Au-delà de nous (French Edition)
Chapitre 2
« J’ai un peu d’mal à imaginer la vie sans mes proches
Quand j’dis un peu d’mal en fait j’l’imagine pas du tout
C’est avec eux qu’j’avance de la sérénité plein les poches
S’ils ne l’partagent pas avec moi, aucun bonheur ne vaut l’coup »
Le sens de la famille, Grand corps malade
Février 2018, Nina
Le reste de la semaine défila sans accrocs. Nous étions rodées au quotidien avec Margot. Celle-ci s’épanouissait de jour en jour et je n’avais de cesse d’être fière de la jeune fille qu’elle devenait. Le weekend arriva enfin, Margot avait une compétition de judo le samedi matin puis nous devions ensuite nous rendre chez mon frère et sa compagne Molly. Ils venaient d’emménager dans leur nouvelle maison et souhaitaient organiser un apéritif dinatoire à l’occasion de l’anniversaire de mon frère. J’avais prévenu Deb que j’avais suivi son conseil en prolongeant le weekend en une semaine. Margot avait sauté de joie en apprenant la nouvelle et je l’avais laissée appeler sa grand-mère afin de planifier les sorties qu’elles feraient toutes les deux. L’avantage d’avoir un enfant jeune était que ma mère était une jeune mamie. Elle travaillait encore, mais elle n’hésita pas à poser quelques jours de congés pour l’occasion, trop heureuse de pouvoir passer du temps avec sa fille et sa petite-fille. Il fut établi que Margot irait chez sa grand-mère au moins deux jours dans la semaine. Au fond de moi, la perspective de rentrer dans ma région natale me rendait heureuse, mais une ombre ternissait mes souvenirs. Le spectre de l’accident n’était jamais loin.
Pour tromper mon angoisse, je me concentrai sur ma check-list afin de m’assurer que je n’oubliais rien. J’avais appelé la pet Sitter, Lisa, qui viendrait prendre soin de notre Berlioz. Cette jeune étudiante de vingt ans proposait ses services en tant que pet-Sitter, mais aussi de baby-sitter. Nous nous connaissions depuis deux ans et je lui faisais confiance les yeux fermés. J’avais également déposé le double des clés à Déborah afin qu’elle passe relever le courrier et s’assurer que tout se passe bien. Le rendez-vous avec la maîtresse de Margot était fixé à la première semaine de la rentrée. Côté boulot, mes copies étaient corrigées, mon sac était en ordre prêt pour la reprise, mes cours étaient photocopiés et déjà dans mon casier au lycée. J’étendis une machine que je ramasserais au retour des vacances pour ne pas avoir trop de linge en retard en plus de celui que je ramènerais de cette escapade. Non pas que je doute que mon frère me laisse utiliser sa machine, mais je ne voulais pas m’imposer plus que nécessaire. Je préparais ensuite nos bagages, une valise contenant nos habits pour une semaine, nos trousses de toilette, un sac pour nos chaussures et les affaires de plage. Même si la mer était froide, il n’était pas question d’aller au Havre sans se tremper ne serait-ce que les pieds ! Je pris aussi les maillots de bain au cas où nous en aurions besoin. Je sélectionnais deux romans pour moi et demandais à Margot de se préparer un sac avec ses essentiels. Elle me l’apporta trente minutes après puis alla se coucher le sourire aux lèvres. Je vérifiais rapidement, elle avait pris son journal intime, sa liseuse et tout un tas de petits trésors qui lui tenait à cœur. Elle n’avait pas mis son doudou lapin, car elle dormait encore avec, mais je savais qu’elle ne l’oublierait pas.
J’achevais de préparer ensuite ses affaires pour sa compétition du lendemain ainsi que nos vêtements pour la route. Je décidai de ne pas prendre de pique-nique n’ayant de toute façon pas fait les courses hormis pour faire les réserves de douceur à l’attention de Berlioz histoire de me faire pardonner notre escapade sans lui. Nous mangerions sur la route, cela donnerait le ton de ses vacances qui, je l’espérai, seraient légères et agréables. Éreintée, je me forçai tout de même à aller mettre les sacs dans la voiture puis, après avoir revêtu mon pyjama, je me laissais tomber sur mon lit et attrapai mes écouteurs pour écouter un livre audio avant de rejoindre Morphée.
Comme prévu, nous prîmes la route dès la fin de la compétition, Margot avait ajouté un trophée à son tableau qu’elle comptait bien montrer à son parrain dès notre arrivée. Nous nous arrêtâmes déjeuner dans un petit troquet puis nous reprîmes la route en direction du Havre. Nous avions un peu moins de quatre heures de trajet devant nous et nous en profitâmes pour échanger sur notre passion commune qu’était la lecture puis Margot s’assoupit me laissant seule avec mes pensées qui oscillaient entre passé et présent. Cela faisait huit ans que j’avais quitté ma région natale pour tout recommencer ailleurs. Pour oublier l’accident et ce que nous avions perdu. Oublier que mon cœur m’avait été arraché huit ans plus tôt. Si Margot se posait des questions sur son père, elle ne m’en parlait jamais. Bien qu’encore jeune, elle était très sensible. Diagnostiquée lorsqu’elle avait six
ans pour un tda[1] sans hyperactivité, le neuropsychologue qui avait noté son extrême sensibilité m’avait conseillée de lui faire pratiquer une activité extrascolaire. Après avoir essayé la danse puis l’équitation, Margot s’était finalement révélée lors d’un cours d’essai au judo. Cela faisait deux ans à présent qu’elle s’entraînait deux fois par semaine le lundi et le mercredi, sans compter les compétitions les weekends. Si elle avait remporté des prix, c’était surtout sa mine épanouie qui m’avait confortée dans ce choix. Entre le judo et les livres, elle avait trouvé un exutoire. Sa scolarité s’en était améliorée et ses compensations devenaient moins coûteuses en énergie. Je lançai un regard vers la banquette arrière observant ma petite fée un peu particulière, avec sa chevelure brune comme la mienne, sa peau claire parsemée de grains de beauté, ses pommettes hautes et ses yeux verts que je ne pouvais voir du fait de sa sieste improvisée post compétition. Elle avait les yeux de son père. Mes mains se crispèrent malgré moi sur le volant et je reportais mon attention sur la route. La colère, l’incompréhension et le chagrin restaient vifs même après huit ans. La perspective de revenir dans ma région d’origine n’aidait pas à conserver le passé à sa place. Il aurait été ridicule de nier que je n’avais pas tiré un trait sur le passé, d’autant que je le côtoyais chaque jour à travers ma fille. J’avais décidé d’en faire une force, me servant de ma colère pour avancer sans jamais baisser les bras. Il avait brisé mon cœur, mais il ne briserait pas ma vie ni celle de ma fille.
Nous arrivâmes en début de soirée chez mon frère. J’eus à peine le temps d’éteindre le moteur que Margot jaillit de la voiture pour se précipiter avec joie vers son oncle qui nous attendait sur le pas de la porte. Sa compagne se tenait à côté de lui et embrassa chaleureusement Margot. Je les rejoignis et enlaçais à mon tour mon Viking de frère, surnommé ainsi à cause de ses cheveux longs et de sa barbe rousse qui lui donnait un charme indéniable, j’en convenais, mais qui lui conférait également un côté rustique sur lequel je le taquinais à la moindre occasion ! Malgré son fauteuil, Anthony conservait sa large carrure. Ses yeux bleus rieurs étaient empreints de joie de vivre. S’il avait beaucoup perdu lors de l’accident, il ne s’en était jamais plaint. Au contraire, il ne s’était pas passé un seul jour sans qu’il vive sa vie en mettant un point d’honneur à apprécier chaque instant. Il avait rencontré Molly peu après, elle était kinésithérapeute et l’avait aidé durant sa rééducation. Il avait même entrepris des cours de natation à la fin de sa convalescence. Il disait que dans l’eau il se sentait comme tout le monde. La voix de mon frère me ramena à la réalité.
— Nina ? s’enquit-il. Tu m’as entendu ?
Je levai le regard vers sa mine perplexe et réalisai, honteuse, que je n’avais pas écouté un traître mot de ce qu’il venait de me dire, tant je m’étais laissée happer par mes pensées.
— Oh euh excuse-moi, bredouillai-je. La route m’a un peu fatiguée, prétextai-je gênée.
— Je t’expliquais qu’il y aurait des collègues et quelques amis ce soir, cela ne te dérange pas qu’il y ait un peu de monde ? reprit-il avec patience.
— C’est ton anniversaire et je suis chez toi, je serai bien malpolie de t’imposer mes exigences, répliquai-je surprise.
— Tu restes bien la semaine ? s’enquit-il.
— Oui pourquoi ?
Mon frère échangea un regard avec sa compagne puis éluda ma question.
— Non pour rien, nous pourrons en profiter pour parler un peu toi et moi.
Je regardai mon frère, perplexe. Que signifiait tout ceci ? Ses questions étaient étranges. Alors que le silence menaçait de s’éterniser et d’accentuer le malaise entre nous, Molly intervint en s’adressant à moi :
— Tu dois avoir envie de te rafraîchir un peu avant la soirée. Viens, je vais te faire visiter la maison et te conduire dans la chambre d’ami, Margot tu peux aller au salon rejoindre les autres enfants si tu veux, il y a des petites choses à grignoter sur la table basse.
Margot ne se fit pas prier et disparut à l’intérieur. Je suivis Molly en faisant rouler ma valise et en portant nos sacs jusqu’à la chambre d’ami. Ma belle-sœur en profita pour m’expliquer l’agencement de la maison qu’ils venaient d’acheter et je l’écoutais bien attentivement pour ne pas commettre un autre impair. La maison de plain-pied faisait 140 m2. Une cuisine américaine moderne blanche et noire trônait dans une grande pièce à vivre disposée en salle à manger qui s’ouvrait sur le salon. Une bibliothèque et un bureau étaient disposés de l’autre côté de la pièce. Tout était pensé pour que le fauteuil d’Anthony puisse circuler partout. Il travaillait en tant qu’architecte et pouvait ainsi le faire depuis leur domicile. Nous traversâmes un long couloir desservant la salle de bain, les sanitaires, deux chambres dont la leur, qui était en réalité une belle suite parentale, avant d’atteindre la chambre d’ami. Celle-ci était spacieuse, il y avait un lit deux places ainsi qu’un convertible, une commode, deux tables de chevet et une penderie. Molly me laissa m’installer en m’indiquant de les rejoindre sur la terrasse extérieure dès que je me sentirai prête.
Je la remerciai et attendis qu’elle ferme la porte derrière elle pour m’asseoir au pied du lit. Je poussai un profond soupir me fustigeant mentalement. Je n’allais pas commencer ! Il n’était pas question que je gâche tout sous prétexte que nous n’étions pas ressortis de l’accident avec la même vision des choses, Anthony et moi. Si mon frère savourait chaque instant et célébrait la vie, pour moi le combat avait commencé dès ma sortie de l’hôpital. Pourtant, j’avais été chanceuse, n’ayant eu que des ecchymoses et un traumatisme crânien. Je chassai mes idées noires et décidai de me changer pour faire honneur à mon frère. Sa compagne était adorable et leur amour sautait aux yeux. Ils venaient d’emménager dans cette demeure, magnifique au demeurant, et Anthony brillait dans son entreprise. Je ne pouvais que me réjouir pour lui, il était temps que je cesse d’être en colère au moins pour lui. Je pris le temps d’envoyer un message à Deb pour lui indiquer que nous étions arrivées à bon port. Elle me répondit en me souhaitant un « bon courage » suivi de toute une panoplie de smiley, ce qui eut le mérite de me faire sourire. Même à des centaines de kilomètres, elle avait toujours le chic pour me redonner confiance. Je décidai de laisser mon téléphone dans la chambre pour profiter de la soirée. Je me levai pour déposer mon portable sur la table de chevet avant de me diriger vers ma valise. Je la hissai sur le lit et l’ouvris en grand afin d’étudier son contenu. Je ne rangeais pas nos vêtements dans la penderie, hormis nos manteaux. L’idée de sortir nos affaires signifiait que nous allions rester un moment et bien que cela soit le cas, une partie de moi voulait pouvoir sauter dans la voiture rapidement si jamais les choses se compliquaient.
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