Au-delà de nous (French Edition)
Chapitre 14
« Tu as laissé ton cœur mourir pour les autres mon frère,
Tu as nourri ton spleen et fermé les vannes trop fier,
Tu as voulu porter le poids de mon monde sur tes épaules,
Mais saches que dans ma vie tu n’avais que le second rôle
Il est temps de tourner de la page et de fermer le livre
De sortir de ta cage, pour essayer de vivre »
Vivre, Slimane
Mai 2018, Samuel
Je ne sais combien de temps je suis resté là à relire inlassablement cette lettre. Nina. Elle portait notre enfant. Je suis père. Le visage de Margot et ses yeux émeraude me revint en mémoire. Cette petite fille si forte, si sensible qui avait fait preuve de compassion envers moi alors que nous nous connaissions à peine. Ma fille. Des larmes embuaient mes yeux et je poussais un cri de rage avant de poser mes mains sur l’ilot central. Ginger, alertée par le bruit, est rentrée et a sauté sur l’ilot pour se frotter contre ma tête baissée. Je la rassure d’un air absent. Que devais-je faire ? Comment avait-elle pu me cacher ça ? J’eus un rire amer. Si je n’avais pas embrassé cette fille pour ce foutu pari, si nous n’avions pas eu cet accident, si je n’étais pas parti, si… Un détail me frappe soudain. Je repris la lettre et la parcourt rapidement. Elle l’avait écrite la veille de son départ après notre journée au zoo. Je ne l’avais pas trouvé n’ayant pas regardé mon courrier avant mon départ pour le Canada. Je fis le lien avec mon SMS resté sans réponse. Elle avait dû croire que je faisais référence à sa lettre et s’était sans doute méprise sur ma réaction. Il fallait que je lui parle. Mais pour lui dire quoi ? Ses questions sur mes projets d’avenir me revinrent en mémoire. Était-ce pour cela qu’elle voulait savoir si je comptais repartir au Canada ? Avait-elle peur que je fuie à nouveau ? Comment lui en vouloir, après tout ce n’est pas comme si je n’avais jamais agi ainsi. Elle devait avoir peur de ne pas pouvoir compter sur moi. Pire encore, si elle n’avait rien dit à Margot sur l’identité de son père par colère au début, aujourd’hui qu’elle en connaissait les véritables raisons, elle devait se taire par peur que je n’abandonne sa fille.
Tout tournait dans ma tête. Il fallait que je me ressaisisse, que je prenne le temps de digérer l’information, ce que cela impliquait et ce que je souhaitais en faire. J’avais près de huit ans de retard, peut-être pouvais-je m’accorder quelques jours supplémentaires afin de réfléchir à la suite à donner à ses révélations. Je me redressais avec le besoin de prendre l’air. Je sortis de la maison par la baie vitrée puis avisai le portillon qui séparait la parcelle de terrain situé à l’arrière du chemin menant à la plage. J’entrepris de descendre vers la baie, je ne me rendis pas compte tout de suite que Ginger trottinait nonchalamment près de moi. Ce n’est que lorsque je foulais le sable que je constatais la présence de la minette. Elle semblait me surveiller comme un ange gardien. Je ne pus retenir un sourire et poursuivis ma descente jusqu’à trouver un coin tranquille où je m’assis. Ginger me rejoignit et sauta sur mes genoux avant de se rouler en boule. Je la caressai distraitement tout en laissant mes pensées dériver vers la mer. Comment en étions-nous arrivés là ? J’avais aimé cette jeune fille comme un fou, j’étais certain de construire ma vie avec elle. Puis il y avait eu l’accident et ses conséquences. Le silence et l’absence. Pouvait-on rattraper huit années perdues ?
Ce serait mentir de prétendre que le fait d’avoir retrouvé Nina n’avait pas pesé dans la balance lorsque j’avais pris la décision de revenir au Havre. Lorsque nous nous étions revus, mes sentiments d’autrefois s’étaient ravivés comme si notre séparation n’avait jamais existé. J’avais l’impression d’avoir à nouveau vingt ans. Pourtant, il était impossible de nier qu’il ne s’était rien passé. Margot était le symbole de notre histoire. De la partie heureuse comme de celle brisée.
J’avais fait le deuil de la paternité quelques années en arrière, lorsque j’avais compris que je ne pourrais jamais m’investir dans une relation comme je l’avais fait avec Nina. C’était quelque chose que j’avais accepté. Aujourd’hui, la vie m’offrait une seconde chance. J’eus un sourire amer. J’avais manqué tellement de choses dans la vie de Margot, voudrait-elle seulement de moi ? Je comprenais malgré ma colère, le choix de Nina et son silence. Nos affaires d’adultes nous concernaient nous, elle n’avait voulu que protéger notre fille. Alors que je me posais la question de savoir si je ferais un bon père, je me surpris à réaliser que j’avais envie d’essayer. Je voulais faire partie de la vie de ma fille. Malgré mes peurs et mon incertitude quant à ma relation avec Nina, à présent que je connaissais la vérité, il me serait impossible de poursuivre ma route en me disant qu’une petite fille qui avait mes yeux, grandissait en marge de ma vie. Je me relevai finalement et regagnai ma maison, Ginger sur les talons ce qui fit sourire les promeneurs que nous croisâmes. Lorsque nous arrivâmes, je refermai les fenêtres, rempli les gamelles de ma colocataire puis j’attrapai ms clés et me dirigeai vers le garage. J’avais prévu d’aller voir Anthony et Molly, à présent cela me semblait d’autant plus important. Mon meilleur ami savait la vérité. Il était temps que nous nous parlions enfin.
Je me garais devant chez eux puis je pris une profonde inspiration avant de descendre. Lorsque je posai le pied au sol, je croisai le regard d’Anthony qui m’attendait sur le seuil. Nous échangeâmes un regard et nous nous comprîmes. Il savait et je savais. L’émotion me noua la gorge, mais je me forçais à avancer vers lui.
— Le voyage s’est bien passé ? commença-t-il en guise de salutation.
— Oui, cela a été long, mais je suis enfin arrivé, répondis-je en soutenant son regard. Merci de vous être occupés de tout avec Molly.
— Je t’en prie, tu aurais fait la même chose pour nous.
J’acquiesçai puis gardai le silence. Molly arriva dans l’entrefaite et son regard passa de l’un à l’autre. Elle poussa un soupir et s’avança vers moi pour déposer deux bises sonores sur mes joues.
— Salut, Sam, je suis ravie de te revoir. Entre donc, vous n’allez pas rester sur le perron à vous regarder en chien de faïence, précisa-t-elle en lançant un regard sévère à son compagnon.
Anthony soupira et s’écarta de l’entrée puis me fit signe d’entrer. Molly nous suivit et nous proposa de nous installer dans la véranda tandis qu’elle nous préparait des cafés. Alors que je m’installai face à mon meilleur ami, celui-ci arqua un sourcil.
— C’est drôle, j’ai l’impression de revivre la scène où ma sœur m’avoue un secret vieux de huit ans.
Je me figeai. Sous le regard dur de mon ami, je ne savais plus quoi lui dire. Dans cette histoire, nous n’avions jamais été deux.
— Tu étais mon meilleur ami, poursuivit-il. Cela ne signifiait rien pour toi ?
— Bien sûr que si et tu le sais ! protestai-je. Tu es comme mon frère, je n’ai jamais voulu te blesser. Au début, je refusais mes sentiments pour Nina et ensuite je ne savais pas comment te le dire.
— C’était pourtant simple : « eh mec ! je sors avec ta sœur, ça ne te gêne pas ? » rétorque Anthony sur un ton sarcastique.
— Cela n’a jamais été simple.
— Tu crois ? Que ma sœur ait eu peur de me le dire à l’époque, je peux comprendre. Mais toi ? Tu avais donc si peu confiance en moi pour ne pas te confier ?
— Non ! Ce n’est pas une question de confiance ! Nous étions jeunes, nous voulions être surs de nous pour ne pas risquer de briser notre amitié. J’avais l’intention de tout te dire ce fameux soir…
— Alors pourquoi n’as-tu rien dit ? explosa mon ami. Si je l’avais su jamais je ne t’aurai lancé ce pari ridicule d’embrasser cette fille ! Tu n’aurais pas brisé le cœur de ma sœur et nous n’en serions pas là aujourd’hui !
Molly arriva sur ces mots et déposa son plateau sur la table. Les yeux embués de larmes, elle s’assit près de son compagnon et lui prit la main. Mon regard s’attarda sur son ventre bien arrondi à présent et l’idée d’avoir manqué la grossesse de Nina me bouleversa. Je me forçai à repousser mes sentiments pour ne me préoccuper que d’Anthony dans l’immédiat.
— J’aurais dû dire non pour ce pari, j’étais idiot. Je l’ai regretté au moment même où je le faisais. Nina nous a vus et lors du trajet de retour elle m’annonçait vouloir me quitter. Je n’ai pas eu le temps de lui expliquer… Je suis désolé, sincèrement.
— Écoutez, intervint Molly. Cela fait sept ans à présent que je vis avec le spectre de votre histoire en filigrane de la nôtre, vous devez accepter le passé. Vous avez fait des erreurs, mais vous étiez jeunes et rien n’aurez pu vous préparer à l’accident. Vous pensiez avoir du temps et tout s’est emballé. Dans cette histoire, je ne vois que trois personnes qui souffrent. Vous ne pensez pas qu’il serait temps de vous pardonner et d’aller de l’avant ?
Nous l’observâmes, surpris. C’était la première fois qu’elle prenait ouvertement position sur la question. Anthony resta silencieux puis ses épaules s’affaissèrent et il se tourna vers moi.
— Je devrais te mettre mon point dans la figure pour avoir fait souffrir ma sœur.
— Tu peux encore le faire, remarquai-je en esquissant un sourire.
— Est-ce que tu sais ? demanda-t-il enfin.
— Pour Margot ? Oui, ta sœur m’a laissé une lettre avant son départ, mais je ne l’ai lu qu’aujourd’hui. Je ne sais pas comment elle a pu arriver jusqu’à la nouvelle maison…
— Hum, en fait, Hélène me l’a confiée, avoua Molly en rougissant. Quand elle a vu que la maison était en vente et que tu n’étais plus là, elle m’a demandé de te la remettre. Je ne savais pas ce qu’elle contenait, j’aurais dû te l’envoyer au Canada plus tôt, je suis désolée.
— Non, l’arrêtai-je, tu n’as aucune raison de l’être. Je te remercie de me l’avoir fait parvenir.
— Que vas-tu faire alors ? reprit Anthony avec gravité.
Je l’observai et je pus lire sur son visage l’ambivalence de ses émotions. Son inquiétude pour sa sœur et sa nièce, mais aussi pour moi. Il connaissait mon parcours depuis l’accident et devait craindre une rechute. Je m’empressai de le rassurer.
— Je vais digérer cette nouvelle puis je vais établir un plan d’attaque pour me préparer à la confrontation avec Nina.
— Tu éprouves encore des sentiments pour elle ?
— Je… Hum c’est compliqué, mais ce dont je suis sûr c’est que je veux être là pour Margot.
Anthony sembla satisfait par ma réponse et hocha la tête. Molly me proposa de rester diner avec eux, j’acceptai après une concertation muette avec Anthony. Nous étions soulagés, il n’y avait plus de secrets désormais entre nous et il n’y en aurait plus jamais.
Je rentrai vers vingt-trois heures chez moi. J’hésitai un instant puis je m’installai sur l’un des tabourets de la cuisine en songeant qu’il serait temps que je commande un canapé. Je pris mon téléphone, hésitai quelques secondes puis n’y tenant plus je sélectionnai le contact à appeler et lancer la communication. Au bout de deux tonalités je voulus raccrocher réalisant qu’il était tard, mais une voix ensommeillée m’interpella :
— Allo ?
J’hésitai ne sachant que dire puis je me jetai à l’eau.
— Nina, c’est Sam. J’ai lu ta lettre.
Le silence se fit de l’autre côté du combiné. Au moins, elle n’avait pas raccroché. Je patientai, conscient que cette situation était étrange tant pour elle que pour moi.
— Je pensais que tu ne souhaitais pas faire partie de sa vie, souffla-t-elle finalement d’une voix calme.
Je lui expliquai alors mon départ précipité pour Montréal suite à l’accident de ma mère, puis le concours de circonstances autour de la lettre dont je n’avais pris connaissance qu’aujourd’hui. Je m’excusais pour le quiproquo de mon message, n’ayant pas lu la lettre à ce moment-là, je ne me doutais pas que cela aurait pu la blesser. J’achevais mes explications en lui narrant ma décision de m’installer au Havre, la vente de la maison de mon père l’achat de ma nouvelle demeure. Elle m’écouta sans m’interrompre, laissant planer un silence absolu qui persista même après la fin de mon discours si bien que je crus qu’elle avait raccroché.
— Nina, tu es toujours là ?
— Oui, oui je suis là. Je n’ai rien dit à Margot, comme je te l’ai mentionné, je pensais que tu ne voulais pas t’impliquer et je ne veux pas qu’elle souffre.
— Je comprends et ce n’est pas mon intention, je souhaite la connaître.
— Et après ? Si tu t’aperçois que c’est trop pour toi, que feras-tu ?
Son ton était dur, froid. Mais je comprenais qu’elle agissait ainsi dans l’intérêt de Margot. Ce n’était plus une jeune fille un peu sauvage, mais bien une mère louve qui protégeait son enfant.
— Je mérite ta méfiance, mais lors de mon départ, je ne savais pas que tu étais enceinte.
Je l’avais dit sans méchanceté, mais cela me soulagea d’un poids. Autant crever l’abcès dès le début pour tenter de construire une relation plus saine. Nina mit quelques instants à répondre.
— Une mère qui ment par omission et un père qui fuit au bout du monde après une épreuve, Margot a gagné à la loterie des parents de l’année ! déclara-t-elle avec amertume.
— Nous avons fait les choix qui s’imposaient à nous pour survivre à un instant T. Nina, je ne veux pas me battre avec toi, je ne veux pas non plus te voler ta fille ou briser son cœur. Mais je souhaite la connaître, je suis son père et j’ai déjà manqué tant de choses…
L’émotion m’empêcha de poursuivre. Nina du le sentir, car elle s’adoucit.
— Bien sûr, c’est normal. Mais promets-moi que peu importe ce qui se passera, tu ne la laisseras pas ?
— Je ne sais pas comment j’aurais réagi si tu me l’avais annoncé le soir de l’accident, j’aurai probablement eu peur, mais je ne l’aurais pas abandonné. Je ne vous aurais pas abandonné, terminai-je la voix rendue rauque par l’émotion.
Nina marqua une nouvelle pause avant de déclarer :
— Je vais lui dire qui tu es, il me faut un peu de temps pour trouver les mots et l’occasion, mais je vais lui expliquer.
Je hochai la tête comme si elle pouvait me voir puis une idée me vint soudain.
— Et si vous veniez passer quelque temps à la maison ? Je veux dire, l’année scolaire est bientôt terminée, vous pourriez venir passer quelques jours au mois de juillet. Les travaux seront terminés, j’ai une chambre d’ami et…
— Non, me coupa Nina tandis que je m’emballais.
— Non ? répondis-je bêtement.
— Je veux dire, oui cela me laissera le temps de lui parler et de la préparer pour une nouvelle rencontre. Simplement, je verrai avec ma mère si nous pouvons loger chez elle. Il vaut mieux avancer par étape.
— D’accord, acceptai-je soulagé. On se tient au courant alors ?
— Oui, je t’enverrai des nouvelles de Margot si tu veux lorsque je lui aurais dit.
— Oui s’il te plait.
Nous échangeâmes encore quelques mots puis je raccrochai. Je saisis mon bloc et griffonnai furieusement toutes mes nouvelles idées d’aménagement, j’avais envie que Margot se sente bien ici. J’étais heureux à l’idée de pouvoir lui présenter un cadre de vie stable. Mon regard erra sur les pièces encore vides de mobilier. J’allais avoir du travail pour que tout soit prêt dans un peu plus d’un mois, mais c’était jouable.
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