dans l’espace réservé aux personnels de l’établissement, séparé par des paravents de celui ouvert aux élèves puis nous commençâmes à manger.

— Tu ne connais pas la dernière ? commença Déborah de sa voix fluette.

— Je t’écoute ?

— Avec les nouvelles réformes, nous allons surement avoir nos formations pendant les vacances maintenant !

— Vraiment ? m’étonnai-je.

— Hum, hum, les parents se plaignent que nous sommes toujours absents donc le ministère réfléchit à une solution au moins pour les formations et envisage de tester les formations sur les vacances scolaires. Bien sûr, ils font les essais dans le privé d’abord avant de l’appliquer dans le public.

— Évidemment, grognai-je. Mais bon, s’il s’agit d’une ou deux journées cela peut se faire, concédai-je. Surtout s’il s’agit de formation en visio.

— Non, non ! objecta ma collègue que je reconnaissais bien là. Il ne faut pas céder un pouce de terrain sinon c’est la porte ouverte à tous les abus !

J’esquissai un sourire et la laisser s’échauffer sur les acquis durement gagnés et la déchéance de nos statuts… Lorsqu’elle sentit que je n’étais plus avec elle, elle m’interpella.

— Et oh, tu es toujours avec moi ?

— Hum ? Oh euh oui enfin non, excuse-moi, bredouillai-je.

— Toi tu n’es pas dans ton assiette, qu’est ce qui te tracasse ?

C’était tout Deb, elle passait de la révolutionnaire à l’amie attentive en une demi-seconde. Je lui confiais alors ma discussion matinale avec Margot et mes inquiétudes.

— Nous devons aller chez mon frère ce weekend pour son anniversaire, mais je me demande si c’est une bonne idée.

Déborah fronça les sourcils et réfléchit un instant. Elle connaissait toute notre histoire et comprenait le dilemme que je traversais.

— Peut-être que tu devrais y aller plus longtemps, déclara-t-elle finalement.

— Quoi ? Mais pourquoi ? C’est déjà difficile d’y aller un weekend et tu veux que je prolonge davantage ?

— Nin’, reprit-elle avec sérieux. Cela fait huit ans, tu n’es plus la jeune fille brisée que tu étais à ton arrivée à Orléans. Tu es une femme forte, une enseignante exemplaire et une super maman. Tu ne crois pas qu’il est temps d’assainir tes relations avec ta famille ? Pour le bien de Margot ?

Je plongeai mon regard dans ses yeux bleus. Avec sa chevelure blonde coupée en carré plongeant et son visage fin, elle avait de faux airs de fée. Mais attention, gare à celui qui venait l’importuner, elle était aussi une boxeuse hors pair ! Ses mots me touchèrent, elle tirait une corde sensible en évoquant Margot. Je tâchais de me persuader qu’elle avait raison et qu’elle agissait ainsi pour notre bien, mais ne répondis pas. Voyant mon malaise, elle n’insista pas et changea de sujet.

La journée s’acheva après trois heures de cours et ce fut épuisée que je quittais le lycée. Nous n’étions que mardi et j’avais l’impression d’avoir fait une semaine complète. J’avais pris le temps de faire mes photocopies pour la période suivante. Nous serions en vacances vendredi et j’aimais préparer mes cours à l’avance afin de ne pas devoir courir et tout faire à la dernière minute la semaine de la rentrée. Ainsi je partais en vacances sereine et totalement disponible pour Margot. J’arrivais à seize heures trente devant le portail de l’école et attendis que les autres parents soient partis pour parler à la maîtresse. J’indiquais à Margot de m’attendre un instant et je me dirigeais vers son enseignante afin de lui demander si nous pouvions fixer un rendez-vous pour un bilan à mi-parcours de l’année scolaire. Elle accepta volontiers et me promit de m’envoyer un mail dans la soirée afin de me faire part de ses disponibilités. Je la remerciai chaleureusement et interpellai Margot. Nous rentrâmes à la maison et je décidai de proposer une soirée plateau télé à ma princesse. Je ne travaillais qu’à dix heures le lendemain et pourrai ainsi déposer Margot à neuf heures à l’école aussi pouvions-nous nous accorder une petite soirée de détente. Je commandais des pizzas et nous nous installâmes devant Rebelle pour poursuivre notre marathon Disney. À vingt-six ans, j’avais conservé ma passion pour cet univers et c’était donc tout logiquement que j’avais initié Margot à cette féerie. Le film terminé, j’accompagnais ma fille dans sa chambre pour lui souhaiter une bonne nuit puis revins dans le salon pour tout ranger et préparai comme à mon habitude les vêtements pour le lendemain. Alors que je m’apprêtai à aller me doucher avant de me coucher à mon tour, je fus prise d’un élan et envoyai un SMS à mon frère pour lui demander si nous pouvions passer la semaine chez lui en plus du weekend. La réponse arriva sans tarder et si ma démarche étonna mon frère il n’en fit rien paraître dans son message dans lequel il répondait par l’affirmative avec un grand enthousiasme. Sa bonne humeur me réchauffa le cœur et je me dirigeais l’esprit léger vers la salle de bain.

 

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